«Lord Byron voyageait dans un vaste carrosse, fait sur le modèle de la

célèbre voiture de Napoléon, prise à Genappe avec d'autres objets.

Indépendamment d'un lit de repos, il contenait une bibliothèque, un

buffet à argenterie et tous les accessoires nécessaires pour y dîner. Il

ne le trouva pas cependant assez grand pour son bagage et sa suite, et

il acheta une calèche à Bruxelles pour ses domestiques. Cette calèche

cassa en allant à Waterloo, et je lui conseillai de la rendre, car elle

me parut vieille et usée. Cependant, comme il avait laissé en dépôt

quarante napoléons (ce qui était assurément le double de sa valeur),

l'honnête Flamand ne voulut pas reprendre sa machine roulante, à moins

d'un dédommagement de trente napoléons. Sa seigneurie devant repartir le

lendemain, me pria d'arranger cette affaire de mon mieux. Il ne fut pas

plus tôt parti, que le digne sellier inséra un article dans l'_Oracle de

Bruxelles_, portant que le noble _milord anglais_ avait disparu avec sa

calèche valant 1,800 fr.»

Dans le _Courrier_ du 13 mai, l'article de Bruxelles est ainsi copié:

«Voici un extrait de la malle-poste hollandaise, daté de Bruxelles:

Dans le journal de la Belgique de ce jour, il y a une pétition d'un

carrossier de Bruxelles, au président du tribunal de première instance,

exposant qu'il a vendu une voiture à Lord Byron, pour la somme de 1,882

fr., sur laquelle il en a reçu 847; mais que sa seigneurie, qui part le

même jour, refuse de payer les 1,035 fr. restant, et qu'il demande en

conséquence la permission de saisir la voiture. Cette permission lui

ayant été accordée, il la remit à un officier de justice, qui fut en

faire la signification à Lord Byron, et apprit du maître de l'hôtel que

sa seigneurie était partie sans lui rien laisser pour payer cette dette,

sur quoi l'officier saisit une chaise appartenant à sa seigneurie, en

garantie de la dette.»

Ce ne fut qu'au commencement du mois suivant, que cette fausseté fut

démentie par une lettre de Bruxelles, signée L. Pryce Gordon, insérée

dans le _Morning Chronicle_, et contenant les détails réels de cette

affaire, tels que nous les avons déjà donnés.

Nous avons puisé dans cette même source, et nous rapportons, d'après une

autorité aussi respectable, une anecdote d'un bien autre intérêt. Il

paraît que les deux premières stances du morceau relatif à Waterloo:

_Arrête, car tu foules aux pieds la poussière d'un empire_[30], furent

écrites à Bruxelles, à la suite d'une excursion faite sur ce mémorable

champ de bataille, et qu'elles furent copiées par Lord Byron, le

lendemain matin, sur un album appartenant à l'épouse du monsieur qui

nous communique cette anecdote.

[Note 30: _Childe Harold_, Ch. III, st. 17.]

«Quelques semaines après qu'il les eut écrites (dit le narrateur), le

célèbre artiste R. R. Reinagle, qui est un de mes amis, arriva à

Bruxelles.--Je l'invitai à dîner, lui montrai ces vers et le priai de

leur donner un nouveau prix, en dessinant une vignette analogue au

passage suivant:

C'est ici que l'aigle orgueilleuse prit son dernier essor, _puis déchira

de son bec sanglant la plaine fatale_. Percée des traits des nations

liguées, une vie entière d'ambition et de travaux, tout est devenu

vain.--Il porte maintenant les fragmens brisés de la chaîne dont il

avait chargé le monde.

