aussi ivre que Blucher, et, dans mon opinion, un aussi grand homme. Il
est sourd aussi, et croyant que tout le monde avait la même infirmité,
il vociférait les légendes du château d'une manière si effrayante que H.
en prit de l'humeur. Cependant il nous montra tout, depuis la potence
jusqu'aux cachots, et nous revînmes à Clarens avec plus de liberté qu'il
n'y en avait au quinzième siècle.»
19 septembre.
«Je me suis levé à cinq heures. Nous avons traversé la montagne jusqu'à
Montbovon à dos de cheval et de mulet, et aussi à l'aide des pieds et
des mains; la route d'un bout à l'autre est magnifique comme un rêve, et
le souvenir qui m'en reste est presque aussi vague. Je suis si fatigué!
quoiqu'en bonne santé, je n'ai pas la force que je possédais il y a
quelques années. Nous avons déjeûné à Montbovon. Ensuite, arrivés à une
montée assez raide, j'ai mis pied à terre, je suis tombé et me suis
fendu le doigt. Notre bagage aussi, s'étant détaché, roula le long d'un
ravin, jusqu'à ce qu'étant arrêté par un gros arbre, nous pûmes nous en
ressaisir. Mon cheval tombant de fatigue, j'ai pris un mulet. À
l'approche du sommet de la Dent de Jamant, j'ai encore mis pied à terre,
ainsi qu'Hobhouse et tout le reste de la société. Arrivés au lac, dans
le sein même de la montagne, nous avons laissé nos quadrupèdes à un
berger, et nous sommes montés plus haut. Parvenu à un endroit où il y
avait çà et là des plaques de neige, les gouttes de sueur, qui
coulaient de mon front comme une pluie, en tombant dessus, y laissèrent
une impression semblable aux trous d'un crible. L'âpreté du vent et le
froid occasionné par la neige me donnèrent des étourdissemens; cependant
je n'en continuai pas moins à grimper plus haut. Hobhouse gravit jusqu'à
la cime la plus élevée; je n'allai pas si loin, et m'arrêtai à quelques
toises (à une ouverture du rocher). En descendant, notre guide tomba
trois fois; je me mis à rire et tombai aussi: heureusement que la
descente était unie, quoique rapide et glissante. Hobhouse tomba à son
tour, mais personne ne se fit de mal. L'ensemble de la montagne est
superbe. Nous aperçûmes, sur une pointe très-haute et très-escarpée, un
berger jouant du chalumeau. Il était bien différent des pasteurs de
l'Arcadie, que j'ai vus armés de longs fusils, au lieu de houlettes, et
avec des pistolets à leur ceinture. Les sons du chalumeau de notre
berger suisse étaient très-doux, et l'air qu'il jouait fort
agréable.--Je vis une vache égarée, et j'appris que ces animaux se
rompaient souvent le cou en tombant des rochers. Descendus à Montbovon,
nous vîmes un joli petit village, tout rempli d'aspérités, avec une
rivière dont l'aspect a quelque chose de sauvage, et un pont de bois.
Hobhouse a été pêcher, il a attrapé un poisson. Notre voiture n'est pas
arrivée, nos chevaux et nos mules sont sur les dents;--nous-mêmes sommes
très-fatigués; mais tant mieux, je dormirai.
»La vue que nous avons eue aujourd'hui des plus hauts points de notre
voyage embrassait d'un côté la plus grande partie du lac Léman, de
l'autre les vallées et la montagne du canton de Fribourg, et une plaine
immense avec les lacs de Neufchâtel et de Morat, et tout ce qui
appartient aux bords du lac de Genève. Nous avions devant nous, réunis
dans un seul point de vue, les deux côtés du Jura et des Alpes en
abondance. En traversant un ravin, notre guide nous recommanda vivement
de presser le pas, les pierres tombant avec beaucoup de rapidité, et
causant quelquefois des accidens. Ce conseil était excellent; mais,
comme la plupart des bons conseils, il était impraticable, car la route
était si raboteuse que ni hommes ni chevaux n'y pouvaient avancer
très-vite: nous passâmes pourtant sans fractures et sans en être
menacés.
