»Je ne sais pas si je dois être bien aise ou fâché que vous quittiez

Mayfield. Si j'avais été à Newsteadt pendant votre séjour ici

(exceptez-en cependant l'hiver de 1813 à 1814, où les chemins étaient

impraticables), nous eussions été assez voisins pour nous appeler, et

j'aurais aimé à faire avec vous le tour du Pic. Je connais bien ce pays,

l'ayant parcouru dans mon enfance. Avez-vous jamais été dans le

Dovedale? Je vous assure qu'il y a des sites aussi magnifiques dans le

Derbyshire que dans la Grèce ou la Suisse. Mais vous avez toujours eu du

penchant pour Londres, et je ne m'en étonne pas; je l'ai moi-même tout

autant aimé qu'un autre, de tems en tems.

»Veuillez me rappeler à Rogers qui, je présume, est en pleine

prospérité, et que je regarde comme notre père poétique: vous êtes son

fils légitime, et moi son enfant naturel. A-t-il déjà commencé à écrire

sur Shéridan? Quand vous rencontrerez notre ami le républicain Leigh

Hunt, présentez-lui mes complimens.--J'ai vu, il y a environ neuf mois,

qu'il était en querelle (comme mon ami Hobhouse) avec les éditeurs du

_Quarterly_. Quant à moi, je n'ai jamais pu comprendre ces disputes des

auteurs entre eux ou avec leurs critiques. «Pour l'amour de Dieu,

messieurs, qu'est-ce que cela veut dire?»

»Que pensez-vous de votre compatriote Mathurin? Je m'applaudis d'avoir

contribué par mes efforts à faire paraître _Bertram_, quoique je doive

dire que mes collègues y ont mis tout autant de bonne volonté et

d'empressement que moi. C'est même Walter-Scott qui en parla le premier,

et qui me le nomma avec les plus grands éloges; c'était en 1815. C'est

donc au hasard, et à deux ou trois autres circonstances accidentelles,

que cet homme plein de talent a dû un premier succès si bien mérité. A

quoi tient la célébrité!

»Vous ai-je dit que j'avais traduit deux épîtres? Elles font partie

de la correspondance de saint Paul avec les Corinthiens, et n'existent

pas dans notre langue, mais dans la langue arménienne d'où je les ai

traduites.--Elles m'ont paru fort orthodoxes, et je les ai rendues en

prose anglaise dans le style de l'Écriture[70].

»Croyez-moi toujours, etc.»

[Note 70: Le seul titre plausible de ces épîtres à l'authenticité,

vient de ce que saint Paul (suivant l'opinion de Mosheim et d'autres),

aurait écrit une épître aux Corinthiens avant celle que nous regardons

comme la première. Elles sont cependant généralement rejetées comme

apocryphes, quoique le primat Usher, Johan, Grégoire et d'autres savans

en parlent comme existant en langue arménienne; elles furent pour la

première fois, je crois, traduites de cette langue par les deux

Whistons, qui ajoutèrent cette correspondance, dont ils donnèrent une

version grecque et une latine, à leur édition de l'_Histoire d'Arménie_

de Moïse de Chorène, publiée en 1736.

La traduction de lord Byron est, à ma connaissance, la première qu'on

ait essayée en anglais. Au bas de la copie que j'en possède sont écrits

les mots suivans: «Mis en anglais par moi, en janvier et en février de

1817, au couvent de Saint-Lazare, à l'aide d'explications sur le texte

arménien, qui m'ont été données par le père Paschal Aucher, moine

arménien. BYRON.--J'avais aussi, ajoute-t-il, le texte latin, mais il

est en beaucoup d'endroits fort corrompu, et on y trouve de grandes

lacunes.»

(_Note de Moore_.)]

LETTRE CCLXX.

A M. MURRAY.

Venise, 2 avril 1817.

«Je vous ai envoyé mon drame en entier, à trois différentes fois, acte

par acte, sous des enveloppes séparées. J'espère que vous avez déjà

reçu, sinon le tout, du moins une partie, et que le reste vous

parviendra.

»Ainsi donc, Love a de la conscience.--De par Diane, je lui ferai

reprendre la boîte, fût-ce même celle de Pandore. C'est en l'envoyant

chez le bijoutier, pour faire arranger le couvercle, de manière à y

placer le portrait de Marianna, qu'il a été découvert que ce n'était que

de l'argent. Là-dessus, comme vous pensez bien, j'ai fait remettre la

boîte _in statu quo_, et le portrait a été enchâssé dans une autre qui

semble faite exprès. La boîte sur laquelle on m'a trompé a été à peine

touchée, et n'est pas restée plus d'une heure entre les mains de

l'ouvrier.