M. Reinagle esquissa au crayon une aigle superbe, enchaînée et déchirant

la terre de ses serres.--

»Ayant eu besoin d'écrire à sa seigneurie, je lui parlai de la vignette

que j'avais obtenue de cet habile artiste pour ses beaux vers, et de la

liberté qu'il avait prise de changer l'action de l'aigle. Voici ce qu'il

m'écrivit en réponse: Reinagle est meilleur poète et meilleur

ornithologiste que moi. Les aigles et tous les oiseaux de proie

attaquent avec leurs serres, et non avec leur bec.--Aussi ai-je ainsi

changé le vers:

Puis déchira de ses serres sanglantes la plaine ravagée. «Voilà, je

crois, un meilleur vers outre qu'il a plus de justesse poétique. Je n'ai

pas besoin d'ajouter que, lorsque je communiquai ce compliment flatteur

au peintre, il y fut excessivement sensible.»

De Bruxelles, le noble voyageur continua sa route le long du Rhin, route

sur laquelle il a semé toutes les richesses de sa poésie, et en arrivant

à Genève, il alla se loger à l'hôtel Sécheron bien connu dans cette

ville. Après y avoir séjourné quelques semaines, il alla habiter une

maison de campagne des environs appelée _Diodati_, et délicieusement

située sur les bords élevés du lac. Ce fut là qu'il établit sa résidence

pour le reste de l'été.

Je donnerai maintenant le peu de lettres en ma possession, qu'il écrivit

à cette époque, et j'y joindrai les anecdotes que j'ai pu recueillir, et

qui se rapportent au même tems.

LETTRE CCXLII.

À M. MURRAY.

Ouchy, près de Lausanne, 27 juin 1816.

«Me voilà retenu en route (par le mauvais tems) et retardé dans mon

retour à Diodati après un voyage en bateau autour du lac. Je vous envoie

ci-inclus un brin de l'acacia de Gibbon, et quelques feuilles de roses

de son jardin que je viens de voir avec une partie de sa maison. Vous

trouverez dans sa vie une mention honorable de cet acacia, à propos de

la promenade qu'il fit le soir même où il termina son histoire.--Le

jardin et le pavillon d'été où il composait, sont négligés, et ce

dernier surtout tombe en ruines; mais on le montre encore comme lui

ayant servi de cabinet, et il me parut qu'on en avait parfaitement

conservé le souvenir.

»Mon voyage à travers la Flandre et le long du Rhin a rempli et même

surpassé mon attente.

»J'ai traversé tout le pays décrit par Rousseau, son _Héloïse_ à la

main, et j'ai été frappé d'une manière inexprimable de l'énergie et de

l'exactitude de ses descriptions, ainsi que de la beauté de leur

réalité. Meillerie, Clarens, Vevay et le château de Chillon, sont des

lieux dont je dirai peu de chose, car tout ce que j'en pourrais dire

serait bien loin de donner une idée de l'impression qu'ils produisent.

»Il y a trois jours que nous manquâmes d'être submergés par un coup de

vent près de Meillerie, et d'être jetés sur le rivage. Je ne courais

aucun risque si près des rochers, étant bon nageur; mais notre compagnie

fut mouillée, et passablement incommodée. Le vent était assez violent

pour abattre des arbres, à ce que nous vîmes en débarquant; cependant

tout est réparé et oublié, et nous voilà sur notre retour.

»Le docteur Polidori n'est pas ici, mais à Diodati, où nous l'avons

laissé à l'infirmerie avec une foulure au pied, qu'il a gagnée en

tombant d'un mur.--Il ne sait pas sauter.

»Je serai bien aise d'apprendre que vous êtes tous en bonne santé, et

que vous avez reçu certains casques et épées expédiés de Waterloo que

j'ai traversé avec un mélange de plaisir et de peine.

»J'ai terminé un troisième chant de _Childe Harold_, contenant cent

dix-sept stances, plus long qu'aucun des deux précédens, et en quelques

endroits peut-être meilleur, mais naturellement ce n'est pas moi qui

puis décider de cela.--Je vous l'enverrai par la première occasion qui

me paraîtra sûre.

»Votre, etc.»

LETTRE CCXLIII.