»Le son des cloches attachées au cou des vaches errant dans des
pâturages bien plus élevés qu'aucune montagne de l'Angleterre (car ici,
comme chez les patriarches, toutes les richesses consistent en
bestiaux), les bergers poussant des cris de rocher en rocher pour nous
avertir, et jouant de leurs chalumeaux lorsque les cimes paraissaient
presque inaccessibles; et tout cela joint au spectacle des lieux qui
nous entouraient, réalisait tout ce que j'ai jamais entendu dire ou
imaginé de la vie pastorale,--bien autrement que dans la Grèce et dans
l'Asie-Mineure, car là on y est un peu trop de l'ordre du mousquet ou du
sabre; et si vous voyez une main porter la houlette, vous pouvez être
sûr que l'autre est armée d'un fusil: mais ici tout est pur et sans
mélange,--solitaire, agreste et patriarcal. Lorsque nous nous en
allâmes, ils jouèrent le _ranz des vaches_ en guise d'adieux.--Je viens
de repeupler mon esprit des scènes de la nature.»
20 septembre.
«Levés à six heures, partis à huit.
»Pendant toute cette journée, nous avons été, l'un dans l'autre, entre
deux mille sept cents et trois mille pieds au-dessus du niveau de la
mer. Cette vallée, la plus longue, la plus étroite, et regardée comme la
plus belle des Alpes, est rarement traversée par les voyageurs. Nous
avons vu le pont de La Roche. Le lit de la rivière, très-bas et
très-profond, est renfermé entre d'immenses rochers, et il est aussi
impétueux que la colère humaine. On m'a raconté qu'un homme et une mule
y étaient tombés sans éprouver d'accident. La population paraît
heureuse, libre et riche (ce dernier avantage ne comporte avec lui aucun
des deux premiers). Nous avons trouvé les vaches superbes; un taureau a
failli sauter dans notre char-à-banc:--c'eût été un agréable compagnon
de voyage. Les chèvres et les moutons prospèrent beaucoup ici. A droite,
nous avons vu une montagne avec d'énormes glaciers: c'est le
Klitzgerberg; plus loin, le Hockthorn ou Stockhorn, je crois.--Les jolis
noms! comme ils sont doux! C'est une cime très-élevée et
très-rocailleuse, parsemée de neige seulement et sans glaciers, mais
flanquée et surmontée de nuages.
»Nous avons passé les limites du canton de Vaud, et sommes entrés sur
celui de Berne: le plat allemand a remplacé le français. Ce district est
renommé pour ses fromages, sa liberté, ses terres et son exemption de
taxes. Hobhouse est allé pêcher:--il n'a rien attrapé. J'ai été me
promener sur les bords de la rivière; j'ai vu un petit garçon avec un
chevreau qui le suivait comme un chien. Le chevreau ne pouvait venir à
bout de passer par-dessus une palissade; j'ai voulu l'aider, et j'ai
manqué de précipiter le chevreau et moi-même dans la rivière. Je suis
rentré ici vers les six heures du soir; il est neuf heures, je vais me
coucher. Je ne suis pas fatigué aujourd'hui, et malgré cela, j'espère
dormir.»
21 septembre.
«Nous sommes partis de bonne heure, et avons continué la vallée de
Simmenthal. L'entrée de la plaine de Thoun est très-étroite; on y voit
de hauts rochers boisés jusqu'à la cime, une rivière et de beaux
glaciers, le lac de Thoun, et une plaine étendue à laquelle les Alpes
servent de ceinture. Nous avons été à pied au château de Schadan: on a
toute la vue du lac. Nous avons traversé la rivière dans une barque, et
c'était des femmes qui ramaient. Thoun est une très-jolie ville. Tout le
voyage de la journée s'est passé au milieu de la pompe des Alpes: il a
été magnifique.»
22 septembre.
«Nous sommes partis de Thoun dans une barque qui nous a fait parcourir
toute la longueur du lac en trois heures; le lac est petit, mais les
bords en sont beaux: les rochers descendent jusqu'au bord de l'eau.
Débarqués à Newhause, nous avons traversé Interlachen, et sommes entrés
dans une suite de paysages qui sont au-dessus de toute description, et
de tout ce que l'imagination aurait pu concevoir d'avance. Nous avons
remarqué une inscription sur un rocher;--il s'agit de deux frères dont
l'un a assassiné l'autre: c'est précisément le lieu qu'il fallait pour
cela. Après une quantité de détours, nous sommes arrivés auprès d'un roc
immense: puis nous avons gagné le pied de la Iungfrau (ce mot signifie
_la jeune fille_). Là, des glaciers, des torrens;--un de ceux-ci a une
chute visible de neuf cents pieds. Nous avons été logés chez le curé.
