Quelquefois la société, débarquait sur le rivage pour se promener et

dans ces occasions, Lord Byron restait en arrière des autres, traînant

nonchalamment sa canne après lui, et tout en marchant, donnant une

forme et une construction à la foule de ses pensées. Souvent aussi,

étant dans le bateau, il s'appuyait sur un des côtés, d'un air distrait,

et se livrait en silence à cette même occupation qui absorbait toute son

attention.

La conversation de M. Shelley, tant par l'étendue de ses lectures

poétiques que par les méditations bizarres et mystiques auxquelles son

système de philosophie l'avait conduit, était d'un genre à intéresser

vivement l'attention de Lord Byron, et à le détourner des idées et des

objets qui le mettaient en rapport avec la société, pour le jeter dans

une route moins battue, et des pensées plus abstraites.--S'il est vrai

que le contraste soit un accessoire piquant dans des liaisons de ce

genre, il eût été difficile de trouver deux êtres plus faits pour

aiguiser leurs facultés par la discussion, car il était peu de points

d'intérêt commun sur lesquels ils fussent du même avis, et pour être

convaincu que cette différence provenait de la conformation respective

de leur esprit, il ne faut que jeter les yeux sur le riche et brillant

labyrinthe dans lequel nous égarent les vers de M. Shelley.

Dans Lord Byron, l'idéal ne faisait jamais oublier la réalité. Quoique

l'Imagination eût mis à sa disposition son vaste domaine, il n'était pas

moins homme de ce monde, que souverain privilégié du sien. C'est

pourquoi les créations les plus subtiles et les plus fantastiques de son

esprit sont toujours animées par un air de vérité et de vie. Il en

était bien autrement de Shelley: son imagination (et il en avait assez

pour tout une génération de poètes) était le prisme à travers lequel il

contemplait tous les objets, les faits ainsi que les théories, et

non-seulement la plus grande partie de ses vers, mais même les

méditations politiques et philosophiques auxquelles il se livrait,

toutes passées à ce même creuset, à force de raffinement, ne

présentaient plus rien de réel. S'étant annoncé comme docteur et

réformateur du monde à un âge où il ne pouvait connaître de ce monde que

ce qu'il en avait imaginé, les persécutions qu'il essuya dès le début de

cette entreprise de jeune homme ne firent que le confirmer davantage

dans les vues paradoxales qu'il avait conçues des misères humaines et

des moyens d'y remédier, et au lieu d'attendre des leçons de

l'expérience, et de ceux qui peuvent former autorité, avec un courage

admirable, si le but en eût été sage, il se mit à faire la guerre à

l'une et aux autres. Il résulta de ce début dans le monde, marqué par

une opiniâtreté malheureuse, que ses opinions et ses facultés reçurent

une impulsion directement contraire à leur pente naturelle, et sa vie

fut trop courte pour qu'il eût le tems d'y revenir. Avec une ame

naturellement animée d'une piété ardente, il refusa toujours de

reconnaître une providence suprême, et substitua à sa place un système

idéal et abstrait d'amour universel. Appartenant à l'aristocratie par

sa naissance, et aussi, comme je l'ai entendu dire, par sa tournure et

ses manières, il était cependant en politique partisan de l'égalité, et

porta ses idées d'utopie, jusqu'au point de devenir sérieusement

l'avocat de la communauté des biens. Avec cette délicatesse de

sentimens, poussée jusqu'au romanesque, qui répand tant de grâces sur

ses moindres poèmes, il pouvait envisager entre les sexes un changement

de relations qui aurait tendu à des résultats aussi grossiers que ses

argumens étaient subtils et raffinés; et quoique généreux et bienfaisant

à un degré qui semblait exclure toute idée d'égoïsme, il ne se faisait

pas scrupule, dans l'orgueil de son système, d'inquiéter gratuitement la

foi de ses semblables, et, sans lui présenter un bien équivalent, de

ravir au malheureux une espérance, qui, fût-elle fausse, vaudrait encore

mieux que les plus utiles vérités de ce monde.

