»Milan m'a frappé.--La cathédrale est superbe. La ville m'a rappelé

Séville, quoiqu'elle lui soit un peu inférieure. Nous avions entendu des

bruits divers qui nous avaient fait prendre des précautions sur la

route, surtout vers la frontière, contre une bande de bons garçons qui

battaient les grands chemins. On disait que, quelques semaines

auparavant, dans le voisinage de Sesto ou Cesto, je ne me rappelle pas

lequel, ils avaient dépouillé des voyageurs de leur argent et de leurs

effets, outre la peur qu'ils leur avaient faite d'être assassinés, et

que de plus ils avaient envoyé une vingtaine de chevrotines dans les

reins d'un courrier de M. Hope pendant qu'il s'enfuyait. Mais nous

n'avons pas été inquiétés, et n'avons, je crois, couru aucun danger, si

ce n'est celui de faire quelques méprises, comme par exemple de préparer

nos pistolets toutes les fois que nous voyions une vieille maison ou un

taillis de mauvais augure, et de nous méfier de tems en tems des

honnêtes gens de ce pays, qui ressemblent beaucoup aux voleurs des

autres. Quant à la mine que peuvent y avoir les voleurs, je l'ignore et

ne désire pas le savoir; car il paraît qu'ils se forment en troupes de

trente à la fois, de sorte qu'il ne reste pas beaucoup de chance aux

pauvres voyageurs. Cela rappelle à peu près ce qui se passe dans cette

pauvre chère Turquie, à cela près que, dans ce pays, vous avez

l'avantage d'être escortés par une troupe de garnemens assez nombreuse

pour combattre celles des brigands réguliers. Mais ici on dit qu'il ne

faut pas beaucoup compter sur les gens d'armes. Et l'on ne peut pourtant

pas transporter son monde avec soi, armé, comme Robinson Crusoé, d'un

fusil sur chaque épaule.

»J'ai été à la bibliothèque ambroisienne; c'est une très-belle

collection remplie de manuscrits, publiés ou inédits. Je vous envoie la

liste de ceux qui ont paru depuis peu: voilà des matériaux pour vos

littérateurs. Quant à moi, dans mon ignorance, j'ai été enchanté de la

correspondance originale et amoureuse de Lucrèce Borgia, et du cardinal

Bembo, qu'on a conservée ici. Je l'ai examinée ainsi qu'une boucle de

cheveux blonds, les plus fins et les plus beaux que l'on puisse

imaginer. Je n'en ai jamais vu de plus blonds. J'irai souvent lire et

relire ces lettres, et j'essaierai s'il ne m'est pas possible d'obtenir

un peu de ses cheveux par quelque moyen honnête. J'ai déjà persuadé un

bibliothécaire de me donner des copies des lettres.--J'espère qu'il ne

me manquera pas de parole. Elles sont courtes, mais pleines de naturel,

de grâce et d'à-propos. Il y a aussi des vers espagnols de Lucrèce. La

mêche de ses cheveux est longue, et, comme je l'ai déjà dit, très-belle.

La galerie de Brera renferme quelques beaux tableaux, mais ce n'est pas

là une collection. Je ne suis pas connaisseur en peinture, cependant

j'aime un tableau du Guercin représentant Abraham renvoyant Agar et

Ismaël.--J'y ai trouvé quelque chose de naturel et de majestueux. Je

méprise, déteste, et abhorre l'école flamande telle que je l'ai vue en

Flandre; ce peut être de la peinture, mais de la nature, non! Le genre

italien est agréable et son idéal très-noble.

»Les Italiens que j'ai rencontrés ici sont aimables et spirituels. Dans

quelques jours, je dois voir Monti. Par parenthèse, je viens d'entendre

une singulière anecdote, au sujet de Beccaria, qui a publié des choses

si admirables contre la peine de mort. Aussitôt que son livre parut, son

domestique (qui l'avait lu, je présume) lui vola sa montre; et son

maître, tout en corrigeant les épreuves de sa seconde édition, ne

négligea rien pour le faire pendre, afin que cela lui servît de leçon.

»J'ai oublié de vous parler d'un arc de triomphe, commencé par Napoléon,

et destiné à être une des portes de la ville. Il n'a pas été achevé,

mais la partie finie est digne d'un autre siècle, et de ce pays. La

société ici a de singulières habitudes. On se voit au théâtre, et

seulement au théâtre qui répond à notre opéra. On s'y réunit comme dans

une assemblée; mais en très-petits cercles. De Milan j'irai à Venise. Si

vous m'écrivez, que ce soit à Genève comme auparavant; la lettre me sera

envoyée.