À M. MURRAY.

Diodati, près Genève, 22 juillet 1816.

«Je vous ai écrit il y a quelques semaines, et le docteur Polidori a

reçu votre lettre; mais le paquet n'a pas paru, ni l'épître que vous

nous annoncez devoir s'y trouver. Je vous envoie ci-incluse une

annonce[31], qui a été copiée par le docteur Polidori, et qui paraît

avoir trait à la plus audacieuse imposture qui soit jamais sortie de

_Grub-street_.

[Note 31: Voici l'annonce dont il est question:

«Imprimé avec soin et satiné, 2 sch. et demi.--Les _Adieux de lord Byron

à l'Angleterre_, avec trois autres poèmes.--_Ode à Sainte-Hélène_.--_À

ma fille, le jour de sa naissance_, et _Au Lis de France_. Imprimé par

J. Johnston, Cheapside 335, Oxford 9.

»Ces beaux poèmes seront lus avec un intérêt d'autant plus vif, qu'il

est probable que ce seront les derniers de l'auteur qui paraîtront en

Angleterre.»

(_Note de Moore_.)]

»Je ne crois pas avoir besoin de dire que je ne connais rien de tout ce

fatras, et ne sais quelle en peut être la source.--Des odes à

Sainte-Hélène, des adieux à l'Angleterre, etc.,--si cela peut être

désavoué, en supposant que cela en mérite la peine, vous avez pleine

autorité de le faire. Je n'ai jamais écrit ni composé un vers sur rien

de semblable, pas plus que sur deux autres morceaux qu'on m'a mis sur le

dos--quelque chose sur la Gaule, et l'autre au sujet de Mme Lavalette.

Quant au lis de France, il me serait tout aussi bien venu en tête de

célébrer un navet.--Le matin du jour de naissance de ma fille, j'avais

autre chose à faire qu'à m'occuper de poésie, et je ne me serais jamais

imaginé qu'on pût inventer pareille chose, si M. Johnston, et l'annonce

de sa brochure, n'étaient venus me donner de nouvelles lumières sur les

impostures et les jongleries du démon de l'imprimerie, ou plutôt des

publications.

»J'avais espéré que quelque nouveau mensonge aurait fait oublier les

mille et une calomnies qui ont été accumulées sur moi l'hiver dernier.

Je sais pardonner tout ce qu'on peut dire de moi ou contre moi, mais non

ce qu'on me fait dire ou écrire à moi-même. C'est assez d'avoir à

répondre de ce que j'ai écrit, mais c'en serait trop pour la patience de

Job lui-même que d'être chargé de ce qu'on n'a pas fait. Je soupçonne

que lorsque le patriarche arabe désirait que son ennemi eût fait un

livre, il ne prévoyait pas voir son propre nom en tête.--Je suis tout

aussi ennuyé de cette niaiserie qu'elle le mérite, et plus que je ne le

serais, si je n'avais mal à la tête.

»Mme de Staël m'a dit de _Glenarvon_ (il y a dix jours, à Coppet) des

choses surprenantes et affligeantes; mais je n'en ai rien vu que

l'épigraphe, qui promet bien «pour nous et notre tragédie[32].»--Si

telle est la devise, que doit être le reste? Le moment choisi pour la

publication avec tant de générosité, est probablement ce qu'il y a de

plus bienveillant dans l'ouvrage. Le tems, en effet, a été bien trouvé.

Quant au contenu, je n'en ai pas seulement la moindre idée, excepté

d'après le rapport très-vague que j'en ai entendu faire..............

.....................................................................

[Note 32: Voici l'épigraphe: «Il laissa aux siècles à venir un nom

auquel s'attachait une seule vertu et mille crimes.»]

»Je devrais être honteux de l'égoïsme de cette lettre, mais ce n'est pas

tout-à-fait ma faute, et je serai trop heureux de laisser ce sujet de

côté, quand on me le permettra.

