dans ces occasions, Lord Byron restait en arrière des autres, traînant
nonchalamment sa canne après lui, et tout en marchant, donnant une
forme et une construction à la foule de ses pensées. Souvent aussi,
étant dans le bateau, il s'appuyait sur un des côtés, d'un air distrait,
et se livrait en silence à cette même occupation qui absorbait toute son
attention.
La conversation de M. Shelley, tant par l'étendue de ses lectures
poétiques que par les méditations bizarres et mystiques auxquelles son
système de philosophie l'avait conduit, était d'un genre à intéresser
vivement l'attention de Lord Byron, et à le détourner des idées et des
objets qui le mettaient en rapport avec la société, pour le jeter dans
une route moins battue, et des pensées plus abstraites.--S'il est vrai
que le contraste soit un accessoire piquant dans des liaisons de ce
genre, il eût été difficile de trouver deux êtres plus faits pour
aiguiser leurs facultés par la discussion, car il était peu de points
d'intérêt commun sur lesquels ils fussent du même avis, et pour être
convaincu que cette différence provenait de la conformation respective
de leur esprit, il ne faut que jeter les yeux sur le riche et brillant
labyrinthe dans lequel nous égarent les vers de M. Shelley.
Dans Lord Byron, l'idéal ne faisait jamais oublier la réalité. Quoique
l'Imagination eût mis à sa disposition son vaste domaine, il n'était pas
moins homme de ce monde, que souverain privilégié du sien. C'est
pourquoi les créations les plus subtiles et les plus fantastiques de son
esprit sont toujours animées par un air de vérité et de vie. Il en
était bien autrement de Shelley: son imagination (et il en avait assez
pour tout une génération de poètes) était le prisme à travers lequel il
contemplait tous les objets, les faits ainsi que les théories, et
non-seulement la plus grande partie de ses vers, mais même les
méditations politiques et philosophiques auxquelles il se livrait,
toutes passées à ce même creuset, à force de raffinement, ne
présentaient plus rien de réel. S'étant annoncé comme docteur et
réformateur du monde à un âge où il ne pouvait connaître de ce monde que
ce qu'il en avait imaginé, les persécutions qu'il essuya dès le début de
cette entreprise de jeune homme ne firent que le confirmer davantage
dans les vues paradoxales qu'il avait conçues des misères humaines et
des moyens d'y remédier, et au lieu d'attendre des leçons de
l'expérience, et de ceux qui peuvent former autorité, avec un courage
admirable, si le but en eût été sage, il se mit à faire la guerre à
l'une et aux autres. Il résulta de ce début dans le monde, marqué par
une opiniâtreté malheureuse, que ses opinions et ses facultés reçurent
une impulsion directement contraire à leur pente naturelle, et sa vie
fut trop courte pour qu'il eût le tems d'y revenir. Avec une ame
naturellement animée d'une piété ardente, il refusa toujours de
reconnaître une providence suprême, et substitua à sa place un système
idéal et abstrait d'amour universel. Appartenant à l'aristocratie par
sa naissance, et aussi, comme je l'ai entendu dire, par sa tournure et
ses manières, il était cependant en politique partisan de l'égalité, et
porta ses idées d'utopie, jusqu'au point de devenir sérieusement
l'avocat de la communauté des biens. Avec cette délicatesse de
sentimens, poussée jusqu'au romanesque, qui répand tant de grâces sur
ses moindres poèmes, il pouvait envisager entre les sexes un changement
de relations qui aurait tendu à des résultats aussi grossiers que ses
argumens étaient subtils et raffinés; et quoique généreux et bienfaisant
à un degré qui semblait exclure toute idée d'égoïsme, il ne se faisait
pas scrupule, dans l'orgueil de son système, d'inquiéter gratuitement la
foi de ses semblables, et, sans lui présenter un bien équivalent, de
ravir au malheureux une espérance, qui, fût-elle fausse, vaudrait encore
mieux que les plus utiles vérités de ce monde.
