«Pendant l'administration de Lord Byron, Byrne l'aîné composa un ballet

dans lequel miss Smith (depuis Mrs. Oscar Byrne) avait un pas seul.

Cette demoiselle désira que ce pas fût introduit vers la fin du ballet;

le maître de ballets s'y refusa, et la demoiselle jura qu'elle ne

danserait pas du tout. La musique qui annonçait le pas commença, et la

demoiselle sortit majestueusement du théâtre; les deux parties se

précipitèrent dans les coulisses pour exposer leur affaire à Lord Byron,

la seule personne qui s'y trouvât alors. Le noble membre du comité

prononça en faveur de miss Smith, et les deux plaignans, irrités,

s'élançaient dehors au moment où j'entrais moi-même.--Si vous étiez

arrivé une minute plus tôt, me dit Lord Byron, vous m'auriez entendu

prononcer dans une affaire curieuse, sur une question de danse, moi,

ajouta-t-il en jetant un regard sur son pied difforme, moi à qui la

nature, dès ma naissance, a défendu de faire un seul pas. Son front se

rembrunit après avoir prononcé ces paroles, comme s'il eût regretté d'en

avoir trop dit, et il y eut des deux côtés un moment d'un silence

embarrassant.»

(_Note de Moore_.)]

»Puis venaient le petit comité et le haut comité.--Nous n'étions pas

beaucoup, mais nous n'étions jamais d'accord.--C'était Peter Moore qui

contredisait Kinnaird, et Kinnaird qui contredisait tout le monde:--et

puis nos deux directeurs, Rae et Dibdin, et notre secrétaire Ward; et

cependant nous étions tous très-zélés pour le bien du théâtre, et le

désirions de très-bonne foi. *** nous avait fourni des prologues pour la

reprise de nos vieilles pièces anglaises, mais il n'a pas été content

de moi, parce que je lui ait fait le compliment qu'il était l'Upton de

notre théâtre (c'est M. Upton qui était le poète d'Astleys[12]), et cela

est cause qu'il a presque renoncé aux prologues.

[Note 12: Un des théâtres inférieurs de Londres, qui est dans le

genre du Cirque de Franconi.

(_Note du Trad._)]

»Dans la pantomime qu'on joua en 1815 et 16, on avait introduit une

représentation du bal masqué, donné par nous autres jeunes gens du club

de Watier à Wellington et compagnie. Douglas Kinnaird, avec deux ou

trois autres et moi-même, nous nous masquâmes et montâmes sur le théâtre

avec [Grec: oi polloi] pour voir de la scène l'effet de la salle.--Cela me parut

superbe.--Douglas se mit à danser parmi les figurans, et ils furent fort

intrigués de savoir qui nous étions, s'étant aperçus qu'ils étaient plus

que leur nombre. Il est assez étrange que Douglas Kinnaird et moi nous

ayons été tous deux présens au véritable bal masqué, et ensuite à la

pantomime qui en fut donnée sur le théâtre de Drury-Lane.»

LETTRE CCXXVIII.

À M. MOORE.

Piccadilly Terrace, 31 oct. 1815.

«Je n'ai pas pu m'assurer d'une manière précise du tems que dure la

vente des fonds, mais je crois que c'est un bon moment pour s'en

défaire, et je l'espère d'abord, parce que je vous verrai, et ensuite

parce que je recevrai certaines sommes au profit de lady B., qui

contribueront essentiellement à me mettre à mon aise, car (pour parler

le langage des créanciers) j'ai besoin de compléter une somme.

»Hier j'ai dîné dehors avec une assez nombreuse société dans laquelle se

trouvaient Shéridan et Colman, Harry Harris de C. G. et son frère, sir

Gilbert Heathcote, Douglas Kinnaird et d'autres personnes de marque.

