sur ce sujet, et heureusement je n'ai rien non plus à en rabattre, car
je suis plus charmé que jamais de ma Vénitienne, et je commence à m'y
attacher très-sérieusement,--et tellement que je garderai désormais le
silence sur ce point................................................
........................................................
»Je vais, pour me divertir, étudier tous les jours la langue
arménienne. Je me suis aperçu que mon esprit avait besoin d'être aiguisé
sur quelque chose de dur, et j'ai choisi ceci comme ce que j'ai trouvé
ici de plus difficile en fait d'amusement, pour me forcer à l'attention.
C'est une langue riche cependant, et qui récompenserait amplement celui
qui se serait donné la peine de l'apprendre. J'essaie toutefois, et
continuerai; mais je ne réponds de rien, ni de mes intentions, ni
surtout de mes succès. Il y a dans ce monastère des manuscrits ainsi que
des livres très-curieux; il y a aussi des traductions du persan et du
syriaque, et d'originaux grecs maintenant perdus, indépendamment des
ouvrages des moines qui l'habitent. Il y a quatre ans que les Français
fondèrent ici une classe pour l'enseignement de l'arménien; vingt élèves
se sont présentés, lundi matin, pleins de la confiance de la jeunesse et
d'une ardeur de travail inébranlable. Ils persévérèrent avec une
constance digne de leur nation et de son esprit de conquête universelle,
jusqu'à jeudi, où quinze, sur les vingt, succombèrent à la vingt-sixième
lettre de l'alphabet. Il faut dire aussi en leur faveur que c'est le
_Waterloo_ des alphabets.--Mais il est complètement dans le caractère
des Français de se dégoûter de tout et de tout abandonner, comme ils
l'ont fait à l'égard de leurs souverains: ce sont les pires des animaux,
après leurs conquérans.
»J'ai appris que H--n était votre voisin, ayant une cure dans le
Derbyshire. Vous trouverez en lui un garçon d'un excellent coeur, comme
aussi de beaucoup d'esprit: son élévation dans l'église et ses premières
habitudes d'instruire la jeunesse lui ont donné peut-être un vernis un
peu trop scolastique. Outre cela, il a gagné cette maladie épidémique de
bonheur domestique, et il est tout rempli de beaux sentimens sur l'amour
et la constance (cette monnaie de l'amour qu'on exige si
scrupuleusement, qu'on reçoit avec tant d'alliage, et qu'on rend en
espèces plus mauvaises encore). Malgré tout cela, c'est un très-brave
homme, qui vient de prendre une jolie femme, et qui doit avoir un enfant
par le tems qui court. Veuillez, je vous prie, me rappeler à lui et lui
dire que je ne sais qu'envier le plus, de lui, de son voisinage ou de
vous.
»Je vous dirai peu de chose de Venise;--vous devez en avoir lu de
nombreuses descriptions, et elles se ressemblent presque toutes: c'est
un lieu poétique et classique pour nous, à cause de Shakspeare et
d'Otway. Je ne me suis encore rendu coupable d'aucun vers contre elle,
ayant perdu la voix depuis que j'ai traversé les Alpes, et ne sentant
encore aucune renaissance de l'_estro_. A propos, je suppose que vous
avez lu _Glenarvon_: Mme de Staël me l'a prêté l'automne dernier. Il me
semble que si l'auteur avait écrit la vérité, rien que la vérité et
toute la vérité, le roman non-seulement eût été plus romanesque, mais
même plus amusant. Quant au portrait qu'elle a voulu faire, la
ressemblance n'en peut être exacte, car je n'ai pas posé assez
long-tems. Quand vous aurez le tems, donnez-moi de vos nouvelles, et
croyez-moi sincèrement et à jamais votre très-affectionné.
»_P. S._ A propos, et votre poème, a-t-il paru? J'espère que Longman
vous a donné quelques milliers de livres sterling; mais ne faites pas
comme le père de H*** T***, qui, ayant gagné de l'argent par un voyage
in-quarto, se fit marchand de vinaigre, et puis son vinaigre ayant
tourné au sucre, le diable est qu'il fut ruiné. Ma dernière lettre datée
de Vérone était sous l'enveloppe de Murray;--l'avez-vous reçue?
adressez-moi les vôtres ici, poste restante. Il n'y a pas d'Anglais dans
cette ville à présent:--il y en avait quelques-uns en Suisse, et des
femmes aussi; mais, excepté lady Dalrymple Hamilton, la plupart aussi
laides que la vertu, au moins celles que j'ai vues.»