Ce qui prouvait, de la manière la plus remarquable, les penchans opposés
de ces deux amis, dont l'un avait depuis long-tems des opinions arrêtées
et positives, et dont l'autre était toujours porté vers les innovations
et les idées visionnaires, c'était la différence de leurs idées en fait
de philosophie. Lord Byron croyait, avec la généralité du genre humain,
à l'existence du bien et du mal, tandis que Shelley avait raffiné sur
la théorie de Berkeley, non-seulement au point de résoudre toute la
création en esprit, mais jusqu'à ajouter à ce système métaphysique une
espèce de principe régulateur de puissance imaginaire, d'amour et de
beauté, que très-certainement l'évêque philosophe n'avait jamais songé à
substituer à la divinité. C'était généralement sur ces sujets et sur la
poésie, que roulait leur conversation, et comme on doit le supposer
d'après la facilité de Lord Byron à recevoir de nouvelles impressions,
les opinions de son ami n'étaient pas sans quelqu'influence sur son
esprit. On trouve çà et là, au milieu des morceaux les plus énergiques,
et des plus belles descriptions qui abondent dans le troisième chant de
_Childe Harold_, des traces de cette mysticité d'expression, de cette
sublimité d'idées qui se perd dans tout ce qu'elle a de vague, et qui
forment le caractère bien prononcé des écrits de l'homme extraordinaire
qui était devenu son ami. Dans une des notes de Lord Byron, nous
trouvons cette allusion rapide au système favori de Shelley, sur la
divinité universelle de l'amour:--«Mais ce n'est pas tout, les
sensations qui vous sont inspirées par l'air qu'on respire à Clarens et
aux rochers de Meillerie, sont d'un ordre plus noble et plus étendu que
le simple intérêt qu'on peut prendre à une passion individuelle. C'est
un sentiment de l'existence de l'amour dans tout ce que sa capacité a de
plus vaste et de plus sublime, et de notre participation personnelle à
ses bienfaits et à sa gloire: c'est le grand principe de l'univers, plus
condensé dans ces lieux, mais non moins manifeste, et en présence
duquel, bien que nous sachions en faire partie, nous oublions notre
individualité, pour admirer la beauté de l'ensemble.»
Une autre preuve de la facilité avec laquelle il adopta les goûts et les
prédilections de son nouvel ami, nous frappe encore dans la couleur
assez prononcée d'un si grand nombre de ses plus belles strophes, et qui
rappelle, d'une manières si évidente, la manière et le genre des pensées
de M. Wordsworth. Étant naturellement, par sa passion pour l'abstrait et
l'idéalisme, l'admirateur du poète des lacs, M. Shelley ne laissa
échapper aucune occasion de faire remarquer à Lord Byron les beautés de
son auteur favori, et il n'est pas étonnant qu'après s'être une fois
laissé persuader de le lire, l'esprit du noble poète, en dépit de
quelques préjugés politiques et personnels, qui survécurent
malheureusement à ce court accès d'admiration, ait non-seulement subi
l'influence, mais même, en quelque sorte, reflété les couleurs d'un des
poètes les plus originaux et les plus inspirés que ce siècle (si fertile
en rimeurs _quales ego et Cluvienus_) ait eu la gloire de produire.
Quand Polidori était de leur société, ce qui arrivait généralement (à
moins que d'autres plaisirs ne l'attirassent ailleurs), les sujets
métaphysiques, sur lesquels roulait ordinairement leur conversation,
?étaient presque toujours mis de côté pour faire place aux saillies
originales de ce jeune homme bizarre, qui, par sa vanité, servait
constamment de but aux railleries et aux sarcasmes de Lord Byron. Fils
d'un gentilhomme italien des plus respectables, et qui, à ce que j'ai
entendu dire, avait été dans sa jeunesse secrétaire d'Alfieri, Polidori
paraît avoir été doué de talens et de dispositions qui, s'il eût vécu,
auraient pu faire de lui un membre utile de sa profession et de la
société. À l'époque dont nous parlons, cependant, il semblerait que son
ambition des distinctions surpassait de beaucoup ses facultés et ses
moyens d'y atteindre. C'est pourquoi son esprit, flottant entre un
sentiment d'ardeur et d'insuffisance, était constamment possédé d'une
fièvre de vanité, et il paraît avoir alternativement amusé et irrité son
noble protecteur auquel il ne laissait souvent d'autre ressource, pour
éviter de se livrer à la colère, que de se mettre à rire. Entr'autres
prétentions, il s'était mis dans la tête de briller comme auteur, et un
jour il arriva chez M. Shelley, avec un manuscrit de sa composition, et
insista absolument pour qu'ils en subissent la lecture. Pour alléger un
peu le poids de cette tribulation, Lord Byron se chargea de l'office de
lecteur, et d'après ce que j'ai entendu dire, il dut être difficile de
conserver son sérieux pendant cette scène. En dépit de l'oeil jaloux que
l'auteur tenait fixé sur tous les visages, il fut impossible au lecteur
de retenir le sourire qui, malgré lui, se peignait sur ses traits, et
il n'eut d'autre ressource, pour s'empêcher d'éclater de rire, que de
louer de tems en tems, avec chaleur, la sublimité des vers, et surtout
ceux qui commençaient ainsi: _C'est ainsi que l'idiot goitreux des
Alpes_, ayant soin d'ajouter au bout de chaque éloge: «Je vous assure
que, lorsque je faisais partie du comité de Drury-Lane, on nous a
présenté de bien plus mauvaises choses.»
