brûlantes qu'ils lui inspirèrent, du moins d'après une lettre adressée à
M. Murray, pendant son retour à Diodati, et dans laquelle il lui annonce
qu'il vient de terminer le troisième chant composé de cent dix-sept
stances. Cette lettre est datée d'Ouchy, près Lausanne, où son ami et
lui furent arrêtés deux jours dans une petite auberge par le mauvais
tems; et ce fut là, et pendant ce court intervalle, qu'il composa _le
Prisonnier de Chillon_, ajoutant ainsi un autre souvenir impérissable à
ces bords du lac déjà immortalisés.
À son retour à Diodati, il trouva une occasion de se livrer à son
penchant pour la plaisanterie, dans l'aveu que lui fit le jeune médecin
qu'il était devenu amoureux. Le soir même, après avoir reçu cette tendre
confession, ils allèrent tous deux voir M. Shelley. Lord Byron, dans un
accès de gaîté presque enfantine, se frottait les mains en parcourant
l'appartement; et avec cette incapacité de rien cacher, qui était un de
ses faibles, il faisait, en plaisantant, de fréquentes allusions au
secret qu'il venait d'apprendre. Le front du docteur se rembrunissait en
proportion de la durée de ces plaisanteries; et à la fin, d'un air
irrité, il accusa Lord Byron de dureté de coeur. «Je n'ai jamais vu,
dit-il, d'être plus insensible.» Cette sortie, que le poète s'était
évidemment attirée, le mortifia cependant profondément. «Moi dur?
s'écria-t-il avec une émotion manifeste; moi insensible? vous pourriez
aussi bien dire que la glace ne se casse pas, après l'avoir vue tomber
du haut d'un précipice et se briser en éclats au pied!»
Ce fut au mois de juillet qu'il alla faire une visite à Coppet. Il y fut
reçu par la femme distinguée qui en était propriétaire, avec une
cordialité à laquelle il fut d'autant plus sensible, que, sachant à quel
point il était mal jugé à cette époque, il n'avait presque pas osé y
compter[42]. Avec sa franchise ordinaire, elle le sermonna sur sa
conduite matrimoniale, mais d'une manière qui le toucha et le disposa à
suivre ses conseils. Elle lui dit qu'il devait chercher à en venir à une
réconciliation avec sa femme, et devait se résigner à ne pas lutter plus
long-tems contre les opinions de la société. Ce fut en vain qu'il lui
cita sa propre épigraphe de _Delphine_: «Un homme doit savoir braver
l'opinion, une femme s'y soumettre.» Sa réponse fut que tout cela
pouvait être fort bon à dire, mais que, dans la vie réelle, le devoir et
la nécessité de céder appartenaient aussi à l'homme. Enfin, son
éloquence eut tant de succès, qu'elle décida le poète à adresser une
lettre à un de ses amis en Angleterre, dans laquelle il se déclarait
encore disposé à se réconcilier avec lady Byron, concession qui n'étonna
pas médiocrement ceux qui lui avaient entendu répéter si souvent et si
dernièrement, qu'ayant fait tous ses efforts pour persuader à lady Byron
de revenir avec lui, et ayant, dans cette vue, différé autant que
possible de signer l'acte de séparation, maintenant que cette démarche
avait été faite, ils étaient séparés pour jamais.
[Note 42: Dans le récit qu'il fait de sa visite à Coppet dans son
_Memoranda_, il parle dans les termes les plus flatteurs de la fille de
son hôtesse, la duchesse actuelle de Broglie, et en disant combien elle
paraît attachée à son mari, il remarque que rien n'est plus intéressant
que d'observer le développement des affections domestiques dans une
très-jeune femme. Quant à Mme de Staël, il en parle ainsi: «Mme de Staël
était réellement une bonne femme, et la plus spirituelle de son sexe,
mais elle était gâtée par le désir d'être... quoi? elle ne le savait pas
elle-même. Chez elle, elle était aimable; dans toute autre maison, vous
souhaitiez de la voir partie, ou de retour dans la sienne.» (_Note de
Moore_.)]
