célèbres pièces de vers,--_l'Adieu_ et _l'Esquisse_. Le dernier de ces
morceaux fut généralement et, il faut le dire, justement blâmé, comme
une espèce d'attaque littéraire portée à une femme obscure, dont la
situation aurait dû la mettre autant au-dessous de cette satire que la
manière peu généreuse dont il l'attaquait la mettait au-dessus. Quant à
l'autre poème, les opinions furent beaucoup plus partagées. Beaucoup de
gens y virent l'effusion de la vraie tendresse conjugale, une espèce
d'appel auquel il était impossible qu'une femme résistât, pour peu
qu'elle eût un coeur; tandis que d'autres, au contraire, le regardèrent
comme un fastueux étalage de sentiment, aussi difficile à la véritable
sensibilité, qu'il avait été facile à l'art et à l'imagination du poète,
et jugèrent que cette composition était tout-à-fait indigne du profond
intérêt attaché au sujet. J'avoue que moi-même alors je n'étais pas
éloigné de partager cette opinion, et que, si je ne pouvais m'empêcher
de mettre en doute le sentiment qui, dans un pareil moment, avait permis
la composition de tels vers, je trouvais encore un plus grand manque de
discernement dans le consentement donné à la publication de cet ouvrage.
Cependant, en lisant plus tard le rapport qu'il fait de toutes ces
circonstances dans son _Memoranda_, je reconnus que, de concert avec la
majeure partie du public, j'avais été injuste à son égard sur ces deux
points. Il y décrit, d'une manière dont la sincérité ne peut être
douteuse, comment, rêvant un soir dans son cabinet, le coeur gonflé des
plus tendres souvenirs, il composa ces stances sous leur influence,
tandis que ses larmes tombaient avec abondance sur le papier, à mesure
qu'il écrivait. Il paraît aussi, d'après ce récit, que si ces vers
furent publiées, ce ne fut nullement d'après son désir ou son intention,
mais par suite du zèle inconsidéré d'un ami auquel il avait permis de
les copier.
La publication de ces poèmes donna une nouvelle violence aux sentimens
de blâme et d'indignation qui étaient répandus contre lui dans le
public, et le titre sous lequel différens éditeurs s'empressèrent
d'annoncer ces deux ouvrages: _Poèmes de Lord Byron sur ses affaires
domestiques_, suffisait seul pour faire comprendre toute l'inconvenance
de livrer à la rime de tels sujets. Ce n'est effectivement que dans les
émotions ou les passions dont l'imagination fait la partie dominante,
telles que l'amour dans ses premiers rêves, avant que la réalité ne soit
venue leur donner un corps ou les faire évanouir, ou la douleur parvenue
à son déclin, et commençant à passer du coeur dans la tête, que la poésie
devrait être employée comme interprète de nos sentimens; car pour
l'expression de toutes les affections et de tous les chagrins qui
prennent directement leur source dans les réalités de la vie, l'art du
poète, par cela même qu'il est un art, aussi bien que par la couleur et
la forme qu'il est habitué à donner à ses impressions, ne peut nous les
retracer que d'une manière aussi fausse que faible.
Les ennemis de Lord Byron, par leur infatigable activité, étaient
parvenus à déconsidérer tellement son caractère privé, que, même parmi
cette classe à laquelle on suppose le plus d'indulgence pour les
irrégularités domestiques, il ne fallait pas avoir un courage médiocre
pour l'inviter en société. Une dame très-distinguée et du grand ton se
hasarda cependant, au moment où le poète allait quitter l'Angleterre, à
former une réunion tout exprès pour lui. Il ne fallut rien moins
peut-être que le rang élevé que lui a assuré dans le monde une vie aussi
irréprochable que brillante, pour la mettre à l'abri des interprétations
malignes auxquelles l'exposait une attention si marquée envers celui que
poursuivait avec tant d'acharnement la réprobation publique: cette
assemblée de lady J*** fut la dernière à laquelle il parut en
Angleterre. Il donne dans son _Memoranda_ d'amusans détails sur quelques
personnages de la compagnie, et parle des différentes variations, toutes
très-caractéristiques, que produisait, sur la température de leurs
manières à son égard, l'influence du nuage sous lequel il se montrait.