Après avoir passé une quinzaine sous le même toit que Lord Byron, à
Sécheron, M. et Mme Shelley se transportèrent dans une petite maison sur
le côté du Mont-Blanc qui borde le lac, et à environ dix minutes de
marche de la villa, appelée _Bellerive_, que leur noble ami avait louée
sur les bords élevés du lac, et qui était située directement derrière
eux. Pendant les quinze jours que Lord Byron passa à Sécheron, après
leur départ, quoique le tems eût changé et fût devenu sombre et orageux,
il traversait tous les soirs le lac avec Polidori, pour aller les voir,
et «pendant le retour (ajoute encore la personne de qui je tiens ces
détails), lorsqu'il voguait encore sur les eaux du lac couvertes de
ténèbres, le vent nous apportait de bien loin les accens de sa voix
chantant un chant de liberté Tyrolien, que j'entendis alors pour la
première fois, et qui, pour moi, est lié d'une manière inséparable avec
son souvenir.»
Cependant Polidori était devenu jaloux de l'intimité croissante qui
existait entre son patron et M. Shelley, et sa mortification fut
complète quand il apprit qu'il avait projeté de faire tous deux sans
lui le tour du lac. Dans l'irritation qu'il en éprouva, il se permit
quelques reproches peu mesurés, que Lord Byron ressentit avec
indignation, et chacun ayant dépassé les bornes ordinaires de la
politesse, le renvoi de Polidori dut lui paraître à lui-même une chose
inévitable. Avec cette perspective devant les yeux, qu'il considérait
absolument comme sa ruine, le malheureux jeune homme fut, à ce qu'il
paraît, sur le point de commettre l'action fatale qu'il accomplit
effectivement deux ou trois ans plus tard. S'étant retiré dans sa
chambre, il avait déjà sorti le poison de sa pharmacopée, et
réfléchissait s'il n'écrirait pas une lettre avant de l'avaler, lorsque
Lord Byron, quoique sans le moindre soupçon de ce dessein, frappa à sa
porte, entra et lui présenta la main en signe de réconciliation. Le
pauvre Polidori ne put supporter cette révolution soudaine; il fondit en
larmes, et il a déclaré depuis, que rien ne peut surpasser la bonté et
la douceur que Lord Byron employa pour calmer son esprit, et lui rendre
sa tranquillité.
Peu de tems après, le noble poète alla habiter Diodati. En arrivant à
Genève, dans l'intention bienveillante de produire Polidori dans le
monde, il avait été dans quelques sociétés génevoises, mais cette tâche
remplie, il s'en éloigna tout-à-fait, et ce ne fut même, comme nous
l'avons vu, qu'à la fin de l'été qu'il alla à Coppet. Ses moyens
pécuniaires étaient à cette époque très-bornés, et quoique son genre de
vie ne fût nullement parcimonieux, cependant toute dépense inutile était
évitée dans sa maison. Le jeune médecin, dès le principe, lui avait
occasionné de grands frais, ayant l'habitude de louer une voiture, à un
louis par jour, pour aller en soirée, car Lord Byron alors n'entretenait
pas de chevaux, et il se passa quelque tems avant que son patron eût le
courage de lui faire renoncer à ce luxe.