Ce qui prouvait, de la manière la plus remarquable, les penchans opposés

de ces deux amis, dont l'un avait depuis long-tems des opinions arrêtées

et positives, et dont l'autre était toujours porté vers les innovations

et les idées visionnaires, c'était la différence de leurs idées en fait

de philosophie. Lord Byron croyait, avec la généralité du genre humain,

à l'existence du bien et du mal, tandis que Shelley avait raffiné sur

la théorie de Berkeley, non-seulement au point de résoudre toute la

création en esprit, mais jusqu'à ajouter à ce système métaphysique une

espèce de principe régulateur de puissance imaginaire, d'amour et de

beauté, que très-certainement l'évêque philosophe n'avait jamais songé à

substituer à la divinité. C'était généralement sur ces sujets et sur la

poésie, que roulait leur conversation, et comme on doit le supposer

d'après la facilité de Lord Byron à recevoir de nouvelles impressions,

les opinions de son ami n'étaient pas sans quelqu'influence sur son

esprit. On trouve çà et là, au milieu des morceaux les plus énergiques,

et des plus belles descriptions qui abondent dans le troisième chant de

_Childe Harold_, des traces de cette mysticité d'expression, de cette

sublimité d'idées qui se perd dans tout ce qu'elle a de vague, et qui

forment le caractère bien prononcé des écrits de l'homme extraordinaire

qui était devenu son ami. Dans une des notes de Lord Byron, nous

trouvons cette allusion rapide au système favori de Shelley, sur la

divinité universelle de l'amour:--«Mais ce n'est pas tout, les

sensations qui vous sont inspirées par l'air qu'on respire à Clarens et

aux rochers de Meillerie, sont d'un ordre plus noble et plus étendu que

le simple intérêt qu'on peut prendre à une passion individuelle. C'est

un sentiment de l'existence de l'amour dans tout ce que sa capacité a de

plus vaste et de plus sublime, et de notre participation personnelle à

ses bienfaits et à sa gloire: c'est le grand principe de l'univers, plus

condensé dans ces lieux, mais non moins manifeste, et en présence

duquel, bien que nous sachions en faire partie, nous oublions notre

individualité, pour admirer la beauté de l'ensemble.»

Une autre preuve de la facilité avec laquelle il adopta les goûts et les

prédilections de son nouvel ami, nous frappe encore dans la couleur

assez prononcée d'un si grand nombre de ses plus belles strophes, et qui

rappelle, d'une manières si évidente, la manière et le genre des pensées

de M. Wordsworth. Étant naturellement, par sa passion pour l'abstrait et

l'idéalisme, l'admirateur du poète des lacs, M. Shelley ne laissa

échapper aucune occasion de faire remarquer à Lord Byron les beautés de

son auteur favori, et il n'est pas étonnant qu'après s'être une fois

laissé persuader de le lire, l'esprit du noble poète, en dépit de

quelques préjugés politiques et personnels, qui survécurent

malheureusement à ce court accès d'admiration, ait non-seulement subi

l'influence, mais même, en quelque sorte, reflété les couleurs d'un des

poètes les plus originaux et les plus inspirés que ce siècle (si fertile

en rimeurs _quales ego et Cluvienus_) ait eu la gloire de produire.

