«J'apprends par une lettre d'Angleterre qu'un homme, appelé Johnson, a

pris la liberté de publier quelques poèmes intitulés: _Pélerinage à

Jérusalem, la Tempête et une Prière à ma Fille_, et qu'il me les

attribue en soutenant qu'il me les a payés cinq cents guinées. Ma

réponse à ceci sera courte. Je n'ai jamais écrit ces poèmes; je n'ai

jamais reçu la somme mentionnée, ni aucune autre de ce côté-là; et

(autant qu'un homme peut être moralement sûr d'une chose) je n'ai jamais

eu directement ou indirectement la moindre communication avec Johnson de

toute ma vie, ne connaissant pas même son existence avant que cette

nouvelle fût venue m'apprendre qu'il y avait au monde un tel individu.

Rien ne m'étonne, autrement ceci en serait capable, et je m'amuse en

général de tout, sans quoi ceci ne m'amuserait guère. Par rapport à

moi, cet homme ne s'est rendu coupable que d'un mensonge, et c'est

naturel; dés gens qui sont au-dessus de lui lui en ont bien donné

l'exemple; mais par rapport à vous, je crains que son assertion ne fasse

du tort à vos publications, et je désire qu'elle soit contredite de la

manière la plus formelle et la plus publique. Je ne crois pas qu'il y

ait de châtiment pour des choses de cette espèce, et s'il y en avait, je

ne me sentirais disposé à poursuivre cet ingénieux charlatan, qu'autant

qu'il faudrait pour le confondre.--Mais il peut être nécessaire d'aller

jusque-là.

»Vous ferez l'usage qu'il vous plaira de cette lettre; et M. Kinnaird,

qui est autorisé à agir pour moi en mon absence, s'empressera, j'en suis

sûr, de faire avec vous les démarches qui peuvent être nécessaires par

rapport à l'absurde imposture de ce pauvre homme. Comme vous devez avoir

reçu depuis peu plusieurs lettres de moi, écrites sur la route de

Venise, ainsi que deux que je vous ai adressées depuis mon arrivée ici,

je ne vous en dirai pas davantage aujourd'hui.

»Toujours à vous.»

»_P. S._ Faites-moi savoir, je vous prie, que vous avez reçu cette

lettre.--Adressez les vôtres à Venise, poste restante.

»Pour empêcher que de semblables fabrications n'aient encore lieu, vous

pouvez dire que je ne me rends responsable d'aucune publication, depuis

1812 jusqu'à ce moment, qui ne serait pas sortie de votre presse. Je

dis depuis cette époque, parce qu'auparavant Cawthorn et Ridge ont tous

deux imprimé de mes compositions. Un _Pélerinage à Jérusalem_! et

comment diable aurais-je écrit un pélerinage à Jérusalem où je n'ai

jamais été? Quant à _la Tempête_, je n'ai pas eu de tempête, mais une

brise très-fraîche à mon départ d'Angleterre; et pour ce qui est du

poème adressé à ma petite Ada (qui, par parenthèse, aura un an demain),

je n'ai jamais rien écrit à son sujet, excepté dans les _Adieux_ et le

troisième chant de _Childe Harold_.»

LETTRE CCLVII.

A M. MURRAY.

Venise, 27 déc. 1816.

«Puisque le démon du silence paraît s'être emparé de vous, j'ai résolu,

moi, de m'en venger en vous faisant payer des ports de lettres. Celle-ci

est la sixième ou septième que je vous écris depuis la fin de l'été et

mon départ de Suisse. Ma dernière contenait une injonction de démentir

et de livrer à la honte cet imposteur de Cheapside, qui (à ce que j'ai

appris par une lettre de votre île) a jugé à propos de joindre mon nom à

ses poésies bâtardes dont je ne sais rien, non plus que de l'achat

prétendu qu'il a fait du manuscrit et de son droit de propriété.

J'espère que vous avez enfin reçu cette lettre.