Comme dans d'autres réunions de ce genre, le silence régna d'abord, puis

l'on parla, puis on argumenta, puis on disputa; enfin, tout le monde

voulant, parler à la fois, l'on ne s'entendit plus et l'on finit par se

griser. Quand nous fûmes arrivés au dernier degré de cette glorieuse

progression, ce ne fut pas chose facile que de descendre sans tomber; et

pour couronner le tout, Kinnaird et moi, il nous fallut faire descendre

à Shéridan un escalier en limaçon, qui a été certainement construit

avant la découverte des liqueurs fermentées, et avec lequel il n'est pas

de jambes, tant cagneuses qu'elles soient, qui puissent commodément

s'arranger. Nous le déposâmes enfin, sain et sauf, chez lui, où son

domestique, qui paraît fort habitué à ces sortes d'affaires, l'attendait

dans le vestibule. Lui et Colman avaient été, selon leur coutume,

très-amusans; mais j'emportais avec moi beaucoup de vin, et ce vin avait

précédemment emporté ma mémoire, en sorte que tout fut hoquet et

allégresse pendant la dernière heure, et il ne m'est rien resté de la

conversation. Peut-être avez-vous entendu rapporter la réponse que fit

dernièrement Shéridan au watchman, qui le trouva privé de cette «divine

particule d'air» appelée raison..........................

.........................................................

.........................................................

»Le watchman trouva donc Sherry dans la rue, ivre mort. «Qui êtes-vous,

monsieur?» Pas de réponse. «Quel est votre nom?» Un hoquet. «Quel est

votre nom?» Alors il répond d'un ton grave, lent et flegmatique:

«Wilberforce!!!» N'est-ce pas là tout Shéridan? A mon avis, la réponse

est excellente. Il a plus d'esprit dans son ivresse, que les autres à

leur première pointe de gaîté.

»Mon papier est rempli, et j'ai un terrible mal à la tête.

»_P. S._ Lady B. avance rapidement. Le mois prochain donnera la lumière

(avec l'aide de «Junon Lucine, _fer opem_», ou plutôt _opes_, car ce

dernier est plus nécessaire) à la dixième merveille du monde,--Gil

Blas étant la huitième, et le père de mon fils la neuvième.»

LETTRE CCXXIX.

À M. MOORE.

4 novembre 1815.

«Si vous ne m'aviez pas troublé la tête avec les fonds, votre lettre

aurait eu une réponse immédiate. N'a-t-il pas fallu que j'aille dans la

cité? n'a-t-il pas fallu me rappeler, en arrivant là, ce que j'y venais

faire, et ne l'avais-je pas oublié?

»Je serais, sans aucun doute, enchanté de vous voir;--mais je n'aime pas

à employer mes goûts personnels pour combattre vos motifs.--Vous

viendrez et bientôt, car rester ne vous sera pas possible.--Je vous

connais depuis long-tems, vous avez trop du vieux levain de Londres,

pour en pouvoir rester long-tems absent.

»Lewis va à la Jamaïque sucer ses cannes à sucre. Il s'embarque dans

deux jours. Je vous envoie ci-joint son billet d'adieu. Je le vis hier

au soir à D. L. T., pour la dernière fois avant son départ. Pauvre

diable!--c'est réellement un brave homme, un excellent homme.--Il m'a

laissé sa canne et un pot de gingembre confit; je ne mangerai jamais de

ce dernier sans avoir les larmes aux yeux.--C'est si _brûlant_!--Nous

avons un bruit de diable parmi nos _ballerinas_.--On a fait une

injustice à miss Smith, au sujet d'un pas écossais. Le comité s'en est

mêlé; mais le maudit maître de ballet n'a pas voulu en démordre. Je

suis furieux, et Georges Lamb aussi.--Kinnaird est fort content, il ne

sait pas trop pourquoi; et moi je suis très-fâché, à peu près pour la

même raison. Aujourd'hui je dîne avec Kinnaird, nous aurons encore

Shéridan et Colman; et demain encore une fois chez sir Gilbert

Heathcote...... ................................................

»Leigh Hunt a composé un poème vraiment bon et très-original, et qui, je

crois, fera sensation. Vous ne pouvez imaginer à quel point il est bien

écrit, et je ne m'en serais pas fait une idée moi-même, si je ne l'avais

pas lu. Quant à nous, Tom, eh bien! quand allons-nous paraître?

J'aimerais beaucoup mieux, si vous pensez que les vers en valent la

peine, qu'ils fussent mêlés avec les _Mélodies Irlandaises_, que d'être

imprimés séparément.--Mais quand votre chef-d'oeuvre sera-t-il publié?

Quand verrons-nous votre _Shah Nameh_?--Jeffrey est bien bon d'aimer les

_Mélodies Hébraïques_. Il y a des gens ici qui préfèrent _Sternhold_ et

_Hopkins_, et qui en conviennent.--Que le diable emporte leurs ames,

pour les punir d'un tel goût!