Les libertés que ce jeune homme prenait attirèrent même une fois au
poète l'accusation de manquer d'hospitalité et de savoir vivre,
accusation qui, comme tant d'autres, vraies ou fausses, tendant à
noircir son caractère, fut mise en circulation avec le zèle le plus
actif. Sans l'aveu du maître de la maison, Polidori s'était permis
d'inviter quelques Génevois à dîner à Diodati (c'était MM. Pictet, je
crois, et Bonstetten), et le châtiment que Lord Byron jugea à propos de
lui infliger pour cette indiscrétion, fut que le docteur recevrait
lui-même ses hôtes, puisqu'il les avait invités. Il ne fut pas difficile
de convertir cette action, qui n'était que le résultat de la légèreté du
jeune médecin, en une accusation sérieuse de caprice et de grossièreté
contre le noble lord lui-même.
Il n'est pas étonnant que ces actes fréquens de légèreté (pour ne pas
employer un terme plus dur), aient fini par inspirer à Lord Byron un
sentiment d'éloignement pour son compagnon dont il disait un jour, que
c'était exactement un de ces hommes auxquels, s'ils tombaient dans
l'eau, on jetterait une paille pour essayer s'il y a de la vérité dans
l'adage qui dit: «que les gens qui se noient, s'attachent à un brin de
paille.»
Quelques autres anecdotes, relatives à ce jeune homme, pendant son
séjour chez Lord Byron, serviront à jeter du jour sur le caractère de ce
dernier, et ne seront peut-être pas déplacées ici. Un jour que toute la
société était en bateau, Polidori, en ramant, frappa par accident, mais
avec violence, Lord Byron, à la rotule du genou, et celui-ci sans parler
se détourna pour lui cacher la douleur qu'il en ressentait. Un moment
après il lui dit: «Ayez la bonté, Polidori, de faire un peu plus
d'attention, car vous m'avez fait beaucoup de mal.--J'en suis bien aise,
répondit Polidori; je suis bien aise de voir que vous savez supporter la
douleur.» Lord Byron lui répondit d'un ton contenu et calme:
«Laissez-moi vous donner un conseil, Polidori; une autre fois, quand
vous aurez fait mal à quelqu'un, évitez d'en exprimer votre
satisfaction. On n'aime pas à entendre dire à quelqu'un qui nous a fait
souffrir, qu'il en est bien aise, et on ne peut pas toujours commander à
sa colère. J'ai eu de la peine à m'empêcher de vous jeter dans l'eau, et
sans la présence de M. et Mme Shelley, j'aurais probablement fait
quelqu'acte de violence de ce genre.» Tout ceci fut dit sans humeur, et
ce nuage se dissipa bientôt.
Une autre fois, la dame dont nous venons de parler montait la colline
qui mène à Diodati. Il venait de tomber une averse. Lord Byron, qui la
vit de son balcon, dit à Polidori qui était à côté de lui: «Maintenant,
vous qui voulez faire le galant, vous devriez sauter cette petite
élévation, et aller offrir votre bras.» Polidori choisit le point le
plus facile de la colline et sauta; mais la terre étant mouillée, son
pied glissa, et il se donna une entorse. Lord Byron s'empressa d'aider à
le transporter dans la maison, et de lui faire mettre le pied dans l'eau
froide; et lorsque le docteur fut étendu sur le sopha, s'apercevant
qu'il paraissait mal à son aise, il alla lui-même en haut lui chercher
un oreiller, quoique monter lui fût une chose pénible à cause de
l'infirmité de son pied. «Eh bien! je ne vous aurais pas cru tant de
sensibilité,» lui dit Polidori, et cette aimable observation, comme on
le pense bien, ne rembrunit pas médiocrement le front du poète.
Lord Byron lui-même rappelait un dialogue qui avait eu lieu entre eux
pendant leur voyage sur le Rhin, et qui caractérise d'une manière
très-amusante les deux interlocuteurs. «Après tout, lui disait le
médecin, que faites-vous donc que je ne puisse faire aussi?--Eh bien,
puisque vous m'obligez à vous le dire, lui répondit le poète, je fais
trois choses qui vous sont impossibles.» Polidori le défia de les lui
nommer.--«Je puis, dit Lord Byron, traverser cette rivière à la nage;
je puis éteindre cette chandelle d'un coup de pistolet, à la distance de
vingt pas, et enfin j'ai fait un poème dont quatorze mille exemplaires
ont été vendus en un jour[37].»
[Note 37: _Le Corsaire_.]
