»Aujourd'hui, ou plutôt hier, car il est plus de minuit, je suis monté

sur les remparts de la plus haute tour de Venise, et je l'ai vue, avec

tous ses alentours, sous l'influence radieuse d'un beau ciel italien.

J'ai parcouru aussi le palais Manfrini, fameux par ses tableaux. Dans le

nombre, il y a un portrait de l'Arioste, par le Titien, qui surpasse

tout ce que j'avais imaginé du pouvoir de la peinture, et de

l'expression de la figure humaine: c'est la poésie du portrait, et le

portrait de la poésie. Il y avait aussi celui d'une femme savante, qui

vivait il y a quelques siècles, et dont j'ai oublié le nom, mais dont

les traits ne s'effaceront jamais de ma mémoire. Je n'ai jamais vu plus

de beauté, de douceur, ni de sagesse; c'est une figure à vous rendre

fou, parce qu'elle ne peut sortir de son cadre. Il y a aussi un fameux

Christ, mort, entouré d'apôtres vivans, dont Bonaparte a offert en vain

cinq mille louis, et qui est regardé comme le chef-d'oeuvre du Titien:

n'étant pas connaisseur, je n'en dirai pas grand'chose, et en pense

encore moins, à l'exception d'une seule figure. Il y a dix mille autres

tableaux, entr'autres de très-beaux Giorgiones, etc., etc. On y trouve

aussi deux portraits originaux de Laure et de Pétrarque, tous deux

hideux.--Pétrarque a non-seulement le costume, mais l'air et les traits

d'une vieille femme; et Laure ne nous en représente nullement une jeune

et jolie. Ce qui m'a le plus frappé dans cette collection, c'est

l'extrême ressemblance que présente le genre de figure des femmes qui

composent cette masse de portraits, âgés de plusieurs siècles, avec

celles que vous voyez et rencontrez tous les jours parmi les Italiennes

vivantes. La reine de Chypre, et surtout la femme de Giorgione, sont des

Vénitiennes d'aujourd'hui; ce sont les mêmes yeux, la même expression,

et, à mon avis, il n'y en a point d'une plus grande beauté.

»Il faut vous rappeler, cependant, que je n'entends rien à la peinture,

et que je la déteste, à moins qu'elle ne me rappelle quelque chose que

j'aie vu, ou que je croie possible de voir. C'est pourquoi j'abhorre

tous les saints et tous les sujets de la moitié des impostures que j'ai

vues dans les églises et palais, et leur cracherais volontiers à la

figure. Je n'ai jamais été aussi dégoûté de ma vie qu'en Flandre, de

Rubens et de ses femmes éternelles, et de cet infernal éclat de couleur

que je leur trouvais. En Espagne, je n'ai pas conçu une grande opinion

de Murillo et de Velasquez. Croyez-le bien, la peinture est, de tous les

arts, le plus artificiel, le moins d'accord avec la nature, et celui qui

abuse le plus de la sottise du genre humain. Je n'ai pas encore vu une

statue ou un portrait qui approchât d'une lieue de l'attente que j'en

avais conçue, et j'ai vu des montagnes, des mers, des rivières, des

sites, et deux ou trois femmes qui la surpassaient d'autant, sans parler

de quelques chevaux, et d'un lion chez Veli Pacha en Morée, et du tigre

d'Exeter-Change.

»Quand vous m'écrirez, continuez de m'adresser vos lettres à Venise. Où

croyez-vous que soient les livres que vous m'avez envoyés? À Turin! Cela

vient de cette maudite _Poste Étrangère_, qui m'est assez étrangère pour

le bien qu'elle peut me faire à moi ou à d'autres; et qu'elle aille au

diable, depuis son premier charlatan Castlereagh, jusqu'à son dernier

commis.

»Cela fait au moins la centième lettre que je vous écris. Tout à vous.»

LETTRE CCLXXV.

À M. MURRAY.

Venise, 14 avril 1817.