»Je suis en assez bonne santé, et je vous ai dit dans ma dernière lettre

où j'en étais en fait de rimes. J'espère que vous prospérez, et que vos

auteurs sont en bon état. D'après ce que j'ai entendu dire, je suppose

que votre haras s'est augmenté.--Bertram doit être un bon cheval. Le

faites-vous courir aux premières courses? j'espère que vous remporterez

le prix.

»Votre à jamais, etc.»

LETTRE CCXLIV.

A M. ROGERS.

Diodati, près Genève, 29 juillet 1816.

«Vous souvenez-vous d'un livre (les _Lettres de Mathieson_), que vous

m'avez prêté, que j'ai encore et que j'espère bien rendre à votre

bibliothèque? Eh bien, j'ai rencontré, à Coppet et ailleurs, ce même

Bonstetten, à qui j'ai prêté, pendant quelques jours, la traduction des

épîtres de son correspondant. Tout le souvenir qu'il a conservé de Gray,

c'est qu'il était, de tous les poètes du monde, le plus mélancolique, et

celui qui avait le plus l'air d'un gentilhomme. Bonstetten, lui-même,

est un beau vieillard fort gai et très-estimé de ses compatriotes. C'est

aussi un littérateur de quelque réputation, et tous ses amis ont la

manie de lui adresser des volumes de lettres, Mathieson, Muller

l'historien, etc., etc.--Il est souvent à Coppet, où je l'ai rencontré

plusieurs fois. Tout le monde s'y porte bien, excepté Racca, qui, je

suis fâché de le dire, paraît être en très-mauvaise santé. Schlegel est

dans toute sa force, et Madame aussi brillante que jamais.

»Je suis venu ici par les Pays-Bas, la route du Rhin, et Bâle, Berne,

Morat et Lausanne.--J'ai fait le tour du lac par eau, et je vais à

Chamouny au premier beau tems.--Mais, en vérité, nous avons depuis peu

de si épais brouillards, des tems si sombres et si couverts, qu'on

dirait que Castlereagh est aussi chargé des affaires étrangères du

royaume du ciel. Je n'ai besoin de vous rien dire de ce pays, puisque

vous l'avez déjà parcouru. Je ne songe pas à l'Italie avant septembre.

J'ai lu _Glenarvon_, et j'ai lu aussi l'_Adolphe_ de Benjamin Constant,

et sa préface où il nie la réalité de ses personnages. Cet ouvrage, qui

laisse une impression pénible, représente pourtant très-bien les

conséquences de ne pas être amoureux, ce qui est peut-être l'état du

monde le plus désagréable, après celui de l'être pour tout de bon. Je

doute cependant que de tels _liens_, pour me servir de son expression,

se terminent aussi malheureusement que ceux de son héros et de son

héroïne.

»Il y a un troisième chant de _Childe Harold_, plus long qu'aucun des

deux autres, qui est suivi de quelques autres bagatelles,--entr'autres

une histoire sur le château de Chillon. Je n'attends qu'une bonne

occasion de les transmettre au grand Murray qui, j'espère, est dans un

état florissant. Où est Moore?--Pourquoi ne voyage-t-il pas?--faites-lui

mes amitiés, et assurez tous mes amis de ma parfaite considération et de

mon souvenir, et en particulier lord et lady Holland, et votre duchesse

de Sommerset.

»_P. S._ Je vous envoie un _fac simile_.--C'est un billet de

Bonstetten.--Je pense que vous serez bien aise de voir l'écriture du

correspondant de Gray.»

LETTRE CCXLV.

À M. MURRAY.

Diodati, 29 sept. 1816.