C'est peut-être un des passages de ces mémoires qu'il eût été le plus à
désirer de conserver, quoiqu'il n'eût été possible d'offrir au public
qu'une petite partie de cette galerie d'esquisses toutes personnelles,
et souvent même satiriques, jusqu'à ce que les originaux eussent depuis
long-tems quitté la scène, et que l'intérêt qu'ils auraient pu jadis
exciter se fût évanoui avec eux. Outre l'illustre hôtesse dont il
n'oublia jamais la noble bienveillance dans cette occasion, il y avait
là une autre dame (miss M***, maintenant lady K***), dont il se rappelle
avec reconnaissance la franche et courageuse cordialité à son égard ce
soir-là. Il ajoute, en consignant la mémoire d'un service encore plus
généreux:--«C'est une femme d'un esprit élevé, et qui m'a témoigné plus
d'amitié que je n'avais lieu d'en attendre d'elle. J'ai su aussi qu'elle
m'avait défendu dans une nombreuse société, ce qui demandait alors plus
de fermeté et de courage que les femmes n'en possèdent ordinairement.»
Comme nous touchons maintenant de très-près au terme de sa vie de
Londres, j'achèverai de donner ici le petit nombre de souvenirs relatifs
à cette époque, que m'ont fourni les restes de ce _Memoranda_ auquel
j'ai eu si souvent recours.
«J'aimais assez les dandys[22]. Ils furent toujours très-polis à mon
égard, quoiqu'en général ils détestent les littérateurs, et qu'ils aient
diablement persécuté et mystifié Mme de Staël, Lewis et autres. Ils
avaient persuadé à Mme de Staël que A*** avait cent mille livres
sterling de rente, si bien quelle en était venue au point de le louer en
face sur sa beauté, et qu'elle avait jeté son dévolu sur lui pour ***,
ce qui lui fit faire mille absurdités du même genre. La vérité est que,
quoique j'y aie renoncé de bonne heure, j'avais avant ma majorité une
teinte de fatuité[23]; et que j'en ai probablement gardé assez pour me
concilier les grands de l'ordre. À vingt-cinq ans, j'avais joué, j'avais
bu, et pris mes degrés dans la plupart des dissipations mondaines; et,
n'ayant ni pédantisme, ni prétentions, nous nous accommodions fort bien
ensemble. Je les connaissais tous plus ou moins, et ils me firent membre
du club de Watier, club superbe à cette époque. J'étais, je crois, le
seul littérateur qui y fût admis, à l'exception de deux autres, tous
deux hommes du monde; c'étaient Moore et Spenser. Notre mascarade[24]
fut magnifique, ainsi que le bal des dandys, à la salle d'Argyle. Mais
ce dernier fut donné par les quatre chefs, B., M., A., P., si je ne me
trompe pas.
[Note 22: Expression à la mode en Angleterre pour _petit-maître_,
comme nous avons eu chez nous celle de _merveilleux_, d'_incroyable_,
etc.
(_Note du Trad._)]
[Note 23: Il paraît que Pétrarque, dans sa jeunesse, fut aussi un
petit-maître. «Rappelez-vous, dit-il, dans une lettre à son frère, le
tems où nous portions des habits blancs, sur lesquels la moindre tache
et même un pli mal placé eût été pour nous un sujet de chagrins. Nous
portions alors des souliers si étroits, qu'ils nous faisaient souffrir
le martyre, etc.»
(_Note de Byron_.)]