Nous sommes partis pour voir la vallée, et avons entendu la chute d'une
avalanche avec un bruit semblable au tonnerre; puis nous avons vu des
glaciers énormes. Un orage est survenu, accompagné de tonnerre,
d'éclairs et de grêle, tout cela en perfection et vraiment magnifique.
J'étais à cheval: le guide voulait porter ma canne, et j'allais la lui
donner, lorsque je me rappelai que c'était une canne à dague; et
craignant qu'elle n'attirât sur lui la foudre, je préférai la garder,
quoiqu'elle m'embarrassât passablement, étant trop lourde pour me servir
de fouet; et le cheval, étant pesant et poltron, s'arrêtait à chaque
coup de tonnerre. Je rentrai sans être très-mouillé, ayant un bon
manteau. Hobhouse, percé jusqu'aux os, se réfugia dans une chaumière; et
lorsque j'arrivai chez le curé, je lui envoyai un domestique avec un
parapluie et un manteau. L'habitation d'un curé suisse est vraiment fort
belle, et vaut beaucoup mieux que les maisons des ministres anglais:
celle où nous avons logé est tout en face du torrent dont j'ai parlé. Le
torrent forme une courbure sur le roc, assez semblable à la queue d'un
cheval blanc flottante au gré du vent, et telle qu'on pourrait imaginer
celle du «pâle cheval» que monte la Mort dans l'Apocalypse[34]: ce n'est
ni de l'eau ?ni du brouillard, mais quelque chose entre les deux. Son
immense hauteur (de neuf cents pieds, comme je l'ai déjà dit) fait que
tantôt il se courbe, tantôt se déploie, et tantôt se condense d'une
manière merveilleuse et impossible à décrire. Je crois, à tout prendre,
que cette journée a été la plus intéressante de toutes depuis le
commencement de notre excursion.»
[Note 34: Il est intéressant de remarquer l'usage que lord Byron fit
plus tard de ces notes rapides dans son drame sublime de _Manfred_.
«Il n'est pas midi. Les rayons du soleil teignent encore le torrent des
brillantes couleurs de l'arc-en-ciel, tandis qu'il roule sa mouvante
colonne d'argent par-dessus la cime escarpée et perpendiculaire du
précipice, portant çà et là les flots de son écume lumineuse, semblable
à la queue flottante du pâle et gigantesque coursier qui doit être monté
par la Mort, ainsi qu'il nous est dit dans l'_Apocalypse_.»
(_Note de Moore_.)]
28 septembre.
«Avant de gravir la montagne, j'ai encore été au torrent, à sept heures
du matin. Le soleil donnait dessus, et formait de la partie inférieure
un arc-en-ciel de toutes couleurs, mais où étincelaient surtout la
pourpre et l'or: l'arc se mouvait lorsque vous vous mouviez vous-même;
je n'ai jamais rien vu de comparable à ceci, mais il faut que le soleil
donne en plein. Nous avons gravi le mont Wengen. À midi, ayant atteint
la vallée qui est sur la cime, nous quittâmes nos chevaux; j'ôtai mon
habit, et grimpai jusqu'au sommet le plus élevé, et qui est à sept mille
pieds anglais au-dessus du niveau de la mer, et à environ cinq mille
au-dessus de la vallée que nous avons quittée ce matin. D'un côté, nos
regards embrassaient la Iungfrau avec tous ses glaciers; puis la Dent
d'Argent, brillante comme la vérité; puis le Petit-Géant (_the
Kleine-Eigher_) et le Grand-Géant (_the Grosse-Eigher_), et enfin le
Wetterhorn lui-même. La hauteur de la Iungfrau est de treize mille
pieds au-dessus de la mer et de onze mille au-dessus de la vallée:
c'est la cime la plus élevée de toute cette chaîne de montagnes. Nous
entendions les avalanches tomber presque de cinq minutes en cinq
minutes. Du point où nous nous tenions sur le mont Wengen, nous en
avions la vue d'un côté, et de l'autre nous voyions les nuages s'élever
en tourbillons de la vallée opposée, et tournoyer le long de précipices
à pic, comme l'écume de l'infernal océan par une haute marée: c'était
une vapeur blanche, sulfureuse, et qui s'engouffrait dans des
profondeurs qui paraissaient incommensurables. Le côté que nous avions
gravi, bien entendu, n'était pas si escarpé; mais, en arrivant au
sommet, et en regardant de l'autre côté, nous ne voyions plus qu'une mer
de nuages bouillonnante, se brisant contre les rochers sur lesquels nous
étions, et qui, comme je l'ai dit, étaient, d'un côté, tout-à-fait
perpendiculaires. Nous restâmes là un quart-d'heure, ensuite nous
commençâmes à descendre: nous nous trouvâmes tout-à-fait dégagés de
nuages de ce côté de la montagne. En passant auprès de masses de neige,
j'en fis une balle que je jetai à la tête d'Hobhouse.