«Je suis très-flatté de la bonne opinion que M. Gifford a prise du

manuscrit, et je le serai bien plus encore, s'il répond à votre attente,

et justifie sa bienveillance. Il m'a plu aussi à moi-même, mais cela ne

doit compter pour rien. Les sensations, sous l'influence desquelles j'en

ai écrit la plus grande partie, ne doivent pas m'être enviées. Quant au

prix, je n'en ai fixé aucun, mais j'ai laissé M. Kinnaird, M. Shelley et

vous, arranger tout cela. Bien certainement ils feront de leur mieux, et

pour vous, je sais bien que vous n'élèverez aucune difficulté.

Cependant, je suis tombé parfaitement d'accord avec M. Shelley, que les

dernières 500 livres sterling ne seraient que conditionnelles, et je

désire pour moi-même, qu'il soit ajouté que le paiement n'en aura lieu

que dans le cas où vous vendrez un certain nombre d'exemplaires, qui

doit être fixé par vous-même. J'espère que cela est honnête. Dans toute

affaire de ce genre, il y a des risques à courir, et jusqu'à ce qu'ils

soient passés de façon ou d'autre, je ne voudrais pas y ajouter,

particulièrement dans des tems comme ceux-ci, et surtout rappelez-vous

bien, je vous prie, que je ne pourrais faire aucune perte qui

m'affligeât autant que de vous en occasionner une dans une affaire que

vous auriez faite avec moi.

»Le monologue sur la mort de Shéridan a été composé pour le théâtre, à

la requête de M. Kinnaird. J'ai fait de mon mieux; mais lorsque je n'ai

pas le choix du sujet, je ne prétends répondre de rien. M. Hobhouse et

moi, nous arrivons d'un voyage à travers les lacs et les montagnes. Nous

avons été visiter le Grindelwald et la Iungfrau, et nous sommes montés

sur le sommet du Wengen. Nous avons vu des torrens de neuf cents pieds

de profondeur, et des glaciers de toutes les dimensions. Nous avons

entendu le pipeaux des bergers et le bruit des avalanches.--Nous avons

vu les nuages s'élever en fumée des vallées au-dessous de nous comme la

vapeur de l'océan de l'enfer.--Nous avons parcouru, il y a un mois,

Chamouny et tout ce qui en dépend; mais quoique le Mont-Blanc soit plus

haut, il n'est pas comparable, pour les effets sauvages à la Iungfrau,

aux Eighers, au Shreckhorn et aux glaciers du Mont-Rose.

»Nous partons pour l'Italie la semaine prochaine. La route est, depuis

un mois, infestée de brigands, mais il faut en courir la chance, et

prendre toutes les précautions qui seront nécessaires.

»_P. S._ Rappelez-moi particulièrement au souvenir de M. Gifford et

dites-lui de ma part tout ce que vous pensez que je puis lui dire. Je

suis fâché que le portrait de Philippe n'ait pas plu à M. Maturin; je

croyais qu'il passait pour un bon portrait. S'il eût fait le discours

sur l'original, peut-être eût-il obtenu plus facilement son pardon du

propriétaire, et du peintre du portrait[33].»

[Note 33: Ce passage paraîtra un peu obscur au lecteur, lord Byron y

faisant allusion à une circonstance dont il ne donne pas d'autre

explication.

(_Note du Trad._)]

LETTRE CCXLVI.

À M. MURRAY.

Diodati, 30 sept. 1816.

«J'ai répondu hier à vos obligeantes lettres. Aujourd'hui, le monologue

est arrivé avec sa page de titre, qui est, à ce que je présume, une

publication séparée.--Je vous somme de vouloir bien faire effacer ces

mots: «_À la requête d'un ami_.»

Pressé par la faim, et à la requête d'amis.

À moins qu'il ne vous plaise d'ajouter «par un homme de qualité,» ou

«par un homme d'esprit et d'honneur de la ville.» Dites seulement:

«Composé pour être récité à Drury-Lane.»

»Demain, je dîne à Coppet. Après-demain, je lève le camp, et je pars

pour l'Italie. Ce soir, étant sur le lac, dans mon bateau, avec M.