»Comme les nouvelles de Venise doivent vous intéresser beaucoup, je vais

vous en régaler.

»Hier étant le jour de la Saint-Étienne, tout le monde était en

mouvement. On n'entendait que le son du violon et des orgues; on ne

voyait que jeux et divertissemens sur tous les canaux de cette ville

aquatique. Je dînai avec la comtesse Albrizzi et une société de Padoue

et de Venise, et ensuite nous fûmes à l'opéra au théâtre de la _Fenice_,

qui ouvrait ce jour-là pour le carnaval; c'est le plus beau que j'aie

jamais vu: il laisse bien loin derrière lui tous nos théâtres pour la

beauté et les décorations, et ceux de Milan et de Brescia doivent lui

céder la prééminence. L'opéra et ses sirènes ressemblent beaucoup à tous

les opéras et à toutes les sirènes du monde; mais le sujet du susdit

avait quelque chose d'édifiant. L'intrigue est fondée sur un fait

raconté par Tite-Live, de cent cinquante femmes mariées qui

empoisonnèrent leurs cent cinquante maris dans les bons vieux tems. Les

célibataires de Rome regardèrent cette étonnante mortalité comme l'effet

ordinaire du mariage ou d'une épidémie; mais les époux qui survécurent

étant tous saisis de la colique, examinèrent à fond l'affaire, et

s'aperçurent qu'on avait drogué leur breuvage; or il s'en suivit

beaucoup de scandale et plusieurs procès. Voilà, en toute vérité, le

sujet de l'opéra qu'on a donné l'autre jour à la _Fenice_, et vous ne

pouvez imaginer toutes les jolies choses qui sont introduites dans le

chant, et le récitatif au sujet de l'_orrenda strage_[53]. Le dénouement

est, qu'une dame se voit sur le point d'avoir la tête coupée par un

licteur. Mais je suis fâché de dire qu'il la lui laisse, et qu'elle

vient en avant chanter un trio avec les deux consuls, pendant que le

sénat, qui est dans le fond, forme le choeur. Le ballet n'avait rien de

remarquable, excepté que la première danseuse est tombée en convulsion,

parce qu'elle n'était pas applaudie à son premier début, et que le

directeur a paru pour demander s'il se trouvait «un médecin dans la

salle. »J'avais un Grec dans ma loge à qui j'aurais voulu persuader de

lui offrir ses services, étant sûr que dans ce cas ce seraient les

dernières convulsions qu'aurait la _ballerina_[54]; mais il ne s'en

soucia pas. La foule était énorme; et en sortant, comme j'avais une dame

sous le bras, je fus presque obligé, pour m'ouvrir un passage, de battre

un Vénitien et d'attenter à l'état, car je me vis forcé de régaler un

individu, qui me gênait, d'un coup de poing dans le ventre (à

l'anglaise) qui l'envoya aussi loin que le passage voulut le permettre.

Il n'en attendit pas un second; mais, avec de grands signes d'épouvante

et de mécontentement, il en appela à ses compatriotes qui se moquèrent

de lui.

[Note 53: De l'_horrible carnage_.]

[Note 54: _Danseuse_.]

»Je continue d'étudier l'arménien tous les matins, et d'aider à activer

une partie d'une grammaire anglaise et arménienne qu'on publie

maintenant dans le couvent de Saint-Lazare.

»Le supérieur des moines est un évêque.--C'est un beau vieillard qui a

une barbe semblable à la queue d'une comète. Le frère Pascal est aussi

un homme pieux et instruit. Il a passé deux ans en Angleterre.

»Je suis encore terriblement amoureux de la dame adriatique dont je vous

ai parlé dans une lettre précédente (et non dans celle-ci, car la seule

femme dont il y est question est âgée et savante, deux choses que j'ai

cessé d'admirer), et l'amour dans cette portion du monde n'est pas une

sinécure. C'est aussi la saison où tout le monde arrange ses intrigues

pour l'année suivante et où l'on choisit son partenaire pour la première

partie.

