qu'on dit à ce sujet, et n'essayez pas de me défendre.--Si vous y
réussissiez, ce serait me faire une offense mortelle ou, si vous voulez,
immortelle. Qui peut supporter une réfutation? Je n'ai que très-peu de
chose à répondre à ceux que cela regarde; et toute mon activité, jointe
à celle de quelques amis énergiques, n'a pu encore découvrir aucun
prétexte plausible de discuter cette affaire d'une manière expéditive
avec personne, quoiqu'hier j'aie manqué d'en clouer un à la muraille, ce
qu'il a évité par une explication satisfaisante, du moins au dire des
individus présens: je parle des colporteurs de nouvelles, auxquels je ne
porte pas d'inimitié, quoiqu'il me faille agir d'après le code ordinaire
des usages, quand il m'arrive d'en rencontrer qui en valent la peine.
»Maintenant passons à un autre sujet, la poésie, par exemple. Le poème
de Leigh Hunt est diablement bon: il est par-ci par-là un peu bizarre;
mais avec le cachet d'originalité et la belle poésie qu'on y trouve, cet
ouvrage doit rester. Je ne dis pas cela parce qu'il me l'a dédié, ce
dont je suis au contraire très-fâché; car autrement, je vous aurais prié
d'en faire la revue[15]. Il me semble digne de grands éloges; et je
pense qu'un article en sa faveur, dans la _Revue d'Édimbourg_, ne ferait
que lui rendre justice, et le faire connaître aux yeux du public de la
manière dont il mérite de l'être.
[Note 15: Je retrouve la réponse que je fis à ce passage de sa
lettre, relativement au poème de Hunt. «Quoiqu'il soit, je l'avoue,
plein de beautés, et que j'en aime sincèrement l'auteur, je ne pourrais
réellement entreprendre de le louer sérieusement. Il y a quelque chose
qui prête tant au ridicule dans tout ce qu'il écrit, que je ne puis
jamais prendre un ton vraiment pathétique en le lisant.»
(_Note de Moore_.)]
»Comment vous portez-vous, et où êtes-vous? Je n'ai pas la moindre idée
de ce que je vais devenir moi-même, et ne sais encore où j'irai et ce
que je ferai. Il y a quelques semaines, je vous aurais écrit des choses
qui vous auraient fait rire; mais on me dit maintenant que le rire ne me
convient plus: aussi ai-je été et suis-je encore depuis très-sérieux.
»J'ai été un peu incommodé de la maladie de foie, mais je me porte mieux
depuis quinze jours, quoique encore soumis aux ordonnances des gens de
l'art. J'ai vu depuis peu.................................
...................................................
»Il faut que j'aille m'habiller pour dîner. Ma petite fille est à la
campagne. On me dit que c'est un très-bel enfant; elle a maintenant près
de trois mois: c'est lady Noël, ma belle-mère, qui la surveille à
présent. Sa fille (ci-devant miss Milbanke) est, je crois, à Londres
avec son père. Une certaine Mrs. C. (maintenant espèce de femme de
chambre servant d'espion à lady N., et qui, dans un tems meilleur, a
été blanchisseuse) est réputée, par les gens bien instruits, comme étant
en grande partie la cause secrète de nos différends domestiques.
»Dans toute cette affaire, celui que je plains le plus c'est sir Ralph.
Lui et moi sommes également punis, quoique _magis pares quam similes_
dans notre affliction. Cependant, il nous est bien dur à tous deux de
souffrir par la faute d'une seule personne; mais ainsi soit-il! je serai
séparé de ma femme, et il gardera la sienne.
»Tout à vous.»
