Ce fut vers le milieu d'avril que parurent dans les journaux ses deux

célèbres pièces de vers,--_l'Adieu_ et _l'Esquisse_. Le dernier de ces

morceaux fut généralement et, il faut le dire, justement blâmé, comme

une espèce d'attaque littéraire portée à une femme obscure, dont la

situation aurait dû la mettre autant au-dessous de cette satire que la

manière peu généreuse dont il l'attaquait la mettait au-dessus. Quant à

l'autre poème, les opinions furent beaucoup plus partagées. Beaucoup de

gens y virent l'effusion de la vraie tendresse conjugale, une espèce

d'appel auquel il était impossible qu'une femme résistât, pour peu

qu'elle eût un coeur; tandis que d'autres, au contraire, le regardèrent

comme un fastueux étalage de sentiment, aussi difficile à la véritable

sensibilité, qu'il avait été facile à l'art et à l'imagination du poète,

et jugèrent que cette composition était tout-à-fait indigne du profond

intérêt attaché au sujet. J'avoue que moi-même alors je n'étais pas

éloigné de partager cette opinion, et que, si je ne pouvais m'empêcher

de mettre en doute le sentiment qui, dans un pareil moment, avait permis

la composition de tels vers, je trouvais encore un plus grand manque de

discernement dans le consentement donné à la publication de cet ouvrage.

Cependant, en lisant plus tard le rapport qu'il fait de toutes ces

circonstances dans son _Memoranda_, je reconnus que, de concert avec la

majeure partie du public, j'avais été injuste à son égard sur ces deux

points. Il y décrit, d'une manière dont la sincérité ne peut être

douteuse, comment, rêvant un soir dans son cabinet, le coeur gonflé des

plus tendres souvenirs, il composa ces stances sous leur influence,

tandis que ses larmes tombaient avec abondance sur le papier, à mesure

qu'il écrivait. Il paraît aussi, d'après ce récit, que si ces vers

furent publiées, ce ne fut nullement d'après son désir ou son intention,

mais par suite du zèle inconsidéré d'un ami auquel il avait permis de

les copier.

La publication de ces poèmes donna une nouvelle violence aux sentimens

de blâme et d'indignation qui étaient répandus contre lui dans le

public, et le titre sous lequel différens éditeurs s'empressèrent

d'annoncer ces deux ouvrages: _Poèmes de Lord Byron sur ses affaires

domestiques_, suffisait seul pour faire comprendre toute l'inconvenance

de livrer à la rime de tels sujets. Ce n'est effectivement que dans les

émotions ou les passions dont l'imagination fait la partie dominante,

telles que l'amour dans ses premiers rêves, avant que la réalité ne soit

venue leur donner un corps ou les faire évanouir, ou la douleur parvenue

à son déclin, et commençant à passer du coeur dans la tête, que la poésie

devrait être employée comme interprète de nos sentimens; car pour

l'expression de toutes les affections et de tous les chagrins qui

prennent directement leur source dans les réalités de la vie, l'art du

poète, par cela même qu'il est un art, aussi bien que par la couleur et

la forme qu'il est habitué à donner à ses impressions, ne peut nous les

retracer que d'une manière aussi fausse que faible.

Les ennemis de Lord Byron, par leur infatigable activité, étaient

parvenus à déconsidérer tellement son caractère privé, que, même parmi

cette classe à laquelle on suppose le plus d'indulgence pour les

irrégularités domestiques, il ne fallait pas avoir un courage médiocre

pour l'inviter en société. Une dame très-distinguée et du grand ton se

hasarda cependant, au moment où le poète allait quitter l'Angleterre, à

former une réunion tout exprès pour lui. Il ne fallut rien moins

peut-être que le rang élevé que lui a assuré dans le monde une vie aussi

irréprochable que brillante, pour la mettre à l'abri des interprétations

malignes auxquelles l'exposait une attention si marquée envers celui que

poursuivait avec tant d'acharnement la réprobation publique: cette

assemblée de lady J*** fut la dernière à laquelle il parut en

Angleterre. Il donne dans son _Memoranda_ d'amusans détails sur quelques

personnages de la compagnie, et parle des différentes variations, toutes

très-caractéristiques, que produisait, sur la température de leurs

manières à son égard, l'influence du nuage sous lequel il se montrait.