Je n'ai pas un souvenir très-exact des détails de la courte négociation
qui eut lieu par suite des conseils de Mme de Staël, mais il n'est guère
possible de douter que ce fut son manque de succès, après avoir fait une
si grande violence à son orgueil pour en venir à une ouverture, qui fut
la première cause de ce mélange de ressentiment et d'amertume qu'on
remarqua depuis dans les sensations que lui occasionnaient ces pénibles
différends. En effet, dès le commencement de son séjour à Genève, il
n'avait cessé de parler de sa femme avec affection et regret, imputant à
d'autres bien plus qu'à elle le parti qu'elle avait pris de se séparer
de lui, et attribuant la petite part de blâme qu'elle pouvait avoir eu
dans cette affaire à un motif tout simple et qu'il regardait comme le
seul véritable, c'est qu'elle ne le comprenait pas du tout. «Je ne doute
nullement, disait-il quelquefois, qu'elle ne m'ait cru réellement fou.»
Une autre résolution relative à ses affaires conjugales, et dans
laquelle il déclarait alors souvent qu'il avait la ferme intention de
persister, était de ne jamais se permettre de toucher à la fortune de sa
femme. Un tel sacrifice sans doute dans sa situation eût été noble et
délicat, mais quoique le penchant naturel de son caractère le portât à
en prendre la résolution, il lui manqua, ce que peu d'hommes peut-être
auraient eu à sa place,--le courage de la tenir.
On aperçoit le résultat des efforts qu'il fit intérieurement pour
recueillir toutes ses ressources et toute son énergie dans la grande
activité de son génie à cette époque ainsi que dans la riche variété de
caractère et de coloris répandue dans ses ouvrages. Outre le troisième
chant de _Childe Harold_, et _le Prisonnier de Chillon_, il composa
aussi deux poèmes, les _Ténèbres_ et le _Rêve_, dont le dernier lui
coûta plus d'une larme, étant l'histoire d'une vie errante la plus
mélancolique, la plus pittoresque qui soit jamais sortie de la plume et
du coeur d'un homme. Les vers intitulés l'_Incantation_, qu'il plaça
ensuite dans _Manfred_ sans aucune liaison avec le sujet, furent aussi
une production de cette époque, du moins la partie où règne le moins
d'amertume. Comme ils furent écrits peu de tems après la tentative
inutile qu'il fit pour amener une réconciliation, il est inutile de dire
quel était l'objet présent à sa pensée lorsqu'il composa quelques-unes
des premières stances.
Ton sommeil peut être profond, mais ton ame ne reposera pas. Il est des
ombres qui ne veulent pas disparaître, des pensées que l'on ne peut
bannir. Soumise à une puissance inconnue, jamais tu ne peux être seule;
captive au sein d'un nuage, tu es enveloppée de toutes parts comme dans
des plis d'un drap mortuaire, et tu dois rester à jamais sous
l'influence de ce charme.
Quoique tu ne me voies pas passer près de toi, tes yeux me devineront
par un instinct secret, comme un objet qui fut long-tems à tes côtés, et
qui, bien qu'inaperçu, doit y être encore; et, lorsque, secrètement
agitée de cette crainte, tu retourneras la tête pour me voir, tu
t'étonneras de ne me pas trouver attaché comme ton ombre au même lieu
que toi. Et c'est alors que tu reconnaîtras en toi-même l'action d'une
puissance que tu dois n'avouer jamais.
Outre le _Vampire_ qu'il ne termina pas, il commença aussi à cette
époque un autre roman en prose, dont le sujet était le _Mariage de
Belphégor_, et qui était destiné à peindre le sort qu'avait eu le sien.
Il règne à peu près le même esprit dans sa description du caractère de
l'épouse du démon, que dans la peinture qu'il a faite de celui de Donna
Inès dans le premier chant de _Don Juan_. Cependant, tandis qu'il
s'occupait à écrire cet ouvrage, il apprit par des lettres d'Angleterre
que lady Byron était malade, et son coeur s'attendrissant à cette
nouvelle, il jeta le manuscrit au feu,--tant les principes du bien et
du mal qui existaient dans son caractère, se faisaient constamment la
guerre pour parvenir à le dominer[43]!
[Note 43: Il écrivit à la même occasion des vers qui ne sont pas
dictés par un esprit tout-à-fait aussi généreux, et dont je ne
rapporterai que quelques-unes des premières lignes.
«Ainsi donc tu as connu la tristesse, et pourtant je n'étais pas près de
toi; tu as été malade, quoique je ne fusse pas là. J'aurais cru que la
joie et la santé devaient seules régner aux lieux où je ne suis pas, et
que la maladie et le chagrin devaient rester près de moi. Mais il en est
ainsi, et ce que j'avais prédit s'accomplit, et s'accomplira plus
encore, etc.»