»Il faut que j'aille m'habiller pour dîner.--Pauvre cher Murat! quelle

fin! Vous savez, je pense, que son panache blanc était comme celui

d'Henri IV, le point de ralliement pendant une bataille.--Il refusa un

confesseur et le bandeau qu'on lui offrait, ne voulant pas souffrir

qu'on aveuglât ni ses yeux, ni son ame. Vous en apprendrez davantage

demain ou le jour suivant.

»À jamais, etc.»

LETTRE CCXXX.

À M. MURRAY

4 novembre 1815.

«Quand vous serez en état de vous former une opinion sur le manuscrit de

M. Coleridge, vous me ferez plaisir de me le rendre, parce que, dans le

fait, je n'ai pas été autorisé à le laisser sortir de mes mains. J'en

pense beaucoup de bien, et désirerais vivement que vous en fussiez

l'éditeur; mais si vous n'y consentez pas, je ne désespère nullement de

trouver quelqu'un qui s'en chargera.

»J'ai écrit à M. Leigh Hunt, pour l'informer que vous étiez disposé à

traiter avec lui comme vous me l'avez fait entendre la dernière fois que

je vous ai vu. Quant aux conditions et à l'époque, j'abandonne cela à sa

volonté et à votre discernement.--Je dirai seulement que je regarde

cette entreprise comme la plus sûre dont vous vous soyez jamais mêlé. Je

vous parle comme à un spéculateur; si je devais vous parler comme

lecteur et comme critique, je vous dirais que c'est une production

admirable, qui n'a tout juste de défaut que pour en rendre les beautés

plus remarquables.

»Et maintenant, pour en finir, parlons de mon poème, dont je suis

honteux, après avoir nommé les autres.--Publiez-le ou non, comme vous

voudrez, je n'y tiens pas le moins du monde. Si vous ne le publiez pas,

il ne le sera jamais par aucun autre, et je n'y ai jamais songé que

comme appartenant à la collection. S'il vaut la peine d'être mis dans le

quatrième volume, placez-l'y, mais pas ailleurs; sinon jetez-le au feu.

»Tout à vous.»

Les embarras dont il avait craint de se voir prochainement entouré, en

faisant une revue de ses affaires avant son mariage, ne tardèrent pas à

réaliser ses plus sinistres présagés. L'augmentation de dépense que lui

occasionnait son nouveau genre de vie, sans que ses moyens se fussent

beaucoup accrus, les arriérés d'anciennes obligations pécuniaires, et

des engagemens qui, depuis lors, s'étaient graduellement accumulés, se

réunirent pour l'accabler de tout leur poids, et lui firent plus d'une

fois connaître les plus cruelles humiliations de la pauvreté. La

nécessité de satisfaire ses créanciers l'avait réduit au pénible

expédient de vendre ses livres.--Cette circonstance étant venue aux

oreilles de M. Murray, ce dernier se hâta de lui envoyer 1,500 livres

sterling, avec l'assurance qu'une pareille somme serait à son service

dans quelques semaines, et que si ce secours ne suffisait pas, M. Murray

était prêt à lui remettre, pour son usage, la valeur des manuscrits de

tous ses ouvrages.

C'est à cette offre généreuse que lord Byron répond dans la lettre

suivante.

LETTRE CCXXXI.

À M. MURRAY.

14 novembre 1815.

«Je vous renvoie vos billets que je n'accepte pas, mais qui n'en sont

pas moins honorés. Je recevrais de vous ce service, si je devais le

recevoir de personne; mais si telle eût été mon intention, je puis vous

assurer que je vous en aurais fait la demande franchement, et sans plus

de réserve que vous n'en auriez mis à me le rendre, et je ne puis rien

dire de plus de ma confiance et de vos procédés.

»Les circonstances qui me décident à me défaire de mes livres,

quoiqu'assez pressantes, ne le sont pas d'une manière immédiate: je m'y

suis résigné, ainsi n'en parlons plus.

»Si j'avais été disposé à abuser de la sorte de votre obligeance, je

n'aurais pas attendu jusqu'à ce moment. Néanmoins je suis bien aise que

vous m'ayez donné l'occasion de la refuser, puisque cela fixe mon

opinion sur vous, et même me dispose à envisager la nature humaine sous

un jour différent de celui où je m'étais habitué à la regarder.

»Croyez-moi très-sincèrement, etc.»

À M. MURRAY.