»Je conviens de tout ce que vous dites d'Otway, et suis un de ses grands

admirateurs, à l'exception pourtant de[71] sa bégueule de _Belvidera_,

chastement impudique, toujours gémissante et curieuse, caractère que je

méprise, abhorre et déteste complètement. Mais l'histoire de Marino

Faliéro est bien différente, et tellement supérieure pour l'intérêt, que

je voudrais qu'Otway eût choisi ce sujet au lieu du sien. Le chef

conspirant contre le corps entier qui a refusé de lui faire justice

d'une injure réelle;--la jalousie, la trahison, toutes les passions

inflexibles et invétérées d'un vieillard sur lequel agit aussi la

politique:--le diable lui-même ne pourrait prendre un plus beau sujet,

et vous savez qu'il est le seul auteur dramatique et tragique que nous

ayons.

[Note 71: _Except of that maudlin b--h of chaste lewdeness and

blubbering curiosity_. Ces expressions anglaises sont d'une énergie trop

grossière, pour que la traduction littérale en fût supportable dans

notre langue.

(_Note du Trad._)]

»On voit encore dans le palais du doge le voile noir peint sur le

portrait de Faliéro, et l'escalier sur lequel il fut d'abord couronné

doge et ensuite décapité. C'est ce qui a le plus frappé mon imagination

à Venise, bien plus que le _Rialto_ que j'ai parcouru pour l'amour de

Shylock, et plus aussi que l'_Arménien_ de Schiller, roman qui me fit

une grande impression étant encore enfant. Il a aussi pour titre: _le

Fantôme prophète_, et je n'ai jamais traversé la place Saint-Marc, par

le clair de lune, sans y songer et me rappeler ces mots: «A neuf heures

il mourut!» au surplus, je hais ce qui n'est que fiction: c'est pourquoi

_le Marchand de Venise_ et _Othello_ ne me retracent pas ici des

souvenirs d'un grand intérêt, mais il en est autrement de Pierre. La

création la plus fantastique devrait toujours être fondée sur quelque

fait: l'invention toute pure n'est que le talent de bien mentir.

»Vous parlez de mariage; depuis les funérailles du mien, ce mot me donne

des vertiges et des sueurs froides:--ne le répétez pas, je vous prie.

»Vous devriez terminer avec Mme de Staël: ce sera son meilleur ouvrage,

et tout historique d'un bout à l'autre.--Il roule sur son père, la

révolution, Bonaparte, etc., etc. Bonstetten m'a dit, en Suisse, que

c'était très-beau.--Je ne l'ai pas lu moi-même, quoique j'aie vu souvent

l'auteur: elle a été très-aimable pour moi à Coppet.

»Il a paru deux articles dans les journaux de Venise, dont l'un est une

revue de _Glenarvon_, et l'autre de _Childe Harold_, dans lequel on me

proclame l'admirateur le plus séditieux et le plus entêté de Bonaparte,

qui lui soit resté en Europe. Ces deux articles sont traduits de

l'allemand, et tirés de la _Gazette littéraire_ d'Iéna................

»Dites-moi si Walter-Scott va mieux.--Je ne voudrais pour rien au monde

qu'il fût malade: je présume que c'est par sympathie que j'ai eu la

fièvre en même tems.

»Je me réjouis du succès de votre _Quarterly_, mais je continue de m'en

tenir à la _Revue d'Édimbourg_. Jeffrey en a agi de même à mon égard; je

dois le dire, en dépit de tout, et c'est plus que je n'en méritais de sa

part.--Je vous ai plus d'une fois, dans mes lettres, accusé réception de

l'article et même des articles: apprenez-moi au moins que vous avez reçu

les susdites, ne sachant pas autrement quelles lettres vous arrivent.

Les deux _Revues_ me sont parvenues, mais pas autre chose:--je n'ai pas

encore vu la pièce de M*** et l'extrait............

»Écrivez-moi, afin que je sache si vous avez enfin reçu mon magicien,

avec ses scènes, tous ses enchantemens, etc., etc.

»Toujours tout à vous.

»_P. S._ Il est inutile d'envoyer vos lettres à la _Poste pour

l'Étranger_: rien ne m'arrive par cette voie; j'imagine que quelque

commis zélé aura cru du devoir d'un tory d'y mettre obstacle.»

LETTRE CCLXXI.