Quand Polidori était de leur société, ce qui arrivait généralement (à

moins que d'autres plaisirs ne l'attirassent ailleurs), les sujets

métaphysiques, sur lesquels roulait ordinairement leur conversation,

?étaient presque toujours mis de côté pour faire place aux saillies

originales de ce jeune homme bizarre, qui, par sa vanité, servait

constamment de but aux railleries et aux sarcasmes de Lord Byron. Fils

d'un gentilhomme italien des plus respectables, et qui, à ce que j'ai

entendu dire, avait été dans sa jeunesse secrétaire d'Alfieri, Polidori

paraît avoir été doué de talens et de dispositions qui, s'il eût vécu,

auraient pu faire de lui un membre utile de sa profession et de la

société. À l'époque dont nous parlons, cependant, il semblerait que son

ambition des distinctions surpassait de beaucoup ses facultés et ses

moyens d'y atteindre. C'est pourquoi son esprit, flottant entre un

sentiment d'ardeur et d'insuffisance, était constamment possédé d'une

fièvre de vanité, et il paraît avoir alternativement amusé et irrité son

noble protecteur auquel il ne laissait souvent d'autre ressource, pour

éviter de se livrer à la colère, que de se mettre à rire. Entr'autres

prétentions, il s'était mis dans la tête de briller comme auteur, et un

jour il arriva chez M. Shelley, avec un manuscrit de sa composition, et

insista absolument pour qu'ils en subissent la lecture. Pour alléger un

peu le poids de cette tribulation, Lord Byron se chargea de l'office de

lecteur, et d'après ce que j'ai entendu dire, il dut être difficile de

conserver son sérieux pendant cette scène. En dépit de l'oeil jaloux que

l'auteur tenait fixé sur tous les visages, il fut impossible au lecteur

de retenir le sourire qui, malgré lui, se peignait sur ses traits, et

il n'eut d'autre ressource, pour s'empêcher d'éclater de rire, que de

louer de tems en tems, avec chaleur, la sublimité des vers, et surtout

ceux qui commençaient ainsi: _C'est ainsi que l'idiot goitreux des

Alpes_, ayant soin d'ajouter au bout de chaque éloge: «Je vous assure

que, lorsque je faisais partie du comité de Drury-Lane, on nous a

présenté de bien plus mauvaises choses.»

Après avoir passé une quinzaine sous le même toit que Lord Byron, à

Sécheron, M. et Mme Shelley se transportèrent dans une petite maison sur

le côté du Mont-Blanc qui borde le lac, et à environ dix minutes de

marche de la villa, appelée _Bellerive_, que leur noble ami avait louée

sur les bords élevés du lac, et qui était située directement derrière

eux. Pendant les quinze jours que Lord Byron passa à Sécheron, après

leur départ, quoique le tems eût changé et fût devenu sombre et orageux,

il traversait tous les soirs le lac avec Polidori, pour aller les voir,

et «pendant le retour (ajoute encore la personne de qui je tiens ces

détails), lorsqu'il voguait encore sur les eaux du lac couvertes de

ténèbres, le vent nous apportait de bien loin les accens de sa voix

chantant un chant de liberté Tyrolien, que j'entendis alors pour la

première fois, et qui, pour moi, est lié d'une manière inséparable avec

son souvenir.»

Cependant Polidori était devenu jaloux de l'intimité croissante qui

existait entre son patron et M. Shelley, et sa mortification fut

complète quand il apprit qu'il avait projeté de faire tous deux sans

lui le tour du lac. Dans l'irritation qu'il en éprouva, il se permit

quelques reproches peu mesurés, que Lord Byron ressentit avec

indignation, et chacun ayant dépassé les bornes ordinaires de la

politesse, le renvoi de Polidori dut lui paraître à lui-même une chose

inévitable. Avec cette perspective devant les yeux, qu'il considérait

absolument comme sa ruine, le malheureux jeune homme fut, à ce qu'il

paraît, sur le point de commettre l'action fatale qu'il accomplit

effectivement deux ou trois ans plus tard. S'étant retiré dans sa

chambre, il avait déjà sorti le poison de sa pharmacopée, et

réfléchissait s'il n'écrirait pas une lettre avant de l'avaler, lorsque

Lord Byron, quoique sans le moindre soupçon de ce dessein, frappa à sa

porte, entra et lui présenta la main en signe de réconciliation. Le

pauvre Polidori ne put supporter cette révolution soudaine; il fondit en

larmes, et il a déclaré depuis, que rien ne peut surpasser la bonté et

la douceur que Lord Byron employa pour calmer son esprit, et lui rendre

sa tranquillité.

Peu de tems après, le noble poète alla habiter Diodati. En arrivant à

Genève, dans l'intention bienveillante de produire Polidori dans le

monde, il avait été dans quelques sociétés génevoises, mais cette tâche

remplie, il s'en éloigna tout-à-fait, et ce ne fut même, comme nous

l'avons vu, qu'à la fin de l'été qu'il alla à Coppet. Ses moyens

pécuniaires étaient à cette époque très-bornés, et quoique son genre de

vie ne fût nullement parcimonieux, cependant toute dépense inutile était

évitée dans sa maison. Le jeune médecin, dès le principe, lui avait

occasionné de grands frais, ayant l'habitude de louer une voiture, à un

louis par jour, pour aller en soirée, car Lord Byron alors n'entretenait

pas de chevaux, et il se passa quelque tems avant que son patron eût le

courage de lui faire renoncer à ce luxe.