»Votre à jamais, etc.»

LETTRE CCL.

A M. MURRAY.

Milan, 1er nov. 1816.

«Je vous ai assez souvent écrit depuis peu, mais sans avoir reçu de

réponse de fraîche date. M. Hobhouse et moi nous partons dans quelque

jours, et vous ferez bien de continuer à m'adresser vos lettres chez M.

Hentsch, banquier à Genève, qui me les enverra.

»Je ne sais pas si je vous ai dit, il y a quelque tems, que je m'étais

séparé du docteur Polidori, quelques semaines avant mon départ de

Diodati. Je n'ai pas grand mal à en dire; mais il était toujours prêt à

se mettre dans l'embarras, et d'ailleurs trop jeune et trop étourdi pour

moi. J'ai bien assez de m'occuper de mes propres affaires, et n'ayant

pas le tems de lui servir de tuteur, j'ai pensé qu'il valait mieux lui

donner son congé. Il était arrivé à Milan quelques semaines avant M.

Hobhouse et moi, et il y a huit jours environ, qu'à la suite d'une

querelle qu'il a eue au théâtre, avec un officier Autrichien, et dans

laquelle il avait tous les torts, il a trouvé moyen de se faire renvoyer

du territoire. Il est maintenant à Florence. Je n'étais pas présent à

cette altercation qui se passait au parterre; mais on vint me chercher

dans la loge du chevalier Brême, d'où je regardais tranquillement le

ballet, et je trouvai mon docteur entouré de grenadiers, et arrêté par

les soldats qui l'entraînèrent dans un corps-de-garde, où l'on entendait

force jurons en diverses langues. On l'y aurait retenu toute la nuit;

mais m'étant nommé et ayant répondu qu'il reparaîtrait le lendemain

matin, on l'en laissa sortir. Le jour suivant il reçut un ordre du

gouvernement, de partir sous vingt-quatre heures, et en conséquence il

s'en est allé il y a quelques jours. Nous fîmes tout ce que nous pûmes

pour lui, mais sans effet, et vraiment c'est lui qui s'est attiré cela,

du moins d'après ce que j'ai entendu dire, car je n'étais pas présent à

la querelle. Je crois que c'est véritablement ainsi que se passa

l'affaire, et je vous en fais part, parce que je sais que les nouvelles

vous parviennent souvent, en Angleterre, sous une forme fausse ou

exagérée. Nous avons trouvé beaucoup de politesse et d'hospitalité à

Milan[45], et partons dans l'espoir d'en trouver autant à Vérone et

Venise. J'ai rempli mon papier.

»Tout à vous.»

[Note 45: Le fait est cependant que le noble voyageur était loin

d'être satisfait de Milan et de la société qu'il y avait vue, et dans

son _Memoranda_ il parle du séjour qu'il y a fait, comme de la

quarantaine imposée à un vaisseau. Parmi d'autres personnes qu'il

rencontra dans cette ville, se trouve M. Beyle, l'ingénieux auteur de

l'_Histoire de la peinture en Italie_, et qui décrit ainsi l'impression

qu'il conserva de leur première entrevue.

«Ce fut pendant l'automne de 1816 que je le rencontrai au théâtre de la

Scala à Milan, dans la loge de M. Louis de Brême. Je fus frappé des yeux

de lord Byron au moment où il écoutait un _sestetto_ d'un opéra de

Mayer, intitulé _Elena_. Je n'ai vu de ma vie rien de plus beau, ni de

plus expressif. Encore aujourd'hui, si je viens à penser à l'expression

qu'un grand peintre devrait donner au génie, cette tête sublime reparaît

tout-à-coup devant moi. J'eus un instant d'enthousiasme, et oubliant la

juste répugnance que tout homme un peu fier doit avoir à se faire

présenter à un pair d'Angleterre, je priai M. de Brême de m'introduire à

lord Byron. Je me trouvai le lendemain à dîner chez M. de Brême avec lui

et le célèbre Monti, l'immortel auteur de la _Basvigliana_. On parla

poésie: on en vint à demander quels étaient les douze plus beaux vers

faits depuis un siècle, en français, en italien, en anglais. Les

Italiens présens s'accordèrent à désigner les douze premiers vers de la

_Mascheroniana_ de Monti, comme ce que l'on avait fait de plus beau dans

leur langue depuis cent ans. Monti voulut bien nous le réciter. Je

regardai lord Byron. Il fut ravi. La nuance de hauteur, ou plutôt l'air

d'un homme qui se trouve avoir à repousser une importunité, qui déparait

un peu sa belle figure, disparut tout-à-coup pour faire place à

l'expression du bonheur. Le premier chant de la _Mascheroniana_, que

Monti récita presqu'en entier, vaincu par les acclamations des

auditeurs, causa la plus vive sensation à l'auteur de _Childe Harold_.