C'est peut-être un des passages de ces mémoires qu'il eût été le plus à

désirer de conserver, quoiqu'il n'eût été possible d'offrir au public

qu'une petite partie de cette galerie d'esquisses toutes personnelles,

et souvent même satiriques, jusqu'à ce que les originaux eussent depuis

long-tems quitté la scène, et que l'intérêt qu'ils auraient pu jadis

exciter se fût évanoui avec eux. Outre l'illustre hôtesse dont il

n'oublia jamais la noble bienveillance dans cette occasion, il y avait

là une autre dame (miss M***, maintenant lady K***), dont il se rappelle

avec reconnaissance la franche et courageuse cordialité à son égard ce

soir-là. Il ajoute, en consignant la mémoire d'un service encore plus

généreux:--«C'est une femme d'un esprit élevé, et qui m'a témoigné plus

d'amitié que je n'avais lieu d'en attendre d'elle. J'ai su aussi qu'elle

m'avait défendu dans une nombreuse société, ce qui demandait alors plus

de fermeté et de courage que les femmes n'en possèdent ordinairement.»

Comme nous touchons maintenant de très-près au terme de sa vie de

Londres, j'achèverai de donner ici le petit nombre de souvenirs relatifs

à cette époque, que m'ont fourni les restes de ce _Memoranda_ auquel

j'ai eu si souvent recours.

«J'aimais assez les dandys[22]. Ils furent toujours très-polis à mon

égard, quoiqu'en général ils détestent les littérateurs, et qu'ils aient

diablement persécuté et mystifié Mme de Staël, Lewis et autres. Ils

avaient persuadé à Mme de Staël que A*** avait cent mille livres

sterling de rente, si bien quelle en était venue au point de le louer en

face sur sa beauté, et qu'elle avait jeté son dévolu sur lui pour ***,

ce qui lui fit faire mille absurdités du même genre. La vérité est que,

quoique j'y aie renoncé de bonne heure, j'avais avant ma majorité une

teinte de fatuité[23]; et que j'en ai probablement gardé assez pour me

concilier les grands de l'ordre. À vingt-cinq ans, j'avais joué, j'avais

bu, et pris mes degrés dans la plupart des dissipations mondaines; et,

n'ayant ni pédantisme, ni prétentions, nous nous accommodions fort bien

ensemble. Je les connaissais tous plus ou moins, et ils me firent membre

du club de Watier, club superbe à cette époque. J'étais, je crois, le

seul littérateur qui y fût admis, à l'exception de deux autres, tous

deux hommes du monde; c'étaient Moore et Spenser. Notre mascarade[24]

fut magnifique, ainsi que le bal des dandys, à la salle d'Argyle. Mais

ce dernier fut donné par les quatre chefs, B., M., A., P., si je ne me

trompe pas.

[Note 22: Expression à la mode en Angleterre pour _petit-maître_,

comme nous avons eu chez nous celle de _merveilleux_, d'_incroyable_,

etc.

(_Note du Trad._)]

[Note 23: Il paraît que Pétrarque, dans sa jeunesse, fut aussi un

petit-maître. «Rappelez-vous, dit-il, dans une lettre à son frère, le

tems où nous portions des habits blancs, sur lesquels la moindre tache

et même un pli mal placé eût été pour nous un sujet de chagrins. Nous

portions alors des souliers si étroits, qu'ils nous faisaient souffrir

le martyre, etc.»

(_Note de Byron_.)]

