je vous ai accusé réception du _Quarterly_, à son arrivée, il y a dix
jours. Ce que vous me dites de Perry me pétrifie; c'est une imposture
grossière. Vers le mois de février ou de mars 1816, on me donna à
entendre que M. Croker avait non-seulement coopéré aux attaques du
_Courrier_, en 1814, mais même qu'il était l'auteur de quelques vers
très-violens, récemment publiés dans un journal du matin. Là-dessus
j'écrivis quelque chose en représailles; j'ai oublié la totalité de ces
vers, et j'ai même peine à me rappeler le sujet, car, lorsque vous
m'assurâtes qu'il n'était pas l'auteur de tout cela, je les jetai au feu
devant vos yeux, et il n'y en avait jamais eu que le brouillon. M.
Davies, la seule personne qui les ait entendu lire, m'en demanda une
copie que je lui refusai. Si, cependant, par un miracle quelconque,
l'ombre de ces vers court maintenant le monde, je ne démentirai jamais
ce que j'ai réellement écrit; je me tiens pour personnellement
responsable de toute satisfaction qui peut en être demandée, quoique me
réservant le droit de désavouer toute fabrication quelconque. Vous avez
été témoin des faits précédens, et savez mieux que personne à quel
point ma récapitulation est exacte. Je vous prie donc d'informer M.
Perry, que je suis fort étonné qu'il permette qu'on fasse un tel abus de
mon nom dans son journal; je dis _abus_, parce que mon absence méritait
du moins quelques égards, et que ma présence et ma sanction positive
pouvaient seules justifier un tel procédé, en supposant même que les
vers soient de moi; et s'ils n'en sont pas, il n'y a pas de terme pour
qualifier une telle action. Je vous répète que l'original fut brûlé
devant vos yeux d'après l'assurance que vous veniez de me donner, et
qu'il n'y en a jamais eu de copie, ni même de répétition verbale,--au
grand mécontentement de quelques zélés Whigs, qui, en ayant entendu
parler à M. Davies, me tourmentèrent beaucoup pour les connaître; mais
ne les ayant écrits que d'après ma croyance; que M. Croker avait été
l'agresseur, et pour prendre ma revanche et non par esprit de parti, je
ne voulus me prêter au zèle d'aucune secte, lorsque je découvris qu'il
n'était pas l'auteur des passages qui m'avaient offensé. Vous savez que,
si le fait était vrai, je ne le nierais pas; vous vous rappellerez que
je vous en parlai franchement dans le tems, et comment et de quelle
manière je détruisis ces vers. Croyez qu'aucune puissance, aucune
séduction sur la terre n'aurait pu me faire consentir à en donner une
copie (si je me les fusse rappelés), à moins d'être certain que M.
Croker était en effet l'auteur du morceau que vous m'avez assuré qu'il
n'avait pas fait.
»J'ai l'intention d'aller au printems en Angleterre où j'ai quelques
affaires à arranger; mais la poste me presse. Tout ce mois-ci, j'ai été
indisposé; cependant je me trouve mieux, et j'ai le projet de m'en
retourner vers le mois de mai sans aller à Rome, la saison malsaine
arrivant de bonne heure. Je reviendrai ensuite après avoir terminé
l'affaire qui m'y appelle et qui ne demande pas beaucoup de tems...
J'aurais cru le conte assyrien d'un genre à réussir.
»J'ai vu, dans les poésies de M. W. W., qu'il avait fait mon épitaphe;
j'aurais mieux aimé faire la sienne.
»Vous verrez au premier coup d'oeil que ce que je vous ai envoyé n'est
pas susceptible d'être mis en scène ni même d'en faire venir la pensée.
Je doute fort même qu'il puisse être publié;--c'est trop dans mon ancien
genre: mais je l'ai composé tout plein de l'horreur du théâtre, et dans
la vue d'en rendre la représentation impraticable, connaissant le désir
qu'ont mes amis de me voir essayer le genre pour lequel j'ai la plus
invincible répugnance, celui de la représentation théâtrale.