La jalousie du docteur contre Shelley éclatait continuellement, et à
l'occasion d'une victoire que ce dernier avait remportée sur lui dans
une joute sur l'eau, il se mit dans la tête que son antagoniste l'avait
traité avec mépris; et malgré les sentimens bien connus de Shelley
contre le duel, il alla jusqu'à lui faire une espèce de défi, dont,
comme on l'imagine bien, celui-ci ne fit que rire. Lord Byron cependant,
craignant que l'impétueux médecin ne cherchât à se prévaloir encore
davantage de cette singularité de son ami, lui dit: «Rappelez-vous que
si Shelley a quelques scrupules au sujet du duel, je n'en ai aucun, moi,
et qu'en tout tems je serai prêt à le remplacer.»
La vie qu'il menait à Diodati offrait une routine d'habitudes et
d'occupations dans laquelle il retombait toujours de lui-même lorsqu'il
vivait seul. Il déjeunait tard, après quoi il allait faire une visite à
Shelley et une excursion sur le lac; à cinq heures, il dînait[38], et
ordinairement seul par préférence; ensuite, si le tems le permettait,
il faisait une nouvelle excursion. Lui et Shelley s'étaient réunis pour
acheter une barque qui leur avait coûté vingt-cinq louis: c'était un
petit bâtiment à voiles, construit pour résister aux ouragans habituels
au climat, et le seul du lac qui eût une quille. Quand le tems ne leur
permettait pas leur excursion de l'après-dîner, ce qui arriva
fréquemment pendant cet été qui fut très-pluvieux, M. et Mme Shelley
passaient la soirée à Diodati; et lorsque la pluie leur rendait
désagréable de s'en retourner chez eux, ils restaient à coucher.
«Souvent, me disait quelqu'un qui n'était pas le moindre ornement de ce
petit cercle, nous restions à causer jusqu'au point du jour. La
conversation ne languissait jamais faute de sujets, graves ou gais, mais
toujours intéressans.»
[Note 38: Son régime était réglé par une abstinence
presqu'incroyable. À déjeuner une tranche de pain fort mince avec du
thé, et à dîner des légumes et une bouteille ou deux d'eau de Seltz,
teinte de vin de Grave; le soir une tasse de thé vert, sans sucre et
sans lait, voilà ce qui composait toute sa nourriture. Il apaisait les
douleurs de la faim en mâchant secrètement du tabac et fumant des
cigares.
(_Note de Moore_.)]
Pendant une semaine de pluie, s'étant amusés à lire des contes de
revenans allemands, ils finirent par convenir qu'ils écriraient quelque
chose dans ce genre-là. «Vous et moi, dit Lord Byron à Mme Shelley,
publierons ensemble ce que nous aurons fait.» Ce fut alors qu'il
commença son conte du _Vampire_, et qu'ayant arrangé le tout dans sa
tête, il leur fit un soir l'esquisse de cette histoire[39]; mais la
narration étant en prose, il ne mit pas beaucoup d'ardeur à s'en
occuper. Le résultat le plus mémorable de cette convention d'écrire des
contes, fut le _Frankenstein_ de Mme Shelley, roman plein d'imagination
et d'énergie, et du nombre de ces conceptions originales qui s'emparent
tout d'abord et pour jamais de l'esprit du public.
[Note 39: C'est d'après le souvenir de cette esquisse que Polidori
fabriqua ensuite son étrange roman du _Vampire_, qui, dans la
supposition que lord Byron en était l'auteur, fut accueilli en France
avec tant d'enthousiasme. S'il est vrai, comme le disent quelques
écrivains français, que ce fut ce conte extravagant qui attira d'abord
l'attention de nos voisins sur le génie de Lord Byron, il y aurait, dans
cette circonstance, de quoi affaiblir sensiblement le prix que nous
attachons à la célébrité étrangère.
(_Note de Moore_.)]