LETTRE CCLIII.
A M. MOORE.
Venise, 24 déc. 1816.
«Je suis, à votre égard, dans un de ces accès de rage épistolaire, qui
présagent bien pour les porte de lettres.--Je vous en ai adressé une de
Vérone, une de Venise, encore une de Venise, en voilà trois. C'est à
vous-même que vous êtes redevable de ceci, car il m'était revenu que
vous vous plaigniez de mon silence:--ainsi voilà maintenant du
bavardage.
»J'espère que vous avez reçu mes deux autres lettres. Mon
genre de vie est devenu d'une grande régularité. Le matin, je vais dans
ma gondole balbutier l'arménien avec les moines du couvent de
Saint-Lazare, et aider l'un d'eux à corriger l'anglais d'une grammaire
anglaise et arménienne qu'il va publier. Le soir, je fais un des mille
et un riens qu'on fait ici;--je vais au théâtre ou à quelques
_conversazione_[48]. Ces _conversazione_ sont la même chose que nos
_routs_, et même pires, car les femmes se tiennent assises en
demi-cercle à côté de la maîtresse de la maison, et les hommes restent
debout dans le salon. A la vérité, ils raffinent sur nous en une chose:
c'est qu'au lieu de présenter de la limonade avec les glaces, on offre
du punch au rum très-fort, et qui emporte le gosier; ils croient que
c'est à l'anglaise:--je ne voudrais pas les désabuser d'une si agréable
illusion pour la possession de Venise.
[Note 48: Mot italien pour _assemblée_; ou _rout_ en anglais.]
»Hier au soir, j'ai été chez le comte ***, gouverneur de Venise, qui,
bien entendu, reçoit la meilleure société; société qui ressemble à
toutes les assemblées nombreuses de tous les pays sans en excepter le
nôtre, à la différence qu'au lieu de l'évêque de Winchester, vous avez
le patriarche de Venise, et une foule bigarrée d'Autrichiens,
d'Allemands, de nobles Vénitiens et d'étrangers; et quand vous voyez une
caricature, vous êtes sûr que c'est un consul. Oh! à propos, j'ai
oublié, en vous écrivant de Vérone, de vous dire qu'à Milan, j'ai
rencontré un de vos compatriotes, un certain colonel ***, bon et
excellent garçon, qui connaît et montre tout ce qu'il y a à Milan, comme
s'il en était natif. Il est surtout très-poli envers les étrangers, et
voici son histoire ou tout au moins un épisode:
»Il y a vingt-six ans que le colonel ***, alors enseigne, se trouvant en
Italie, devint amoureux de la Marchesa ***, qui le paya de retour. La
dame doit être au moins son aînée de vingt ans. La guerre éclata, il
revint en Angleterre pour servir, non son pays, car il est d'Irlande,
mais l'Angleterre, ce qui est tout-à-fait différent. Quant à elle, Dieu
sait ce qu'elle fit. En 1814, le traité définitif de paix (et de
tyrannie) fut annoncé à la Milanaise, étonnée par l'arrivée soudaine du
colonel qui, se jetant tout de son long aux pieds de madame de ***,
murmura dans un baragoin moitié italien et moitié irlandais,
l'inviolable serment d'une constance éternelle. La dame jeta un cri, et
lui demanda: «Qui êtes-vous?» Le colonel s'écria: «Eh quoi! ne me
reconnaissez-vous pas? Je suis un tel, etc., etc., etc.,» jusqu'à ce
qu'enfin la marquise, repassant dans sa mémoire tous les amans qu'elle
avait eus depuis vingt-cinq ans, arriva, de souvenir en souvenir, à se
rappeler le _povero_ sous-lieutenant. Elle dit alors: «Vit-on jamais une
pareille vertu?» (ce furent ses propres paroles), et comme elle était
devenue veuve, elle lui donna un appartement dans son palais, le
réintégra dans tous ses droits, et le proclama, à la grande admiration
de toute la société, comme un miracle de fidélité amoureuse, comme
l'Abdiel inébranlable de l'absence.