»Je suis certainement diablement attaché à ma manière, et il serait tems
de la quitter; mais que pouvais-je faire? Si je n'avais donné un but
quelconque à l'activité de mon imagination, il aurait fallu succomber
aux tourmens qu'elle me fait éprouver et à ceux de la réalité. Mes
complimens affectueux à M. Gifford, à Walter Scott, et à tous nos amis.»
LETTRE CCLXVI.
À M. MOORE.
Venise, 10 mars 1817.
«Je vous ai écrit encore dernièrement, mais j'espère que vous ne serez
pas fâché d'avoir une nouvelle lettre. J'ai été malade tout le mois
dernier d'une espèce de fièvre lente qui me tenait toute la nuit et me
quittait le matin. Cependant je me trouve mieux maintenant. Il est
probable que nous nous reverrons au printems; au moins mon intention est
d'aller en Angleterre où j'ai des affaires, et j'espère vous y trouver
rendu à la santé, et chargé de nouveaux lauriers.
»Murray m'a envoyé la _Revue d'Édimbourg_ et le _Quarterly_. Lorsque je
vous apprendrai que c'est Walter Scott qui est l'auteur de l'article
inséré dans la dernière de ces publications, vous conviendrez avec moi
qu'un tel morceau est plus honorable pour lui que pour moi-même. Je suis
aussi parfaitement satisfait de celui de Jeffrey, et je vous prie de le
lui dire en lui présentant mes souvenirs; non que je suppose qu'il lui
importe, ou lui ait jamais importé que je sois satisfait ou non, mais
c'est une simple politesse de la part de quelqu'un qui n'a encore eu
avec lui que de simples relations de bienveillance, mais qui pourra
bien faire sa connaissance quelque jour. Je voudrais aussi que vous
ajoutassiez, ce que vous savez fort bien, c'est que je n'ai jamais été,
et ne suis pas même à présent, l'homme sombre et misanthrope pour lequel
il me prend, mais un joyeux compagnon, fort à mon aise avec mes amis
intimes, et aussi loquace et aussi enjoué que si j'étais un bien plus
habile homme.
»Je vois maintenant que je ne pourrai jamais effacer de l'imagination du
public le deuil qui m'entoure, surtout depuis que mon moral **** a
cimenté ma réputation. Cependant, ni cela, ni même plus, n'a encore
éteint mon courage qui renaît toujours en proportion de ce qu'on fait
pour l'abattre.
»Nous avons le carême à Venise, et je n'ai pas quitté la maison depuis
quelque tems. Ma fièvre demandant de la tranquillité, et... Mais à
propos de tranquillité, voici pour m'en promettre davantage la signora
Marianna qui vient s'asseoir à mes côtés.
»Avez-vous vu le livre de poésie de ***; et si vous l'avez vu n'en
êtes-vous pas charmé? Avez-vous aussi--en vérité je ne puis continuer.
Il y a une paire de grands yeux noirs qui regardent par-dessus mon
épaule, comme l'ange appuyé sur celles de saint Mathieu dans les vieux
frontispices des Évangiles; de sorte qu'il faudra que je me retourne
pour leur répondre au lieu de continuer à vous répondre à vous.
»Croyez-moi toujours, etc.»
LETTRE CCLXVII.
À M. MOORE.
Venise, 25 mars 1817.