Je n'oublierai jamais l'expression divine de ses traits. C'était l'air

serein de la puissance et du génie, et, suivant moi, lord Byron n'avait

en ce moment aucune affectation à se reprocher.»]

LETTRE CCLI.

A M. MOORE.

Vérone, 6 novembre 1816.

MON CHER MOORE,

«Je n'ai reçu que dernièrement la lettre que vous m'aviez écrite avant

mon départ d'Angleterre, et qui m'était adressée à Londres. Depuis cette

époque, j'ai parcouru une portion de cette partie de l'Europe que je

n'avais pas encore vue. Il y a environ un mois que j'ai quitté la

Suisse, par la route des Alpes, pour me rendre à Milan, d'où je ne suis

parti que depuis quelques jours, et me voici sur la route de Venise, où

je passerai probablement l'hiver. Hier j'ai été sur les bords du

Benacus, avec son _fluctibus et fremitu_. Le _Sirmium_ de Catulle

conserve encore sa situation et son nom, et, grâce au poète, n'est pas

encore oublié. Mais les grosses pluies d'automne, ainsi que les

brouillards, nous ont empêchés de nous détourner de notre route (je veux

parler de Hobhouse et de moi, qui voyageons maintenant ensemble), et il

vaut beaucoup mieux ne pas l'avoir vu, que d'y être allés dans un moment

si défavorable.

»J'ai trouvé sur le Benacus cette même tradition d'une ville encore

visible, par un tems calme, au-dessous des eaux, que vous avez conservée

de Lough Neagh, «Au déclin d'une nuit froide, étoilée.» Je ne sache pas

qu'il en soit question dans aucune ancienne annale; mais on en raconte

ici tout une histoire, et l'on vous assure que cette ville a été

engloutie par un tremblement de terre. Nous avons traversé aujourd'hui

la frontière pour aller à Vérone, par une route très-suspecte, par

rapport aux voleurs--les gens prudens diront par rapport à la manière

dont on y est escorté; mais nous n'avons éprouvé aucun accident. Je

resterai ici un jour ou deux pour contempler, avec de grands yeux et la

bouche béante, les merveilles ordinaires, l'amphithéâtre, les peintures

et tous les impôts dont est généralement taxée l'admiration du voyageur.

Mais je crois que Catulle, Claudien et Shakspeare ont plus fait pour

Vérone, qu'elle n'a jamais fait elle-même. On prétend encore montrer,

dit-on, les tombeaux des Capulets.--Nous verrons.

»Entr'autres choses que j'ai vues à Milan, il y en a une qui m'a fait un

plaisir tout particulier, et c'est la correspondance (composée des plus

jolies lettres d'amour qu'il y ait au monde) de Lucrèce Borgia et du

cardinal Bembo, qui, dites-vous, fit un très-bon cardinal. On y trouve

aussi une mêche des cheveux de Lucrèce, et quelques vers espagnols de sa

composition.--Les cheveux sont blonds et superbes. J'en ai pris un que

je conserve comme une relique, et j'aurais bien désiré avoir une copie

d'une ou deux de ses lettres; mais cela est défendu, et c'est de quoi je

ne me serais guère embarrassé, si malheureusement la chose n'eût été

impraticable; je me suis donc contenté d'en apprendre quelques-unes par

coeur. On les conserve dans la bibliothèque ambroisienne, à laquelle j'ai

fait de fréquentes visites, pour lire et relire ces lettres, au grand

scandale du bibliothécaire, qui aurait voulu éclairer mon esprit par la

lecture de quelques précieux manuscrits traitant de sujets classiques,

philosophiques et pieux. Mais je m'en suis tenu à la fille du pape, et

j'aurais voulu être cardinal.