»Il me semble que voilà un aussi joli conte moral qu'aucun de ceux de
Marmontel: en voici un autre. La dame en question avait fait une
escapade, il y a quelques années, avec un Suédois, le comte de Fersen
(le même qui fut lapidé et massacré par la populace de Stockholm, il n'y
a pas très-long-tems). Ils arrivèrent un samedi soir à une
_osteria_[49], sur la route de Rome ou dans ses environs; pendant qu'ils
étaient à souper, ils furent soudainement régalés par une symphonie de
violons, qui partait d'un appartement voisin, et qui était si bien
exécutée, que, désirant l'entendre plus distinctement, le comte se leva,
et entrant dans l'assemblée musicale: «Messieurs, dit-il, je suis sûr
que vous êtes tous trop galans pour ne pas être charmés de déployer vos
talens devant une dame qui désire ardemment vous entendre, etc. Les
musiciens s'empressent d'y consentir, tous les instrumens furent à
l'instant accordés, et commençant un de leurs airs les plus divins,
toute la troupe suivit le comte dans l'appartement de la dame. A la tête
marchait le premier violon, qui s'avança, jouant de son instrument, et
saluant en même tems. Miséricorde! c'était le marquis lui-même qui
s'occupait de sérénades, pendant que son épouse faisait une fugue en
son absence. Le reste peut s'imaginer. Mais d'abord la dame chercha à
lui persuader qu'elle était venue là tout exprès à sa rencontre.--En
voilà assez de ce commérage, qui m'a amusé et que je vous transcris dans
l'espoir qu'il aura sur vous le même effet. Maintenant, revenons à
Venise.
[Note 49: Hôtellerie]
»Après demain, jour de Noël, le carnaval commence. Je dîne en société
avec la comtesse Albrizzi, et je vais à l'opéra. Ce jour-là doit avoir
lieu l'ouverture du _Phénix_ (il n'est pas question ici de _la Compagnie
d'Assurance_, mais du théâtre de ce nom). J'ai loué une loge pour la
saison, et pour deux motifs, dont le premier est que la musique y est
excellente. La comtesse Albrizzi, dont je viens de vous parler, est la
Mme de Staël de Venise. Ce n'est pas une jeune femme, mais c'est une
femme instruite, bonne et sans prétention, très-polie envers les
étrangers, et que je ne crois pas corrompue comme la plupart des femmes
de ce pays. Elle a écrit de fort bonnes choses sur les ouvrages de
Canova; elle a publié un volume de _caractères_ et quelques autres
bagatelles. Elle est de Corfou, mais elle s'est mariée à un Vénitien
mort, mort, s'entend, depuis son mariage.
»Ma flamme, ma Donna, ma Marianna, dont je vous ai parlé dans ma
dernière lettre, est toujours ma Marianna, et je suis toujours ce qui
lui plaît. Elle est, sans contredit, la plus jolie femme que j'aie vue
ici, et la plus aimable que j'aie rencontrée en aucun lieu, aussi bien
que la plus originale. Je crois vous avoir déjà raconté l'origine et les
progrès de notre liaison dans une lettre précédente; mais dans le cas
où elle ne vous serait pas parvenue, je vous dirai seulement qu'elle est
Vénitienne, qu'elle a vingt-deux ans, est femme d'un négociant qui fait
bien ses affaires;--qu'elle a de grands yeux noirs comme ceux des femmes
d'Orient, et qu'elle tient tout ce que ses yeux promettent. Je ne sais
si c'est l'amour que j'ai pour elle, qui m'a cuirassé; mais je n'ai pas
vu beaucoup d'autres femmes qui m'aient semblé belles. Chez la noblesse,
surtout, on voit de tristes figures.--La bourgeoisie est un peu mieux.
Et maintenant, que fais-tu?
Que fais-tu, maintenant? oh, Thomas Moore! que fais-tu maintenant? oh,
Thomas Moore! tu passes ta vie à soupirer, à courtiser, à rimer, à
roucouler, à faire l'amour; que fais-tu de tout cela, Thomas Moore?
N'êtes-vous pas près des Luddistes? De par le ciel, s'il y a du
tintamarre, je voudrais être au milieu de vous! Comment vont les
tisserands, les brise-métiers, ces luthériens, ces réformateurs en
politique?
I.
De même que les fils de la liberté achetèrent jadis sur mer le premier
des biens, au prix facile de leur sang, de même, enfans, nous
mourrons[50] en combattant, ou vivrons libres, et à bas tous les rois,
excepté le roi Ludd.