[Note 24: Il alla à cette mascarade déguisé en caloyer, ou moine

d'Orient, et sous cet habit, qui semblait fait pour montrer dans tout

son avantage la beauté de sa noble figure, il fut, pendant cette nuit

là, l'objet de l'admiration générale.

(_Note de Moore_.)]

»J'ai été aussi membre de l'Alfred,--mon élection ayant eu lieu

pendant que j'étais en Grèce. Il était agréable, quoique un peu trop

sérieux, un peu trop littéraire; et puis il fallait y supporter *** et

sir Francis d'Ivernois; mais en revanche on y rencontrait Peel et Ward

et Valentia, et plusieurs autres personnes aimables et connues. Au total

c'était une ressource honnête un jour pluvieux, lorsqu'il y avait

disette de plaisirs, que le parlement ne siégeait pas et que la ville

était déserte.

»Voici le nom des clubs ou sociétés auxquelles j'ai appartenu: l'Alfred,

le Cacaotier, Watier, l'Union, la Fusée (à Brighton), le Pugilat, les

Hiboux (ou les Oiseaux de Nuit), le club whig de Cambridge, le club

d'Harrow à Cambridge, et un ou deux autres clubs particuliers, le club

politique d'Hampden, et les Carbonari Italiens qui, bien que nommé le

dernier, n'est pas le moindre. J'ai été reçu dans tous ceux-là, et ne me

suis jamais, que je sache, mis sur les rangs pour entrer dans aucun

autre. Au contraire, j'ai refusé d'y être présenté, quoique vivement

pressé de me faire porter candidat.»

* * * * *

«Lorsque je rencontrai H*** L***, le geôlier, chez lord Holland, avant

son départ pour Sainte-Hélène, la conversation tomba sur la bataille de

Waterloo. Je lui demandai si les dispositions de Napoléon étaient celles

d'un grand général: il me répondit d'un air de dédain, qu'elles étaient

fort _simples_. J'avais toujours pensé que la grandeur devait être

accompagnée d'un degré de simplicité.»

* * * * *

«J'ai toujours été frappé de la simplicité des manières de Grattan dans

la vie privée; elles étaient singulières, mais très-naturelles. Curran

avait l'habitude de le contrefaire, remerciant Dieu, en s'inclinant

jusqu'à terre de la manière la plus comique, de n'avoir rien de

remarquable dans le geste ou dans la tournure; et *** l'appelait

habituellement «un arlequin sentimental.»

* * * * *

«Curran! oui, Curran est l'homme qui ma le plus frappé[25]. Quelle

imagination! Je n'ai jamais rien vu, rien entendu dans ma vie qui pût en

approcher. Sa vie qu'on a publiée, ses discours publiés également ne

vous donnent pas la moindre idée de ce qu'était l'homme: c'était une

machine à imagination, comme quelqu'un a dit de Piron qu'il était une

machine à épigrammes.

[Note 25: On retrouvait dans son _Memoranda_ les mêmes louanges

enthousiastes de Curran. «Les richesses de son imagination irlandaise,

dit-il, étaient inépuisables. J'ai trouvé plus de poésie dans la

conversation de cet homme, que je n'en ai jamais rencontré dans les

livres, quoique je ne le visse que rarement et en passant. J'étais chez

Mackintosh lorsqu'on le présenta à Mme de Staël; c'était le grand

confluent du Rhône et de la Saône, et ils étaient tous deux si

horriblement laids, que je me demandais avec étonnement comment les deux

plus beaux esprits de la France et de l'Irlande avaient pu se choisir

chacun de leur côté une telle résidence.»

Dans un autre passage cependant, il parle un peu plus favorablement du

physique de Mme de Staël. «Sa taille n'était pas mal, dit-il, ses jambes

étaient passables et ses bras très-beaux. Au total, je conçois qu'elle

ait pu inspirer, des désirs, son ame et son esprit pouvant faire naître

des illusions sur tout le reste. Elle aurait fait un grand homme».]