»Nous allâmes reprendre nos chevaux; et après avoir mangé quelque chose,
nous remontâmes: nous entendîmes encore les avalanches. Arrivés à un
marécage, Hobhouse mit pied à terre pour le traverser; je tâchai d'y
faire passer mon cheval: l'animal s'y enfonça jusqu'au menton, et
naturellement, lui et moi, nous trouvâmes tous deux dans la boue; je ne
fus que sali et pas blessé: j'en ris, et continuai ma course. Arrivés au
Grindelwald, nous dînâmes, remontâmes encore, et parvînmes à cheval
jusqu'au plus haut glacier, qui ressemble à un ouragan de glace[35]. La
clarté des étoiles est magnifique, mais le chemin était diablement
mauvais! n'importe, nous sommes arrivés sains et saufs. Il y a eu
quelques éclairs; mais, sous le rapport du tems, la journée a été aussi
belle que celle où le paradis fut créé. Nous avons traversé des forêts
entières de pins morts, tous morts: leurs troncs dépouillés de leur
écorce, leurs branches sans végétation et sans vie, et tout cela est le
résultat d'un seul hiver[36]. Leur aspect m'a fait songer à moi et à ma
famille.»
[Note 35: «Avalanches, dont un souffle peut attirer la masse
destructive, venez et m'écrasez! J'entends à chaque instant, au-dessus,
au-dessous de moi, le craquement produit par votre chute fréquente.
»Le brouillard bouillonne autour des glaciers; des nuages s'élèvent en
ondoyant au-dessous de moi: leur couleur blanche et sulfureuse ressemble
à l'écume de l'Océan infernal déchaîné contre nous!» (MANFRED.)
»Nous effleurons légèrement les brisans escarpés de cette mer de glace,
montagne transparente ressemblant à l'Océan soulevé par une tempête
furieuse soudainement glacée.» (_Idem._)]
[Note 36: «Comme ces pins frappés de mort, dépouillés de leur écorce
et de leurs branches, débris d'un seul hiver.» (_Idem._)]
24 septembre.
«Levés à cinq heures, partis à sept. Nous avons traversé le glacier
noir, avec le mont Wetterhorn à notre droite. Après avoir passé la
montagne de Scheideck, nous sommes arrivés au glacier du mont Rose, qui
passe pour le plus grand et le plus beau de la Suisse. Dans mon opinion,
le glacier de Bossons à Chamouny est aussi beau: Hobhouse ne pense pas
de même. À la chute de Reichenbach, qui a deux cents pieds de haut, nous
nous sommes arrêtés pour faire reposer nos chevaux. Arrivés dans la
vallée d'Oberland, la pluie est survenue, et nous a un peu trempés;
cependant, en huit jours, nous n'avons eu que quatre heures de pluie.
Nous avons atteint ensuite le lac de Brientz et la ville de Brientz, où
nous avons changé de vêtemens. Dans la soirée, quatre paysannes suisses
de l'Oberland sont venues nous chanter des airs de leur pays; deux
d'entre elles avaient de belles voix: les airs aussi avaient quelque
chose de si original, de si sauvage et en même tems de si doux! Les
chants sont finis, mais j'entends en bas les sons d'un violon, qui ne
présagent rien de bon pour ma nuit: je vais descendre voir la danse.»
25 septembre.
«Il paraît que toute la ville de Brientz s'était rassemblée ici-dessous.