»Maintenant, si vous ne m'écrivez pas, je ne sais pas ce que je ne dirai

ou ne ferai pas, ni ce que je dirai ou ferai. Donnez-moi des nouvelles,

et de bonnes.

»Votre très-sincèrement, etc.

»_P. S._ Rappelez-moi au souvenir de M. Gifford, en lui présentant mes

devoirs.

»J'ai appris que la _Revue d'Édimbourg_ avait déchiré la _Christabel_ de

Coleridge, et moi aussi, par contre-coup, pour l'avoir louée. Ceci ne me

paraît présager rien de bon pour le chant qui a paru ou va paraître, et

pour le _Château de Chillon_. Ma veine de bonheur de l'année dernière

semble avoir changé de toute façon.--Mais n'importe, je finirai par

m'en sortir; et sinon je me retrouverai toujours où j'étais en

commençant. En attendant, je ne suis pas fâché d'être où je suis,

c'est-à-dire à Venise. Ma nymphe de l'Adriatique vient d'entrer ici,

c'est pourquoi il faut que je suspende cette lettre.»

LETTRE CCLVIII.

A M. MURRAY.

Venise, 2 janvier 1817.

«Votre lettre est arrivée.--Dites-moi, je vous prie; en publiant le

troisième chant, n'avez-vous pas omis quelque passage? je vous avais

écrit en traversant les Alpes pour prévenir un pareil accident.

Dites-moi dans votre première lettre si le chant a été publié en

totalité tel qu'il vous a été envoyé. Je vous ai écrit encore l'autre

jour et deux fois, je crois, et je serais bien aise d'apprendre la

réception de ces lettres.

»Aujourd'hui est le 2 janvier. De ce même jour, il y a trois ans, date,

je crois, la publication du _Corsaire_ dans ma lettre à Moore. Ce même

jour, il y a deux ans, je me mariai (le Seigneur châtie ceux qu'il

aime).--Il n'y a pas de danger que j'oublie de sitôt, ce jour; et il est

assez singulier que je reçoive aujourd'hui une lettre de vous qui

m'annonce la publication du _Childe Harold_, etc., etc., etc., à la

même date que le _Corsaire_, et que j'en aie reçu aussi une de ma soeur,

écrite le 10 décembre, jour de naissance de ma fille, et en partie

relative à cet enfant, qui m'arrive ce même jour, 2 de janvier,

anniversaire de mon mariage, et dans le mois de ma naissance, et avec

beaucoup d'autres rapports astrologiques que je n'ai pas le tems

d'énumérer.

»A propos, vous ferez bien d'écrire à Hentsch le banquier de Genève,

pour vous informer si les deux paquets confiés à ses soins ont été ou

non remis à M. Saint-Aubyn, ou s'ils sont encore entre ses mains. L'un

contient des papiers, des lettres, et tous les manuscrits originaux de

votre troisième chant, tel qu'il fut d'abord conçu, et l'autre

renfermait des os ramassés à Morat. Bien des remerciemens de toutes vos

nouvelles, et surtout de la gaîté avec laquelle votre lettre est écrite.

»Venise et moi sommes très-bien d'accord, mais je ne crois pas qu'il y

ait ici rien de neuf si ce n'est le nouvel opéra dont je vous ai parlé

dans ma dernière lettre. Le carnaval commence, et il y a de tous côtés

beaucoup de gaîté sans compter les affaires, car tout le monde ici

renouvelle ses intrigues pour la saison; on change, et l'on commence un

nouveau bail. Je me trouve très-bien de Marianna, qui n'est pas du tout

une personne à m'ennuyer, d'abord parce que je ne me fatigue jamais

d'une femme à cause de sa personne, mais parce qu'elles ont presque

toujours des caractères insupportables; secondement parce qu'elle est

aimable et qu'elle possède un tact que n'a pas toujours cette belle

moitié de la création; troisièmement parce qu'elle est très-jolie; et

quatrièmement--mais il n'y a pas besoin d'en spécifier davantage....