[Note 24: Il alla à cette mascarade déguisé en caloyer, ou moine
d'Orient, et sous cet habit, qui semblait fait pour montrer dans tout
son avantage la beauté de sa noble figure, il fut, pendant cette nuit
là, l'objet de l'admiration générale.
(_Note de Moore_.)]
»J'ai été aussi membre de l'Alfred,--mon élection ayant eu lieu
pendant que j'étais en Grèce. Il était agréable, quoique un peu trop
sérieux, un peu trop littéraire; et puis il fallait y supporter *** et
sir Francis d'Ivernois; mais en revanche on y rencontrait Peel et Ward
et Valentia, et plusieurs autres personnes aimables et connues. Au total
c'était une ressource honnête un jour pluvieux, lorsqu'il y avait
disette de plaisirs, que le parlement ne siégeait pas et que la ville
était déserte.
»Voici le nom des clubs ou sociétés auxquelles j'ai appartenu: l'Alfred,
le Cacaotier, Watier, l'Union, la Fusée (à Brighton), le Pugilat, les
Hiboux (ou les Oiseaux de Nuit), le club whig de Cambridge, le club
d'Harrow à Cambridge, et un ou deux autres clubs particuliers, le club
politique d'Hampden, et les Carbonari Italiens qui, bien que nommé le
dernier, n'est pas le moindre. J'ai été reçu dans tous ceux-là, et ne me
suis jamais, que je sache, mis sur les rangs pour entrer dans aucun
autre. Au contraire, j'ai refusé d'y être présenté, quoique vivement
pressé de me faire porter candidat.»
* * * * *
«Lorsque je rencontrai H*** L***, le geôlier, chez lord Holland, avant
son départ pour Sainte-Hélène, la conversation tomba sur la bataille de
Waterloo. Je lui demandai si les dispositions de Napoléon étaient celles
d'un grand général: il me répondit d'un air de dédain, qu'elles étaient
fort _simples_. J'avais toujours pensé que la grandeur devait être
accompagnée d'un degré de simplicité.»
* * * * *
«J'ai toujours été frappé de la simplicité des manières de Grattan dans
la vie privée; elles étaient singulières, mais très-naturelles. Curran
avait l'habitude de le contrefaire, remerciant Dieu, en s'inclinant
jusqu'à terre de la manière la plus comique, de n'avoir rien de
remarquable dans le geste ou dans la tournure; et *** l'appelait
habituellement «un arlequin sentimental.»
* * * * *
«Curran! oui, Curran est l'homme qui ma le plus frappé[25]. Quelle
imagination! Je n'ai jamais rien vu, rien entendu dans ma vie qui pût en
approcher. Sa vie qu'on a publiée, ses discours publiés également ne
vous donnent pas la moindre idée de ce qu'était l'homme: c'était une
machine à imagination, comme quelqu'un a dit de Piron qu'il était une
machine à épigrammes.
[Note 25: On retrouvait dans son _Memoranda_ les mêmes louanges
enthousiastes de Curran. «Les richesses de son imagination irlandaise,
dit-il, étaient inépuisables. J'ai trouvé plus de poésie dans la
conversation de cet homme, que je n'en ai jamais rencontré dans les
livres, quoique je ne le visse que rarement et en passant. J'étais chez
Mackintosh lorsqu'on le présenta à Mme de Staël; c'était le grand
confluent du Rhône et de la Saône, et ils étaient tous deux si
horriblement laids, que je me demandais avec étonnement comment les deux
plus beaux esprits de la France et de l'Irlande avaient pu se choisir
chacun de leur côté une telle résidence.»
Dans un autre passage cependant, il parle un peu plus favorablement du
physique de Mme de Staël. «Sa taille n'était pas mal, dit-il, ses jambes
étaient passables et ses bras très-beaux. Au total, je conçois qu'elle
ait pu inspirer, des désirs, son ame et son esprit pouvant faire naître
des illusions sur tout le reste. Elle aurait fait un grand homme».]