»Je n'avais pas beaucoup vu Curran avant 1813; mais depuis je le reçus

chez moi (car il y venait souvent), et je le rencontrai en société, chez

Mackintosh, chez le lord Holland, etc., etc., et il me parut toujours

étonnant à moi qui avais vu tant d'hommes remarquables de l'époque.»

* * * * *

«*** (appelé communément *** le long, homme très-spirituel, mais

bizarre) se plaignait à notre ami Scrope B. Davies, étant à cheval,

qu'il avait un _point de côté_. «Je ne m'en étonne pas, lui répondit

Scrope, vous montez à cheval comme un tailleur.» Quiconque a vu *** avec

sa grande taille, monté sur une petite jument, ne peut nier la justesse

de cette répartie.»

* * * * *

«Quand B. fut obligé de se retirer en France à la suite de son affaire

avec le pauvre M***, qui reçut de là le surnom de _Dick le tueur de

dandys_ (ils s'étaient battus, je crois, au sujet d'argent, de dettes,

etc., etc.), il ne savait pas un mot de français, et se mit à étudier la

grammaire. Quelqu'un ayant demandé à notre ami Scrope Davies si Brummel

faisait des progrès dans la langue française, il répondit que Brummel,

de même que Buonaparte en Russie, avait été arrêté par les _élémens_.

»J'ai mis ce calembourg dans _Beppo_, et ce n'est pas un vol, mais un

honnête échange, car Scrope a fait fortune à plusieurs dîners (il me l'a

avoué lui-même), en répétant comme venant de son propre fonds

quelques-unes des bouffonneries dont je l'avais régalé le matin.»

* * * * *

«*** est un brave homme et il rime bien, quoique il ne soit pas savant.

C'est un de ces individus qui vous prennent au collet. Un soir, à un

_rout_ de Mrs. Hope, il s'était attaché à moi malgré des symptômes de

détresse très-manifestes de ma part, car j'étais amoureux et je venais

de saisir une minute où il n'y avait ni mère, ni mari, ni rivaux, ni

commères auprès de mon idole du moment, qui était aussi belle que les

statues de la galerie où nous nous tenions alors. Je dis donc que *** me

tenait par le bouton et par les cordes du coeur, et ne m'épargnait ni

d'un côté ni de l'autre. W. Spenser, qui aime à plaisanter, et qui ne

hait pas à tourmenter un peu les autres, vit ma situation, et s'avançant

vers nous, il me fit ses adieux du ton le plus pathétique. Car,

ajouta-t-il, je vois bien que c'en est fait de vous.--Là-dessus, ***

s'en alla. _Sic me servavit Apollo_.

* * * * *

«Je me rappelle avoir rencontré Blücher dans les assemblées de Londres,

et je ne sache pas avoir jamais vu d'homme de son âge moins respectable.

Avec la voix et le ton d'un sergent recruteur, il prétendait aux

honneurs d'un héros, comme si nous devions adorer une pierre parce qu'un

homme, en faisant un faux pas, est tombé dessus.»

* * * * *

Nous approchons maintenant du terme de cette fatale époque de son

histoire. Dans un billet[26] adressé à M. Rogers, peu de tems avant son

départ pour Ostende, il dit: «Ma soeur est en ce moment près de moi, et

elle repart demain.--Si jamais nous devons nous revoir, ce ne sera pas,

du moins, de quelque tems; et, dans de telles circonstances, j'espère

que vous et M. Shéridan m'excuserez de ne pouvoir me rendre chez lui ce

soir.»

[Note 26: Daté du 16 avril.]