[Note 50: Il y a ici un jeu de mots qu'il est impossible de rendre
en français, le mot _die_, _mourir_, voulant dire aussi _teindre_.]
II
Quand la trame que nous tissons sera achevée, et que nous changerons la
navette pour l'épée, nous jetterons notre toile sur le tyran étendu à
nos pieds comme pour lui servir de linceul, et nous la teindrons dans le
sang qu'il aura fait répandre.
III.
Quoique sa couleur soit aussi noire que son coeur, puisque ses veines ne
sont que corruption, cependant ce sera la rosée qui fera refleurir
l'arbre de la liberté planté par Ludd.
»Voilà une belle chanson pour vous et tout impromptue.--Je l'ai faite
exprès pour scandaliser votre voisin *** qui est tout clergé et loyauté,
innocence et bonheur, eau et lait[51].
[Note 51: _Milk and water_.]
Mais le carnaval de Thomas Moore approche; il approche, le carnaval de
Thomas Moore. Les mascarades, le chant, le tambour, le fifre et la
guitare; oh! vous allez vous en donner, Thomas Moore.
»L'autre soir j'ai vu une nouvelle pièce, et j'ai vu aussi celui qui l'a
faite. Le sujet était le _Sacrifice d'Isaac_. La pièce réussit, et on
demanda l'auteur, suivant la coutume du continent; il parut. C'est un
noble Vénitien, qui s'appelle, je crois, Mali ou Malapiero;--mais si
Mala est son nom, _Pessima_[52] est sa production: au moins j'en ai jugé
ainsi, et je dois m'y connaître, ayant lu près de cinq cents ouvrages,
présentés à Drury-Lane, pendant que je faisais partie de son comité et
de ses soupers.
[Note 52: _Pessima_ signifie _très-mauvaise_.
(_Notes du Trad._)]
»Quand doit paraître votre ouvrage, ce poème des poèmes? J'ai appris que
la E. R. avait déchiré la _Christabel_ de Coleridge, et s'était déclarée
contre moi pour l'avoir louée. Si j'en ai dit du bien, c'est, en premier
lieu, parce que j'en pensais;--secondement, c'est que Coleridge était
dans le malheur, et qu'après avoir fait pour lui le peu que j'ai pu pour
lui procurer l'essentiel, j'ai cru que l'aveu public de la bonne opinion
que j'avais de son ouvrage pourrait lui être encore de quelqu'utilité,
du moins auprès des libraires.--Je suis très-fâché que J*** l'ait
attaqué, car le pauvre diable en souffrira moralement et du côté de la
bourse. Quant à moi, il est bien libre:--je n'en estimerai pas moins
J***, malgré tout ce qu'il pourra dire contre moi ou mes ouvrages à
l'avenir.
»Je suppose que Murray vous a envoyé, ou vous enverra (car je ne sais
s'ils ont paru ou non) mon poème et mes poésies de l'été dernier. Par la
messe, cela est sublime.--_Ganion Coheriza_.--Qui osera me démentir?
Donnez-moi, je vous prie, de vos nouvelles, et du moins faites-moi
savoir si vous avez reçu ces trois lettres. Adressez tout droit ici,
poste restante.
»_P. S._ J'ai appris l'autre jour un joli tour d'un libraire, qui a
publié quelques abominables sottises, dont il jure que je suis le père,
et qu'il assure m'avoir payées 500 livres sterling. Il ment;--je n'ai
jamais écrit un pareil galimatias, n'ai jamais vu ni les poèmes ni
l'éditeur, et de ma vie n'ai eu de communication directe ou indirecte
avec cet homme. Répétez bien cela, je vous prie, s'il en est besoin.
J'ai écrit à Murray pour qu'il démente cette imposture.»
LETTRE CCLIV.
A M. MURRAY.
Venise, 25 nov. 1816.
«Il y a plusieurs mois que je n'ai ni lettres ni nouvelles de vous. Je
crois n'en pas avoir reçu depuis mon départ de Diodati. Je vous ai écrit
une ou deux fois de Milan; mais je ne suis ici que depuis peu de tems,
et mon intention est d'y passer l'hiver sans en bouger. J'ai été fort
content du lac de Garda et de Vérone; surtout de l'amphithéâtre, ainsi
que d'un sarcophage, dans un jardin de couvent, qu'on montre comme celui
de Juliette, en insistant sérieusement sur la vérité du fait. Depuis mon
arrivée à Venise, la femme du gouverneur autrichien m'a appris qu'entre
Vérone et Vicence on voit encore les ruines du château de Montecchi, et
une chapelle appartenant jadis aux Capulets. Il paraît, d'après la
tradition, que Roméo était de Vicence, mais j'avoue que j'ai été
très-surpris de leur voir une foi si grande dans le roman de _Bandello_,
qui semble, véritablement être fondé sur un fait.