»Je n'avais pas beaucoup vu Curran avant 1813; mais depuis je le reçus
chez moi (car il y venait souvent), et je le rencontrai en société, chez
Mackintosh, chez le lord Holland, etc., etc., et il me parut toujours
étonnant à moi qui avais vu tant d'hommes remarquables de l'époque.»
* * * * *
«*** (appelé communément *** le long, homme très-spirituel, mais
bizarre) se plaignait à notre ami Scrope B. Davies, étant à cheval,
qu'il avait un _point de côté_. «Je ne m'en étonne pas, lui répondit
Scrope, vous montez à cheval comme un tailleur.» Quiconque a vu *** avec
sa grande taille, monté sur une petite jument, ne peut nier la justesse
de cette répartie.»
* * * * *
«Quand B. fut obligé de se retirer en France à la suite de son affaire
avec le pauvre M***, qui reçut de là le surnom de _Dick le tueur de
dandys_ (ils s'étaient battus, je crois, au sujet d'argent, de dettes,
etc., etc.), il ne savait pas un mot de français, et se mit à étudier la
grammaire. Quelqu'un ayant demandé à notre ami Scrope Davies si Brummel
faisait des progrès dans la langue française, il répondit que Brummel,
de même que Buonaparte en Russie, avait été arrêté par les _élémens_.
»J'ai mis ce calembourg dans _Beppo_, et ce n'est pas un vol, mais un
honnête échange, car Scrope a fait fortune à plusieurs dîners (il me l'a
avoué lui-même), en répétant comme venant de son propre fonds
quelques-unes des bouffonneries dont je l'avais régalé le matin.»
* * * * *
«*** est un brave homme et il rime bien, quoique il ne soit pas savant.
C'est un de ces individus qui vous prennent au collet. Un soir, à un
_rout_ de Mrs. Hope, il s'était attaché à moi malgré des symptômes de
détresse très-manifestes de ma part, car j'étais amoureux et je venais
de saisir une minute où il n'y avait ni mère, ni mari, ni rivaux, ni
commères auprès de mon idole du moment, qui était aussi belle que les
statues de la galerie où nous nous tenions alors. Je dis donc que *** me
tenait par le bouton et par les cordes du coeur, et ne m'épargnait ni
d'un côté ni de l'autre. W. Spenser, qui aime à plaisanter, et qui ne
hait pas à tourmenter un peu les autres, vit ma situation, et s'avançant
vers nous, il me fit ses adieux du ton le plus pathétique. Car,
ajouta-t-il, je vois bien que c'en est fait de vous.--Là-dessus, ***
s'en alla. _Sic me servavit Apollo_.
* * * * *
«Je me rappelle avoir rencontré Blücher dans les assemblées de Londres,
et je ne sache pas avoir jamais vu d'homme de son âge moins respectable.
Avec la voix et le ton d'un sergent recruteur, il prétendait aux
honneurs d'un héros, comme si nous devions adorer une pierre parce qu'un
homme, en faisant un faux pas, est tombé dessus.»
* * * * *
Nous approchons maintenant du terme de cette fatale époque de son
histoire. Dans un billet[26] adressé à M. Rogers, peu de tems avant son
départ pour Ostende, il dit: «Ma soeur est en ce moment près de moi, et
elle repart demain.--Si jamais nous devons nous revoir, ce ne sera pas,
du moins, de quelque tems; et, dans de telles circonstances, j'espère
que vous et M. Shéridan m'excuserez de ne pouvoir me rendre chez lui ce
soir.»
[Note 26: Daté du 16 avril.]