Ver la fin de juin, comme nous l'avons vu dans une des lettres
précédentes, Lord Byron, accompagné de son ami Shelley, fit le tour du
lac dans son bateau, et visita, avec l'_Héloïse_ devant les yeux, tous
les lieux qui entourent Meillerie et Clarens, lieux à jamais consacrés
par une passion idéale, et par cette puissance qui n'appartient qu'au
génie, de donner la vie à ses rêves, au point de les faire passer pour
des réalités. Dans l'ouragan qu'ils essuyèrent à Meillerie, et dont il
parle, ils coururent un danger sérieux[40]. S'attendant à tout moment à
se jeter à la nage pour échapper à la mort, Lord Byron avait déjà ôté
son habit; et comme Shelley ne savait pas nager, il persistait à
vouloir le sauver par un moyen quelconque. Shelley cependant se refusait
positivement à cette offre, il s'assit tranquillement sur un coffre dont
il saisit les anneaux de chaque bout, et les tenant fortement serrés,
déclara sa résolution d'aller au fond dans cette position sans faire un
effort pour échapper[41].
[Note 40: «Le vent (dit le compagnon de voyage de lord Byron)
augmenta graduellement de violence jusqu'à ce qu'il devînt furieux; et
comme il venait de l'autre extrémité du lac, il soulevait les vagues à
une hauteur effrayante, et en couvrait toute la surface d'écume. Un de
nos bateliers, qui était terriblement stupide, persistait à tenir la
voile dans un moment où la barque était prête à être ensevelie sous les
flots par l'ouragan. En reconnaissant son erreur, il la laissa
entièrement aller, et le bateau refusa un instant d'obéir au gouvernail;
en outre le gouvernail était si brisé, qu'il était très-difficile de le
diriger; une vague entrant dans la barque, était immédiatement suivie
d'une autre.»]
[Note 41: «J'éprouvais, avec cette perspective prochaine de mort
devant les yeux, dit M. Shelley, un mélange de sensation dont la terreur
faisait partie, mais où elle ne dominait pas. Ma situation eût été bien
moins pénible si j'eusse été seul; mais je savais que mon compagnon
ferait tous ses efforts pour me sauver, et j'étais accablé d'humiliation
en songeant qu'il pouvait risquer sa vie en sauvant la mienne. Lorsque
nous arrivâmes à Saint-Gingoux, les habitans qui nous regardaient du
rivage, peu habitués à voir une aussi frêle embarcation que la nôtre, et
qui auraient craint de se hasarder n'importe comment sur une telle mer,
échangèrent des regards de surprise et de félicitation avec nos rameurs,
qui, ainsi que nous, n'étaient pas fâchés d'être à terre.»]
Shelley a joint à l'intéressant petit ouvrage intitulé: _Un voyage de
six semaines_, une lettre écrite par lui-même, dans laquelle il rend
compte de leur voyage autour du lac avec tout l'enthousiasme que des
scènes semblables sont faites pour inspirer. En parlant d'un bel enfant
qu'ils virent dans le village de Nerni, il dit: «Mon compagnon lui
donna une pièce d'argent qu'il prit sans parler, avec un doux et franc
sourire de remerciement; puis, sans témoigner le moindre embarras, il
retourna jouer.» En effet, il n'y avait rien qui enchantât davantage
Lord Byron que de voir de beaux enfans se livrer à leurs jeux; «et
nombre de jolis enfans suisses, ajoute une personne qui le voyait alors
tous les jours, ont reçu de lui des écus pour prix de leur grâce et de
leur beauté.»
M. Shelley dit encore, en parlant de leurs logemens à Nerni, qui étaient
sales et obscurs: «En rentrant à l'auberge, nous nous aperçûmes que le
domestique avait arrangé nos chambres, et leur avait ôté en grande
partie leur aspect triste et misérable. Cette maison avait rappelé la
Grèce à mon compagnon; il y avait cinq ans, me dit-il, qu'il n'avait
couché dans de tels lits.»
Le hasard voulut que M. Shelley n'eût pas encore lu l'_Héloïse_, et la
lecture de cet ouvrage le fit jouir encore bien mieux de la vue de ces
beaux lieux. Quant à son compagnon, quoique ce roman lui fût dès
long-tems familier, à l'aspect de cette contrée qui avait vu naître une
si profonde passion, et dont l'empreinte se retrouvait à chaque pas,
tout lui sembla réellement animé d'une existence nouvelle. Tous deux
étaient sous le charme du génie du lieu, tous deux pleins des plus vives
émotions; et tandis qu'ils marchaient en silence dans la vigne qui était
autrefois le bosquet de Julie, Lord Byron s'écria soudain: «Grâce à
Dieu, Polidori n'est point ici.»