«J'ai enfin appris au défaut de vos lettres (ou au défaut de ce que vous
ne m'écrivez pas, car je ne suis pas bien fort sur l'application du mot
_défaut_), j'ai enfin appris, dis-je, de Murray, deux particularités qui
vous concernent; l'une que vous allez demeurer à Hornsey, pour être, je
présume, plus près de Londres; et l'autre que votre poème est annoncé
sous le nom de _Lalla Rookh_. J'en suis bien aise,--d'abord parce que
nous allons l'avoir à la fin, et ensuite parce que j'aime assez moi-même
un titre un peu dur, témoin _le Giaour_ et _Childe Harold_ qui ont pensé
suffoquer à leur apparition la moitié de nos _bas-bleus_. D'ailleurs
c'est la queue du chien d'Alcibiade, non pas que je suppose que vous
ayez besoin de chien ou de queue. En parlant de queue[63], je voudrais
que vous n'eussiez pas qualifié votre ouvrage de _conte_ persan[64]:
dites un poème ou un roman; mais non pas un conte. Je suis très-fâché
d'avoir donné ce nom à quelques-uns de mes ouvrages, car je pense que
c'est quelque chose de mieux. D'ailleurs nous avons les contes arabes,
les contes indous, les contes turcs et assyriens. Après tout; c'est là
de la frivolité, mais vous ne ferez pas attention à toutes ces sottises.
[Note 63: Le lecteur ne saisira pas trop le sens de cet à-propos,
qui vient de la similitude de la prononciation des mots _queue_ et
_conte_, qui s'expriment en anglais par les mots _tail_ (queue), et
_tale_ (conte).
(_Note du Trad._)]
[Note 64: Il avait été mal informé sur ce point, l'ouvrage en
question ayant été intitulé dès le premier abord _Roman oriental_. Une
méprise bien pire (car elle était volontaire, et ne provenait d'aucune
intention charitable), fut celle de plusieurs personnes, qui
prétendirent que l'auteur avait voulu faire un poème épique. M.
d'Israeli lui-même, par amour pour la théorie, a donné dans cette
supposition tout-à-fait gratuite. «Le poète anacréontique, dit-il,
reste, après tout, anacréontique dans sa poésie épique.»]
»Réellement et en vérité je veux que vous fassiez un grand fracas, ne
fût-ce que par amour-propre, parce que nous sommes de vieux amis, et je
n'ai pas le moindre doute que vous y arriverez, car je sais que vous le
pouvez. Cependant en ce moment je gagerais que vous ne savez où vous
fourrer: et je ne suis pas à vos côtés; mais vous avez Rogers. Je
l'envie, ce qui n'est pas bien, car lui il n'envie personne. Songez à
m'envoyer, ou du moins à me faire envoyer par Murray votre ouvrage dès
qu'il aura paru.
»J'ai été très-malade d'une fièvre lente, qui à la fin a pris le galop,
et même plus fort que besoin n'était[65]. Mais enfin, après avoir passé
une semaine dans un demi-délire avec la peau brûlante, la tête en feu,
une soif dévorante, d'horribles pulsations et pas de sommeil: grâce à
l'eau d'orge et à mon refus de voir de médecin, je suis guéri. C'est une
épidémie du lieu qui revient annuellement, et s'en prend aux étrangers.
Voici quelques rimes que j'ai faites une nuit d'insomnie[66]:
J'ai lu _Christabelle_,
Elle est fort belle.
J'ai lu _Missionnaire_ aussi,
C'est très-joli.
J'aurais voulu lire _Ilderim_,
Ainsi soit-il.
J'ai, de _Marguerite d'Anjou_,
Lu deux feuillets. Le pourriez-vous?
Du _Waterloo_ de S... il m'a suffi
De voir une page... fi! fi!
Quant à la Daine de _Wordsworth_, ah! c'est bien là
Qu'il convient de crier: holà!
.............................................
[Note 65: Dans un billet à M. Murray, qui se trouva joint à quelques
corrections de _Manfred_, il dit: «Depuis ma dernière, la fièvre lente
dont je vous parlais a trouvé bon de doubler le pas, et elle est devenue
semblable à celle que j'attrapai, il y a quelques années, dans les
marais d'Élis en Morée.»
(_Notes de Moore_.)]
[Note 66: Ces rimes satiriques, composées dans le délire de la
fièvre, ne peuvent être bien rendues en français, ni en vers ni en
prose. On a cherché à donner quelque idée de sa manière. Le lecteur
verra que c'est dans le genre de la fameuse épigramme de Boileau: «Après
l'Agésilas, etc.»