Ce fut la dernière entrevue qu'il eut avec sa soeur, la seule personne,
en quelque sorte, dont il se séparât avec regret. Il nous dit lui-même
qu'il était incertain de savoir qui lui avait causé le plus de chagrin,
des ennemis qui l'attaquaient, ou des amis qui s'en affligeaient avec
lui. Ces vers si beaux et si tendres:
_Quoique le jour de ma destinée soit évanoui_, etc., furent le tribut
d'adieux[27] qu'il adressa, en partant, à celle qui, au milieu de ses
épreuves les plus amères, avait été sa seule consolatrice; et quoique
connus à la plupart des lecteurs, ils peignent si bien les profondes
blessures de sa sensibilité à cette époque, que je ne pense pas que le
lecteur regrette d'en retrouver quelques stances ici.
.............................................................
[Note 27: On verra dans une lettre subséquente que la première
stance de ces adieux si sincèrement affectueux: «_Ma barque est sur le
rivage_» fut aussi composée à cette époque.
(_Note de Moore_.)]
Quoique le roc sur lequel s'appuyait ma dernière espérance soit réduit
en éclats, et que les fragmens en soient engloutis sous les ondes,
quoique je sente que mon ame soit condamnée à la douleur, elle ne sera
pas son esclave. Je suis réservé à plus d'une angoisse; on peut
m'accabler, mais non pas m'avilir; on peut me torturer, mais non me
soumettre: c'est de toi que je m'occupe, et non pas d'eux.
Quoiqu'appartenant à l'humanité, tu ne m'as pas trompé. Quoique femme,
tu ne m'abandonnas pas; quoique chérie, tu t'es abstenue de m'affliger,
et lorsqu'on me calomnia tu restas toujours inébranlable. Je me fiais à
toi, et tu n'as pas trahi ma confiance; si tu m'as quitté, ce n'était
pas pour me fuir, et quand, attentive, tu me surveillais, ce n'était pas
pour me diffamer, ni pour rester muette lorsque le monde m'attaquait.
Je recueillerai du moins quelque chose des débris du naufrage de mon
bonheur passé. Il m'a appris que l'objet que je chérissais le plus était
aussi celui qui méritait le plus d'être aimé. La fontaine qui jaillit
dans le désert, l'arbre qu'on rencontre encore au milieu d'une lande nue
et stérile, l'oiseau gazouillant dans une solitude, te retraceront à
mon ame, et lui parleront de toi.
Sur un bout de papier, je retrouve, écrite de sa main, en date du 14
avril, la liste suivante de ses gens, avec l'indication des pays qu'il
se proposait de parcourir. «Domestiques,--Berger, Suisse, William
Fletcher et Robert Rushton.--John William Polidori, médecin.--La Suisse,
la Flandre, l'Italie, et peut-être la France.» On remarquera que les
deux domestiques anglais étaient le même _paysan_ et le même _page_ qui
étaient partis avec lui pour ses premiers voyages en 1809, et
maintenant, pour la seconde fois, il fit ses adieux à sa patrie, le 25
d'avril 1816, et s'embarqua pour Ostende.
Les circonstances sous l'influence desquelles Lord Byron quittait
l'Angleterre étaient de nature, s'il eût été question d'un homme
ordinaire, à ne pouvoir être envisagées que comme aussi fatales
qu'humiliantes. Dans le cours rapide d'une année, il avait éprouvé tous
les genres de chagrins domestiques. Ses foyers avaient été profanés huit
ou neuf fois par la présence des huissiers, et les priviléges de son
rang l'avaient seuls préservé de la prison. Il s'était aliéné la
tendresse de sa femme, si toutefois il l'avait jamais possédée; et
maintenant, rejeté par elle et condamné par le monde, il se livrait à un
exil qui n'avait pas même le mérite de paraître volontaire, puisque
l'espèce d'excommunication que prononçait contre lui la société, ne
semblait pas lui laisser d'autre ressource. S'il eût appartenu à cette
classe d'êtres insoucians et naturellement satisfaits d'eux-mêmes,
contre la rude surface desquels les reproches d'autrui viennent
s'émousser, il aurait pu trouver dans son insensibilité un refuge
certain contre le blâme public; mais, au contraire, cette même
susceptibilité de sensations, qui le rendait si sensible aux louanges
des hommes, acquérait un nouveau degré de force quand il s'agissait de
leur censure. En dépit de l'étrange plaisir qu'il prenait à se peindre,
aux yeux du monde, d'une manière défavorable, il ne put s'empêcher
d'être à la fois surpris et affligé de voir que le monde l'avait pris au
mot; et, semblable à un enfant couvert d'un masque, qui se voit tout à
coup dans une glace, lui-même recula d'effroi, lorsque le sombre
déguisement qu'il avait affecté, en quelque sorte, en plaisantant, fut
réfléchi soudainement à ses yeux, dans le miroir de l'opinion publique.