(_Note de Moore_.)]
Les deux poèmes suivans, si différens l'un de l'autre, le premier
pénétrant avec un scepticisme effrayant au milieu des ténèbres de
l'autre monde, et l'autre respirant les affections les plus tendres et
les plus naturelles de celui-ci, furent aussi composés dans le même
tems, mais n'ont jamais été publiés.
EXTRAIT D'UN POÈME INÉDIT.
Si je pouvais remonter le fleuve de mes ans jusqu'à la première source
de nos sourires et de nos larmes, je ne voudrais pas en redescendre le
cours entre les deux rives couvertes de fleurs fanées, mais je lui
dirais de continuer de couler comme à présent, jusqu'à ce qu'il allât se
perdre dans le nombre des fleuves innombrables.........................
.......................................................................
Qu'est-ce que la mort? Le repos du coeur; un tout dont nous faisons tous
partie; car la vie n'est qu'une vision.--De tout ce qui existe, il n'y a
que ce que je vois qui existe pour moi; ainsi donc les absens sont les
morts qui troublent notre tranquillité, et étendant à nos yeux un drap
funèbre, envahissent nos heures de repos par de tristes souvenirs. ?
Les absens sont les morts, car ils sont froids comme eux, et ne peuvent
jamais redevenir ce que nous les avons vus. Ils sont changés et nous
glacent, ou bien, si les êtres qu'on n'oublie pas ne nous ont pas non
plus oubliés, qu'importe, puisqu'il faut en être ainsi séparés, que ce
soit par la redoutable barrière de la terre ou de l'océan? tous deux
peuvent se mettre entre nous, mais un jour doit amener la triste réunion
d'une poussière insensible à une poussière insensible.
Les habitans des entrailles de la terre ne sont-ils que des millions
d'individus réduits en poussière par la décomposition? les cendres de
mille siècles, répandues sous les pieds de l'homme, en quelque lieu
qu'il porte ses pas? ou habitent-ils chacun une cellule solitaire dans
leurs silencieuses cités? ou ont-ils un langage qui leur est propre, et
le sentiment d'une existence privée d'air, ténébreuse et funèbre comme
la nuit dans sa solitude?--Ô terre! où sont les morts? et pourquoi
reçurent-ils la naissance? Tu as fait d'eux tes héritiers; nous autres
mortels ne sommes que des bulles d'air sur ta surface. La clef de tes
profondeurs est dans la tombe, ainsi que la porte d'ébène de tes antres
peuplés, que je voudrais parcourir en esprit pour voir ce que deviennent
après leur dissolution les mystérieux élémens de notre être, approfondir
des merveilles cachées, et examiner l'essence de ces grandes ames qui ne
sont plus.
À AUGUSTA
I.
Ma soeur! ma tendre soeur! s'il existait un nom plus cher et plus pur, il
devrait t'appartenir. Quoique les montagnes et les mers nous séparent,
je ne réclame de toi que de la tendresse et non des larmes en retour de
celles que je répands. En quelque lieu que j'aille, tu seras à jamais
pour moi l'objet chéri d'un regret auquel je ne voudrais pas renoncer.
Il est deux choses que ma destinée me laisse encore, un monde à
parcourir, et un asile auprès de toi.
II.
Le premier, je le compterais pour rien: s'il m'était donné de jouir du
second, ce serait pour moi le port de la félicité. Mais d'autres liens,
d'autres affections te réclament, et ce n'est pas moi qui voudrais
jamais les affaiblir. Ton frère est voué à un sort étrange, qui ne peut
plus subir ni changement ni réforme. Il offre le revers de celui de
notre aïeul, qui jadis ne put trouver plus de repos sur mer que je n'en
goûte moi-même sur la terre.
III.
Si, dans un autre élément, j'ai hérité des orages dont il fut le jouet;
si, me jetant contre des écueils ignorés ou imprévus, j'ai supporté ma
part des chocs auxquels on est exposé dans ce monde, la faute en est à
moi, et je ne chercherai pas, par de vains paradoxes, à justifier mes
erreurs, ingénieux à travailler à ma ruine, si ma barque a fait
naufrage, c'est moi-même qui lui ai servi de pilote.
IV.