Hobhouse, le mât qui porte la grande voile tomba comme on l'attachait,

et me frappa si violemment à la jambe (et à la mauvaise, par malheur),

que cela me fit faire une chose fort sotte, c'est-à-dire que je

m'évanouis, mais que je m'évanouis complètement. Il faut que cela ait

fait tressaillir quelque nerf, car l'os n'a pas souffert, et je m'en

ressens à peine. Il y a six heures que cela s'est passé. Il en a coûté

à M. Hobhouse quelqu'inquiétude, et une grande quantité d'eau froide

pour me faire revenir. La sensation que j'ai éprouvée est

très-singulière: cela ne m'était jamais arrivé que deux fois dans ma vie

auparavant, l'une par suite d'une blessure que je m'étais faite à la

tête, il y a plusieurs années, et l'autre, il y a aussi bien long-tems,

pour être tombé dans un grand tas de neige.--On éprouve d'abord une

espèce de vertige, puis le néant, puis une perte totale de mémoire.

Quand on commence à revenir, ce dernier point ne serait pas le plus

désagréable, si l'on ne la retrouvait pas.

»Vous demandez le manuscrit original. M. Davies a la première copie

nette que j'en ai faite, et j'ai ici la première composition, que je

vous enverrai ou que je vous garderai, puisque vous le souhaitez.

»Quant à votre nouveau projet littéraire, s'il se présente quelque chose

qui, dans mon opinion, puisse vous convenir, je vous l'enverrai. En ce

moment, il faut que je songe à amasser, m'étant passablement épuisé par

l'envoi que je vous ai fait. L'Italie ou la Dalmatie avec un autre été

peuvent me remettre à flot. Je n'ai aucun plan et je suis presque aussi

indifférent sur ce qui peut arriver que sur les lieux où je vais.

»Je vous prie de me rappeler de nouveau à M. Gifford et de lui réitérer

mes remerciemens pour toute la peine qu'il a prise et pour son

obligeance envers moi.

»D'après le commencement de cette lettre, n'allez pas croire que je

garde la chambre. Je vous ai raconté cet accident faute d'avoir autre

chose à vous dire; mais il n'y paraît plus, et je me demande seulement,

de par le diable, ce que je pouvais avoir.

»J'ai parcouru dernièrement les Alpes Bernaises et leurs lacs. Je trouve

plusieurs de ces sites (dont quelques-uns ne sont pas ceux que les

Anglais fréquentent le plus) plus beaux même que Chamouny que j'ai été

voir quelque tems auparavant. Je suis retourné à Clarens et j'ai

traversé les montagnes qui sont derrière. J'ai fait pour ma soeur un

journal très-court de cette excursion que je lui ai envoyé hier en trois

lettres. Elle ne vous lira pas tout, mais si vous aimiez la description

du pittoresque, elle vous montrera, j'en suis sûr, ce qui a rapport aux

rochers, etc., etc.

»Quant à _Christabel_, je ne veux pas que personne s'en moque; c'est un

poème beau et original.

»Mme de Staël désire voir l'_Antiquaire_ et je vais le lui porter

demain. Elle a fait de Coppet le lieu le plus agréable de la terre par

ses talens et la société qu'elle y reçoit.

»Votre toujours dévoué, etc.»

N.

Je donnerai les extraits suivant du journal dont il est question dans la

lettre précédente.

EXTRAITS

DU JOURNAL DE LORD BYRON.

18 septembre 1816.

«Hier, 17 septembre, je suis parti avec M. Hobhouse pour une excursion

dans les montagnes.

17 septembre.

»Je me suis levé à cinq heures.--J'ai quitté Diodati vers sept heures

dans une des voitures du pays (un char-à-banc). Nos domestiques étaient

à cheval.--Le tems très-beau: le lac calme et limpide. Le Mont-Blanc et

l'Aiguille d'Argentières se voyaient très-distinctement. Les bords du

lac étaient magnifiques. Nous sommes arrivés à Lausanne avant le coucher

du soleil, et avons passé la nuit à--. Je me suis couché à neuf heures,

et j'ai dormi jusqu'à cinq.»