»Venise m'a plu autant que je me l'étais imaginé, et mon imagination
avait été loin. C'est un de ces lieux que je connaissais avant de les
avoir vus, et dont, après l'Orient, l'image m'a le plus poursuivi.
J'aime la sombre gaîté de ses gondoles, et le silence de ses canaux. Je
ne hais pas même la décadence visible de cette ville, quoique je
regrette la singularité de l'ancien costume.--Cependant il lui en reste
encore assez, et de plus, le carnaval approche.
»C'est surtout la nuit que Saint-Marc, et même Venise, offrent l'aspect
le plus vivant et le plus gai. Les théâtres ne s'ouvrent qu'à neuf
heures, et la société se couche tard en proportion. Tout cela est de mon
goût; mais la plupart de vos compatriotes regrettent le roulement des
carrosses, sans lequel ils ne peuvent dormir.
»J'ai un très-bel appartement dans une maison particulière; je vois
quelques Vénitiens, ayant eu un bon nombre de lettres pour cette ville.
J'ai une gondole. Heureusement que je lisais un peu l'italien, et le
parlais depuis long-tems plus facilement que correctement. J'étudie par
curiosité le dialecte vénitien, qui est doux, naïf et original, quoique
pas du tout classique. Je sors souvent, et je suis fort satisfait.
»Un buste de l'_Hélène_ de Canova, qui est chez Mme la comtesse
d'Albrizzi, une de mes connaissances, est à mon avis, sans exception, la
plus parfaitement belle de toutes les conceptions humaines, et elle
surpasse toutes mes idées des facultés humaines par son exécution.
Dans ce marbre admirable, supérieur à toutes les oeuvres, à toutes les
conceptions humaines, voyez ce que la nature aurait pu et n'a pas voulu
faire, et ce qu'ont fait Canova et la Beauté. Plus belle que
l'imagination n'a pu se le figurer, et que le poète vaincu dans son art
ne pourra jamais le décrire, avec l'immortalité pour sa dot, contemplez
l'_Hélène du coeur_.
»En parlant du coeur, cela me rappelle que je suis devenu amoureux,
passionnément amoureux,--mais de peur que vous ne portiez trop haut vos
conjectures, et qu'il ne vous arrive de m'envier la possession de
quelques-unes de ces princesses ou comtesses, dont vos voyageurs anglais
se vantent de gagner les affections, je prendrai la liberté de vous dire
que ma déesse n'est que la femme d'un marchand de Venise; mais qu'elle
est aussi jolie qu'une antilope, et âgée de vingt-deux ans seulement;
qu'elle a de grands yeux noirs, dans le genre oriental, avec la
physionomie italienne, et des cheveux noirs et brillans, bouclés comme
ceux de lady J*** et de la même teinte; puis qu'elle a la voix d'un luth
et le chant d'un Séraphin (quoique pas tout-à-fait aussi saint), outre
un long catalogue de grâces, de vertus et de talens suffisant pour
fournir un nouveau chapitre au _Cantique de Salomon_: mais son plus
grand mérite est d'avoir deviné le mien.--Il n'y a rien de si aimable
que le discernement.
»La race des femmes me paraît belle en général; mais en Italie, comme
presque partout sur le continent, les classes les plus élevées ne sont
pas à beaucoup près les plus favorisées de la nature; bien au contraire,
elles sont considérées, par leurs compatriotes mêmes, comme en étant
fort maltraitées. Il y a quelques exceptions; mais la plupart de ces
femmes sont laides comme la vertu même.
»Si vous m'écrivez, adressez-moi vos lettres ici poste restante, car j'y
passerai probablement l'hiver. Je ne vois jamais de journaux, et ne sais
rien de ce qui se passe en Angleterre, excepté de tems à autre, par une
lettre de ma soeur. Je n'ai eu aucune nouvelle du manuscrit que je vous
ai envoyé, si ce n'est que vous l'avez reçu, et que vous allez le
publier, etc. Mais quand, où et comment? c'est ce que vous me laissez à
deviner: toutefois, il importe peu.