....................................................................

Jusqu'à présent nous sommes fort contens l'un de l'autre, et quant à

l'avenir je ne l'anticipe jamais.--_Carpe diem_.--Le passé au moins nous

appartient, ce qui est une raison pour s'assurer du présent. En voilà

assez sur ma liaison.

»L'état général des moeurs est ici à peu près le même que du tems des

doges. Une femme est vertueuse, suivant le code, quand elle se borne à

son mari et à un amant; celles qui en ont deux, trois ou plus sont un

peu légères; mais il n'y a que celles qui sont déréglées sans

distinction, et forment des liaisons basses comme la princesse de Galles

avec son courrier (qui, par parenthèse, a été fait chevalier de Malte),

qui passent pour franchir les bornes de la réserve imposée par le

mariage. Les nobles Vénitiens épousent fréquemment des danseuses et des

chanteuses: il est vrai de dire que les femmes de leur classe sont loin

d'être belles; mais en général la race des femmes du second ordre, et

d'autres inférieures, celles des marchands, des propriétaires, et des

gens à la mode, mais sans titre, ont la plupart[55] _il bel'sangue_, et

c'est parmi elles que se forment ordinairement les liaisons amoureuses.

Il y a aussi de prodigieux exemples de constance. Je connais une femme

de cinquante ans qui, n'ayant jamais eu qu'un amant, qui mourut jeune,

devint dévote et renonça à tout, à l'exception de son mari. Elle se

glorifie, comme on peut bien le croire, de cette fidélité miraculeuse,

et elle en parle quelquefois avec certaines réflexions morales qui sont

assez amusantes. Il n'y a pas moyen ici de convaincre une femme qu'elle

enfreint le moins du monde les règles de la vertu ou des convenances en

ayant un _amoroso_. Le plus grand mal semble consister à le cacher ou à

en avoir plus d'un à la fois, à moins pourtant que cette extension de

prérogative ne soit connue et approuvée du premier en titre, etc.

[Note 55: Un _beau sang_.]

»Je vous envoie dans un autre paquet quelques feuillets d'une

grammaire[56] anglaise et arménienne à l'usage des Arméniens, dont j'ai

encouragé et même déterminé la publication (il ne m'en coûte que 1,000

francs). Je continue mes leçons dans cette langue sans faire aucun

progrès rapide, mais avançant un peu chaque jour. Le père Pascal, avec

un peu d'aide de ma part pour la traduction de son italien en anglais,

s'occupe aussi d'une grammaire manuscrite pour faciliter aux Anglais

l'étude de l'arménien; et nous la ferons imprimer aussi quand elle sera

terminée.

[Note 56: Le fragment intéressant que nous allons donner, et qui fut

trouvé parmi ses papiers, paraît avoir été destiné à servir de préface à

la _Grammaire arménienne_ dont il est ici question.

«Le lecteur anglais sera probablement étonné de trouver mon nom associé

à un ouvrage de ce genre, et sera peut-être disposé à avoir de mes

connaissances, comme linguiste, une opinion que je suis loin de mériter.

»Comme je ne voudrais pas volontairement l'induire en erreur, je

rapporterai, aussi brièvement que possible, de quelle manière j'ai

participé à cette compilation, et les motifs qui m'y déterminèrent. A

mon arrivée à Venise, en 1816, je m'aperçus que l'état de mon esprit me

faisait un besoin de l'étude et d'un genre d'étude qui laissât peu

d'espace à l'imagination, et présentât quelques difficultés.

»A cette époque je fus très-frappé, comme l'ont été sans doute tous les

voyageurs, de la communauté du couvent de Saint-Lazare, qui me parût

réunir tous les avantages d'une institution monastique sans aucun de ses

vices.