Les libertés que ce jeune homme prenait attirèrent même une fois au

poète l'accusation de manquer d'hospitalité et de savoir vivre,

accusation qui, comme tant d'autres, vraies ou fausses, tendant à

noircir son caractère, fut mise en circulation avec le zèle le plus

actif. Sans l'aveu du maître de la maison, Polidori s'était permis

d'inviter quelques Génevois à dîner à Diodati (c'était MM. Pictet, je

crois, et Bonstetten), et le châtiment que Lord Byron jugea à propos de

lui infliger pour cette indiscrétion, fut que le docteur recevrait

lui-même ses hôtes, puisqu'il les avait invités. Il ne fut pas difficile

de convertir cette action, qui n'était que le résultat de la légèreté du

jeune médecin, en une accusation sérieuse de caprice et de grossièreté

contre le noble lord lui-même.

Il n'est pas étonnant que ces actes fréquens de légèreté (pour ne pas

employer un terme plus dur), aient fini par inspirer à Lord Byron un

sentiment d'éloignement pour son compagnon dont il disait un jour, que

c'était exactement un de ces hommes auxquels, s'ils tombaient dans

l'eau, on jetterait une paille pour essayer s'il y a de la vérité dans

l'adage qui dit: «que les gens qui se noient, s'attachent à un brin de

paille.»

Quelques autres anecdotes, relatives à ce jeune homme, pendant son

séjour chez Lord Byron, serviront à jeter du jour sur le caractère de ce

dernier, et ne seront peut-être pas déplacées ici. Un jour que toute la

société était en bateau, Polidori, en ramant, frappa par accident, mais

avec violence, Lord Byron, à la rotule du genou, et celui-ci sans parler

se détourna pour lui cacher la douleur qu'il en ressentait. Un moment

après il lui dit: «Ayez la bonté, Polidori, de faire un peu plus

d'attention, car vous m'avez fait beaucoup de mal.--J'en suis bien aise,

répondit Polidori; je suis bien aise de voir que vous savez supporter la

douleur.» Lord Byron lui répondit d'un ton contenu et calme:

«Laissez-moi vous donner un conseil, Polidori; une autre fois, quand

vous aurez fait mal à quelqu'un, évitez d'en exprimer votre

satisfaction. On n'aime pas à entendre dire à quelqu'un qui nous a fait

souffrir, qu'il en est bien aise, et on ne peut pas toujours commander à

sa colère. J'ai eu de la peine à m'empêcher de vous jeter dans l'eau, et

sans la présence de M. et Mme Shelley, j'aurais probablement fait

quelqu'acte de violence de ce genre.» Tout ceci fut dit sans humeur, et

ce nuage se dissipa bientôt.

Une autre fois, la dame dont nous venons de parler montait la colline

qui mène à Diodati. Il venait de tomber une averse. Lord Byron, qui la

vit de son balcon, dit à Polidori qui était à côté de lui: «Maintenant,

vous qui voulez faire le galant, vous devriez sauter cette petite

élévation, et aller offrir votre bras.» Polidori choisit le point le

plus facile de la colline et sauta; mais la terre étant mouillée, son

pied glissa, et il se donna une entorse. Lord Byron s'empressa d'aider à

le transporter dans la maison, et de lui faire mettre le pied dans l'eau

froide; et lorsque le docteur fut étendu sur le sopha, s'apercevant

qu'il paraissait mal à son aise, il alla lui-même en haut lui chercher

un oreiller, quoique monter lui fût une chose pénible à cause de

l'infirmité de son pied. «Eh bien! je ne vous aurais pas cru tant de

sensibilité,» lui dit Polidori, et cette aimable observation, comme on

le pense bien, ne rembrunit pas médiocrement le front du poète.

Lord Byron lui-même rappelait un dialogue qui avait eu lieu entre eux

pendant leur voyage sur le Rhin, et qui caractérise d'une manière

très-amusante les deux interlocuteurs. «Après tout, lui disait le

médecin, que faites-vous donc que je ne puisse faire aussi?--Eh bien,

puisque vous m'obligez à vous le dire, lui répondit le poète, je fais

trois choses qui vous sont impossibles.» Polidori le défia de les lui

nommer.--«Je puis, dit Lord Byron, traverser cette rivière à la nage;

je puis éteindre cette chandelle d'un coup de pistolet, à la distance de

vingt pas, et enfin j'ai fait un poème dont quatorze mille exemplaires

ont été vendus en un jour[37].»

[Note 37: _Le Corsaire_.]