»J'ai vu les plus belles parties de la Suisse, le Rhin, le Rhône et les

lacs Suisses et Italiens, pour la description desquels je vous renvoie

au _Guide du Voyageur_. Il y a peu d'Anglais dans le nord de Italie,

mais on dit que le midi en fourmille. J'ai vu souvent Mme de Staël à

Coppet, dont elle fait un séjour extrêmement agréable. Elle a été d'une

bonté particulière à mon égard. J'ai été pendant quelques mois son

voisin, habitant une maison de campagne appelée Diodati, que j'avais

prise sur les bords du lac de Genève. Il y a encore beaucoup

d'incertitude dans mes projets, cependant il est probable que vous me

verrez en Angleterre au printems. J'y ai quelques affaires. Si vous

m'écrivez, que ce soit, je vous prie, sous le couvert de M. Hentsch,

banquier à Genève, qui reçoit mes lettres et me les envoie. Rappelez-moi

au souvenir de Rogers, qui m'a écrit dernièrement, et m'a donné un

rapide aperçu de votre poème qui, je l'espère, est prêt à paraître. Il

en parle dans les termes les plus flatteurs.

»Ma santé est très-supportable, à l'exception que je suis sujet de tems

en tems à des étourdissemens et à des faiblesses, ce qui ressemble tant

à une petite maîtresse, que j'ai un peu de honte de cette maladie.

Lorsque je me suis embarqué, j'avais avec moi un médecin, dont, après

quelques mois de patience, j'ai jugé à propos de me séparer, quelque

tems avant de quitter Genève. En arrivant à Milan, j'ai retrouvé mon

monsieur en très-bonne société, où il prospéra pendant plusieurs

semaines; mais ayant fini par se prendre de querelle au théâtre avec un

officier autrichien, il fut renvoyé par le gouvernement dans l'espace

de vingt-quatre heures. Je n'étais pas présent à cette affaire;

cependant, ayant appris qu'il était aux arrêts, j'allai le tirer de

prison, sans pouvoir empêcher son renvoi, qu'à la vérité il méritait en

partie, le tort étant de son côté, et ayant commencé la querelle pour le

plaisir de se faire une querelle. J'avais d'avance imité moi-même

l'exemple du gouvernement autrichien, en lui donnant son congé à Genève.

Ce jeune homme n'est pas méchant, mais il est fort étourdi, et il a la

tête chaude: je le crois plus propre à occasionner des maladies qu'à les

guérir; Hobhouse et moi avons reconnu l'inutilité d'intercéder en sa

faveur. Ceci est arrivé quelques jours avant notre départ de Milan: il

est allé à Florence.

»A Milan, j'ai vu et reçu chez moi Monti, le plus célèbre des poètes

italiens vivans. Il paraît avoir près de soixante ans, et ressemble de

figure à feu Cooke, l'acteur. Ses fréquentes fluctuations en politique

lui ont ôté beaucoup de sa popularité. J'ai vu plusieurs autres de leurs

littérateurs, mais aucun dont les noms soient connus en Angleterre, à

l'exception d'Acerbi. J'ai beaucoup vécu avec les Italiens, surtout avec

la famille du marquis de Brême, composée d'hommes pleins de capacité et

d'intelligence, surtout l'abbé. Il n'était bruit ici que d'un célèbre

improvisateur, pendant le séjour que j'y ai fait. Son abondance m'a

étonné; mais quoique j'entende et parle l'italien avec plus de facilité

que de pureté, je n'ai pu recueillir de ses improvisations que quelques

images mythologiques fort usées, un vers sur Artémise, un autre sur

Alger, soixante mots environ d'une tragédie tout entière sur Étéocle et

Polynice. Il plaisait à quelques Italiens, d'autres appelaient ses

improvisations _una seccatura_[46] (expression qui, par parenthèse, est

diablement bonne); enfin tout Milan était en dispute à cause de lui.

[Note 46: Expression italienne très-familière, qui répond à peu près

à celle d'_ennui_, et vient du verbe _seccare_, qui veut dire _sécher_.

C'est donc, à proprement parler, quelque chose qui fait sécher d'ennui.

(_Note du Trad._)]

»L'état des moeurs dans ce pays est un peu relâché. On me montra au

théâtre une mère et son fils que la société milanaise a décidé

appartenir à la dynastie thébaine,--mais ce fût tout:--celui qui me

racontait cela, et qui est un des premiers personnages de Milan, ne me

parut pas suffisamment scandalisé de ce goût ou de ce lien. Il n'y a de

société à Milan qu'à l'opéra: chacun y a sa loge particulière, où l'on

joue aux cartes, où l'on fait la conversation ou tout autre chose; mais,

excepté au Cassino, il n'y a ni bals, ni maisons ouvertes, etc.,

etc............ .....................................................