»Je suppose que vous avez une multitude d'ouvrages qui vous passent
entre les mains, pour l'année prochaine. Quand le poème de Moore
paraît-il? Je vous ai adressé l'autre jour une lettre pour lui.»
LETTRE CCLV.
A M. MURRAY.
Venise, 4 déc. 1816.
«Je vous ai écrit si souvent depuis peu, que vous trouvez sans doute que
je vous assomme de lettres, et moi, de mon côté, je vous tiens pour fort
impoli de ne pas avoir répondu à celles que je vous ai adressées de
Suisse, de Milan, de Vérone et de Venise. Il y a des choses que je
désirais et désire encore savoir; par exemple, si M. Davies, de
négligente mémoire, vous avait ou non remis le manuscrit qui lui a été
confié dans ce but, parce que, dans le cas contraire, vous verrez qu'il
en aura généreusement donné des copies à tous les curieux de sa
connaissance, et alors vous vous trouverez probablement prévenu dans
votre publication par la chronique de Cambridge ou d'autres.--En second
lieu,--j'oublie ce que je voulais dire en second lieu; mais pour le
troisième point, je veux savoir si vous avez déjà publié, ou quand vous
avez l'intention de le faire, et pourquoi vous ne l'avez pas fait plus
tôt, parce que dans votre dernière lettre, datée de septembre (vous
devez être honteux de cette date), vous parliez de publier sans délai.
»Je n'ai pas de nouvelles d'Angleterre et ne sais rien de rien, ni de
personne. Je n'ai qu'un seul correspondant (excepté M. Kinnaird, qui
m'écrit de tems en tems pour affaire), et ce correspondant est une
femme, de sorte que je ne sais de votre île ou de votre ville que ce que
la version italienne des papiers français veut bien nous en dire, ou les
annonces de M. Colburn pour l'année suivante, attachées au bout de la
_Revue du Trimestre_. Je vous ai écrit assez longuement la semaine
dernière, et j'ai peu de chose à ajouter, si ce n'est que j'ai commencé
et que je continue l'étude de la langue arménienne que j'apprends aussi
bien que je peux dans un couvent arménien où je vais tous les jours
prendre des leçons d'un moine fort savant. J'ai acquis quelques
connaissances assez singulières, et pas tout-à-fait inutiles, sur la
littérature et les moeurs de ce peuple de l'Orient. Il a ici un
établissement, une église et un couvent de quatre-vingt-dix moines dont
quelques-uns sont des hommes pleins d'instruction et de talent. Ils ont
aussi une imprimerie, et font de grands efforts pour éclairer leur
nation. Je trouve que cette langue (qui est double, la littérale et la
vulgaire) présente de grandes difficultés, mais non pas insurmontables,
au moins je l'espère, et je la continuerai. J'ai senti la nécessité
d'appliquer mon esprit à quelque étude un peu rude, et celle-ci étant la
plus difficile que j'aie pu trouver servira de lime au serpent.
»J'ai l'intention de rester ici jusqu'au printems, ainsi adressez-moi
directement à Venise, poste restante. M. Hobhouse est allé pour le
moment à Rome avec son frère, la femme de son frère et sa soeur qui l'ont
rejoint ici. Il revient dans deux mois. J'y serais allé aussi, mais je
suis devenu amoureux, et il faut que je reste jusqu'à ce que ce soit
passé. Je pense que de ceci, et de l'alphabet arménien, il y en aura
pour tout l'hiver. Heureusement pour moi la dame a été moins difficile
que la langue, car entre les deux j'y aurais perdu les restes de ma
raison. Par parenthèse, elle n'est pas Arménienne, mais Vénitienne,
comme je crois vous l'avoir dit dans ma dernière. Quant à l'italien, je
le parle assez facilement, y compris même le dialecte vénitien qui
ressemble un peu à l'anglais qu'on parle dans le comté de Somerset; et
je n'ai pas oublié pendant mes voyages ce que j'ai pu savoir auparavant
des dialectes plus classiques.
»Tout à vous sincèrement et à jamais.
B.
»_P. S._ Rappelez-moi à M. Gifford.»
LETTRE CCLVI.
A M. MURRAY.
Venise, 9 déc. 1816.