A moi les fautes, à moi seul la récompense! Ma vie entière n'a été
qu'une lutte depuis le jour qui, en me donnant l'être, me donna aussi ce
qui devait empoisonner ce don: une destinée ou une volonté qui devait
sans cesse m'égarer. Souvent, trouvant cette lutte trop pénible, j'ai
songé à me débarrasser de mes liens d'argile, et maintenant je veux
vivre quelque tems de plus, ne fût-ce que pour voir ce qui peut
m'arriver encore.
V.
Dans le peu de jours que j'ai passés sur la terre, j'ai survécu à des
royaumes et à des empires, et cependant je ne suis pas vieux; et quand
je songe à cela, j'oublie mes propres chagrins, qui se sont succédé
d'année en année comme les vagues furieuses dans une baie bordée de
brisans. Quelque chose que je ne puis définir soutient encore en moi un
reste de patience;--ce n'est donc pas en vain, dans son intérêt même,
que nous achetons la douleur.
VI.
Peut-être le désir de braver le sort agit-il sur moi; peut-être est-ce
ce froid désespoir qui succède à l'accumulation des peines; peut-être,
encore, le dois-je à un climat plus doux, à un air plus pur (car ces
circonstances ont aussi de l'influence sur l'ame, et lui apprennent à
supporter plus légèrement le poids de ses maux); mais j'éprouve une
tranquillité qui m'étonne, et qui ne fut pas mon partage quand je
jouissais d'un sort plus doux.
VII.
Je retrouve parfois les sensations de l'heureuse enfance; les arbres,
les fleurs, les ruisseaux, qui me rappellent les lieux que j'habitais
avant que ma jeunesse fût sacrifiée à l'étude, se retracent à moi comme
par le passé, et mon coeur s'attendrit à leur souvenir. Quelquefois même
vient m'apparaître quelqu'objet vivant à chérir, mais aucun autant que
toi.
VIII.
Ici sont ces paysages des Alpes qui offrent un fond si riche à la
méditation; l'admiration est une sensation rapide, et qui dure à peine,
mais l'aspect de ces beaux sites inspire quelque chose de mieux. Ici on
n'est point isolé dans la solitude; je suis entouré des objets dont
j'avais le plus désiré la vue; j'ai surtout celle d'un lac plus beau,
mais non pas plus cher que le nôtre d'autrefois.
IX.
Oh! si tu étais près de moi! Mais, hélas! je deviens la dupe de mes
propres désirs, et j'oublie que ce seul motif de regret vient détruire
toutes les louanges que j'ai données à ma solitude tant vantée! Je puis
avoir d'autres sujets de peine, mais, quoique je ne sois pas de ceux
qui aiment à se plaindre, je sens décliner ma philosophie, et des larmes
se glisser dans mes yeux.
X.
Je t'ai rappelé le souvenir de notre lac chéri auprès de ce vieux
château qui, peut-être, maintenant, ne m'appartient plus. Celui de Léman
est bien beau, mais ne crois pas que j'oublie la douce image d'une rive
plus chère encore. A l'exception des ravages que le tems peut faire dans
ma mémoire, mes yeux s'éteindront avant ton souvenir et le sien,
quoique, ainsi que d'autres objets que j'ai aimés, nous soyons perdus
l'un pour l'autre, ou du moins séparés par une grande distance.
XI.
Le monde est tout entier devant moi. Je ne demande à la nature que ce
qu'elle peut m'accorder, de jouir des rayons de son soleil d'été, et de
la sérénité de son ciel; de voir son doux aspect sans masque, et de ne
jamais le contempler avec indifférence. Elle fut ma première amie, et
elle continuera de l'être, ma soeur, jusqu'à ce que je te revoie encore.
XII.
Je puis triompher de tous mes penchans, à l'exception de celui qui
m'entraîne vers elle, et je le pourrais que je ne le voudrais pas; car
je reconnais enfin que des scènes de ce genre, semblables à celles où je
passai mon enfance, et qui furent les premières que je connus, étaient
aussi les seules qui fussent faites pour moi. Si j'avais appris plus tôt
à éviter la foule, j'aurais été meilleur qu'il ne m'est possible de
l'être à présent. Les passions qui m'ont déchiré sommeilleraient encore;
je n'aurais pas souffert, et tu n'aurais pas pleuré!
XIII.
Qu'avais-je affaire de l'ambition trompeuse? Ne pouvais-je me passer de
l'amour, et surtout de la célébrité? Et cependant ces passions vinrent
sans que je les eusse cherchées, elles s'emparèrent de moi, et en firent
tout ce qu'elles peuvent faire, c'est-à-dire qu'elles ne me laissèrent
plus qu'un nom. Était-ce donc là le but que je me proposais d'atteindre?