Ce fut la dernière entrevue qu'il eut avec sa soeur, la seule personne,

en quelque sorte, dont il se séparât avec regret. Il nous dit lui-même

qu'il était incertain de savoir qui lui avait causé le plus de chagrin,

des ennemis qui l'attaquaient, ou des amis qui s'en affligeaient avec

lui. Ces vers si beaux et si tendres:

_Quoique le jour de ma destinée soit évanoui_, etc., furent le tribut

d'adieux[27] qu'il adressa, en partant, à celle qui, au milieu de ses

épreuves les plus amères, avait été sa seule consolatrice; et quoique

connus à la plupart des lecteurs, ils peignent si bien les profondes

blessures de sa sensibilité à cette époque, que je ne pense pas que le

lecteur regrette d'en retrouver quelques stances ici.

.............................................................

[Note 27: On verra dans une lettre subséquente que la première

stance de ces adieux si sincèrement affectueux: «_Ma barque est sur le

rivage_» fut aussi composée à cette époque.

(_Note de Moore_.)]

Quoique le roc sur lequel s'appuyait ma dernière espérance soit réduit

en éclats, et que les fragmens en soient engloutis sous les ondes,

quoique je sente que mon ame soit condamnée à la douleur, elle ne sera

pas son esclave. Je suis réservé à plus d'une angoisse; on peut

m'accabler, mais non pas m'avilir; on peut me torturer, mais non me

soumettre: c'est de toi que je m'occupe, et non pas d'eux.

Quoiqu'appartenant à l'humanité, tu ne m'as pas trompé. Quoique femme,

tu ne m'abandonnas pas; quoique chérie, tu t'es abstenue de m'affliger,

et lorsqu'on me calomnia tu restas toujours inébranlable. Je me fiais à

toi, et tu n'as pas trahi ma confiance; si tu m'as quitté, ce n'était

pas pour me fuir, et quand, attentive, tu me surveillais, ce n'était pas

pour me diffamer, ni pour rester muette lorsque le monde m'attaquait.

Je recueillerai du moins quelque chose des débris du naufrage de mon

bonheur passé. Il m'a appris que l'objet que je chérissais le plus était

aussi celui qui méritait le plus d'être aimé. La fontaine qui jaillit

dans le désert, l'arbre qu'on rencontre encore au milieu d'une lande nue

et stérile, l'oiseau gazouillant dans une solitude, te retraceront à

mon ame, et lui parleront de toi.

Sur un bout de papier, je retrouve, écrite de sa main, en date du 14

avril, la liste suivante de ses gens, avec l'indication des pays qu'il

se proposait de parcourir. «Domestiques,--Berger, Suisse, William

Fletcher et Robert Rushton.--John William Polidori, médecin.--La Suisse,

la Flandre, l'Italie, et peut-être la France.» On remarquera que les

deux domestiques anglais étaient le même _paysan_ et le même _page_ qui

étaient partis avec lui pour ses premiers voyages en 1809, et

maintenant, pour la seconde fois, il fit ses adieux à sa patrie, le 25

d'avril 1816, et s'embarqua pour Ostende.