La jalousie du docteur contre Shelley éclatait continuellement, et à

l'occasion d'une victoire que ce dernier avait remportée sur lui dans

une joute sur l'eau, il se mit dans la tête que son antagoniste l'avait

traité avec mépris; et malgré les sentimens bien connus de Shelley

contre le duel, il alla jusqu'à lui faire une espèce de défi, dont,

comme on l'imagine bien, celui-ci ne fit que rire. Lord Byron cependant,

craignant que l'impétueux médecin ne cherchât à se prévaloir encore

davantage de cette singularité de son ami, lui dit: «Rappelez-vous que

si Shelley a quelques scrupules au sujet du duel, je n'en ai aucun, moi,

et qu'en tout tems je serai prêt à le remplacer.»

La vie qu'il menait à Diodati offrait une routine d'habitudes et

d'occupations dans laquelle il retombait toujours de lui-même lorsqu'il

vivait seul. Il déjeunait tard, après quoi il allait faire une visite à

Shelley et une excursion sur le lac; à cinq heures, il dînait[38], et

ordinairement seul par préférence; ensuite, si le tems le permettait,

il faisait une nouvelle excursion. Lui et Shelley s'étaient réunis pour

acheter une barque qui leur avait coûté vingt-cinq louis: c'était un

petit bâtiment à voiles, construit pour résister aux ouragans habituels

au climat, et le seul du lac qui eût une quille. Quand le tems ne leur

permettait pas leur excursion de l'après-dîner, ce qui arriva

fréquemment pendant cet été qui fut très-pluvieux, M. et Mme Shelley

passaient la soirée à Diodati; et lorsque la pluie leur rendait

désagréable de s'en retourner chez eux, ils restaient à coucher.

«Souvent, me disait quelqu'un qui n'était pas le moindre ornement de ce

petit cercle, nous restions à causer jusqu'au point du jour. La

conversation ne languissait jamais faute de sujets, graves ou gais, mais

toujours intéressans.»

[Note 38: Son régime était réglé par une abstinence

presqu'incroyable. À déjeuner une tranche de pain fort mince avec du

thé, et à dîner des légumes et une bouteille ou deux d'eau de Seltz,

teinte de vin de Grave; le soir une tasse de thé vert, sans sucre et

sans lait, voilà ce qui composait toute sa nourriture. Il apaisait les

douleurs de la faim en mâchant secrètement du tabac et fumant des

cigares.

(_Note de Moore_.)]

Pendant une semaine de pluie, s'étant amusés à lire des contes de

revenans allemands, ils finirent par convenir qu'ils écriraient quelque

chose dans ce genre-là. «Vous et moi, dit Lord Byron à Mme Shelley,

publierons ensemble ce que nous aurons fait.» Ce fut alors qu'il

commença son conte du _Vampire_, et qu'ayant arrangé le tout dans sa

tête, il leur fit un soir l'esquisse de cette histoire[39]; mais la

narration étant en prose, il ne mit pas beaucoup d'ardeur à s'en

occuper. Le résultat le plus mémorable de cette convention d'écrire des

contes, fut le _Frankenstein_ de Mme Shelley, roman plein d'imagination

et d'énergie, et du nombre de ces conceptions originales qui s'emparent

tout d'abord et pour jamais de l'esprit du public.

[Note 39: C'est d'après le souvenir de cette esquisse que Polidori

fabriqua ensuite son étrange roman du _Vampire_, qui, dans la

supposition que lord Byron en était l'auteur, fut accueilli en France

avec tant d'enthousiasme. S'il est vrai, comme le disent quelques

écrivains français, que ce fut ce conte extravagant qui attira d'abord

l'attention de nos voisins sur le génie de Lord Byron, il y aurait, dans

cette circonstance, de quoi affaiblir sensiblement le prix que nous

attachons à la célébrité étrangère.

(_Note de Moore_.)]