Oh, non; celui auquel j'aspirais autrefois était plus noble et plus
beau; mais il est trop tard, et je vais ajouter encore un mortel à la
masse de ceux qui furent avant moi la dupe de leurs illusions.
XIV.
Et quant à l'avenir, à l'avenir de ce monde, il ne demande pas de ma
part un grand souci. Je me suis survécu à moi-même plus d'un jour, après
avoir survécu à tant d'objets qui avaient eu l'être avant moi. Mon
existence n'a pas connu le repos, elle a été la proie de veilles
continuelles; j'avais assez vécu pour remplir un siècle, avant d'avoir
atteint le quart des ans qui le composent.
XV.
Quant aux années qui peuvent me rester encore, j'y suis résigné,--et,
relativement au passé, je ne suis pas ingrat; car, en faisant la somme
totale de mes maux, je reconnais que des momens de bonheur se sont
quelquefois glissés au milieu de mes sombres chagrins, et pour ce qui
est du présent, je ne voudrais pas que mon ame s'engourdît davantage,
car je ne cacherai pas que, malgré le changement qui s'est fait en elle,
je puis encore contempler et adorer la nature avec une émotion profonde.
XVI.
Quant à toi, ma tendre soeur, je me sens assuré de ton coeur autant que tu
l'es du mien: nous fûmes et nous sommes deux êtres dont l'un ne peut
jamais renoncer à l'autre,--ensemble ou séparés, depuis le commencement
de la vie jusqu'à son dernier déclin, nous sommes unis.--Que la mort
vienne lentement ou qu'elle nous frappe vite, le lien qui nous attachait
l'un à l'autre continuera d'être porté par le dernier des deux qui
survivra.
Au mois d'août M. M.-G. Lewis vint passer quelque tems avec lui, et
bientôt après il eut la visite de M. Richard Sharpe, dont il fait une
mention si honorable dans le journal que nous avons déjà donné, et avec
lequel, d'après ce que j'ai entendu dire à cette même personne, il parut
prendre le plus grand plaisir à parler des amis communs qu'ils avaient
en Angleterre. Parmi ces derniers celui qui semblait avoir produit sur
lui l'impression la plus profonde d'intérêt et d'admiration était, comme
le croiront aisément ceux qui connaissent cet homme distingué, sir James
Mackintosh.
Peu de tems après l'arrivée de ses amis, MM. Hobhouse et S. Davies, il
partit avec le premier, comme nous l'avons déjà vu, pour faire une
excursion dans les Alpes Bernoises. Après avoir terminé ce voyage, et
vers le commencement d'octobre, il se mit en route pour l'Italie
accompagné du même ami.
La première des lettres suivantes fut, comme on le verra, écrite de
Diodati quelques jours avant son départ.
LETTRE CCXLVII.
A M MURRAY.
Diodati, 5 octobre 1816.
.............................................
«Gardez-moi un exemplaire du _Richard III_ de _Buck_, republié par
Longman; mais ne m'envoyez plus de livres, j'en ai déjà trop.
»Le _Monody_ a beaucoup trop d'alinéas, ce qui me le rend
inintelligible. Si quelqu'un le comprend dans la forme qu'il a
maintenant, il en sait beaucoup plus que moi: cependant, comme ceci ne
peut être rectifié qu'à mon retour, et qu'il a déjà été publié,
continuez de le donner dans la collection; il tiendra la place de
l'épître qui manque.
»Effacez «à la prière d'un ami», car c'est vraiment pitoyable, et semble
avoir été mis exprès pour jeter du ridicule sur le poème.
»Mettez tous vos soins à l'impression des stances qui commencent ainsi,
et qui me paraissent assez bien comme composition. _Quoique le jour de
ma destinée_, etc.
»_L'Antiquaire_ n'est pas le meilleur ouvrage des trois, mais c'est ce
qui a paru de mieux depuis vingt ans, à l'exception de ses frères aînés.
Les _Mémoires_ de _Holcroft_ sont précieux en ce qu'ils montrent de
quelle force de résistance un homme peut être capable, faculté qui vaut
mieux que tous les talens du monde.