»L'ordre, la propreté, la douceur, la véritable dévotion, les talens et

les vertus qu'on trouve chez les frères de cet ordre, sont bien capables

d'imprimer à l'homme du monde la conviction qu'il en existe un autre et

un meilleur.

»Ces hommes sont les prêtres d'une nation noble et opprimée qui a

partagé la proscription et l'esclavage des Juifs et des Grecs. Sans être

intraitable comme les uns et servile comme les autres, ce peuple a

amassé des richesses sans usure, et obtenu tous les honneurs auxquels on

peut parvenir dans l'esclavage, sans intrigue. Toutefois ils ont fait

partie, depuis long-tems, de la «Maison de Captivité» qui, depuis peu, a

pris une si grande extension. Il serait difficile peut-être de trouver

dans les annales d'aucune nation, moins de crimes que dans celles des

Arméniens, dont les vertus ont toutes été pacifiques, et dont les vices

ont été l'effet de la violence. Mais quelle qu'ait pu être leur

destinée, et elle a été cruelle, quelle qu'elle puisse être à l'avenir,

leur pays sera à jamais un des plus intéressans du globe, et leur langue

n'a besoin peut-être que d'être un peu plus connue pour présenter plus

d'attrait. Si l'on explique bien l'Écriture, c'est en Arménie que le

paradis fut placé, dans cette Arménie qui a payé aussi cher que tous les

descendans d'Adam, la participation passagère de son sol à la félicité

de celui qui avait été créé de sa poussière. Ce fut en Arménie que le

déluge s'apaisa d'abord, et que la colombe s'abattit. Mais de la

disparition du paradis lui-même, on peut presque faire dater le malheur

de ce pays; car, bien qu'il ait formé long-tems un royaume puissant, il

n'a presque jamais joui de l'indépendance, et les satrapes de la Perse

et les pachas de la Turquie ont également ravagé la contrée où Dieu

avait créé l'homme à son image.»]

»Nous voulons savoir s'il se trouve en Angleterre, soit à Oxford,

Cambridge ou ailleurs, aucuns types ou caractères d'imprimerie

arméniens? Vous savez, je présume, qu'il y a bien des années, les deux

Whistons publièrent, en Angleterre, un texte original d'une _Histoire

d'Arménie_, avec leur version latine; ces types existent-ils encore, et

où sont-ils? informez-vous-en, je vous prie, aux savans de votre

connaissance.

»Quand cette grammaire (je parle de celle qu'on imprime maintenant) sera

terminée, consentiriez-vous à en prendre quarante ou cinquante

exemplaires qui ne vous coûteront pas plus de 5 à 10 guinées, pour les

mettre en vente, et faire ainsi l'épreuve de la curiosité des savans?

Dites oui ou non, comme il vous plaira. Je puis vous assurer que ces

moines possèdent des livres et des manuscrits très-curieux, et qui sont

la plupart des traductions d'originaux grecs maintenant perdus: c'est

d'ailleurs une communauté savante et fort respectée, et l'étude de leur

langue avait été embrassée avec beaucoup d'ardeur par quelques

littérateurs français, du tems de Bonaparte.

»Je n'ai pas écrit une rime depuis que j'ai quitté la Suisse, et je ne

me sens pas l'_estro_ pour le moment. Je crois que vous craignez d'avoir

un quatrième chant avant septembre, et un autre manuscrit à payer; mais

soyez tranquille, je n'ai en ce moment aucune intention de reprendre ce

poème ni d'en commencer un autre. Si j'écris, j'ai envie d'essayer de

la prose; mais je crains d'introduire des personnages vivans, ou des

caractères dont on pourrait faire l'application à des caractères vivans.

Peut-être, un jour ou l'autre, serai-je tenté d'écrire quelque ouvrage

d'imagination en prose, qui offrirait la peinture des moeurs italiennes

et des passions humaines. Quant à la poésie, la mienne n'est que le rêve

des passions qui sommeillent; une fois réveillées, je ne sais plus

parler leur langage que dans leur somnambulisme, et dans ce moment elles

ne dorment pas.