«Les épreuves ci-jointes de la totalité du drame, ne commencent qu'à la

dix-septième page. Mais comme j'ai corrigé, et vous ai renvoyé le

premier acte, cela est indifférent.

»Le troisième acte est certainement diablement mauvais, et comme les

homélies de l'archevêque de Grenade, qui sentaient un peu la paralysie,

on y peut reconnaître les restes de la fièvre qui me tenait pendant que

je l'écrivais. Il ne faut, sous aucun prétexte, qu'il soit publié dans

son état actuel. Je tâcherai de le corriger, ou de le refaire en entier;

mais la première inspiration est passée, et il n'est pas probable que je

puisse jamais en faire grand'chose; toutefois, je ne voudrais pour rien

au monde, qu'il parût comme il est. Le discours de Manfred au soleil est

le seul morceau de cet acte que je trouve bon moi-même; le reste est

certainement aussi mauvais que ce puisse, et je me demande quel diable

s'était emparé de moi.

»Je suis vraiment bien aise que vous m'ayez envoyé l'opinion de M.

Gifford, sans en rien rabattre; me croyez-vous assez imbécille pour ne

pas lui en être très-obligé, et que, dans le fait, je ne sois pas, au

fond de ma conscience, persuadé et convaincu que tout cet acte n'est

qu'une absurdité?

»Je ferai une seconde tentative: en attendant, mettez-le dans un carton

(je veux parler du drame); mais corrigez, je vous prie, les copies que

vous avez du premier et du second acte, sur le manuscrit original.

»Je ne vais pas en Angleterre, mais je pars pour Rome dans quelques

jours. Je serai de retour à Venise en juin; ainsi, adressez-moi mes

lettres ici comme à l'ordinaire, c'est-à-dire à Venise. Le docteur

Polidori quitte aujourd'hui cette ville avec lord G***, pour

l'Angleterre. Il est chargé de quelques livres qui vous sont adressés de

ma part, et de deux miniatures, que je vous prie de faire remettre

toutes deux à ma soeur.

»Rappelez-vous de ne pas publier, sous peine de je ne sais quel

châtiment, avant que je n'aie essayé de refaire le troisième acte. Il

n'est pourtant pas bien sûr que j'essaie, et encore bien moins que je

réussisse, si je m'y mets; mais, ce dont je suis certain, c'est que, tel

qu'il est, il n'est digne ni de la publication, ni de la lecture: et à

moins que je n'en vienne à bout à ma satisfaction, je ne veux pas qu'il

y ait rien de publié.

»Je vous écris à la hâte, et après vous avoir écrit très-souvent depuis

peu.

»Tout à vous.»

LETTRE CCLXXVI.

À M. MURRAY.

Foligno, 26 avril 1817.

«Je vous ai écrit l'autre jour de Florence, en vous envoyant un

manuscrit intitulé: _Les Lamentations du Tasse_. C'est le résultat du

voyage que je viens de faire à Ferrare.

»Je ne suis resté qu'un jour à Florence, étant pressé de voir Rome dont

me voici tout près. Cependant j'ai été voir les deux galeries, dont on

revient ivre de toutes les beautés qu'on y voit. La _Vénus_ inspire plus

d'admiration que d'amour; mais il y a des peintures et des sculptures

qui, pour la première fois, me donnèrent une idée de ce que pouvait

signifier le jargon des enthousiastes de ces deux arts, les plus

artificiels de tous. Ce qui m'a le plus frappé, c'est un portrait de la

maîtresse de Raphaël, un portrait de la maîtresse du Titien; une _Vénus_

du Titien dans la galerie de Médicis;--la _Vénus_ de Canova, dans

l'autre galerie, c'est-à-dire celle du palais Pitti; le Parcoe de

Michel-Ange, portrait; l'_Antinoüs_, l'_Alexandre_, et un ou deux

groupes de marbre très-peu décens; le _Génie de la Mort_ et une figure

endormie, etc., etc.