»Les paysannes ont toutes de très-beaux yeux noirs, et quelques-unes

sont même belles. J'ai vu aussi deux corps morts dans un merveilleux

état de conservation:--l'un des deux est celui de saint Charles

Borromée, à Milan; l'autre, à Monza, n'est pas celui d'un saint, mais

d'un capitaine nommé Visconti: tous deux sont des objets fort

agréables. Dans une des îles Borromées (l'_Isola Bella_), il y a un

grand laurier, le plus grand que l'on connaisse, et sur lequel

Buonaparte, qui se trouvait là la veille de la bataille de Marengo,

grava avec son couteau le mot _Battaglia_; j'ai vu les lettres,

maintenant à moitié effacées, et dont il ne reste plus qu'une faible

trace.

»Excusez la longueur de cette lettre.--Les vieillards et les absens ont

le privilége d'être quelquefois ennuyeux:--j'en profite en vertu du

dernier titre,--et quant à l'autre, je le suis devenu avant le tems. Si

je ne vous parle pas de mes affaires personnelles, ce n'est pas manque

de confiance, mais par pitié pour vous et pour moi. Mes beaux jours sont

passés;--eh bien! que voulez-vous? j'en ai joui pendant leur durée! A la

vérité, je l'ai abrégée, et je m'aurais pas mal fait, je crois, d'en

user de même à l'égard de cette lettre; mais vous me pardonnerez ce

tort, sinon les autres.

»Votre à jamais affectionné.

B.

7 novembre 1816.

»_P. S._ J'ai parcouru Vérone. L'amphithéâtre est merveilleux: il

surpasse même les monumens de la Grèce.--On y soutient avec une grande

ténacité la vérité de l'histoire de Juliette; on en assigne la date à

1303, et l'on vous montre sa tombe. C'est un simple sarcophage ouvert,

et tombant de vétusté, dans lequel il y a quelques feuilles mortes, et

qui est situé au milieu du jardin désert et négligé d'un couvent qui fut

autrefois un cimetière, dont il ne reste plus aujourd'hui que des

ruines; ce lieu, où planent la destruction et la mort, m'a frappé comme

très en rapport avec leur histoire, et ayant eu le même sort que leurs

amours: j'en ai rapporté quelques morceaux de granit pour donner à ma

fille et à mes nièces. Quant aux autres merveilles de cette ville,

c'est-à-dire les peintures, les antiquités, etc., à l'exception du

tombeau des princes Scaliger, je n'ai pas la prétention d'en juger. Le

monument gothique consacré à ces derniers m'a fait plaisir, mais je suis

«un pauvre virtuose», et

»Votre à jamais, etc.»

On peut avoir remarqué dans ce que j'ai rapporté de la vie de Lord Byron

avant son mariage, que, sans passer tout-à-fait sous silence certaines

affaires de galanterie dans lesquelles il passait pour être engagé, et

qui étaient en effet trop publiques pour que je pusse éviter d'en dire

quelque chose, j'avais cru devoir m'abstenir d'en donner les détails

dans ma narration, et supprimer aussi les passages de son journal et de

ses lettres qui se rapportaient d'une manière trop personnelle et trop

particulière à ce sujet délicat. Quoique ces omissions aient laissé

incomplète l'histoire étrange de son esprit et de son coeur dans un de

ses chapitres les plus intéressans, j'ai cru cependant, tout en le

regrettant, devoir faire ce sacrifice; par déférence pour les notions de

bienséance de ce pays, où l'on regarde le récit de fautes de ce genre

comme un crime presque aussi grand que de les avoir commises, et surtout

à cause des égards dûs aux vivans qu'il ne faut pas, par une légèreté

blâmable, faire souffrir des erreurs des morts.

Mais maintenant nous avons changé de lieu, et nous le suivons dans un

pays où moins de précaution est nécessaire. Là, d'après la manière

différente dont on juge les moeurs des femmes, si le peu d'importance

attachée à leur conduite ne les excuse pas un peu, du moins en est-ce

assez pour diminuer nos scrupules vis-à-vis de celles qui se trouvent

dans ce cas; et quelque réserve que nous jugions à propos de conserver

encore en parlant de leurs faiblesses, c'est moins par ménagement pour

elles que par égard pour nos opinions et nos coutumes.