(_Note du Trad._)]
»Je n'ai pas la plus légère idée de l'endroit où j'irai ni de ce que je
ferai. J'aurais voulu aller à Rome, mais à présent elle est empestée
d'Anglais. On y rencontre des troupes de benêts, ouvrant de grands yeux,
bayant aux corneilles, et voulant à la fois du bon marché et de la
magnificence. On est bien fou de voyager en France et en Italie, avant
que ces essaims de misérables aient évacué ces deux pays pour retourner
chez eux.--Dans deux ou trois ans la première irruption sera passée, et
on pourra alors parcourir le continent à son aise et agréablement.
»Je suis resté à Venise en grande partie parce que ce n'est pas un de
leurs repaires, et qu'ils ne font qu'y passer et s'y arrêter un moment.
En Suisse c'était réellement un fléau. Heureusement que j'étais parti
des premiers et que j'avais pu m'assurer de la plus jolie habitation sur
le lac avant qu'ils se fussent mis en mouvement avec le reste des autres
reptiles. Mais je les trouvais toujours sur mon chemin. J'ai rencontré
tout une famille de vieilles femmes et d'enfans à moitié route du mont
Wengen (près de la Iungfrau); elles étaient montées sur des mules, et la
plupart étaient trop vieilles et les autres trop jeunes pour comprendre
le moins du monde ce qu'elles voyaient.
»À ce propos, je regarde la Iungfrau, et toute cette région des Alpes
que j'ai traversée en septembre, comme beaucoup supérieure au
Mont-Blanc, à Chamouni et au Simplon; je suis monté au sommet du Wengen,
qui n'est pas le point le plus élevé (la Iungfrau étant elle-même
inaccessible), mais qui est certainement le point le plus favorable pour
la vue. J'ai fait un journal de toute cette excursion pour ma soeur
Augusta, qui en a copié une partie pour M. Murray.
»J'ai composé une espèce de drame extravagant tout exprès pour y
introduire la description des sites des Alpes, et je l'ai envoyé à
Murray. Presque tous les personnages sont des esprits, des fantômes, ou
des sorciers, et la scène est au milieu des Alpes et dans l'autre monde;
ainsi vous voyez quelle folle tragédie cela doit faire. Dites-lui de
vous la montrer.
»Cela fait maintenant en tout six lettres, petites ou grandes, que je
vous ai écrites, et en retour desquelles j'ai reçu de vous un billet de
la longueur de ceux que vous m'écriviez de Bury-Street à St.
James-Street du tems que nous dînions si souvent ensemble avec Rogers,
que nous causions si librement, que nous allions en société, et de tems
en tems entendre le pauvre Shéridan. Vous rappelez-vous un soir qu'il
était tellement gris que je fus obligé de lui mettre son chapeau sur la
tête, car lui n'en pouvait venir à bout?--et ensuite je le descendis
chez Brookes à peu près dans l'état où depuis on le descendit dans la
tombe. Hélas! je voudrais être ivre aussi, mais je n'ai devant moi que
cette maudite eau d'orge.
»Je suis encore amoureux, ce qui est un terrible désagrément quand on
quitte un endroit; et cependant je ne puis rester à Venise beaucoup plus
longtems. Que ferai-je sur ce point? je ne sais. Elle veut venir avec
moi, mais je n'aime pas ce parti, dans son propre intérêt. Mon esprit a
essuyé tant de combats à ce sujet, depuis quelque tems, que je ne suis
pas bien sûr qu'ils n'aient pas un peu contribué à la fièvre dont je
vous ai parlé. Je lui suis certainement très-attaché; et si vous saviez
tout, vous verriez que ce n'est pas sans motif. Mais elle a un enfant;
et quoique semblable à toutes les filles du soleil, elle n'écoute que sa
passion: je dois réfléchir pour nous deux. Ce n'est qu'une femme
vertueuse comme *** qui peut être capable de renoncer à son mari, à son
enfant, et d'être toujours heureuse.