»Je suis allé aussi à la chapelle Médicis.--On y voit un bel étalage de

grandes plaques de marbres variés et précieux, pour éterniser la mémoire

de cinquante vieilles carcasses pourries et oubliées: elle n'est pas

terminée et ne le sera pas. L'église de Santa-Croce contient beaucoup de

néant illustre; les tombeaux de Machiavel, de Michel-Ange, de Galilée et

d'Alfieri en font l'abbaye de Westminster de l'Italie. Je n'ai rien

admiré dans ces tombes, excepté leur contenu;--celle d'Alfieri est

lourde, et toutes me semblent surchargées. Que fallait-il de plus qu'un

buste et qu'un nom? et peut-être une date pour ceux qui, comme moi, ne

sont pas forts en chronologie? mais toutes ces allégories louangeuses

sont détestables, et pires encore que ces statues des règnes de Charles

II, de Guillaume et d'Anne, dont les crânes anglais sont affublés

d'énormes perruques, tandis que tout le reste du costume est à la

romaine.

»Quand vous écrirez, adressez à Venise comme à l'ordinaire: mon

intention est d'y être de retour dans une quinzaine; je n'irai pas de

long-tems en Angleterre. Cet après-midi, j'ai rencontré lord et lady

Jersey, et leur ai parlé pendant quelque tems. Ils sont tous en bonne

santé;--les enfans ont grandi et se portent bien. Elle est toujours

très-jolie, mais brunie par le soleil;--quant à lui, il est très-dégoûté

des voyages: ils se dirigent sur Paris. Il n'y a pas beaucoup d'Anglais

en route, et la plupart de ceux qui y sont retournent chez eux. Pour

moi, je n'irai que lorsque les affaires m'y obligeront, étant beaucoup

mieux où je suis en santé, etc., etc.

»Pour ma commodité personnelle, je vous prie de m'envoyer immédiatement

à Venise, faites bien attention, à Venise,--la poudre à dents rouge de

Waite, en provision, et de la magnésie calcinée, de la meilleure

qualité, en provision aussi, tout cela par une occasion prompte et sûre;

et, de par le ciel, n'y manquez pas.

»Je n'ai rien fait au troisième acte de _Manfred_. Il faut attendre: je

m'y mettrai dans une semaine ou deux.

»Toujours tout à vous.»

LETTRE CCLXXVII.

À M. MURRAY.

Rome 5 mai 1817.

«Par ce courrier (ou par le premier, au plus tard), je vous envoie sous

deux autres enveloppes le nouvel acte de _Manfred_; j'en ai refait la

plus grande partie, et j'ai laissé ce qui n'était pas corrigé dans

l'épreuve que vous m'avez envoyée: l'abbé est devenu un brave homme, et

les esprits paraissent au moment de la mort. Vous trouverez, je crois,

dans ce nouvel acte quelques bons vers par-ci par-là;--si vous en êtes

content, imprimez-le d'après les corrections de M. Gifford, s'il veut

bien avoir la bonté de l'examiner, et ne m'en envoyez plus les épreuves.

Adressez, comme de coutume, toutes vos réponses à Venise: j'y serai de

retour dans dix jours.

»J'espère que les _Lamentations du Tasse_, que je vous ai envoyées de

Florence, vous sont parvenues. Je crois que ce sont de bonnes rimes,

comme disait le papa de Pope à son fils quand il était enfant.--Pour cet

ouvrage et pour le drame, vous me compterez (par la voie de Kinnaird)

600 guinées.--Vous serez peut-être surpris que je mette le même prix à

ce dernier poème qu'au drame; mais, outre que je le juge bon, je me suis

fait une loi de ne pas accepter moins de 300 guinées pour quoi que ce

soit. Les deux réunis formeront une publication plus volumineuse que

_Parisina_ et _le Siége de Corinthe_; ainsi donc vous devez vous en

trouver quitte à bon marché, c'est-à-dire si ces poèmes valent quelque

chose, comme je le crois et l'espère.