Ainsi entouré de chagrins qu'il sentait aussi profondément, nous ne
craignons pas de dire que toute autre ame que la sienne aurait succombé
dans cette lutte, et perdu peut-être sans retour cette estime de
soi-même, le seul appui qu'on puisse opposer aux coups de la fortune.
Mais chez lui, dont l'ame avait en réserve une force qui n'attendait que
le moment d'être employée, la violence même du mal amena une espèce de
soulagement, par la résistance proportionnée qu'il produisit. Si ses
fautes et ses erreurs n'avaient trouvé que le châtiment qu'elles
méritaient, il n'y a presque aucun doute que le résultat eût été bien
différent: non-seulement ceci n'eût pas suffi pour éveiller les
nouvelles facultés qui sommeillaient encore en lui; mais le sentiment de
ses erreurs, qui était toujours si vivement présent à son esprit, s'il
n'eût pas été exaspéré par d'injustes provocations, aurait exercé sur
lui son influence accoutumée, en le disposant à la douceur et presque à
l'humilité: heureusement, comme la suite le prouva, pour les triomphes
qui attendaient son génie, on n'usa pas de tant de modération à son
égard. Les torrens d'invectives si peu proportionnés aux fautes qu'il
avait commises, et les basses calomnies qui, de toutes parts,
s'attachèrent à son nom, ne laissèrent à son orgueil blessé d'autre
ressource que de rassembler toute sa force, par ce même instinct de
résistance à l'injustice qui avait fait éclore, pour la première fois,
les facultés de sa jeune imagination, et qui était destiné à donner à
son génie un essor plus hardi et plus élevé.
Ce ne fut pas sans vérité que Goethe dit de lui qu'il était inspiré par
le génie de la douleur; car, depuis le commencement jusqu'à la fin de sa
carrière agitée, ce fut toujours à cette source amère qu'il alla puiser
de nouvelles facultés. La cause principale qui l'excitait à se
distinguer quand il était enfant était, comme nous l'avons déjà vu,
cette marque de difformité, dont le sentiment pénible et profond le
tourmentant sans cesse, produisit en lui le premier désir de devenir
célèbre.[28] Il fait évidemment allusion à son sort, lorsqu'il décrit
lui-même cette sensation[29]:
La difformité est ambitieuse; il est dans sa nature de chercher à
atteindre les autres hommes, et de leur devenir égale et même
supérieure. Il y a un aiguillon dans sa marche, pénible et tardive, qui
l'excite à devenir ce que les autres ne peuvent jamais être dans les
choses qui sont également à leur portée, comme pour compenser le premier
manque de libéralité de la nature marâtre!
[Note 28: Dans une de ses lettres à M. Hunt, il exprime son opinion
que le penchant à la poésie est très-généralement le résultat d'un
esprit souffrant dans un corps souffrant. «La maladie ou la difformité,
ajoute-t-il, a été le partage d'un grand nombre de nos meilleurs
auteurs: Collins était fou; Chatterton, je crois, fou; Cowper fou; Pope
contrefait, Milton aveugle, etc., etc.»]
[Note 29: Dans le _Défiguré Transfiguré_ (the Deformed Transformed).