Les circonstances sous l'influence desquelles Lord Byron quittait

l'Angleterre étaient de nature, s'il eût été question d'un homme

ordinaire, à ne pouvoir être envisagées que comme aussi fatales

qu'humiliantes. Dans le cours rapide d'une année, il avait éprouvé tous

les genres de chagrins domestiques. Ses foyers avaient été profanés huit

ou neuf fois par la présence des huissiers, et les priviléges de son

rang l'avaient seuls préservé de la prison. Il s'était aliéné la

tendresse de sa femme, si toutefois il l'avait jamais possédée; et

maintenant, rejeté par elle et condamné par le monde, il se livrait à un

exil qui n'avait pas même le mérite de paraître volontaire, puisque

l'espèce d'excommunication que prononçait contre lui la société, ne

semblait pas lui laisser d'autre ressource. S'il eût appartenu à cette

classe d'êtres insoucians et naturellement satisfaits d'eux-mêmes,

contre la rude surface desquels les reproches d'autrui viennent

s'émousser, il aurait pu trouver dans son insensibilité un refuge

certain contre le blâme public; mais, au contraire, cette même

susceptibilité de sensations, qui le rendait si sensible aux louanges

des hommes, acquérait un nouveau degré de force quand il s'agissait de

leur censure. En dépit de l'étrange plaisir qu'il prenait à se peindre,

aux yeux du monde, d'une manière défavorable, il ne put s'empêcher

d'être à la fois surpris et affligé de voir que le monde l'avait pris au

mot; et, semblable à un enfant couvert d'un masque, qui se voit tout à

coup dans une glace, lui-même recula d'effroi, lorsque le sombre

déguisement qu'il avait affecté, en quelque sorte, en plaisantant, fut

réfléchi soudainement à ses yeux, dans le miroir de l'opinion publique.

Ainsi entouré de chagrins qu'il sentait aussi profondément, nous ne

craignons pas de dire que toute autre ame que la sienne aurait succombé

dans cette lutte, et perdu peut-être sans retour cette estime de

soi-même, le seul appui qu'on puisse opposer aux coups de la fortune.

Mais chez lui, dont l'ame avait en réserve une force qui n'attendait que

le moment d'être employée, la violence même du mal amena une espèce de

soulagement, par la résistance proportionnée qu'il produisit. Si ses

fautes et ses erreurs n'avaient trouvé que le châtiment qu'elles

méritaient, il n'y a presque aucun doute que le résultat eût été bien

différent: non-seulement ceci n'eût pas suffi pour éveiller les

nouvelles facultés qui sommeillaient encore en lui; mais le sentiment de

ses erreurs, qui était toujours si vivement présent à son esprit, s'il

n'eût pas été exaspéré par d'injustes provocations, aurait exercé sur

lui son influence accoutumée, en le disposant à la douceur et presque à

l'humilité: heureusement, comme la suite le prouva, pour les triomphes

qui attendaient son génie, on n'usa pas de tant de modération à son

égard. Les torrens d'invectives si peu proportionnés aux fautes qu'il

avait commises, et les basses calomnies qui, de toutes parts,

s'attachèrent à son nom, ne laissèrent à son orgueil blessé d'autre

ressource que de rassembler toute sa force, par ce même instinct de

résistance à l'injustice qui avait fait éclore, pour la première fois,

les facultés de sa jeune imagination, et qui était destiné à donner à

son génie un essor plus hardi et plus élevé.

Ce ne fut pas sans vérité que Goethe dit de lui qu'il était inspiré par

le génie de la douleur; car, depuis le commencement jusqu'à la fin de sa

carrière agitée, ce fut toujours à cette source amère qu'il alla puiser

de nouvelles facultés. La cause principale qui l'excitait à se

distinguer quand il était enfant était, comme nous l'avons déjà vu,

cette marque de difformité, dont le sentiment pénible et profond le

tourmentant sans cesse, produisit en lui le premier désir de devenir

célèbre.[28] Il fait évidemment allusion à son sort, lorsqu'il décrit

lui-même cette sensation[29]:

La difformité est ambitieuse; il est dans sa nature de chercher à

atteindre les autres hommes, et de leur devenir égale et même

supérieure. Il y a un aiguillon dans sa marche, pénible et tardive, qui

l'excite à devenir ce que les autres ne peuvent jamais être dans les

choses qui sont également à leur portée, comme pour compenser le premier

manque de libéralité de la nature marâtre!

[Note 28: Dans une de ses lettres à M. Hunt, il exprime son opinion

que le penchant à la poésie est très-généralement le résultat d'un

esprit souffrant dans un corps souffrant. «La maladie ou la difformité,

ajoute-t-il, a été le partage d'un grand nombre de nos meilleurs

auteurs: Collins était fou; Chatterton, je crois, fou; Cowper fou; Pope

contrefait, Milton aveugle, etc., etc.»]

[Note 29: Dans le _Défiguré Transfiguré_ (the Deformed Transformed).