»Si M. Gifford veut avoir carte blanche pour le _Siége de Corinthe_, il

l'a, et peut en faire ce qu'il lui plaît.

»Je vous ai adressé l'autre jour une lettre renfermant un démenti au

sujet de cet homme de _Cheapside_, qui a inventé le conte dont vous me

parlez. Mes complimens les plus sincères à M. Gifford, et à ceux de mes

amis que vous pourrez voir chez vous. Je vous souhaite à tous beaucoup

de prospérité, et vous offre mes voeux pour la nouvelle année.

»Toujours votre, etc.»

LETTRE CCLIX.

A M. MOORE.

Venise, 28 janvier 1817.

«J'ai devant les yeux votre lettre du 8. Il y a un remède tout simple à

votre pléthore: c'est l'abstinence. J'ai été obligé d'y avoir recours,

il y a quelques années, c'est-à-dire en fait de régime; et, à

l'exception de quelques jours, de quelques semaines (mettons même

parfois de quelques mois), je m'en suis toujours tenu depuis à

Pythagore: malgré tout cela, apprenez-moi que vous êtes mieux. Il ne

faut pas vous permettre cette vilaine bière, ni le porter non plus, ni

les soupers: ces derniers surtout sont le diable pour ceux qui

dînent...............................................................

.....................................................................

»Je suis véritablement affligé du malheur de votre père: c'en est un

cruel dans tous les tems, mais surtout dans un âge avancé. Cependant,

vous aurez du moins la satisfaction de faire votre devoir à son égard,

et, croyez-moi, cela ne sera pas sans fruit. La fortune, à la vérité,

est une femme; mais elle n'est pas une si-grande[57]..... que les autres

(en exceptant votre femme et ma soeur de ces termes un peu violens), car

elle finit toujours par montrer quelque justice. Je ne lui en veux pas,

quoiqu'avec elle et Némésis j'aie eu quelques lances à rompre;--quoi

qu'il en soit, j'ai fait mon possible pour ne pas mériter pis. Elle est

fort en arrière à votre égard; mais elle reviendra, vous le verrez. Vous

avez pour vous toute l'énergie que peuvent donner le talent,

l'indépendance, le courage et une bonne réputation. Vous avez fait et

ferez toujours tout ce que vous êtes capable de faire dans vos intérêts;

et assurément il y a des gens dans le monde qui ne seraient pas fâchés

de vous servir, si vous vouliez leur permettre de vous être utile ou du

moins de le tenter.

[Note 57: _B_***. Nous ne croyons pas devoir remplir le mot laissé

en blanc par lord Byron, et dont la traduction n'est rien moins

qu'honnête dans notre langue.

(_Note du Trad._)]

»Je songe à aller en Angleterre ce printems. S'il y a du bruit, de par

le sceptre du roi Ludd, j'en serai, et s'il n'y en a pas, et que ce soit

seulement la continuation de «ces tems d'une paix débonnaire,» j'irai

prendre une chaumière à cent toises sud de votre habitation; et devenu

votre voisin, nous composerons ensemble des cantiques, et nous tiendrons

des conversations qui deviendront la terreur du tems (sans en excepter

le journal de ce nom), et qui seront l'objet de l'admiration et des

louanges du _Morning-Chronicle_ et de la postérité.

»Je me réjouis d'apprendre que vous allez publier en février, quoique je

tremble pour l'éclat que vous attribuez à ce nouveau _Childe Harold_. Je

suis bien aise qu'il vous plaise: c'est un beau morceau de poésie, mais

où quelque chose de vague et de sombre indique les ravages du désespoir.

Pendant tout le tems qu'en a duré la composition, j'étais à moitié fou

entre la métaphysique, les montagnes, les lacs, un amour inextinguible,

de ces pensées qu'on n'exprime pas, et le cauchemar de mes propres

méfaits. Plus d'une fois je me serais senti capable de me brûler la

cervelle, sans le souvenir du plaisir que cela aurait fait à ma

belle-mère; et même alors, si j'eusse été certain que mon ombre la

poursuivrait,--mais je ne veux pas m'appesantir sur ces petites affaires

de famille.