Profitant à ce dernier titre de la latitude un peu plus grande qui m'est

accordée, je m'écarterai désormais du plan que j'ai suivi jusqu'ici, et

donnerai, en n'y faisant que peu de suppressions, les lettres du noble

poète relatives à ses aventures en Italie. Jeter un voile sur les

irrégularités de sa vie privée (en supposant que la chose fût possible)

serait peindre son caractère d'une manière partiale, tandis que, d'autre

part, lui enlever l'avantage de raconter lui-même ses erreurs (lorsque

ses aveux ne peuvent faire de tort à personne) serait lui ravir le moyen

d'atténuer lui-même des faiblesses où l'entraînèrent le feu de son

imagination, son amour passionné de la beauté, et surtout ce profond

besoin d'être aimé qui se mêle à ses attachemens les moins délicats. Il

n'y a pas non plus grand'chose à redouter de l'autorité ou de la

séduction d'un tel exemple. Celui qui osera s'appuyer du nom de Lord

Byron pour justifier ses erreurs, devra d'abord prouver qu'elles

proviennent de la même source--de cette sensibilité dont les excès même

prouvèrent la force et la profondeur,--de cette étendue d'imagination

qui fut portée peut-être jusqu'au dernier point où elle puisse aller

dans l'homme, sans que sa raison en soit ébranlée;--enfin de cette

réunion entière de facultés sublimes, mais inquiètes, qui pouvait seule

atténuer un tel déréglement, mais qui, dans celui-là même auquel la

nature avait accordé des dons aussi dangereux, n'était pas suffisante

pour lui servir d'excuse.

Ayant cru nécessaire de commencer par ces observations, je vais

maintenant mettre sous les yeux du lecteur sa correspondance pendant

cette année et les deux suivantes d'une manière moins interrompue.

LETTRE CCLII.

A M. MOORE.

Venise, 17 nov. 1816.

«Je vous ai écrit l'autre jour de Vérone étant en route pour me rendre

ici, et j'espère que vous recevrez cette lettre. Je me rappelle qu'il y

a à peu près, trois ans, vous me dites avoir reçu une lettre de notre

ami Sam, datée _à bord de sa gondole_: ma gondole, en ce moment,

m'attend sur le canal, mais je préfère vous écrire dans la maison, car

nous sommes dans l'automne, et celui que nous avons ici ressemble

passablement à ceux d'Angleterre. Mon intention est de rester ici tout

l'hiver, probablement parce que ce fut toujours le pays qui, après

l'Orient, avait le plus occupé mon imagination. Cette ville ne m'a pas

trompé dans mon attente, quoique sa vétusté eût produit peut-être cet

effet sur tout autre; mais il y a trop long-tems que je suis familiarisé

avec les ruines pour que leur aspect mélancolique me déplaise.

D'ailleurs je suis[47] _tombé amoureux_, ce qui, à l'exception de tomber

dans le canal (ce qui ne me servirait pas beaucoup, puisque je sais

nager), était la meilleure ou la pire chose que je pusse faire. J'ai

loué un très-bel appartement dans la maison d'un marchand de Venise, qui

est fort occupé de ses affaires, et qui a une femme dans sa

vingt-deuxième année. Marianna, c'est son nom, représente exactement une

antilope. Elle a ces grands et beaux yeux noirs qu'on voit en Orient,

avec l'expression qui leur est particulière, qu'on trouve rarement chez

les Européennes, même en Italie, et que les femmes turques se donnent en

se teignant les paupières, art inconnu hors de ce pays, je crois. Cette

expression, elle l'a naturellement, et quelque chose de plus. Bref, je

ne puis vous décrire l'effet que produisent ces yeux-là, au moins sur

moi. Ses traits sont réguliers et ont quelque chose d'aquilin;--sa

bouche est petite; sa peau claire et douce, et animée d'une couleur

vive; son front est d'une beauté remarquable; ses cheveux noirs,

brillans et bouclés, de la nuance de ceux de lady J***; sa taille est

souple et légère; et de plus, elle est célèbre par son chant, qui est

celui d'une virtuose; sa voix, dans la conversation, a un accent plein

de douceur, et la naïveté du dialecte vénitien est toujours agréable

dans la bouche d'une femme.»

[Note 47: _Fallen in love_.--On a conservé cette expression tout

anglaise à cause de la phrase suivante, dans laquelle elle se trouve

répétée.

(_Note du Trad._)]

23 novembre 1816.

«Vous vous apercevrez que ma description, qui a été faite avec toute la

minutie d'un passeport, a été interrompue pendant quelques jours. Dans

l'intervalle...

5 décembre.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 11 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 10 / 28 段