La walse et la musique étaient délicieuses; il n'y avait que des
paysans, mais ils dansent beaucoup mieux qu'en Angleterre: les Anglais
ne savent pas walser et ne le sauront jamais. Il y avait un homme qui
tenait sa pipe à la bouche, ce qui ne l'empêchait pas de danser aussi
bien que les autres:--il y en avait qui dansaient par deux, d'autres par
quatre, mais tous très-bien. Je me suis couché, quoique la fête ait
continué là-bas tard et matin. Brientz n'est qu'un village.--Je me suis
levé de bonne heure, et me suis embarqué sur le lac. Nous étions dans
une longue barque avec des femmes pour ramer: lorsque nous avons atteint
le rivage, une autre femme a sauté dedans. Il paraît que c'est ici
l'usage que les barques soient dirigées par les femmes; car, de trois
femmes et de cinq hommes que nous avions dans la nôtre, toutes les
femmes prirent la rame, et il n'y eut qu'un seul homme qui en fit
autant.
»Nous sommes arrivés à Interlachen en trois heures; il y a un joli lac,
pas si grand que celui de Thoun. Nous avons dîné à Interlachen; une
jeune fille m'a donné des fleurs, en m'adressant des paroles que je n'ai
pas comprises, parce qu'elle parlait allemand:--je ne sais pas si ce
qu'elle m'a dit était joli, mais je l'espère, car la fille l'était. Nous
nous sommes embarqués de nouveau sur le lac de Thoun; j'ai dormi pendant
une partie du chemin: nous avions fait faire le tour à nos chevaux. Nous
avons trouvé des gens sur le bord, qui faisaient sauter un rocher avec
de la poudre. L'explosion eut lieu tout près de notre barque, ne nous
ayant avertis qu'une minute auparavant:--c'était pure sottise de leur
part; mais un peu plus tôt, ils auraient pu nous faire tous sauter.
J'ai été à Thoun dans la soirée. Le tems a été passable tout le jour;
mais comme la partie la plus sauvage de notre excursion est achevée,
cela nous est à peu près égal: dans tous les endroits où cela nous
importait le plus, nous avons eu un grand bonheur, quant à la chaleur et
à la sérénité de l'atmosphère.»
26 septembre.
«Étant sorti des montagnes, mon journal doit être aussi plat que ma
route. De Thoun à Berne; le chemin est beau; des haies, des villages, de
l'industrie, et tous les signes possibles de notre insipide
civilisation. De Berne à Fribourg; canton différent et catholique. Nous
avons traversé un champ de bataille où les Suisses ont battu les
Français dans une des dernières guerres contre la république française.
J'ai acheté un chien.--La plus grande partie de ce voyage s'est faite à
cheval, à pied ou à dos de mulet.»
28 septembre.
«J'ai vu l'arbre planté en l'honneur de la bataille de Morat, il y a
trois cent-quarante ans: il commence à se sentir des ravages du tems.
J'ai quitté Fribourg après avoir vu la cathédrale qui a une haute tour.
Nous avons atteint les fourgons de bagage des religieuses de la Trappe,
qui se transportent en Normandie; puis ensuite une voiture pleine de
religieuses. Nous avons suivi les bords du lac de Neufchâtel, qui sont
agréables et gracieux, mais pas assez montagneux, du moins le Jura ne
paraît presque rien après avoir vu les Alpes bernoises. Nous sommes
arrivés à Yverdun à la nuit; il y a une longue file de gros arbres sur
le bord du lac, d'un très-beau sombre. L'auberge était presque
pleine:--il y avait une princesse allemande;--nous avons trouvé des
chambres.»
29 septembre.
«J'ai traversé un pays beau et florissant, mais pas montagneux. Le soir,
nous sommes arrivés à Aubonne, dont l'entrée et le pont ressemblent un
peu à Durham, et qui domine, sans contredit, la plus belle vue qu'on
puisse avoir du lac de Genève. C'était à la clarté du crépuscule; nous
avons vu la lune se réfléchir dans le lac, et un bois sur la hauteur
offrant de grands arbres très-majestueux. Ici Tavernier, le voyageur
oriental, acheta ou fit bâtir le château, parce que le site lui parut
ressembler et être comparable à celui d'Érivan, ville frontière de la
Perse. Ce fut ici qu'il termina ses voyages, et moi cette petite
excursion; car je ne suis qu'à quelques heures de Diodati, et je n'ai
plus grand'chose à voir, et encore moins à dire.»
Ce journal est terminé par le passage suivant qui est plein de
mélancolie. «J'ai été fort heureux, quant au tems, dans ce petit
voyage de treize jours; heureux aussi en compagnon, ayant avec moi M.