A M. ROGERS.

Venise, 4 avril 1817.

«Il s'est écoulé un tems considérable depuis que je ne vous ai écrit; et

je ne sais pas trop pourquoi je vous importunerais aujourd'hui, si ce

n'est que je me flatte intérieurement que vous ne serez pas fâché de

recevoir de tems en tems de mes nouvelles.--Vous et moi n'avons jamais

entretenu de correspondance ensemble; mais il y a toujours eu entre nous

quelque chose de mieux, c'est-à-dire une bonne et franche amitié.

»J'ai vu votre ami Sharp en Suisse, ou plutôt sur le territoire allemand

qui est et n'est pas la Suisse. Il nous avait indiqué, à Hobhouse et à

moi, une très-bonne route pour aller aux Alpes bernoises; cependant nous

en avons suivi une autre que nous a enseignée un Allemand, et nous

sommes allés par Clarens et la Dent de Jaman à Montbovon, et par le

Simmenthal à Thoun, et ainsi de suite jusqu'à Lauterbrounn, excepté que

de là, au lieu de faire le tour pour nous rendre au Grindelwald, nous

avons traversé tout droit le sommet du mont Wengen; et nous trouvant

tout juste au-dessous de la Iungfrau, nous avons vu ses glaciers et

entendu les avalanches dans toute leur gloire, ayant eu un fameux tems

pour cela. Une fois sur le Grindelwald, bien entendu, nous traversâmes

le Sheideck pour aller à Brientz et à son lac, et suivîmes le Richenbach

et toute cette route montagneuse qui me rappela l'Albanie, l'Étolie et

la Grèce, si ce n'est que le peuple ici est plus civilisé et plus

fripon. A l'exception de la source de l'Arveron, dont nous nous sommes

approchés jusqu'au bord de la glace, de manière à regarder dans la

cavité et à y toucher, contre l'avis de nos guides, dont un seulement

nous accompagna jusque-là, je n'ai pas été aussi émerveillé de Chamouni

que de la Iungfrau, de la Pissevache et du Simplon, qui ne peuvent être

rivalisés par rien dans ce monde.

»J'ai passé près d'une lune à Milan, et j'y ai vu Monti et d'autres

curiosités vivantes. De là, je suis allé à Vérone, où je n'ai pas oublié

votre histoire d'assassinat pendant le séjour que vous y fites. J'ai

emporté de cette ville quelques fragmens du tombeau de Juliette, et une

impression très-vive de son amphithéâtre. La comtesse Goetz (femme du

gouverneur de cette ville) m'a dit qu'il y avait encore un château ruiné

des Montecchi, entre Vérone et Vicence. Je suis à Venise depuis le mois

de novembre, mais je me rendrai probablement bientôt à Rome.--Quant à ce

que j'ai fait ici, ne l'ai-je pas consigné dans mes lettres au

silencieux Thomas Moore?--c'est donc à lui que je vous renvoie; il les a

toutes reçues, et n'a pas répondu à une seule.

»Veuillez, je vous prie, me rappeler au souvenir de lord et de lady

Holland. Je dois des remerciemens à ce dernier, d'un livre que je n'ai

pas encore reçu, mais que je me propose de relire avec grand plaisir à

mon retour; c'est la seconde édition des oeuvres de Lope de Vega. J'ai

entendu dire que le poème de Moore allait paraître. Il ne peut pas se

souhaiter à lui-même plus de succès que je ne lui en souhaite et ne lui

en prédis. J'ai aussi entendu faire un grand éloge des _Contes de mon

Hôte_; mais ne les ai pas encore reçus. D'après ce qu'on en dit, ils

surpassent _Waverley_ même, etc., etc., et sont du même auteur. Il

paraît que la seconde tragédie de Mathurin est tombée, ce dont je crois

que tout le monde sera fâché. Ma santé a été très-florissante jusqu'au

mois dernier, où j'ai été atteint d'une fièvre. Il règne une épidémie

dans cette ville, mais je ne crois pas que ce fût là ma maladie; quoi

qu'il en soit, je me suis rétabli sans médecin ni drogues.

»J'oubliais de vous dire que, l'automne dernier, j'avais donné, pendant

quelques jours, _le pain et le sel_ à Lewis, dans ma campagne de

Diodati, en retour de quoi (indépendamment de sa conversation), il

m'avait traduit verbalement _le Faust_ de Goethe, et j'ai eu aussi le

plaisir de le mettre aux prises avec Mme de Staël, au sujet de la traite

des nègres. Je suis vraiment redevable de mille attentions obligeantes à

notre dame de Coppet, et je l'aime autant maintenant que j'ai toujours

aimé ses ouvrages, dont j'ai été et suis toujours grand

admirateur.--Quand commencez-vous à vous occuper de Sheridan? que

faites-vous maintenant? et comment va la santé?