18 septembre.

«Mon courrier m'a appelé.--Je me suis levé. Hobhouse est parti devant. À

un mille de Lausanne, nous avons trouvé la route inondée par le lac. Je

suis monté à cheval et j'ai été jusqu'à un mille de Vevay. C'était une

jeune jument, mais qui allait très-bien. J'ai rejoint Hobhouse, et nous

sommes remontés dans la voiture qui est une voiture découverte. Nous

nous sommes arrêtés deux heures à Vevay: c'était la seconde fois que je

le visitais. Nous sommes allés voir l'église.--On a du cimetière une vue

magnifique. Dans son enceinte se trouve le tombeau du général Ludlow le

régicide. Il est en marbre noir avec une longue inscription latine, mais

très-simple. Il avait été exilé trente-deux ans. C'était un des juges

du roi Charles. Auprès de lui est enterré Broughton qui lut à Charles

Stuart la condamnation du roi Charles. Il a aussi une inscription assez

bizarre et un peu dans le jargon puritain; mais malgré tout cela, c'est

une inscription républicaine. On nous a montré la maison de Ludlow. Elle

conserve encore son inscription: _Omne solum forti patria_. Nous sommes

descendus jusqu'au lac.--Domestiques, voiture et chevaux, tous nous ont

plantés là par l'effet de quelque méprise. Nous les avons suivis sur la

route de Clarens. Hobhouse a couru en avant, et les a enfin rejoints. Je

suis arrivé pour la seconde fois à Clarens; la première, c'était par

eau. Nous sommes allés à Chillon par un pays digne de... je ne sais quel

point de comparaison trouver. Nous avons parcouru de nouveau le château.

À notre retour, nous avons rencontré une société d'Anglais dans leur

voiture. Il y avait entre autres une dame qui dormait

profondément.--Dormir profondément dans le lieu du monde le plus

anti-narcotique! c'est excellent! Je me rappelle, à Chamouny, avec le

Mont-Blanc lui-même devant les yeux, avoir entendu une autre femme,

anglaise aussi, s'écrier à sa société:--Avez-vous jamais rien vu de plus

_champêtre_? Comme s'il s'agissait d'Highgate, de Hampstead, de Brompton

ou d'Hayes. _Champêtre_! vraiment? Des rochers, des pins, des torrens,

des glaciers, des nuages, et au-dessus d'eux des sommets couverts de

neiges éternelles, et tout cela est _champêtre_!

»Après un court et léger dîner, nous avons visité le château de Clarens.

C'est une Anglaise qui l'a loué. (Il ne l'était pas la première fois que

je le vis.) Les roses se sont évanouies avec l'été; la famille était

absente, mais les domestiques nous prièrent de visiter l'intérieur de la

maison. Nous trouvâmes sur la table du salon les sermons de Blair et les

sermons de je ne sais plus qui; puis autour une bande d'enfans bruyans.

Nous vîmes tout ce qui en valait la peine, et puis descendîmes au

_Bosquet de Julie_, etc., etc. Notre guide était plein de Rousseau qu'il

confond perpétuellement avec Saint-Preux, ne faisant qu'un de l'homme et

du livre. Nous sommes retournés à Chillon revoir le petit torrent de la

montagne qui est derrière. Les rayons du soleil couchant se

réfléchissaient dans le lac. Demain il faudra se lever à cinq heures

pour traverser la montagne à cheval. Les voitures feront le tour. J'ai

été logé dans ma vieille chaumière.--Tout y est commode et hospitalier.

J'étais bien fatigué d'une assez longue promenade avec le jeune cheval,

puis ensuite du cahotement du char-à-banc et de mes efforts pour gravir

la montagne par un soleil ardent.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 11 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 6 / 28 段