(_Notes de Moore_.)]

Vint ensuite le chagrin d'une première passion trompée dans ses

espérances, puis la fatigue et le remords d'excès prématurés; enfin, les

attaques grossières dirigées contre ses premiers essais: toutes

circonstances formant autant d'anneaux de ce long enchaînement

d'épreuves, d'erreurs et de souffrances, qui força graduellement, et

d'une manière bien douloureuse, le développement des puissantes facultés

de son esprit; toutes ayant leur part respective dans l'accomplissement

de cette destinée qui semblait avoir décrété que la marche triomphante

de son génie aurait lieu à travers les ruines et la solitude de son

coeur. Il semble lui-même avoir eu l'instinct secret que c'était de

telles épreuves que devaient naître sa force et sa gloire, toute sa vie

s'étant passée à rechercher l'agitation et les difficultés; et lorsque

les circonstances qui l'entouraient étaient trop paisibles pour lui

offrir rien de semblable, il avait recours à son imagination ou à sa

mémoire pour y chercher «des épines contre lesquelles il pût reposer son

sein.»

Mais le plus grand de ses chagrins, et en même tems de ses triomphes,

était encore à venir. La dernière station de cette carrière glorieuse,

mais pénible, où, à tous les pas, chaque nouvelle faculté de son ame en

était arrachée par la douleur, fut celle à laquelle nous sommes

maintenant arrivés, son mariage et ses résultats. Sans cet événement,

qu'il paya de son repos et de sa réputation, sa carrière aurait été

incomplète, et le monde ignorerait encore toute l'étendue de son génie.

Il est en effet digne de remarque, que ce ne fut qu'au moment où son

bonheur domestique commença à s'obscurcir, que son imagination, qui

était restée long-tems oisive, reprit de nouveau son essor, le _Siége de

Corinthe_ et _Parisina_ ayant été composés l'un et l'autre peu de tems

avant sa séparation. On peut juger aussi, d'après quelques passages de

lettres écrites par lui à cette époque, à quel point les agitations qui

suivirent étaient le véritable élément de son esprit inquiet. Dans

l'une de celles-ci, il dit même que sa santé s'est améliorée de tout ce

tumulte de sensations. «Il est singulier, dit-il, que l'agitation et

les débats, n'importe de quel genre, redonnent de l'élasticité à mes

esprits, et me raniment pendant leur durée.»

Ce fut cette ardeur, cette élasticité d'esprit dont l'action ne pouvait

être arrêtée, qui lui permit de supporter alors non-seulement les

attaques des autres, mais, ce qui était plus difficile encore, ses

pensées et ses sensations personnelles. Le recueillement de toutes ses

ressources intellectuelles auxquelles il avait été forcé d'avoir recours

pour sa propre défense, ne servit qu'à lui révéler des facultés dont il

n'avait jamais soupçonné l'étendue et la puissance, et lui inspira

l'orgueilleuse confiance de briller un jour d'un éclat qui dissiperait

les nuages de la calomnie, convertirait la censure en étonnement, et

forcerait à l'admiration ceux même qui ne pouvaient l'approuver.

Le voyage qu'il entreprit alors à travers la Flandre et le long du Rhin,

est décrit de manière à ne rien laisser à désirer dans ces vers

incomparables qui dotent d'une portion de leur gloire tout ce qu'ils ont

dépeint, et prêtent à des lieux déjà voués à l'immortalité par la nature

et l'histoire, l'association non moins durable de leurs chants

impérissables. À son départ de Bruxelles, il se passa un incident qui

ne vaudrait pas la peine d'être rapporté, s'il n'offrait la preuve de

l'application maligne avec laquelle on recueillait et répandait en

Angleterre tout ce qui était à son désavantage. M. Pryce Gordon, qui

paraît l'avoir vu souvent pendant son séjour à Bruxelles, raconte ainsi

cette anecdote:

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 11 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 5 / 28 段