»Venise est dans l'_estro_ de son carnaval; et j'ai passé les deux

dernières nuits à la redoute, à l'opéra, et dans tous ces genres de

plaisir. Maintenant, voici une aventure. Il y a quelques jours qu'un

gondolier m'apporta un billet sans adresse, dans lequel on exprimait le

désir de me rencontrer en gondole ou dans l'île de Saint-Lazare, ou à un

troisième lieu de rendez-vous qu'on indiquait. «Je connais bien le

caractère du pays;» à Venise «on ne craint pas de laisser voir au ciel

ce qu'on n'ose pas montrer, etc., etc.» Ainsi, pour toute réponse, je

dis qu'aucun des trois endroits indiqués ne me convenait, mais que je

serais seul chez moi à dix heures du soir, ou à la redoute à minuit, où

l'on pouvait venir me trouver masqué. A dix heures j'étais chez moi,

seul; Marianna étant allée avec son mari à une _conversazione_.

Tout-à-coup la porte de mon appartement s'ouvre, et je vois entrer une

belle femme, d'environ dix-neuf ans, blonde, quoique Italienne, et qui

m'apprend qu'elle est mariée au frère de _mia amorosa_, et désire avoir

un entretien avec moi. Je réponds d'une manière honnête, et nous

commençons à causer en italien et en romaïque, sa mère étant native de

Corfou, quand, au bout de quelques minutes, entre, à ma très-grande

surprise, Marianna S***, _in propria persona_, qui, après avoir fait à

sa belle-soeur et à moi une révérence très-polie, saisit, sans dire un

seul mot, la susdite belle-soeur par les cheveux, et lui applique une

douzaine de claques dont le bruit vous aurait déchiré les oreilles. Je

n'ai pas besoin de parler des cris qui s'en suivirent: l'infortunée

visiteuse prit la fuite. Je m'emparai de Marianna qui, après avoir fait

plusieurs efforts pour m'échapper, afin de poursuivre son ennemie, finit

par se trouver mal dans mes bras; et en dépit de tous mes raisonnemens,

d'un déluge d'eau de Cologne, de vinaigre, d'eau pure, et de je ne sais

combien d'autres eaux encore, resta dans cet état jusqu'après minuit.

»Après avoir maudit mes domestiques de laisser entrer chez moi sans m'en

avertir, je découvris que Marianna avait vu le matin, sur l'escalier, le

gondolier de sa belle-soeur; et ne soupçonnant rien de bon de sa

présence, était revenue de son propre mouvement, ou bien avait été

avertie par quelqu'une de ses femmes, ou par quelqu'autre espion de sa

maison, pendant la _conversazione_, qu'elle avait quittée pour venir

accomplir ce haut fait de pugilat. J'avais vu des attaques de nerfs

auparavant, comme aussi quelques petites scènes du même genre, dans

notre île et ailleurs: mais ce n'était pas tout. Au bout d'une heure

environ, qui nous arrive encore? le signor S*** lui-même, qui me trouve

avec sa femme défaillante sur un sofa, et toutes les apparences du

désordre: des cheveux épars, des chapeaux par terre, avec des mouchoirs,

des sels, des flacons, et la dame elle-même, pâle comme la mort, sans

mouvement et sans connaissance. Sa première question fut: «Que veut dire

tout cela?» La dame ne pouvait pas répondre, ce fut donc moi qui m'en

chargeai. Je lui dis que ce serait la chose du monde la plus facile à

expliquer; mais qu'en attendant, il valait beaucoup mieux s'occuper de

faire revenir sa femme--(au moins de faire revenir ses sens). Elle les

reprit, après avoir passé un tems convenable en soupirs et en sanglots.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 11 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 12 / 28 段