Ver la fin de juin, comme nous l'avons vu dans une des lettres

précédentes, Lord Byron, accompagné de son ami Shelley, fit le tour du

lac dans son bateau, et visita, avec l'_Héloïse_ devant les yeux, tous

les lieux qui entourent Meillerie et Clarens, lieux à jamais consacrés

par une passion idéale, et par cette puissance qui n'appartient qu'au

génie, de donner la vie à ses rêves, au point de les faire passer pour

des réalités. Dans l'ouragan qu'ils essuyèrent à Meillerie, et dont il

parle, ils coururent un danger sérieux[40]. S'attendant à tout moment à

se jeter à la nage pour échapper à la mort, Lord Byron avait déjà ôté

son habit; et comme Shelley ne savait pas nager, il persistait à

vouloir le sauver par un moyen quelconque. Shelley cependant se refusait

positivement à cette offre, il s'assit tranquillement sur un coffre dont

il saisit les anneaux de chaque bout, et les tenant fortement serrés,

déclara sa résolution d'aller au fond dans cette position sans faire un

effort pour échapper[41].

[Note 40: «Le vent (dit le compagnon de voyage de lord Byron)

augmenta graduellement de violence jusqu'à ce qu'il devînt furieux; et

comme il venait de l'autre extrémité du lac, il soulevait les vagues à

une hauteur effrayante, et en couvrait toute la surface d'écume. Un de

nos bateliers, qui était terriblement stupide, persistait à tenir la

voile dans un moment où la barque était prête à être ensevelie sous les

flots par l'ouragan. En reconnaissant son erreur, il la laissa

entièrement aller, et le bateau refusa un instant d'obéir au gouvernail;

en outre le gouvernail était si brisé, qu'il était très-difficile de le

diriger; une vague entrant dans la barque, était immédiatement suivie

d'une autre.»]

[Note 41: «J'éprouvais, avec cette perspective prochaine de mort

devant les yeux, dit M. Shelley, un mélange de sensation dont la terreur

faisait partie, mais où elle ne dominait pas. Ma situation eût été bien

moins pénible si j'eusse été seul; mais je savais que mon compagnon

ferait tous ses efforts pour me sauver, et j'étais accablé d'humiliation

en songeant qu'il pouvait risquer sa vie en sauvant la mienne. Lorsque

nous arrivâmes à Saint-Gingoux, les habitans qui nous regardaient du

rivage, peu habitués à voir une aussi frêle embarcation que la nôtre, et

qui auraient craint de se hasarder n'importe comment sur une telle mer,

échangèrent des regards de surprise et de félicitation avec nos rameurs,

qui, ainsi que nous, n'étaient pas fâchés d'être à terre.»]

Shelley a joint à l'intéressant petit ouvrage intitulé: _Un voyage de

six semaines_, une lettre écrite par lui-même, dans laquelle il rend

compte de leur voyage autour du lac avec tout l'enthousiasme que des

scènes semblables sont faites pour inspirer. En parlant d'un bel enfant

qu'ils virent dans le village de Nerni, il dit: «Mon compagnon lui

donna une pièce d'argent qu'il prit sans parler, avec un doux et franc

sourire de remerciement; puis, sans témoigner le moindre embarras, il

retourna jouer.» En effet, il n'y avait rien qui enchantât davantage

Lord Byron que de voir de beaux enfans se livrer à leurs jeux; «et

nombre de jolis enfans suisses, ajoute une personne qui le voyait alors

tous les jours, ont reçu de lui des écus pour prix de leur grâce et de

leur beauté.»

M. Shelley dit encore, en parlant de leurs logemens à Nerni, qui étaient

sales et obscurs: «En rentrant à l'auberge, nous nous aperçûmes que le

domestique avait arrangé nos chambres, et leur avait ôté en grande

partie leur aspect triste et misérable. Cette maison avait rappelé la

Grèce à mon compagnon; il y avait cinq ans, me dit-il, qu'il n'avait

couché dans de tels lits.»

Le hasard voulut que M. Shelley n'eût pas encore lu l'_Héloïse_, et la

lecture de cet ouvrage le fit jouir encore bien mieux de la vue de ces

beaux lieux. Quant à son compagnon, quoique ce roman lui fût dès

long-tems familier, à l'aspect de cette contrée qui avait vu naître une

si profonde passion, et dont l'empreinte se retrouvait à chaque pas,

tout lui sembla réellement animé d'une existence nouvelle. Tous deux

étaient sous le charme du génie du lieu, tous deux pleins des plus vives

émotions; et tandis qu'ils marchaient en silence dans la vigne qui était

autrefois le bosquet de Julie, Lord Byron s'écria soudain: «Grâce à

Dieu, Polidori n'est point ici.»

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 11 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 8 / 28 段