»Ainsi donc vous avez publié _Marguerite d'Anjou_, et un conte
assyrien, après avoir refusé le _Waterloo_ de W*** W*** et le _Cri
Public_[44]; je ne sais pas ce qu'il faut le plus admirer en vous,
d'avoir accepté les uns ou d'avoir refusé les autres. Je crois que la
prose, après tout, est ce qui fait le plus d'honneur; car, certes, si
l'on pouvait prévoir--mais je ne veux pas achever cette phrase. Quant à
la poésie, c'est, je le crains, un mal incurable. Dieu me soit en aide
si je continue dans cette manie d'écrire; j'aurai dépensé toutes les
ressources de mon esprit avant d'avoir trente ans, mais cela me procure
parfois un véritable soulagement. Pour aujourd'hui, bonsoir.»
[Note 44: _Hue and Cry_.]
LETTRE CCXLVIII.
A M. MURRAY.
Martigny, 9 octobre 1816.
«Me voici en route pour l'Italie. Nous venons de passer devant la
Pisse-Vache, une des cascades les plus remarquables de la Suisse, et
nous sommes arrivés à tems pour voir l'arc-en-ciel que les rayons du
soleil y forment avant midi.
»Je vous ai écrit deux fois depuis peu. J'ai appris que M. Davies était
arrivé; il vous apporte le manuscrit original que vous désiriez voir.
Rappelez-vous que l'impression doit avoir lieu d'après celui que M.
Shelley vous a remis; et n'oubliez pas non plus que les dernières
stances de _Childe Harold_ adressées à ma fille et que je n'étais pas
encore décidé à faire paraître lorsque je les écrivis d'abord (comme
vous le verrez en marge du premier manuscrit), doivent être maintenant,
d'après la résolution que j'en ai prise, publiées avec le reste de ce
chant, conformément à la copie que vous avez reçue de M. Shelley, avant
que je l'eusse envoyé en Angleterre.
»Le tems est très-beau, beaucoup plus beau que nous ne l'avons eu cet
été.--J'attendrai de vos nouvelles à Milan. Adressez vos lettres, posté
restante, à Milan, ou par Genève, sous le couvert de M. Hentsch,
banquier. Je vous écris ce peu de lignes dans le cas où mon autre lettre
ne vous parviendrait pas; mais j'espère que vous recevrez l'une ou
l'autre.
»_P. S._ Mes complimens distingués et amitiés à M. Gifford. Voulez-vous
lui dire qu'il ne serait peut-être pas mal de joindre une courte note au
passage relatif à Clarens, seulement pour dire que cette description ne
s'applique pas tant à ce lieu en particulier qu'à tous les sites qui
l'environnent? Je ne sais pas si cela est nécessaire. Je laisse à M.
Gifford d'en décider, comme mon éditeur; il me permettra de l'appeler
ainsi à une telle distance.»
LETTRE CCXLIX.
A M. MURRAY.
Milan, 15 octobre 1816.
«J'ai appris que M. Davies était arrivé en Angleterre, mais que de
toutes les lettres qui lui avaient été confiées par M. H., la moitié
seulement avaient été remises. Cette nouvelle me donne naturellement un
peu d'inquiétude au sujet des miennes, et surtout pour le manuscrit que
j'aurais voulu que vous pussiez comparer avec celui que je vous ai
envoyé par l'entremise de M. Shelley. J'espère cependant qu'il sera
arrivé sans accident ainsi que quelques petits articles de cristal du
Mont-Blanc adressés à ma fille et à mes nièces. Ayez, je vous prie, la
bonté de vous informer par M. Davies s'ils n'ont pas souffert à la
douane ou été perdus en route, et veuillez me satisfaire sur ce point
aussitôt que vous le pourrez sans vous gêner.
»Si je me le rappelle bien, vous m'avez dit que M. Gifford avait eu la
bonté, à la demande que je lui en ai faite, de se charger de corriger
les épreuves pendant toute mon absence, du moins je l'espère. Il
ajoutera par là une nouvelle obligation à toutes celles que je lui ai
déjà.
»Je vous ai écrit en route une courte lettre datée de Martigny. M.
Hobhouse et moi sommes arrivés ici depuis quelques jours par le Simplon
et le Lac Majeur. Il va sans dire que nous avons parcouru les Iles
Borromées, qui sont belles, mais trop artificielles. Le Simplon est
magnifique tant par l'art que par la nature:--Dieu et l'homme y ont fait
merveille, pour ne rien dire du diable qui doit certainement avoir mis
la main (ou, si l'on veut, la griffe) à quelques-uns de ces rochers et
de ces ravins, à travers et par-dessus lesquels on a construit la route.