»La morale italienne est la plus bizarre qui existe. La manière dont,
non pas seulement les actions, mais le raisonnement des femmes est
perverti, est quelque chose de vraiment singulier. Ce n'est pas qu'elles
ne considèrent la chose en elle-même comme coupable et même
très-coupable;--mais l'amour, le sentiment de l'amour, non-seulement en
est l'excuse, mais en fait même une vertu réelle, pourvu qu'il soit
désintéressé, exempt de caprice, et qu'il se borne à un seul objet.
Elles ont d'effrayantes notions de constance, car j'ai vu de vieilles
figures de quatre-vingts ans qui m'ont été montrées comme des amans dont
la flamme durait depuis quarante, cinquante et soixante ans. Je ne puis
pas dire que j'aie vu un tel couple d'époux.
»Toujours à vous.
»_P. S._ Marianna, à qui je viens de traduire ce que je vous ai écrit à
notre égard, m'a répondu: «Si vous m'aimiez véritablement, vous ne
feriez pas de si belles réflexions, qui ne sont bonnes qu'à _forbirsi i
scarpi_,» c'est-à-dire à nettoyer ses souliers:--c'est un proverbe
vénitien dont on se sert pour apprécier les choses, et qui s'applique à
des raisonnemens de toute espèce.»
LETTRE CCLXIII.
A M. MURRAY.
Venise, 25 mars 1817.
«Votre lettre et ce qu'elle contient sont arrivés sans accident; mais un
_gentleman_ anglais est une chose très-rare, c'est-à-dire à Venise. Je
doute qu'il y en ait d'autres maintenant que le consul et le vice-consul
que je ne connais pas du tout. Dès que je pourrai mettre la main sur un
témoin, je vous enverrai l'acte signé en toutes formes. Mais encore
faut-il que ce soit quelqu'un de distingué! Venise n'est pas un endroit
où les Anglais s'attroupent; leurs colombiers sont à Florence, Naples,
Rome, etc. Et pour vous dire la vérité, c'est là une des raisons pour
lesquelles je suis resté ici jusqu'à la saison où Rome est purgée de ces
sortes de gens, car elle en est en ce moment infectée; d'ailleurs
j'abhorre la nation, et la nation m'abhorre. Il m'est impossible de vous
décrire mes sensations à cet égard, mais il suffira de vous dire que, si
je rencontrais quelqu'un de cette race dans les plus belles parties de
la Suisse, leur aspect le plus éloigné empoisonnait tout le plaisir que
me causaient ces sites superbes, et je ne me soucie pas qu'ils me gâtent
la vue du Panthéon, de Saint-Pierre ou du Capitole. Cette manière de
sentir est sans doute l'effet des événemens qui se sont passés
récemment, mais elle n'en existe pas moins, et tant qu'elle durera, je
ne la cacherai pas plus qu'une autre.
»J'ai été sérieusement malade d'une fièvre,--mais elle est passée, je
crois, ou du moins je suppose que c'était la fièvre indigène de
l'endroit qui revient tous les ans à cette époque, et dont les
chirurgiens changent tous les ans le nom, afin d'expédier plus vite
leurs malades. C'est une espèce de typhus qui tue quelquefois. Je l'ai
eue assez fort, rien cependant de bien dangereux. Elle m'a laissé
beaucoup de faiblesse et un grand appétit. Il y a beaucoup de malades à
présent, et je présume que c'est de la même maladie.
»Je suis fâché qu'Horner ne soit plus, s'il est vrai qu'il existât
quelque chose dans ce monde qui le lui fît aimer; et j'en suis encore
bien plus fâché pour ses amis, car il y avait en lui beaucoup à
regretter. C'est par votre lettre que j'ai appris sa mort.