»Croyez-moi toujours très-sincèrement, etc.»

LETTRE CCLXXII.

A M. MURRAY.

Venise, 9 avril 1817.

«Vos lettres du 18 et du 20 sont arrivées. Dans la mienne je vous ai

rendu compte de la naissance, des progrès, du déclin et de la guérison

de ma dernière maladie; elle est allée au diable. Je ne ferai pas à ce

dernier le mauvais compliment de dire qu'elle en était venue. Le diable

tient trop du _gentleman_ pour cela. Ce n'était qu'une fièvre lente qui

a doublé le pas vers le terme de son voyage. Elle m'a persécuté pendant

quelques semaines avec des chaleurs brûlantes la nuit et des

transpirations le matin; mais me voilà tout-à-fait rétabli, ce que

j'attribue à n'avoir pris ni médecine, ni médecin.

»Dans quelques jours je pars pour Rome, au moins tel est mon dessein.

J'en changerai peut-être encore plus d'une fois avant lundi, mais

continuez à m'adresser vos lettres à Venise comme auparavant.--Si je

pars, mes lettres me seront envoyées; je dis _si_, parce que je ne sais

jamais bien ce que je ferai jusqu'à ce que cela soit fait, et comme j'ai

pris la ferme résolution d'aller à Rome, il ne serait pas improbable

que je me trouvasse un beau matin à Saint-Pétersbourg. Vous me

recommandez de me soigner;--oui, sur ma foi, je ferai en sorte.--Je n'ai

pas encore envie d'être un auteur posthume, et cependant songez un peu

à ce que vaudraient _ma Vie et mes Aventures_, pendant que je suis en

plein scandale, et le contenu de mon secrétaire, seize poèmes commencés

pour ne jamais être finis. Croyez-vous que je ne me serais pas brûlé la

cervelle l'année dernière, si par bonheur je n'étais venu à penser que

Mrs. C*** et lady N***, et toutes les vieilles femmes d'Angleterre en

eussent été enchantées, et puis l'agrément d'être déclaré fou[72],

d'après l'enquête du _Coroner_, et puis les regrets de deux ou trois

personnes, d'une demi-douzaine peut-être?........................ Soyez

persuadé que j'ai encore envie de vivre pour plus d'un motif. D'abord il

y a un ou deux individus que je veux voir hors de ce monde, et autant

que j'y veux faire entrer avant de pouvoir mourir en paix; si je m'en

vais auparavant, je n'aurai pas rempli ma mission. D'ailleurs, quand je

vais attraper trente ans, je deviendrai dévot; je m'y sens une grande

vocation quand je suis dans une église catholique et que j'entends le

son des orgues.

[Note 72: Comme il existe en Angleterre une loi qui prive de la

sépulture du cimetière les corps de ceux qui se sont volontairement

détruits, et les condamne à être enterrés sur le grand chemin,

l'officier chargé de faire une enquête sur les causes du suicide déclare

presque toujours qu'il a été commis dans un moment de folie, afin

d'éluder la rigueur de cette loi. Cet officier se nomme _coroner_,

corrompu de _crowner_, qui signifie _officier de la couronne_. Nous

n'avons pas en France de charge qui réponde exactement a celle-là.

(_Note du Trad._)]

»Je m'afflige avec Drury-Lane, et me réjouis avec ***, modérément

pourtant, de la fin tragique de la nouvelle tragédie.

»Ainsi donc vous êtes brouillé avec Leigh Hunt à ce qu'il paraît.... Je

vous l'avais présenté, ainsi que son poème, dans l'espoir qu'en dépit de

la politique, votre liaison pourrait être avantageuse à tous deux, et

voilà que cela finit par une inimitié éternelle, quand, moi, j'avais agi

dans les meilleures intentions! Je vous avais aussi présenté ***, et il

vous a emporté votre argent.--D'un autre côté, mon ami Hobhouse est en

discussion avec le _Quarterly_, et (à l'exception de ce dernier

pourtant) c'est moi qui suis innocemment le canal ou l'isthme, si vous

voulez (maudit soit ce mot, je ne saurais l'écrire, quoique j'aie

traversé une douzaine de fois au moins celui de Corinthe), c'est moi,

dis-je, qui suis le canal ou l'isthme de toutes ces inimitiés.