Hobhouse; heureux dans tous nos projets, et exempts même de ces petits
accidens et de ces retards qui rendent souvent les voyages désagréables
dans des pays moins sauvages. Je suis un amant de la nature et un
admirateur de la beauté; je puis supporter la fatigue et rire des
privations, et j'ai vu quelques-uns des sites les plus majestueux du
monde. Mais au milieu de tout ceci, des souvenirs amers, et surtout
celui plus récent encore de chagrins domestiques, qui doit m'accompagner
jusqu'à la tombe, m'ont poursuivi jusqu'ici; et ni la musique du berger,
ni le craquement de l'avalanche, ni le torrent, ni la montagne, le
glacier, la forêt ou le nuage n'ont pu un moment soulever le poids qui
accable mon coeur, et parvenir à me faire oublier mon misérable individu,
au milieu de la majesté, de la puissance et de la gloire de cette nature
qui m'entourait de toutes parts.»......................
À son arrivée à Genève, Lord Byron avait trouvé, parmi les habitans de
Sécheron, M. et Mme Shelley, qui, depuis quinze jours environ, étaient
venus demeurer dans cet hôtel, avec une de leurs parentes. C'était la
première fois que Lord Byron et M. Shelley se voyaient, quoique
long-tems auparavant, et lorsque ce dernier était un tout jeune homme
(ayant quatre ou cinq ans de moins que lui), il eût envoyé au noble
poète un exemplaire de sa _Reine Mab_, accompagné d'une lettre dans
laquelle, après avoir rapporté, dans toute leur étendue, les
accusations qu'il avait entendu porter contre lui, il ajoutait que, si
ces accusations étaient dénuées de vérité, il se trouverait heureux et
honoré de faire sa connaissance. Il paraît que le livre seul arriva à sa
destination,--la lettre ayant été égarée,--et l'on sait que Lord Byron
avait exprimé la plus haute admiration pour les vers qui ouvrent le
poème.
Il n'y avait donc de part et d'autre aucun éloignement à faire
connaissance, lorsqu'ils se rencontrèrent à Genève de cette manière:
aussi se lièrent-ils presqu'aussitôt intimement. Entre les goûts qui
leur étaient communs, celui de la promenade en bateau n'était pas le
moins vif, et dans cette belle contrée tout les invitait à s'y livrer.
Chaque soir, tant qu'ils habitèrent le même hôtel à Sécheron, ils
s'embarquaient sur le lac, accompagnés des dames et de Polidori, et
c'est aux sensations et aux idées qui lui furent inspirées dans ces
excursions, qui se prolongeaient souvent pendant les heures du clair de
lune, que nous devons quelques-unes de ces stances charmantes, dans
lesquelles le poète s'est livré avec tant d'ardeur au sentiment
passionné qu'il avait pour les beautés de la nature.
Ici s'exhale du rivage le parfum vivifiant des jeunes fleurs brillantes
de la fraîcheur de l'enfance; de la rame suspendue tombent une à une de
légères gouttes d'eau dont le bruit vient caresser l'oreille...........
.......................................................................
Par intervalle quelqu'oiseau fait entendre du buisson un cri soudain,
puis se tait. On dirait qu'il y a sur la montagne un murmure qui se
répand dans les airs; mais c'est un effet d'imagination, car c'est en
silence que la rosée du soir épanche ses larmes avec amour, et se
dissout elle-même en pleurs.
Une personne qui a été de ces parties, m'a décrit ainsi une de leurs
soirées. «Quand la bise ou le vent du nord-est souffle, les eaux du lac
sont chassées vers la ville, et, réunies au Rhône, qui suit avec
impétuosité le même cours, elles forment un courant très-rapide dans le
port. Un soir, nous nous étions abandonnés sans réflexion à son cours;
lorsque nous nous trouvâmes presque jetés sur les pilotis, et il fallut
toute la force de nos rameurs pour se rendre maître des flots. Les
vagues, grosses et agitées, étaient capables d'inspirer.--Nous étions
tous animés par notre lutte avec les élémens. Je vais vous chanter une
chanson albanienne, s'écria Lord Byron; ainsi disposez-vous à être
sentimental, et donnez-moi toute votre attention. Il nous fit entendre
une espèce de hurlement bizarre et sauvage, mais qui, disait-il, était
une parfaite imitation du genre albanien, et se mit à rire en même tems
de notre désappointement, car nous nous étions attendus à quelque
mélodie orientale bien mélancolique.»