»Je vous écrivis il y a quelques semaines pour vous accuser réception de
l'article de Walter Scott. Maintenant que je sais qu'il en est l'auteur,
cela n'augmente pas la bonne opinion que j'avais de lui, mais cela
ajoute à celle que j'ai de moi. Lui, Gifford et Moore sont les seuls
auteurs qui n'aient rien du métier dans leurs manières,--aucune sottise,
aucune affectation, voyez-vous! Quant à tous les autres que j'ai
connus, il y avait toujours plus ou moins de l'auteur dans leur
personne. Le petit bout de la plume passait derrière leur oreille, et
leur pouce conservait encore quelques légères taches d'encre.
»_Lalla Rookh_--vous vous rappellerez, à propos de titre, qu'on ne peut
encore aujourd'hui venir à bout de prononcer le _Giaour_, et que ce
dernier et _Childe Harold_ parurent très-plaisans à nos bluets[67], et
beaux esprits de la ville, jusqu'à ce que, surpris et un peu alarmés,
ils eussent appris à changer de ton.--Ainsi donc _Lalla Rookh_, qui est
très-orthodoxe et très-oriental, est un titre tout aussi bon, et
meilleur même qu'il ne vous le faut. J'aurais désiré seulement qu'il
n'eût pas intitulé son ouvrage: _conte persan_; d'abord parce que nous
avons déjà les contes turcs, indous et assyriens, et je me repens
d'avoir donné à la poésie le sobriquet de _conte_: _fable_ vaudrait
mieux. En second lieu, _conte persan_ me rappelle un des vers de Pope
sur Ambrose Phillips; et quoique assurément personne ne puisse dire que
ce conte ait été «tourné pour un écu», cependant il vaut toujours mieux
éviter de telles dissonnances. Pourquoi pas _histoire persanne_ ou
_roman_? Je suis aussi anxieux pour Moore que je le serais pour moi-même
quand il s'agirait de mon ame, et je ne veux pour lui que des succès
brillans, comme je ne doute pas qu'il n'en obtienne.
[Note 67: Terme qui s'applique aux savans et à ceux qui ont des
prétentions en littérature.]
»Quant au drame du sorcier, je vous en ai envoyé les trois actes par la
poste, de semaine en semaine, dans le courant de ce mois. Je vous répète
que je ne sais absolument me dire s'il est bon ou mauvais; s'il est
mauvais, il ne faut pour rien au monde en risquer la publication; s'il
est bon, il est à votre service. Je l'estime à 300 guinées et même
moins, si vous le voulez. Peut-être, si vous le publiez, vaudra-t-il
mieux l'ajouter à votre volume de cet hiver que de le faire paraître
séparément. Le prix vous montrera que je n'y attache pas beaucoup
d'importance; vous pouvez le jeter au feu, dans le cas où cela vous
plairait, et où le drame ne plairait pas à Gifford.
»La _Grammaire arménienne_ est publiée,--c'est-à-dire l'une des deux:
l'autre est encore manuscrite. Ma maladie m'a empêché de sortir depuis
un mois, et je ne me suis plus occupé de l'arménien.
»Je ne vous dirai rien, ou du moins fort peu de chose des moeurs
italiennes ou plutôt lombardes. Je suis allé deux ou trois fois à la
_conversazione_ du gouverneur (et une fois présenté, vous êtes libre d'y
aller toujours). Là, je n'ai vu que des femmes très-laides, un cercle
très-raide enfin, la pire espèce de tous les _routs_, aussi n'y suis-je
pas retourné. Je suis allé à l'Académie, où j'ai vu à peu près la même
chose, avec l'addition de quelques littérateurs, qui sont les mêmes[68]
_bleus_ que dans tous les pays du monde. Je suis devenu amoureux, dès la
première semaine, de Mme ***, et j'ai continué de l'être parce qu'elle
est très-jolie, très-attrayante, qu'elle parle le vénitien, ce qui
m'amuse, et de plus qu'elle est naïve.
»Votre très-sincèrement, etc., etc.