»Je vais vous dire quelque chose au sujet du _Château de Chillon_.--Un

monsieur Deluc, Suisse et âgé de quatre-vingt-dix ans, se l'est fait

lire et en a été content;--du moins, c'est ce que ma soeur m'écrit. Il a

dit qu'il a été avec Rousseau à Chillon, et que la description en est

parfaitement exacte; mais ce n'est pas tout, j'ai cru me rappeler ce

nom, et je l'ai trouvé dans le passage suivant des _Confessions_, vol.

III, page 247, livre VIII.

? »De tous ces amusemens, celui qui me plut davantage, fut une

promenade autour du lac, que je fis en bateau avec Deluc père, sa bru,

ses deux fils et ma Thérèse. Nous mîmes sept jours à cette tournée, par

le plus beau tems du monde. J'en ai gardé le vif souvenir des sites qui

m'avaient frappé à l'autre extrémité du lac, et dont je fis la

description, quelques années après, dans la _Nouvelle Héloïse_.»

»Ce _nonagénaire_ Deluc, doit être un des deux fils en question. Il vit

en Angleterre infirme, mais avec toutes ses facultés intellectuelles. Il

est singulier que cet homme ait vécu si long-tems, il ne l'est guère

moins qu'il ait fait ce voyage avec Jean-Jacques, et qu'après un tel

intervalle il lui soit arrivé de lire un poème d'un Anglais, qui a fait

précisément la même navigation, en s'arrêtant dans les mêmes lieux.

»Quant à _Manfred_, il est fort inutile d'envoyer les épreuves; rien de

ce genre n'arrive ici. Je vous l'ai fait passer tout entier à

différentes fois.--Les deux premiers actes sont les meilleurs: le

troisième couci, couça; mais j'ai été soutenu dans les deux autres par

la première chaleur de l'inspiration.--Il faut l'appeler poème, car ce

n'est pas un drame, et je ne me soucie nullement de lui entendre donner

un tel nom. Poème dialogué, ou pantomime, si vous voulez, tout ce qui

vous plaira enfin, à l'exception d'un titre qui sentirait les

coulisses. Voici votre épigraphe:

Il est, Horatio, dans le ciel et sur la terre, plus de choses que votre

philosophie n'en a jamais rêvé.

»Toujours tout à vous.

»Amitiés et remerciemens à M. Gifford.»

LETTRE CCLXXIII.

À M. MOORE.

Venise, 11 avril 1817.

«Je continuerai de vous écrire tant que l'accès me tiendra; cela vous

servira de pénitence, pour vous être plaint jadis de mon silence. Je

suis sûr que vous rougiriez, si vous pouviez rougir, de ne m'avoir pas

encore répondu. La semaine prochaine je pars pour Rome. Après avoir vu

Constantinople, j'ai envie de voir aussi sa camarade. D'ailleurs je veux

connaître le pape, et j'aurai soin de lui dire que je vote pour les

catholiques, et pas de _veto_.

»Je n'irai pas à Naples, ce n'est que la seconde des plus belles vues de

la mer, et j'ai vu la première et la troisième, c'est-à-dire

Constantinople et Lisbonne. (Par parenthèse, la dernière n'est qu'une

vue de rivière, quoiqu'on la mette après Stamboul et Naples, et avant

Gênes.) D'ailleurs, le Vésuve est muet, et j'ai traversé l'Etna. Ainsi

donc, je reviendrai à Venise en juillet; c'est pourquoi, si vous

m'écrivez, je vous prie de m'adresser vos lettres à Venise, qui est mon

quartier-général.

»Mon ci-devant médecin, le docteur Polidori, est ici et va retourner

en Angleterre avec le lord G*** actuel, et la veuve du feu comte. Le

docteur Polidori n'a plus de malades dans ce moment-ci, parce que ses

malades ne sont plus. Il en avait trois dernièrement, mais ils sont tous

morts. L'un d'eux est embaumé; Horner et un enfant de Thomas Hope sont

enterrés à Pise et à Rome. Lord G*** est mort d'une inflammation

d'entrailles: aussi les lui a-t-on ôtées (pour les punir) et les a-t-on

envoyées, séparément du corps, en Angleterre. Figurez-vous un homme

allant d'un côté, ses intestins de l'autre, et son ame immortelle

prenant un troisième chemin.--A-t-on jamais vu une telle distribution?

Assurément nous avons une ame; mais comment a-t-elle jamais pu se

résoudre à s'enfermer dans un corps? c'est ce que je ne saurais

comprendre! Tout ce que je sais, c'est que lorsque la mienne en sera une

fois sortie, elle prendra ses ébats avant que je la laisse rentrer dans

mon corps, ou dans tout autre.

»Ainsi donc, la seconde tragédie de ce pauvre cher M. Mathurin a été

dédaignée par le judicieux public. *** en sera diablement content, et

diablement sifflé sans être content, si jamais ses pièces sont jouées

sur aucun théâtre.

»J'ai écrit à Rogers l'autre jour, et l'ai chargé de quelque chose pour

vous.--J'espère qu'il est toujours florissant de santé et de

gloire;--c'est le Tithon de la poésie;--il est déjà parvenu à

l'immortalité, tandis que vous et moi, il faut que nous attendions.

»Je n'entends parler de rien, ne sais rien de rien. Vous imaginez

aisément que les Anglais ne me cherchent pas, et moi je les évite. À la

vérité, il n'y en a que peu ou point ici, à l'exception de ceux qui ne

font qu'y passer. Florence et Naples sont leur Margate et leur Ramsgate,

et d'après ce qu'on dit, on y trouve aussi à peu près le même genre de

monde; ce qui nous fait beaucoup de tort parmi les Italiens.

»Je meurs d'envie de savoir des nouvelles de _Lalla Rookh_. Avez-vous

paru? Mort et furies! Pourquoi ne me dites-vous pas où vous êtes, ce que

vous êtes, et comment vous êtes? J'irai à Bologne par Ferrare, au lieu

de Mantoue, parce que j'aime mieux voir la cellule où le Tasse fut

enfermé et devint fou; et ***, que son manuscrit à Modène, ou cette

Mantoue, qui fut la patrie de cet harmonieux plagiaire et misérable

flatteur dont on m'a fait apprendre par coeur, à Harrow, les maudits

hexamètres. J'ai vu Vérone et Vicence en venant ici, ainsi que Padoue.

»Je pars seul; mais seul, parce que j'ai l'intention de revenir ici.

Florence ne m'inspire pas la moindre curiosité, et cependant je ne puis

me dispenser d'y aller, à cause de la _Vénus_, etc., etc. Je désire voir

aussi la chute de Terni. J'ai le projet de reprendre la route de Venise,

par Ravenne et Rimini, sur lesquels je me propose de prendre quelques

notes pour Leigh Hunt, qui sera bien aise d'apprendre quelque chose des

lieux où se passe son poème. On l'a diablement critiqué, il y a un an,

dans le _Quarterly_, et il leur a répondu. Toute réponse est assurément

une imprudence; mais que voulez-vous? les poètes sont de chair et de

sang, et il faut toujours qu'ils aient le dernier mot;--cela est

certain. J'ai eu et j'ai encore une très-haute opinion de son poème;

mais je l'ai averti de tout le déchaînement qu'allait exciter contre lui

ce style antique dont il est si amateur.

»Vous avez pris une maison à Hornsey; j'aimerais mieux que vous en

eussiez choisi une dans les Apennins.--Si vous avez envie de prendre

votre essor pour un été ou plus, prévenez-m'en afin que je me tienne sur

le _qui vive_.

»Toujours tout à vous.»

LETTRE CCLXXIV.

À M. MURRAY.

Venise, 14 avril 1817.

«Le docteur Polidori étant sur le point de partir pour l'Angleterre,

avec le nouveau lord G*** (le feu lord étant allé par une autre route,

accompagné de ses intestins, dans un coffre séparé), je profite de cette

occasion pour vous envoyer deux miniatures, que vous aurez la bonté de

faire remettre à Mrs. Leigh; mais, auparavant, vous voudrez bien prier

M. Love (comme un gage de paix entre lui et moi), de les faire monter

sur or, avec mes armes complètes, et de faire graver ces mots sur le

dos: _Peint par Prepiani. Venise_ 1817. Je vous prie aussi de faire

faire pour moi une copie de chaque, par Holmes, et de me garder lesdites

copies jusqu'à mon retour. L'un de ces portraits a été peint pendant que

j'étais très-malade; l'autre, tandis que je me portais bien: ce qui peut

expliquer leur dissemblance. J'espère qu'ils arriveront sans accident à

leur destination.

»Je recommande le docteur à vos bons offices, auprès de vos amis

ministériels: et si vous pouvez lui être utile sous un point de vue

littéraire, soyez-le, je vous en prie.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 11 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 15 / 28 段