Dans ma réponse à cette lettre, écrite quelques jours après, il se
trouve un passage où j'exprime une opinion qu'il eût été peut-être plus
prudent de cacher, mais que je crois devoir extraire, parce que ceci
amena, de la part de Lord Byron, un aveu singulièrement généreux, et
également honorable pour les deux parties intéressées dans cette
malheureuse affaire. Voici les termes dans lesquels je m'exprimais. «Je
suis à peu près dans le même état que vous, relativement au sujet de
votre lettre, ayant l'esprit rempli de beaucoup de choses que je ne sais
comment écrire, et dont je remettrai la communication jusqu'à notre
entrevue au mois de mai, où je vous appellerai en cause pour tous vos
crimes et méfaits. En attendant, vous ne manquerez pas de juges, ni
même de bourreaux, si on les en croyait. Le monde, dans son ardeur
généreuse à embrasser le parti du plus faible, ne tarde pas à en faire
le plus fort et le plus formidable. Je suis sincèrement affligé de ce
qui s'est passé. Tous mes voeux et toutes mes théories sur l'influence
que le mariage aurait sur votre vie en ont été renversés; car, au lieu
de vous ramener, comme je l'espérais, dans un cercle régulier, il vous a
rejeté encore une fois dans les espaces infinis, et vous laisse, à ce
que je crains, dans un état bien pire que celui où vous étiez. Quant à
votre défense, la seule personne avec laquelle je l'aie encore
entreprise, c'est moi-même; et considérant le peu que je sais de
l'affaire, ou plutôt peut-être par cette même raison, j'y ai
passablement réussi. Après tout, votre malheur fut dans le choix que
vous fîtes: il ne m'a jamais plu.--Mais je m'égare ici dans
l'[Grec: aporrêta] et ferai mieux de changer ce sujet pour un autre plus
agréable, vos derniers poèmes, par exemple, etc., etc.»
Le retour du courrier m'apporta la réponse suivante, qui, en excitant
toute notre admiration pour la noble candeur de celui qui l'écrivit,
fait paraître cette affaire sous un jour encore plus triste et plus
étrange.
LETTRE CCXXXIV.
À M. MOORE.
8 mars 1816.
«Je me réjouis de votre nomination de président et intendant d'une
institution de charité: ce sont là des dignités qui n'appartiennent
qu'aux gens vertueux. Mais aussi, rappelez-vous que vous avez trente-six
ans; j'en parle avec envie, non de votre âge, mais de l'honneur, de
l'affection, de la déférence et des nombreux amis qui vous
entourent.--Et moi, il me reste encore huit bonnes années à courir pour
arriver à cette perfection grisonnante, à laquelle époque, si j'existe
encore[16], je serai probablement dans un état de grâce et de mérite
croissant.
[Note 16: Ce triste doute, _si j'existe encore_, nous paraît aussi
mélancolique qu'étrange, quand nous nous rappelons que ce fut
effectivement à trente-six ans qu'il cessa d'exister, et à une époque
où, comme ses ennemis eux-mêmes sont forcés d'en convenir, il était dans
cet état de _mérite croissant_ qu'il prévoit ici en plaisantant.
(_Note de Moore_.)]
»Je dois cependant vous redresser sur un point. La faute ni même le
malheur ne vient pas de mon choix (à moins que mon tort n'ait été d'en
faire un quelconque); car je dois déclarer, au milieu de toute
l'amertume dont me remplit cette funeste affaire, que je ne crois pas
qu'un être meilleur et plus doux, et doué de qualités plus aimables et
plus brillantes que lady B., ait jamais existé. Je n'eus jamais aucun
reproche à lui adresser tout le tems qu'elle vécut avec moi; s'il y a
des torts, ils ne peuvent être que de mon côté, et si je ne puis les
effacer, je dois savoir les supporter du moins.
»Ses plus proches parens sont ***. Mes affaires ont été et sont encore
dans le plus grand désordre; ma santé aussi a été fort dérangée, et mon
esprit inquiet et troublé pendant très-long-tems. Telles sont les causes
(dont je ne cherche pas ici à me faire une excuse) qui m'ont souvent
jeté dans des excès, et m'ont rendu peu susceptible des douceurs de la
vie domestique. Resté mon maître de très-bonne heure, et ayant déjà
passablement couru le monde, les habitudes indépendantes et volages que
j'en ai contractées ont pu aussi y contribuer pour quelque chose. Je
persiste cependant à penser que si les circonstances m'eussent été plus
propices, ou que ma position eût été du moins supportable, j'aurais pu
m'en tirer honorablement; mais cette dernière me paraît désespérée, et
il est inutile d'en parler davantage. À présent, à l'exception de ma
santé qui est meilleure (car il est étrange à quel point l'agitation et
les contradictions d'un genre quelconque redonnent d'élasticité à mon
esprit et me remontent momentanément), à présent, dis-je, j'ai à lutter
contre toute espèce de désagrémens, contre toutes sortes de tourmens
domestiques et pécuniaires.
»Je crois vous avoir déjà dit cela, mais je me hasarde à le répéter. Les
privations de l'adversité, ou plutôt de la mauvaise fortune, ne sont
rien pour moi, mais ce sont ses outrages qui révoltent mon orgueil.
Cependant je n'ai pas à me plaindre de ce même orgueil qui, je pense, me
servira d'égide contre tous les assauts. Si mon coeur avait pu se
briser, il l'aurait été il y a quelques années, et par des événemens
plus affligeans que ceux-ci.
Je conviens avec vous (afin de changer ce sujet pour en revenir à notre
boutique), je conviens, dis-je, que j'ai trop écrit. Mes derniers
ouvrages cependant n'ont été publiés qu'avec beaucoup de répugnance de
ma part, et par des motifs que je vous expliquerai quand nous nous
verrons. Je ne sais pas pourquoi je me suis autant appesanti sur les
mêmes scènes, à moins que, m'apercevant qu'elles s'affaiblissaient ou
devenaient confuses dans ma mémoire, au milieu de tant de sensations
tumultueuses, je n'aie désiré en fixer l'empreinte avant que la planche
n'en fût usée.--Maintenant je la brise: c'est au milieu de ces pays-là
et des événemens qui s'y rattachent que mes sensations vraiment
poétiques ont commencé et fini. Je m'essaierais en vain sur tout autre
sujet, et j'ai presque épuisé celui-là. «Malheur, dit Voltaire, à celui
qui a dit tout ce qu'il a pu dire sur un sujet.» Il en est sur lesquels
j'aurais pu m'étendre davantage; mais je renonce à tout cela maintenant,
et ce n'est pas trop tôt.
»Vous rappelez-vous les vers que je vous ai envoyés au commencement de
l'année dernière, et que vous avez encore? Je ne prétends pas, comme M.
Fitzgerald dans le _Morning-Post_, m'attribuer le caractère de Vates;
mais n'étaient-ils pas, en quelque sorte, prophétiques? Je veux parler
de ceux qui commencent ainsi: _Il n'est pas de plaisir que le monde
puisse donner_, etc., etc. Je mets quelque gloire à ces vers, comme ce
que j'ai écrit de plus vrai et de plus mélancolique dans ma vie.
»Quel griffonnage je vous envoie! Vous ne me dites rien de vous, à
l'exception que vous êtes marguillier lancastrien, et le protecteur de
la mendicité. Quand publiez-vous, et comment se porte votre famille? Mon
enfant va bien, et son état est florissant, à ce qu'on me dit, mais il
faut aussi que je le voie. Je ne suis pas très-porté à l'abandonner à la
contagion de la société de sa belle-mère, quoiqu'il me répugne de
l'enlever à sa mère.--Elle est sevrée, cependant, et il faut se décider
à quelque chose.
»Toujours tout à vous, etc.»
Ayant déjà exposé à mes lecteurs une partie des opinions que je m'étais
formées sur le mariage de Lord Byron, à une époque où, loin de prévoir
que je deviendrais un jour son historien, je ne pouvais être aucunement
influencé par la partialité qu'on suppose toujours attachée à ce
caractère, il me sera peut-être encore permis d'extraire de ma réponse à
la lettre précédente quelques phrases d'explication que son contenu
m'avait semblé demander.
«Je n'avais certainement aucun droit de rien dire sur le malheur de
votre choix, quoique je m'applaudisse maintenant de l'avoir fait,
puisque cette réflexion a amené de votre part un tribut qui, tout en
rendant cette affaire plus mystérieuse et plus inexplicable que jamais,
est également honorable aux deux parties. En vous exprimant mes doutes
sur l'objet de votre choix, j'étais bien loin de vouloir attaquer le
moins du monde un caractère que le monde s'accorde unanimement à trouver
parfaitement aimable et estimable. Je craignais seulement qu'elle n'eût
été trop parfaite, trop scrupuleusement parfaite, en un mot, un modèle
de vertu trop sévère pour que vous pussiez vivre à votre aise avec elle;
et qu'une personne d'une perfection moins rigoureuse, et dont les vertus
auraient été tempérées par quelques-uns de ces charmans défauts qui
savent si bien inspirer l'amour, plus dépendante de votre protection,
aurait eu plus de chance de bonheur avec vous, en raison de votre bonté
naturelle. Quoi qu'il en soit, j'ai été amené à faire toutes ces
suppositions par le désir ardent que j'éprouve de vous justifier de tout
ce qui pourrait ressembler à un abandon capricieux d'une telle femme;
et, dans l'ignorance où je suis de toutes les circonstances relatives à
votre séparation, vous ne pouvez concevoir la sollicitude, l'inquiète
sollicitude avec laquelle je me prépare à entendre de votre propre
bouche, quand nous nous verrons, le récit de toute cette affaire, récit
où je suis sûr de voir briller au moins une vertu:--votre noble
candeur.»
Il me semble assez inutile, ayant, comme nous l'avons, sous les yeux le
caractère des deux époux, d'aller chercher bien loin les causes secrètes
qui amenèrent leur séparation. J'ai déjà, en me livrant à quelques
observations sur le caractère des hommes de génie en général, essayé
d'indiquer les singularités appartenantes à leur naturel et à leurs
habitudes qui les rendaient la plupart du tems incapables de bonheur
domestique. Il était impossible que, comme la classe fatalement
privilégiée à laquelle il appartenait, Lord Byron n'eût pas hérité de
quelques-uns de ces défauts, qui servent d'ombres au génie, et existent
en proportion de son étendue. On verra, par l'anecdote suivante qu'il
raconte lui-même, jusqu'à quel point une des propensions de son
caractère, et la plus capable de flétrir le bonheur, avait été comprise
par la personne la plus intéressée à l'observer.
«Quelques personnes se sont étonnées de la mélancolie qui règne dans mes
écrits. D'autres ont été surprises de ma gaîté personnelle. Mais je me
rappelle une réponse que me fit ma femme un jour que j'avais été
extrêmement gai et de très-bonne foi, et même assez brillant dans la
conversation. Je lui disais, sur la remarque qu'elle avait faite de ma
gaîté:--Et cependant, Bell, on s'est obstiné à dire que j'étais
mélancolique, et vous avez dû voir souvent à quel point cela était
faux.--Non, Byron, me répondit-elle, vous êtes au fond du coeur le plus
mélancolique des hommes, et souvent même quand vous en paraissez le
plus gai.»
A ces défauts et à ces inégalités qui tenaient à la susceptibilité de
ses sensations, il en ajoutait d'autres résultant d'une longue habitude
d'indépendance, et les plus en opposition (si son bon naturel ne les eût
adoucis) avec ce système de concessions et de sacrifices mutuels qui
peut seul maintenir l'équilibre de la paix domestique. Quand nous
réfléchissons à la carrière déréglée dont son mariage devait être le
terme, à la manière errante et volage dont sa vie s'était écoulée,
semblable à une traînée de feu, au milieu d'un enchaînement de courses
lointaines, d'aventures, de bonnes fortunes, et de passions dont la
fièvre n'était pas encore calmée, lorsqu'avec la même imprévoyante
précipitation il conclut brusquement ce mariage, on doit peu s'étonner
que, dans le court espace d'un an, il n'ait pas été capable de revenir
tout-à-fait de ses écarts, et de conformer sa conduite à cette
régularité monotone qu'en exigeaient les espions officieux de son
intérieur. On aurait pu tout aussi bien s'attendre à voir un coursier
comme celui de son _Mazeppa_.
Farouche et indompté comme le daim sauvage, n'ayant jamais été souillé
par l'éperon ou la bride, et captif depuis un jour seulement, rester
tranquille quand on le tenait en bride, sans s'irriter et ronger son
frein. Quand bien même son nouvel état eût été rempli de prospérité et
de douceur, il aurait encore fallu accorder quelque tems et
quelqu'indulgence à un esprit aussi inquiet pour qu'il pût s'accoutumer
au repos; mais son mariage, au contraire (probablement à cause du bruit
qui courut qu'il avait épousé une héritière), fut le signal qui fit
fondre sur lui toutes les dettes arriérées, et les anciens engagemens
que l'embarras de ses affaires l'avait forcé d'accumuler. Sa porte était
journellement assaillie par des créanciers, et sa maison fut neuf fois
en un an au pouvoir des huissiers[17]; tandis que, pour ajouter à
toutes ces anxiétés, et, ce qu'il sentait bien plus profondément encore,
à tous ces outrages de la pauvreté, il avait en outre le chagrin de
croire, à tort ou à raison, qu'il était surveillé par des ennemis et des
espions, jusque sous son propre toit, et que chaque parole, chaque
regard qui lui échappait, était interprété de la manière la plus
perfide.
[Note 17: On trouve dans son journal une anecdote qui se rapporte à
cette circonstance.
«Quand l'huissier (car j'ai connu un peu de tout dans ma vie) vint, en
1815, faire une saisie chez moi (comme membre du parlement il n'avait
aucun droit sur ma personne) je commençai par lui demander, étant
naturellement un peu curieux, s'il avait encore d'autres saisies à
exécuter. Là-dessus il m'en montra une pour 78,000 liv. st. sur une
seule maison seulement. Je voulus savoir ensuite s'il n'avait rien
contre Shéridan. «Oh! Shéridan, dit-il en tirant son portefeuille, oui,
oui, j'ai ceci, etc.; mais, Mylord, je suis resté une fois un an de
suite chez Shéridan: c'est un homme très-bien élevé, et qui sait comment
on en use avec nous, etc.» Nous discutâmes ensuite notre affaire, ce qui
n'était pas chose facile pour moi à ce moment; mais cet homme était
poli, et, ce que j'aime mieux encore, communicatif. J'avais vu plusieurs
de ses confrères, quelques années auparavant, dans des affaires qui
concernaient des amis qui n'appartenaient pas à la noblesse, mais
c'était la première ou la seconde fois que j'en voyais un pour mon
propre compte. C'était un homme poli, qui fut payé en conséquence, et
qui probablement s'y attendait.»
(_Note de Moore_.)]
Comme, en raison de leur peu de moyens, sa femme et lui ne voyaient que
fort peu de monde, il n'avait de distraction, aux sombres pensées
qu'excitaient en lui les difficultés dont sa vie était assiégée, que
dans les occupations qui lui étaient imposées comme membre du comité de
Drury-Lane. Et c'est à sa malheureuse liaison avec le théâtre qu'est
attachée une des fatalités qui marquèrent sa courte année d'épreuve
comme époux. D'après la réputation de galanterie qu'il s'était déjà
faite, et l'insouciante légèreté à laquelle il s'abandonnait souvent,
quand au fond son ame était rongée d'amertume, il ne fut pas difficile
de jeter du soupçon sur quelques-unes des connaissances que ses rapports
fréquens avec les coulisses l'avaient amené à faire, comme il arriva
dans une circonstance où le nom d'une personne à laquelle il avait à
peine adressé une fois la parole, fut compromis de la manière la plus
offensante.
Cependant, malgré ce fatal concours de circonstances qui aurait dû
pallier les écarts de caractère ou de conduite où il fut entraîné, je
suis persuadé, après tout, que ce n'est pas à des causes aussi
sérieuses, qu'il faut attribuer la malheureuse mésintelligence qui se
termina bientôt par une séparation. «Dans tous les mariages que j'ai
vus, dit Steele, et qui, pour la plupart, ont été malheureux, la grande
cause du mal est souvent née des circonstances les plus frivoles;» et je
crois qu'en examinant bien le fond des choses, celui dont nous nous
occupons maintenant ne ferait pas une grande exception à cette remarque.
Lord Byron, lui-même, étant à Céphalonie, quelque tems avant sa mort,
exprima en quelques mots tout le fond du mystère. Un Anglais, avec
lequel il causait de lady Byron, s'étant hasardé à lui énumérer les
différentes causes auxquelles il avait entendu attribuer leur
séparation, le noble poète, qui parut s'amuser beaucoup de tout ce
qu'elles avaient de faux et de ridicule, lui dit, après l'avoir écouté
jusqu'au bout: «Les causes, mon cher monsieur, étaient trop simples pour
être aisément devinées.»
Dans le fait, les circonstances sans exemple qui accompagnèrent cette
séparation, les dernières paroles pleines d'enjouement et d'affection
que la femme, adressa au mari en le quittant, tandis que l'époux
abandonné ne cessa de parler de sa femme avec les plus tendres éloges,
nous prouvent assez qu'au moment où ils se séparèrent, ils ne pouvaient
éprouver, l'un contre l'autre, aucun ressentiment bien profond. Ce ne
fut qu'après, qu'une force répulsive agit sur ces deux coeurs, lorsque la
partie qui avait fait le premier pas décisif crut son orgueil engagé à
persévérer avec dignité dans cette même route, et que cette
inflexibilité provoqua, comme on devait s'y attendre, dans l'ame fière
de l'autre, un profond ressentiment qui finit par se manifester par
l'amertume et le dédain. S'il est néanmoins quelque vérité dans cet
axiome qui dit «que ceux qui ont commis l'offense ne pardonnent jamais,»
Lord Byron, qui fut, jusqu'au dernier moment, disposé à une
réconciliation, prouva du moins que sa conscience ne lui reprochait pas
de torts bien graves comme agresseur.
Mais quoiqu'il eût été difficile peut-être aux victimes de cette
désunion, d'en indiquer ou d'en définir une seule cause, outre cette
incompatibilité d'humeur, qui est l'écueil ordinaire de tous les
mariages de ce genre, le public, qui ne veut jamais être pris en défaut
dans ces occasions, eut, comme de coutume, une bonne provision de motifs
pour expliquer cette rupture, tous tendant à noircir le caractère du
poète auquel il prêtait déjà des couleurs si sombres, et le représentant
comme un monstre accompli de dépravation et de cruauté. La réputation de
l'objet de son choix qui lui attribuait toutes les vertus possibles,
cette réputation qui, je n'en doute pas, avait été pour lui une des
causes déterminantes de ce mariage, par la vanité qu'il mit à obtenir un
tel modèle de vertu (tout en passant dans le monde pour un réprouvé),
fut ce qui donna à ses adversaires des armes contre lui, non-seulement
pour en faire un contraste avec son propre caractère, mais comme si les
perfections de la femme étaient des preuves positives de tous les
méfaits dont il leur plaisait d'accuser le mari.
Cependant le silence inflexible que (par des motifs de générosité et de
délicatesse, sans doute) sa femme elle-même ne cessait d'opposer aux
demandes répétées qui lui étaient faites, de spécifier les torts qu'elle
avait à lui reprocher, laissa à l'imagination et à la méchanceté le
champ le plus vaste pour exercer leur activité. On rapporta donc, et on
crut presqu'universellement, que la seconde proposition de mariage du
noble lord à miss Milbanke n'avait été faite que dans le but de se
venger de l'affront d'un premier refus, et qu'il le lui avait avoué
lui-même en allant à l'église. À l'époque où, comme le lecteur l'a vu
dans ses lettres écrites pendant sa lune de miel, il se croyait de la
meilleure foi du monde au sein du bonheur, et se vantait même, dans
l'orgueil de son imagination, que si le mariage se faisait à bail, il
renouvellerait avec joie le sien pour quatre-vingt-dix-neuf ans, à cette
même époque, s'il en faut croire ses véridiques historiens, il
s'occupait à poursuivre le sombre projet de vengeance dont on vient de
parler, et à tourmenter sa femme par toute espèce d'actions lâches et
cruelles,--telles que de décharger des pistolets pour l'effrayer
pendant qu'elle était au lit[18], et autres fantaisies de même genre.
[Note 18: Il y avait cependant une espèce de fondement à ce conte,
dans l'habitude qu'il avait prise dès son enfance d'avoir toujours des
pistolets chargés auprès de lui la nuit, habitude qu'on regarda comme un
penchant si bizarre, qu'elle fut ajoutée à la liste des symptômes
(portés, je crois, au nombre de seize) qui furent soumis à l'opinion des
médecins comme preuve d'un dérangement intellectuel. Un autre de ces
symptômes était l'impression presque convulsive que Kean avait produite
sur lui dans le rôle de sir Giles Overreach. Mais le motif le plus
plausible (comme il en convenait lui-même) sur lequel reposait cette
accusation de démence, était un acte de violence qu'il avait fait tomber
sur une vieille montre qu'il possédait dès l'enfance, et qu'il avait
portée en Grèce avec lui. Dans un accès de désespoir et de rage causé
par quelqu'une de ces difficultés humiliantes auxquelles il était
journellement en proie, il lança la montre avec fureur sur le foyer, et
la brisa en mille morceaux au milieu des cendres avec les pincettes.
(_Note de Moore_.)]