»_P. S._ Envoyez-moi la poudre de corail pour les dents, par une main
sûre, et promptement[69]...........
[Note 68: Lorsqu'il se présente, comme dans ce cas, un mot ou un
passage sur lequel lord Byron aurait appuyé dans la conversation, on
s'aperçoit qu'en les traçant il a donné à son écriture quelque chose de
la même force.]
[Note 69: Ici suivent les mêmes rimes: «J'ai vu la _Christabelle_,»
qui ont déjà été données dans une lettre qui m'est adressée.»
(_Notes de Moore_.)]
Pour attraper le lecteur, vous, John Murray, avez publié _Marguerite
d'Anjou_, qui ne se vendra pas de sitôt (au moins la vente n'en est pas
encore commencée), puis, pour l'égarer encore davantage, voilà que dans
vos remords vous prônez _Ilderim_; cela étant, ayez soin de ne pas faire
de dettes, car si vous veniez à manquer, ces livres seraient pour vous
d'assez mauvaises cautions. Songez aussi à ne pas vous laisser
surprendre ces rimes par le _Morning-Post_ ou par Perry; ce serait un
tour perfide, et très-perfide, que de me jeter dans un tel embarras. Car
il me faudrait livrer combat dans ma petite barque contre une galère
tout entière, et s'il m'arrivait d'occire l'Assyrien, j'aurais encore à
combattre un chevalier femelle.......
?»Vous pouvez montrer ceci à Moore et aux élus, mais non aux profanes,
et dites à Moore que je m'étonne qu'il n'écrive pas de tems en tems.»
LETTRE CCLXIX.
A M. MOORE.
Venise, 31 mars 1817.
«Vous devez commencer à trouver que je deviens un peu prodigue de mes
offrandes épistolaires (quel que soit l'autel auquel il vous plaise de
les vouer); mais jusqu'à ce que vous m'ayez répondu, je ne me ralentirai
pas, car vous ne méritez pas qu'on vous épargne. Je sais que vous vous
portez bien, ayant appris que vous aviez été à Londres et dans les
environs, ce qui m'a fait plaisir, votre billet m'ayant donné de
l'inquiétude, à cause de la purgation et de la saignée dont il y était
question. J'ai appris aussi que vous étiez sous presse, ce qui, je
pense, aurait pu vous fournir matière pour une lettre de moyenne taille,
considérant surtout que je suis en pays étranger, et que les annonces du
mois dernier ou le catalogue des décès auraient été pour moi de
véritables nouvelles m'arrivant de votre île du nord.
»Je vous ai dit dans ma dernière lettre que j'avais eu la fièvre assez
fort. Il règne ici une maladie épidémique, mais je soupçonne, à certains
symptômes, que ma fièvre m'appartenait en propre, et n'avait rien de
commun avec le bas et vulgaire typhus qui, en ce moment, décime Venise,
et qui a, si ce qu'on en dit est vrai, à moitié dépeuplé Milan. Cette
maladie a fort maltraité mes domestiques qui désirent terriblement s'en
aller, et voudraient bien me décider à changer de lieu; mais, outre mon
obstination naturelle, à force d'entendre continuellement parler de
peste en Turquie, je suis devenu inaccessible à la peur de la contagion:
la crainte d'ailleurs n'en exempte pas, et puis je suis encore amoureux,
et quarante mille fièvres épidémiques ne me feraient pas bouger avant le
tems, lorsque je suis sous l'influence de ce délire qui l'emporte sur
tous les autres. Plaisanterie à part, il règne dans cette ville une
maladie fort dangereuse, dit-on; cependant la mienne ne m'a pas semblé
avoir ce caractère, quoiqu'elle n'ait pas été très-agréable.
»Nous sommes dans la semaine de la Passion et de Ténèbres, et tout le
monde est à vêpres. On va éternellement à l'église dans tous ces pays
catholiques; cependant, ici, on me paraît moins bigot qu'en Espagne.