(_Notes de Moore_.)]
Vint ensuite le chagrin d'une première passion trompée dans ses
espérances, puis la fatigue et le remords d'excès prématurés; enfin, les
attaques grossières dirigées contre ses premiers essais: toutes
circonstances formant autant d'anneaux de ce long enchaînement
d'épreuves, d'erreurs et de souffrances, qui força graduellement, et
d'une manière bien douloureuse, le développement des puissantes facultés
de son esprit; toutes ayant leur part respective dans l'accomplissement
de cette destinée qui semblait avoir décrété que la marche triomphante
de son génie aurait lieu à travers les ruines et la solitude de son
coeur. Il semble lui-même avoir eu l'instinct secret que c'était de
telles épreuves que devaient naître sa force et sa gloire, toute sa vie
s'étant passée à rechercher l'agitation et les difficultés; et lorsque
les circonstances qui l'entouraient étaient trop paisibles pour lui
offrir rien de semblable, il avait recours à son imagination ou à sa
mémoire pour y chercher «des épines contre lesquelles il pût reposer son
sein.»
Mais le plus grand de ses chagrins, et en même tems de ses triomphes,
était encore à venir. La dernière station de cette carrière glorieuse,
mais pénible, où, à tous les pas, chaque nouvelle faculté de son ame en
était arrachée par la douleur, fut celle à laquelle nous sommes
maintenant arrivés, son mariage et ses résultats. Sans cet événement,
qu'il paya de son repos et de sa réputation, sa carrière aurait été
incomplète, et le monde ignorerait encore toute l'étendue de son génie.
Il est en effet digne de remarque, que ce ne fut qu'au moment où son
bonheur domestique commença à s'obscurcir, que son imagination, qui
était restée long-tems oisive, reprit de nouveau son essor, le _Siége de
Corinthe_ et _Parisina_ ayant été composés l'un et l'autre peu de tems
avant sa séparation. On peut juger aussi, d'après quelques passages de
lettres écrites par lui à cette époque, à quel point les agitations qui
suivirent étaient le véritable élément de son esprit inquiet. Dans
l'une de celles-ci, il dit même que sa santé s'est améliorée de tout ce
tumulte de sensations. «Il est singulier, dit-il, que l'agitation et
les débats, n'importe de quel genre, redonnent de l'élasticité à mes
esprits, et me raniment pendant leur durée.»
Ce fut cette ardeur, cette élasticité d'esprit dont l'action ne pouvait
être arrêtée, qui lui permit de supporter alors non-seulement les
attaques des autres, mais, ce qui était plus difficile encore, ses
pensées et ses sensations personnelles. Le recueillement de toutes ses
ressources intellectuelles auxquelles il avait été forcé d'avoir recours
pour sa propre défense, ne servit qu'à lui révéler des facultés dont il
n'avait jamais soupçonné l'étendue et la puissance, et lui inspira
l'orgueilleuse confiance de briller un jour d'un éclat qui dissiperait
les nuages de la calomnie, convertirait la censure en étonnement, et
forcerait à l'admiration ceux même qui ne pouvaient l'approuver.
Le voyage qu'il entreprit alors à travers la Flandre et le long du Rhin,
est décrit de manière à ne rien laisser à désirer dans ces vers
incomparables qui dotent d'une portion de leur gloire tout ce qu'ils ont
dépeint, et prêtent à des lieux déjà voués à l'immortalité par la nature
et l'histoire, l'association non moins durable de leurs chants
impérissables. À son départ de Bruxelles, il se passa un incident qui
ne vaudrait pas la peine d'être rapporté, s'il n'offrait la preuve de
l'application maligne avec laquelle on recueillait et répandait en
Angleterre tout ce qui était à son désavantage. M. Pryce Gordon, qui
paraît l'avoir vu souvent pendant son séjour à Bruxelles, raconte ainsi
cette anecdote: