»Puisque nous en sommes là-dessus cependant, n'allez pas croire tout ce

qu'on dit à ce sujet, et n'essayez pas de me défendre.--Si vous y

réussissiez, ce serait me faire une offense mortelle ou, si vous voulez,

immortelle. Qui peut supporter une réfutation? Je n'ai que très-peu de

chose à répondre à ceux que cela regarde; et toute mon activité, jointe

à celle de quelques amis énergiques, n'a pu encore découvrir aucun

prétexte plausible de discuter cette affaire d'une manière expéditive

avec personne, quoiqu'hier j'aie manqué d'en clouer un à la muraille, ce

qu'il a évité par une explication satisfaisante, du moins au dire des

individus présens: je parle des colporteurs de nouvelles, auxquels je ne

porte pas d'inimitié, quoiqu'il me faille agir d'après le code ordinaire

des usages, quand il m'arrive d'en rencontrer qui en valent la peine.

»Maintenant passons à un autre sujet, la poésie, par exemple. Le poème

de Leigh Hunt est diablement bon: il est par-ci par-là un peu bizarre;

mais avec le cachet d'originalité et la belle poésie qu'on y trouve, cet

ouvrage doit rester. Je ne dis pas cela parce qu'il me l'a dédié, ce

dont je suis au contraire très-fâché; car autrement, je vous aurais prié

d'en faire la revue[15]. Il me semble digne de grands éloges; et je

pense qu'un article en sa faveur, dans la _Revue d'Édimbourg_, ne ferait

que lui rendre justice, et le faire connaître aux yeux du public de la

manière dont il mérite de l'être.

[Note 15: Je retrouve la réponse que je fis à ce passage de sa

lettre, relativement au poème de Hunt. «Quoiqu'il soit, je l'avoue,

plein de beautés, et que j'en aime sincèrement l'auteur, je ne pourrais

réellement entreprendre de le louer sérieusement. Il y a quelque chose

qui prête tant au ridicule dans tout ce qu'il écrit, que je ne puis

jamais prendre un ton vraiment pathétique en le lisant.»

(_Note de Moore_.)]

»Comment vous portez-vous, et où êtes-vous? Je n'ai pas la moindre idée

de ce que je vais devenir moi-même, et ne sais encore où j'irai et ce

que je ferai. Il y a quelques semaines, je vous aurais écrit des choses

qui vous auraient fait rire; mais on me dit maintenant que le rire ne me

convient plus: aussi ai-je été et suis-je encore depuis très-sérieux.

»J'ai été un peu incommodé de la maladie de foie, mais je me porte mieux

depuis quinze jours, quoique encore soumis aux ordonnances des gens de

l'art. J'ai vu depuis peu.................................

...................................................

»Il faut que j'aille m'habiller pour dîner. Ma petite fille est à la

campagne. On me dit que c'est un très-bel enfant; elle a maintenant près

de trois mois: c'est lady Noël, ma belle-mère, qui la surveille à

présent. Sa fille (ci-devant miss Milbanke) est, je crois, à Londres

avec son père. Une certaine Mrs. C. (maintenant espèce de femme de

chambre servant d'espion à lady N., et qui, dans un tems meilleur, a

été blanchisseuse) est réputée, par les gens bien instruits, comme étant

en grande partie la cause secrète de nos différends domestiques.

»Dans toute cette affaire, celui que je plains le plus c'est sir Ralph.

Lui et moi sommes également punis, quoique _magis pares quam similes_

dans notre affliction. Cependant, il nous est bien dur à tous deux de

souffrir par la faute d'une seule personne; mais ainsi soit-il! je serai

séparé de ma femme, et il gardera la sienne.

»Tout à vous.»

Dans ma réponse à cette lettre, écrite quelques jours après, il se

trouve un passage où j'exprime une opinion qu'il eût été peut-être plus

prudent de cacher, mais que je crois devoir extraire, parce que ceci

amena, de la part de Lord Byron, un aveu singulièrement généreux, et

également honorable pour les deux parties intéressées dans cette

malheureuse affaire. Voici les termes dans lesquels je m'exprimais. «Je

suis à peu près dans le même état que vous, relativement au sujet de

votre lettre, ayant l'esprit rempli de beaucoup de choses que je ne sais

comment écrire, et dont je remettrai la communication jusqu'à notre

entrevue au mois de mai, où je vous appellerai en cause pour tous vos

crimes et méfaits. En attendant, vous ne manquerez pas de juges, ni

même de bourreaux, si on les en croyait. Le monde, dans son ardeur

généreuse à embrasser le parti du plus faible, ne tarde pas à en faire

le plus fort et le plus formidable. Je suis sincèrement affligé de ce

qui s'est passé. Tous mes voeux et toutes mes théories sur l'influence

que le mariage aurait sur votre vie en ont été renversés; car, au lieu

de vous ramener, comme je l'espérais, dans un cercle régulier, il vous a

rejeté encore une fois dans les espaces infinis, et vous laisse, à ce

que je crains, dans un état bien pire que celui où vous étiez. Quant à

votre défense, la seule personne avec laquelle je l'aie encore

entreprise, c'est moi-même; et considérant le peu que je sais de

l'affaire, ou plutôt peut-être par cette même raison, j'y ai

passablement réussi. Après tout, votre malheur fut dans le choix que

vous fîtes: il ne m'a jamais plu.--Mais je m'égare ici dans

l'[Grec: aporrêta] et ferai mieux de changer ce sujet pour un autre plus

agréable, vos derniers poèmes, par exemple, etc., etc.»

Le retour du courrier m'apporta la réponse suivante, qui, en excitant

toute notre admiration pour la noble candeur de celui qui l'écrivit,

fait paraître cette affaire sous un jour encore plus triste et plus

étrange.

LETTRE CCXXXIV.

À M. MOORE.

8 mars 1816.

«Je me réjouis de votre nomination de président et intendant d'une

institution de charité: ce sont là des dignités qui n'appartiennent

qu'aux gens vertueux. Mais aussi, rappelez-vous que vous avez trente-six

ans; j'en parle avec envie, non de votre âge, mais de l'honneur, de

l'affection, de la déférence et des nombreux amis qui vous

entourent.--Et moi, il me reste encore huit bonnes années à courir pour

arriver à cette perfection grisonnante, à laquelle époque, si j'existe

encore[16], je serai probablement dans un état de grâce et de mérite

croissant.

[Note 16: Ce triste doute, _si j'existe encore_, nous paraît aussi

mélancolique qu'étrange, quand nous nous rappelons que ce fut

effectivement à trente-six ans qu'il cessa d'exister, et à une époque

où, comme ses ennemis eux-mêmes sont forcés d'en convenir, il était dans

cet état de _mérite croissant_ qu'il prévoit ici en plaisantant.

(_Note de Moore_.)]

»Je dois cependant vous redresser sur un point. La faute ni même le

malheur ne vient pas de mon choix (à moins que mon tort n'ait été d'en

faire un quelconque); car je dois déclarer, au milieu de toute

l'amertume dont me remplit cette funeste affaire, que je ne crois pas

qu'un être meilleur et plus doux, et doué de qualités plus aimables et

plus brillantes que lady B., ait jamais existé. Je n'eus jamais aucun

reproche à lui adresser tout le tems qu'elle vécut avec moi; s'il y a

des torts, ils ne peuvent être que de mon côté, et si je ne puis les

effacer, je dois savoir les supporter du moins.

»Ses plus proches parens sont ***. Mes affaires ont été et sont encore

dans le plus grand désordre; ma santé aussi a été fort dérangée, et mon

esprit inquiet et troublé pendant très-long-tems. Telles sont les causes

(dont je ne cherche pas ici à me faire une excuse) qui m'ont souvent

jeté dans des excès, et m'ont rendu peu susceptible des douceurs de la

vie domestique. Resté mon maître de très-bonne heure, et ayant déjà

passablement couru le monde, les habitudes indépendantes et volages que

j'en ai contractées ont pu aussi y contribuer pour quelque chose. Je

persiste cependant à penser que si les circonstances m'eussent été plus

propices, ou que ma position eût été du moins supportable, j'aurais pu

m'en tirer honorablement; mais cette dernière me paraît désespérée, et

il est inutile d'en parler davantage. À présent, à l'exception de ma

santé qui est meilleure (car il est étrange à quel point l'agitation et

les contradictions d'un genre quelconque redonnent d'élasticité à mon

esprit et me remontent momentanément), à présent, dis-je, j'ai à lutter

contre toute espèce de désagrémens, contre toutes sortes de tourmens

domestiques et pécuniaires.

»Je crois vous avoir déjà dit cela, mais je me hasarde à le répéter. Les

privations de l'adversité, ou plutôt de la mauvaise fortune, ne sont

rien pour moi, mais ce sont ses outrages qui révoltent mon orgueil.

Cependant je n'ai pas à me plaindre de ce même orgueil qui, je pense, me

servira d'égide contre tous les assauts. Si mon coeur avait pu se

briser, il l'aurait été il y a quelques années, et par des événemens

plus affligeans que ceux-ci.

Je conviens avec vous (afin de changer ce sujet pour en revenir à notre

boutique), je conviens, dis-je, que j'ai trop écrit. Mes derniers

ouvrages cependant n'ont été publiés qu'avec beaucoup de répugnance de

ma part, et par des motifs que je vous expliquerai quand nous nous

verrons. Je ne sais pas pourquoi je me suis autant appesanti sur les

mêmes scènes, à moins que, m'apercevant qu'elles s'affaiblissaient ou

devenaient confuses dans ma mémoire, au milieu de tant de sensations

tumultueuses, je n'aie désiré en fixer l'empreinte avant que la planche

n'en fût usée.--Maintenant je la brise: c'est au milieu de ces pays-là

et des événemens qui s'y rattachent que mes sensations vraiment

poétiques ont commencé et fini. Je m'essaierais en vain sur tout autre

sujet, et j'ai presque épuisé celui-là. «Malheur, dit Voltaire, à celui

qui a dit tout ce qu'il a pu dire sur un sujet.» Il en est sur lesquels

j'aurais pu m'étendre davantage; mais je renonce à tout cela maintenant,

et ce n'est pas trop tôt.

»Vous rappelez-vous les vers que je vous ai envoyés au commencement de

l'année dernière, et que vous avez encore? Je ne prétends pas, comme M.

Fitzgerald dans le _Morning-Post_, m'attribuer le caractère de Vates;

mais n'étaient-ils pas, en quelque sorte, prophétiques? Je veux parler

de ceux qui commencent ainsi: _Il n'est pas de plaisir que le monde

puisse donner_, etc., etc. Je mets quelque gloire à ces vers, comme ce

que j'ai écrit de plus vrai et de plus mélancolique dans ma vie.

»Quel griffonnage je vous envoie! Vous ne me dites rien de vous, à

l'exception que vous êtes marguillier lancastrien, et le protecteur de

la mendicité. Quand publiez-vous, et comment se porte votre famille? Mon

enfant va bien, et son état est florissant, à ce qu'on me dit, mais il

faut aussi que je le voie. Je ne suis pas très-porté à l'abandonner à la

contagion de la société de sa belle-mère, quoiqu'il me répugne de

l'enlever à sa mère.--Elle est sevrée, cependant, et il faut se décider

à quelque chose.

»Toujours tout à vous, etc.»

Ayant déjà exposé à mes lecteurs une partie des opinions que je m'étais

formées sur le mariage de Lord Byron, à une époque où, loin de prévoir

que je deviendrais un jour son historien, je ne pouvais être aucunement

influencé par la partialité qu'on suppose toujours attachée à ce

caractère, il me sera peut-être encore permis d'extraire de ma réponse à

la lettre précédente quelques phrases d'explication que son contenu

m'avait semblé demander.

«Je n'avais certainement aucun droit de rien dire sur le malheur de

votre choix, quoique je m'applaudisse maintenant de l'avoir fait,

puisque cette réflexion a amené de votre part un tribut qui, tout en

rendant cette affaire plus mystérieuse et plus inexplicable que jamais,

est également honorable aux deux parties. En vous exprimant mes doutes

sur l'objet de votre choix, j'étais bien loin de vouloir attaquer le

moins du monde un caractère que le monde s'accorde unanimement à trouver

parfaitement aimable et estimable. Je craignais seulement qu'elle n'eût

été trop parfaite, trop scrupuleusement parfaite, en un mot, un modèle

de vertu trop sévère pour que vous pussiez vivre à votre aise avec elle;

et qu'une personne d'une perfection moins rigoureuse, et dont les vertus

auraient été tempérées par quelques-uns de ces charmans défauts qui

savent si bien inspirer l'amour, plus dépendante de votre protection,

aurait eu plus de chance de bonheur avec vous, en raison de votre bonté

naturelle. Quoi qu'il en soit, j'ai été amené à faire toutes ces

suppositions par le désir ardent que j'éprouve de vous justifier de tout

ce qui pourrait ressembler à un abandon capricieux d'une telle femme;

et, dans l'ignorance où je suis de toutes les circonstances relatives à

votre séparation, vous ne pouvez concevoir la sollicitude, l'inquiète

sollicitude avec laquelle je me prépare à entendre de votre propre

bouche, quand nous nous verrons, le récit de toute cette affaire, récit

où je suis sûr de voir briller au moins une vertu:--votre noble

candeur.»

Il me semble assez inutile, ayant, comme nous l'avons, sous les yeux le

caractère des deux époux, d'aller chercher bien loin les causes secrètes

qui amenèrent leur séparation. J'ai déjà, en me livrant à quelques

observations sur le caractère des hommes de génie en général, essayé

d'indiquer les singularités appartenantes à leur naturel et à leurs

habitudes qui les rendaient la plupart du tems incapables de bonheur

domestique. Il était impossible que, comme la classe fatalement

privilégiée à laquelle il appartenait, Lord Byron n'eût pas hérité de

quelques-uns de ces défauts, qui servent d'ombres au génie, et existent

en proportion de son étendue. On verra, par l'anecdote suivante qu'il

raconte lui-même, jusqu'à quel point une des propensions de son

caractère, et la plus capable de flétrir le bonheur, avait été comprise

par la personne la plus intéressée à l'observer.

«Quelques personnes se sont étonnées de la mélancolie qui règne dans mes

écrits. D'autres ont été surprises de ma gaîté personnelle. Mais je me

rappelle une réponse que me fit ma femme un jour que j'avais été

extrêmement gai et de très-bonne foi, et même assez brillant dans la

conversation. Je lui disais, sur la remarque qu'elle avait faite de ma

gaîté:--Et cependant, Bell, on s'est obstiné à dire que j'étais

mélancolique, et vous avez dû voir souvent à quel point cela était

faux.--Non, Byron, me répondit-elle, vous êtes au fond du coeur le plus

mélancolique des hommes, et souvent même quand vous en paraissez le

plus gai.»

A ces défauts et à ces inégalités qui tenaient à la susceptibilité de

ses sensations, il en ajoutait d'autres résultant d'une longue habitude

d'indépendance, et les plus en opposition (si son bon naturel ne les eût

adoucis) avec ce système de concessions et de sacrifices mutuels qui

peut seul maintenir l'équilibre de la paix domestique. Quand nous

réfléchissons à la carrière déréglée dont son mariage devait être le

terme, à la manière errante et volage dont sa vie s'était écoulée,

semblable à une traînée de feu, au milieu d'un enchaînement de courses

lointaines, d'aventures, de bonnes fortunes, et de passions dont la

fièvre n'était pas encore calmée, lorsqu'avec la même imprévoyante

précipitation il conclut brusquement ce mariage, on doit peu s'étonner

que, dans le court espace d'un an, il n'ait pas été capable de revenir

tout-à-fait de ses écarts, et de conformer sa conduite à cette

régularité monotone qu'en exigeaient les espions officieux de son

intérieur. On aurait pu tout aussi bien s'attendre à voir un coursier

comme celui de son _Mazeppa_.

Farouche et indompté comme le daim sauvage, n'ayant jamais été souillé

par l'éperon ou la bride, et captif depuis un jour seulement, rester

tranquille quand on le tenait en bride, sans s'irriter et ronger son

frein. Quand bien même son nouvel état eût été rempli de prospérité et

de douceur, il aurait encore fallu accorder quelque tems et

quelqu'indulgence à un esprit aussi inquiet pour qu'il pût s'accoutumer

au repos; mais son mariage, au contraire (probablement à cause du bruit

qui courut qu'il avait épousé une héritière), fut le signal qui fit

fondre sur lui toutes les dettes arriérées, et les anciens engagemens

que l'embarras de ses affaires l'avait forcé d'accumuler. Sa porte était

journellement assaillie par des créanciers, et sa maison fut neuf fois

en un an au pouvoir des huissiers[17]; tandis que, pour ajouter à

toutes ces anxiétés, et, ce qu'il sentait bien plus profondément encore,

à tous ces outrages de la pauvreté, il avait en outre le chagrin de

croire, à tort ou à raison, qu'il était surveillé par des ennemis et des

espions, jusque sous son propre toit, et que chaque parole, chaque

regard qui lui échappait, était interprété de la manière la plus

perfide.

[Note 17: On trouve dans son journal une anecdote qui se rapporte à

cette circonstance.

«Quand l'huissier (car j'ai connu un peu de tout dans ma vie) vint, en

1815, faire une saisie chez moi (comme membre du parlement il n'avait

aucun droit sur ma personne) je commençai par lui demander, étant

naturellement un peu curieux, s'il avait encore d'autres saisies à

exécuter. Là-dessus il m'en montra une pour 78,000 liv. st. sur une

seule maison seulement. Je voulus savoir ensuite s'il n'avait rien

contre Shéridan. «Oh! Shéridan, dit-il en tirant son portefeuille, oui,

oui, j'ai ceci, etc.; mais, Mylord, je suis resté une fois un an de

suite chez Shéridan: c'est un homme très-bien élevé, et qui sait comment

on en use avec nous, etc.» Nous discutâmes ensuite notre affaire, ce qui

n'était pas chose facile pour moi à ce moment; mais cet homme était

poli, et, ce que j'aime mieux encore, communicatif. J'avais vu plusieurs

de ses confrères, quelques années auparavant, dans des affaires qui

concernaient des amis qui n'appartenaient pas à la noblesse, mais

c'était la première ou la seconde fois que j'en voyais un pour mon

propre compte. C'était un homme poli, qui fut payé en conséquence, et

qui probablement s'y attendait.»

(_Note de Moore_.)]

Comme, en raison de leur peu de moyens, sa femme et lui ne voyaient que

fort peu de monde, il n'avait de distraction, aux sombres pensées

qu'excitaient en lui les difficultés dont sa vie était assiégée, que

dans les occupations qui lui étaient imposées comme membre du comité de

Drury-Lane. Et c'est à sa malheureuse liaison avec le théâtre qu'est

attachée une des fatalités qui marquèrent sa courte année d'épreuve

comme époux. D'après la réputation de galanterie qu'il s'était déjà

faite, et l'insouciante légèreté à laquelle il s'abandonnait souvent,

quand au fond son ame était rongée d'amertume, il ne fut pas difficile

de jeter du soupçon sur quelques-unes des connaissances que ses rapports

fréquens avec les coulisses l'avaient amené à faire, comme il arriva

dans une circonstance où le nom d'une personne à laquelle il avait à

peine adressé une fois la parole, fut compromis de la manière la plus

offensante.

Cependant, malgré ce fatal concours de circonstances qui aurait dû

pallier les écarts de caractère ou de conduite où il fut entraîné, je

suis persuadé, après tout, que ce n'est pas à des causes aussi

sérieuses, qu'il faut attribuer la malheureuse mésintelligence qui se

termina bientôt par une séparation. «Dans tous les mariages que j'ai

vus, dit Steele, et qui, pour la plupart, ont été malheureux, la grande

cause du mal est souvent née des circonstances les plus frivoles;» et je

crois qu'en examinant bien le fond des choses, celui dont nous nous

occupons maintenant ne ferait pas une grande exception à cette remarque.

Lord Byron, lui-même, étant à Céphalonie, quelque tems avant sa mort,

exprima en quelques mots tout le fond du mystère. Un Anglais, avec

lequel il causait de lady Byron, s'étant hasardé à lui énumérer les

différentes causes auxquelles il avait entendu attribuer leur

séparation, le noble poète, qui parut s'amuser beaucoup de tout ce

qu'elles avaient de faux et de ridicule, lui dit, après l'avoir écouté

jusqu'au bout: «Les causes, mon cher monsieur, étaient trop simples pour

être aisément devinées.»

Dans le fait, les circonstances sans exemple qui accompagnèrent cette

séparation, les dernières paroles pleines d'enjouement et d'affection

que la femme, adressa au mari en le quittant, tandis que l'époux

abandonné ne cessa de parler de sa femme avec les plus tendres éloges,

nous prouvent assez qu'au moment où ils se séparèrent, ils ne pouvaient

éprouver, l'un contre l'autre, aucun ressentiment bien profond. Ce ne

fut qu'après, qu'une force répulsive agit sur ces deux coeurs, lorsque la

partie qui avait fait le premier pas décisif crut son orgueil engagé à

persévérer avec dignité dans cette même route, et que cette

inflexibilité provoqua, comme on devait s'y attendre, dans l'ame fière

de l'autre, un profond ressentiment qui finit par se manifester par

l'amertume et le dédain. S'il est néanmoins quelque vérité dans cet

axiome qui dit «que ceux qui ont commis l'offense ne pardonnent jamais,»

Lord Byron, qui fut, jusqu'au dernier moment, disposé à une

réconciliation, prouva du moins que sa conscience ne lui reprochait pas

de torts bien graves comme agresseur.

Mais quoiqu'il eût été difficile peut-être aux victimes de cette

désunion, d'en indiquer ou d'en définir une seule cause, outre cette

incompatibilité d'humeur, qui est l'écueil ordinaire de tous les

mariages de ce genre, le public, qui ne veut jamais être pris en défaut

dans ces occasions, eut, comme de coutume, une bonne provision de motifs

pour expliquer cette rupture, tous tendant à noircir le caractère du

poète auquel il prêtait déjà des couleurs si sombres, et le représentant

comme un monstre accompli de dépravation et de cruauté. La réputation de

l'objet de son choix qui lui attribuait toutes les vertus possibles,

cette réputation qui, je n'en doute pas, avait été pour lui une des

causes déterminantes de ce mariage, par la vanité qu'il mit à obtenir un

tel modèle de vertu (tout en passant dans le monde pour un réprouvé),

fut ce qui donna à ses adversaires des armes contre lui, non-seulement

pour en faire un contraste avec son propre caractère, mais comme si les

perfections de la femme étaient des preuves positives de tous les

méfaits dont il leur plaisait d'accuser le mari.

Cependant le silence inflexible que (par des motifs de générosité et de

délicatesse, sans doute) sa femme elle-même ne cessait d'opposer aux

demandes répétées qui lui étaient faites, de spécifier les torts qu'elle

avait à lui reprocher, laissa à l'imagination et à la méchanceté le

champ le plus vaste pour exercer leur activité. On rapporta donc, et on

crut presqu'universellement, que la seconde proposition de mariage du

noble lord à miss Milbanke n'avait été faite que dans le but de se

venger de l'affront d'un premier refus, et qu'il le lui avait avoué

lui-même en allant à l'église. À l'époque où, comme le lecteur l'a vu

dans ses lettres écrites pendant sa lune de miel, il se croyait de la

meilleure foi du monde au sein du bonheur, et se vantait même, dans

l'orgueil de son imagination, que si le mariage se faisait à bail, il

renouvellerait avec joie le sien pour quatre-vingt-dix-neuf ans, à cette

même époque, s'il en faut croire ses véridiques historiens, il

s'occupait à poursuivre le sombre projet de vengeance dont on vient de

parler, et à tourmenter sa femme par toute espèce d'actions lâches et

cruelles,--telles que de décharger des pistolets pour l'effrayer

pendant qu'elle était au lit[18], et autres fantaisies de même genre.

[Note 18: Il y avait cependant une espèce de fondement à ce conte,

dans l'habitude qu'il avait prise dès son enfance d'avoir toujours des

pistolets chargés auprès de lui la nuit, habitude qu'on regarda comme un

penchant si bizarre, qu'elle fut ajoutée à la liste des symptômes

(portés, je crois, au nombre de seize) qui furent soumis à l'opinion des

médecins comme preuve d'un dérangement intellectuel. Un autre de ces

symptômes était l'impression presque convulsive que Kean avait produite

sur lui dans le rôle de sir Giles Overreach. Mais le motif le plus

plausible (comme il en convenait lui-même) sur lequel reposait cette

accusation de démence, était un acte de violence qu'il avait fait tomber

sur une vieille montre qu'il possédait dès l'enfance, et qu'il avait

portée en Grèce avec lui. Dans un accès de désespoir et de rage causé

par quelqu'une de ces difficultés humiliantes auxquelles il était

journellement en proie, il lança la montre avec fureur sur le foyer, et

la brisa en mille morceaux au milieu des cendres avec les pincettes.

(_Note de Moore_.)]

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 11 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 3 / 28 段