»Je suis depuis quelques jours à Rome, cette merveille du monde. Je me

suis occupé à voir, et n'ai fait autre chose, à l'exception de votre

troisième acte. J'ai vu ce matin un pape en vie et un cardinal mort: Pie

VII présidant aux funérailles du cardinal Bracchi, dont j'ai vu le corps

exposé en parade dans la Chiesa Nuova. Rome m'a ravi plus que je ne

l'avais été depuis Athènes et Constantinople, mais je n'y resterai pas

long-tems cette fois. Adressez à Venise.

»Tout à vous,

»_P. S._ J'ai ici mes chevaux de selle, et je parcours la campagne de

Rome à cheval.»

LETTRE CCLXXVIII.

À M. MURRAY.

Rome, 9 mai 1817.

«Adressez toutes vos réponses à Venise, car j'y serai de retour dans une

quinzaine, s'il plaît à Dieu.

»Je vous ai envoyé de Florence les _Lamentations du Tasse_, et de Rome

le troisième acte de _Manfred_:--j'espère que l'un et l'autre vous

parviendront sans accident. Je vous ai parlé du prix de ces deux

ouvrages dans ma dernière; et je vous le répèterai ici, ce sera 300

guinées pour chacun, autrement dit 600 pour les deux, c'est-à-dire si

cela vous convient, et s'ils valent quelque chose.

»Enfin un des paquets est arrivé. Dans les notes de _Childe Harold_, il

y a une erreur de vous ou de moi.--Il est question de mon arrivée à

Saint-Gingo, et, immédiatement après, il est dit: «Sur la hauteur, on

voit le château de Clarens;» c'est une grande bévue:--Clarens est de

l'autre côté du lac, et il est totalement impossible que j'aie dit une

pareille sottise. Consultez le manuscrit, et, dans tous les cas,

rectifiez cela.

»J'ai lu avec grand plaisir les _Contes de mon Hôte_, et je comprends

maintenant très-bien pourquoi ma soeur et ma tante sont tellement

convaincues de la fausse opinion que j'en suis l'auteur. Si vous me

connaissiez aussi bien qu'elles me connaissent, vous seriez peut-être

tombé dans la même erreur; un jour ou l'autre, que j'en aurai le loisir,

je vous expliquerai le pourquoi.--À présent, la chose est assez

indifférente;--mais vous avez dû trouver cette méprise très-singulière,

et moi aussi avant d'avoir lu cet ouvrage. La lettre que Croker vous

adresse est très-flatteuse: je vous la renverrai dans ma première.

»Il paraît que vous publiez une vie de Raphaël d'Urbin.--Vous serez

peut-être bien-aise de savoir que les artistes allemands qui sont ici

laissent croître leurs cheveux, et les arrangent à la mode de ce grand

peintre, imitant ainsi les disciples du grand philosophe, qui buvaient

comme lui du cummin: s'ils coupaient leurs cheveux pour en faire des

pinceaux, et qu'ils se missent à peindre comme lui, ce serait un

meilleur moyen de lui ressembler.

»Que je vous raconte une histoire. L'autre jour, un homme, un Anglais

qui est ici, prenant les statues de Charlemagne et de Constantin, qui

sont équestres, pour celles de saint Pierre et saint Paul, demanda à

quelqu'un lequel des deux était Paul? Voici la réponse qu'on lui fit:

«Je croyais, monsieur, que Paul n'était plus remonté à cheval après son

accident.»

»En voici une autre. Henri Fox écrivant de Naples l'autre jour à

quelqu'un, après une maladie qu'il vient de faire, ajoute: «Et je suis

si changé, que les plus anciens de mes créanciers ne me reconnaîtraient

pas.»

»Je suis enchanté de Rome, comme je serais enchanté d'un bijou: c'est

une belle chose à voir, plus belle que la Grèce elle-même, mais je n'y

suis pas resté assez long-tems pour y être attaché comme résidence, et

il faut que je retourne en Lombardie, car je suis malheureux d'être

séparé de Marianna. J'ai monté tous les jours mes chevaux de

selle;--j'ai été à Albano, aux lacs, sur la cime du mont Albain, à

Frescati, à Aricia, etc., etc., etc.; enfin dans la ville et aux

alentours de la ville, pour la description de laquelle je vous renvoie

au _Guide du Voyageur_. Comme ville ancienne et moderne, elle

l'emporte sur Constantinople et la Grèce, sur tout enfin, du moins sur

tout ce que j'ai vu. Mais je ne puis décrire mes premières impressions,

parce qu'elles sont toujours vives et confuses, et que ma mémoire

ensuite y fait un choix et y met de l'ordre, de même que la distance

dans un paysage fond mieux les teintes, quoiqu'elle les rende plus

vagues. Nous devrions avoir un sens ou deux de plus que nous n'en

possédons, nous autres mortels; là où il y a beaucoup à embrasser, nous

sentons toujours notre insuffisance, et tout ce qui manque à notre

intelligence en étendue et en hauteur. J'ai reçu une lettre de Moore qui

éprouve quelque inquiétude au sujet de son poème: je ne vois pas

pourquoi.

»J'en ai eu une aussi de ma pauvre chère Augusta qui est dans un grand

tourment à cause de ma dernière maladie. Dites-lui, je vous prie, que je

me porte aussi bien que jamais (ce qui est la vérité), que je jouis d'un

superflu de santé presque importun, et suis en train de devenir (si je

ne le suis déjà) gros et joufflu, ce qui m'attire d'impertinens

complimens sur ma mine robuste, tandis que je devrais être pâle et

intéressant.

»Vous me dites que Georges Byron a un fils, et Augusta dit une fille:

lequel des deux? Au surplus, cela ne fait pas grand'chose. Le père est

un brave homme et un excellent officier--qui a épousé une très-gentille

petite femme qui lui donnera plus d'enfans que d'écus;--cependant elle

a eu une assez belle dot, et c'était une charmante fille:--ce qui

n'empêche pas que Georges fera bien d'obtenir le commandement d'un

vaisseau.

»Je n'ai aucune idée d'aller vous voir de quelque tems, pour peu que je

puisse éloigner les affaires. Si je pouvais seulement vendre Newsteadt

d'une manière passable, mon retour deviendrait inutile, et je puis

très-sincèrement vous assurer que je suis beaucoup plus heureux (du

moins que je l'ai été beaucoup plus) depuis que je suis hors de votre

île que pendant que je l'habitais.

»Toujours tout à vous.

»_P. S._ Il y a peu d'Anglais ici; mais parmi ceux qui y sont, j'ai

rencontré quelques-unes de mes connaissances, entre autres le marquis de

Lansdowne, avec lequel je dîne demain. J'ai rencontré les Jerseys sur la

route de Foligno:--ils sont tous en bonne santé.

»Oh! j'oubliais! On a imprimé _Chillon_ en Italie, etc., etc.: c'est une

piraterie.--C'est une jolie petite édition, plus jolie que la vôtre, et

qui, à mon grand étonnement, était publiée à mon arrivée ici.--Ce qui

est plus singulier encore, c'est que l'anglais en est très-correctement

imprimé.--Dans quelle intention cela a-t-il été fait, et par qui? c'est

ce que je ne saurais vous dire,--mais le fait est exact. Je présume que

c'est pour les Anglais qui sont ici: je vous en enverrai un exemplaire.»

LETTRE CCLXXIX.

A M. MOORE.

Rome, 12 mai 1817.

«J'ai reçu votre lettre ici, où j'ai fait une promenade, mais je

retourne à Venise dans quelques jours, de sorte que, si vous m'écrivez,

il faudra y adresser vos lettres. Je n'irai pas en Angleterre sitôt que

vous le pensez, et je ne songe nullement à en faire ma résidence. Si

vous traversez les Alpes dans votre expédition projetée, vous me

trouverez dans quelque coin de la Lombardie, et bien content de vous

voir. Seulement écrivez-moi d'avance un mot, car je ferai volontiers

quelques lieues pour aller au-devant de vous.

»Je ne vous dirai rien de Rome, elle est impossible à décrire, et _le

Guide du Voyageur_ est aussi bon que tout autre livre. J'ai dîné hier

avec lord Lansdowne qui est sur son retour. Il y a peu d'Anglais ici à

présent, l'hiver est leur saison. Je suis monté à cheval tous les jours

depuis que je suis ici; c'est ainsi que j'ai passé la plus grande partie

de mon tems à l'examiner, comme je l'avais fait de Constantinople; mais

Rome est la soeur aînée et la plus belle des deux. Je suis allé il y a

quelques jours sur le haut du mont Albain, qui est superbe. Quant au

Colisée, au Panthéon, à Saint-Pierre, au Vatican, au mont Palatin, etc.,

etc.,--voyez, comme je l'ai déjà dit, _le Guide du Voyageur_. C'est

incompréhensible, il faut voir cela.--L'_Apollon du Belvédère_ est

l'image de lady Adélaïde Forbes; je n'ai jamais vu une telle

ressemblance.

»J'ai vu un pape en vie et un cardinal mort, qui tous deux avaient

vraiment très-bonne mine; le dernier était exposé en parade dans la

Chiesa Nuova, avant ses funérailles.

»Vos craintes poétiques sont sans fondement;--continuez et prospérez.

Voici Hobhouse qui entre et qui m'annonce que mes chevaux m'attendent à

la porte; il faut donc que je parte pour aller visiter le _Campus

Martius_ qui, par parenthèse, est tout couvert des bâtimens de Rome la

moderne.

»Tout à vous sincèrement et à jamais.

»_P. S._ Hobhouse vous présente ses souvenirs, et est, comme tout le

monde, plein d'impatience de voir paraître votre poème.»

LETTRE CCLXXX.

A M. MURRAY.

Venise, 30 mai 1817.

«Je suis de retour de Rome depuis deux jours, et j'ai reçu votre lettre;

mais je n'ai eu aucune nouvelle du paquet que vous me dites avoir envoyé

par sir C. Stuart. Après un intervalle de plusieurs mois, un paquet

contenant les _Contes de mon Hôte_ m'est arrivé à Rome; mais voilà tout

ce qui m'est parvenu et me parviendra peut-être jamais de ce genre.--La

poste me paraît la seule voie de transport qui soit sûre, et ce n'est

que pour les lettres. Je vous ai envoyé de Florence un poème sur Tasso,

et de Rome, le nouveau troisième acte de _Manfred_; j'ai remis aussi au

docteur Polidori deux portraits pour ma soeur. En partant de Rome je suis

venu ici sans m'arrêter;--vous continuerez donc d'adresser vos lettres

comme à l'ordinaire. M. Hobhouse est allé à Naples, j'y aurais été aussi

passer une semaine, si je n'avais entendu dire qu'il s'y trouvait une

foule d'Anglais. Je préfère les haïr de loin, à moins que je ne fusse

sûr qu'il survînt un tremblement de terre ou une bonne éruption du

Vésuve pour me réconcilier avec leur voisinage.......................

»La veille de mon départ de Rome j'ai vu guillotiner trois voleurs.

Cette cérémonie qui présente à nos yeux des prêtres masqués, les

bourreaux à demi nus, les criminels les yeux bandés, le Christ en deuil

avec sa bannière, l'échafaud, les soldats, la procession marchant d'un

pas lent, enfin le mouvement précipité de la hache et sa lourde chute,

le jaillissement du sang et la paleur horrible de ces têtes exposées,

toute cette cérémonie, dis-je, produit une impression bien plus profonde

que le supplice vulgaire et ignoble de la potence avec toutes ses

agonies, qu'on inflige en Angleterre aux victimes de la loi. Deux de ces

hommes se comportèrent avec assez de calme; mais le premier des trois

mourut avec beaucoup de répugnance et de terreur. Une chose horrible,

c'est qu'il ne voulut pas se coucher, puis ensuite que sa tête se

trouva trop grosse pour l'ouverture, et le prêtre fut obligé de couvrir

ses cris par des exhortations encore plus bruyantes. La tête tomba

avant que l'oeil pût suivre le coup; mais, par suite de l'effort qu'il

avait fait pour la rejeter en arrière, quoiqu'elle fût tenue en avant

par les cheveux, elle fut coupée rase aux oreilles. Les deux autres

furent plus nettement enlevées. Cette coutume vaut mieux que celle qu'on

observe en Orient, et je la crois préférable aussi à la hache de nos

ancêtres. L'exécution est accompagnée de peu de douleur, et cependant

l'effet qu'elle produit sur le spectateur, ainsi que les préparatifs qui

entourent le criminel, est de le frapper de terreur et de le glacer

d'effroi. La vue du premier de ces hommes me donna une espèce de fièvre,

je brûlais, j'avais soif, et je tremblais tellement que je ne pouvais

plus tenir la lorgnette (j'étais peu éloigné de l'échafaud, mais résolu

à voir attentivement ce qui se passait, par la raison qu'il faut tout

voir une fois dans sa vie;) le second et le troisième, j'ai honte de le

dire (et cela prouve d'une manière effrayante combien vite on

s'accoutume à tout), ne me firent plus éprouver de sensation d'horreur,

quoique je les eusse sauvés si je l'avais pu.

»Tout à vous, etc.»

LETTRE CCLXXXI.

A. M. MURRAY.

Venise, 4 juin 1817.

«J'ai reçu les épreuves des _Lamentations du Tasse_, ce qui me fait

espérer que vous avez aussi reçu le troisième acte refait de _Manfred_

que je vous ai envoyé de Rome presqu'aussitôt mon arrivée dans cette

ville. La date de cette lettre vous apprendra que je suis de retour ici

depuis quelques jours; quant à moi, de tous vos paquets, il ne m'est

parvenu, après un long intervalle, que les _Contes de mon Hôte_, dont je

vous ai déjà accusé la réception.--Je ne comprends pas du tout le

pourquoi, mais le fait est tel;--point de manuel, point de lettres ni de

poudre à dents, pas d'_extrait_ du _Voyage en Italie_ de Moore sur

_Marino Faliero_, point de _rien_,--comme le criait un jour un homme à

une des élections de Burdett, après de longs hurlemens de: _Pas de

Bastille, pas de gouvernans, pas de_--Dieu sait encore quoi ou

qu'est-ce; mais son _nec plus ultra_ fut _pas de rien_! Et j'en peux

dire autant à propos de vos paquets. J'ai un grand besoin de l'extrait

de Moore, et de la poudre à dents et de la magnésie,--je ne suis pas si

pressé quant à la poésie, aux lettres ou à la tragédie irlandaise de M.

Mathurin. La plupart des choses que vous avez envoyées par la poste sont

arrivées; je veux dire les épreuves et les lettres: ainsi donc

envoyez-moi l'extrait relatif à _Marino Faliero_ dans une lettre par la

poste.

»J'ai été enchanté de Rome; aussi en ai-je parcouru les environs

plusieurs heures par jour à cheval, tandis que le reste de mon tems se

passait à admirer ses merveilles dans l'intérieur. J'ai fait des

excursions dans toutes les campagnes environnantes, à Albe, Tivoli,

Frescati, Licenza, etc., etc. En outre j'ai été deux fois à la cascade

de Terni, qui surpasse tout ce qu'on peut imaginer; en m'en revenant

dans le voisinage du temple et sur les bords du Clitumnus, j'ai mangé

des fameuses truites de cette rivière, le plus joli petit ruisseau que

la poésie ait jamais célébré et qui est entre Foligno et Spolette près

de la première poste. Je ne me suis pas arrêté à Florence, étant pressé

de retourner à Venise, et ayant déjà vu les galeries et tout ce qu'il y

a à voir. J'ai remis mes lettres de recommandation le soir d'avant mon

départ, de sorte que je n'ai vu personne.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 11 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 16 / 28 段