25 décembre 1815.

»Je vous envoie quelques vers écrits depuis longtems, et destinés à

servir d'ouverture au _Siége de Corinthe_.--Je les avais oubliés, et ne

suis pas bien sûr même à présent, s'il ne vaudrait pas mieux les

laisser de coté.--Mais vous et votre conseil en décideront.

»Tout à vous.»

Voici les vers dont il est question dans ce billet. Ils sont écrits avec

toute la liberté de ce genre de mesure vagabonde, que son admiration

pour la _Christabel_ de M. Coleridge lui avait fait alors adopter, et

peut-être avait-il eu raison de juger qu'ils ne convenaient pas à

l'ouverture de son poème. Cependant ils sont trop pleins de verve et de

force pour rester inconnus. Quoiqu'il les eût composés au milieu de

l'épaisse atmosphère de Piccadilly, on voit aisément que son imagination

errait bien loin de là, sur les riantes collines et dans les heureuses

vallées de la Grèce, et que le contraste de la vie monotone qu'il menait

alors donnait à ses souvenirs un nouvel essor, une nouvelle énergie.

En l'an 1810 depuis que Jésus mourut pour les hommes, je faisais partie

d'une brave troupe qui parcourait le pays à cheval, ou naviguait sur la

mer. Oh! que nous allions d'un joyeux train, tantôt traversant la

rivière à gué, tantôt gravissant la haute montagne. Jamais nos coursiers

ne se reposaient pendant un jour: soit qu'une grotte et qu'une hutte

nous servît d'asile, sur le lit le plus dur, nous jouissions d'un doux

sommeil étendus sur notre grossière capote ou sur la planche plus

grossière encore de notre léger bateau, la tête reposant sur nos selles

en guise d'oreiller, nous ne nous en réveillions pas moins frais et

dispos le lendemain. Nous donnions un libre essor à nos pensées, à nos

paroles; nous avions en partage la santé et l'espérance, la fatigue,

inséparable du voyage, mais nous ne connaissions pas le souci. Notre

petite troupe était de toutes les langues, de toutes les croyances. Il y

en avait qui disaient leurs chapelets, d'autres appartenaient à la

mosquée, d'autres à l'église; quelques-uns, si je ne me trompe,

n'appartenaient à rien. Enfin dans le monde entier on aurait cherché en

vain une troupe plus joyeuse et plus bigarrée.

Mais les uns sont morts, les autres partis. Il y en a qui sont dispersés

et solitaires dans ce monde, d'autres sont révoltés sur les montagnes

qui dominent les vallées de l'Épire[13], où la liberté rallie encore ses

forces par momens, et fait payer aux oppresseurs de leur sang les maux

qu'ils lui ont faits. Quelques-uns sont dans de lointains pays, d'autres

passent dans leurs foyers une vie inquiète, mais jamais plus ils ne se

réuniront en troupe joyeuse pour courir le pays et se divertir.

[Note 13: Les dernières nouvelles qui me sont parvenues de Dervish

(un des Arnautes qui m'avaient suivi) m'ont appris qu'il s'était insurgé

dans les montagnes, à la tête de quelques bandes qu'on trouve

communément dans ce pays en tems de troubles.

(_Note de Byron_.)]

Ces jours de fatigue s'envolaient gaiement, et maintenant quand je les

vois se succéder d'une manière si triste, mes pensées, comme de légères

hirondelles, traversent en l'effleurant l'Océan, et transportent de

nouveau mon esprit, semblable à l'oiseau sauvage et fugitif, au milieu

des espaces de l'air. Voilà ce qui sans cesse inspire mes chants, dans

lesquels souvent, oh! trop souvent peut-être, j'implore ceux qui peuvent

supporter mes vers, de me suivre dans cette terre lointaine.

Étranger, veux-tu, m'accompagner maintenant et venir t'asseoir avec moi

sur la montagne qui domine Corinthe?

LETTRE CCXXXII.

À M. MOORE

5 janvier 1816

«J'espère que Mrs. M. est entièrement rétablie. Ma petite fille est née

le 10 décembre dernier; on l'a nommée Augusta _Ada_ (le second de ces

noms est très-ancien dans la famille, et n'a pas été porté, je crois,

depuis le règne du roi Jean). Elle est venue au monde, et est encore

très-grasse et en très-bon état: on dit même qu'elle est très-forte pour

son âge.--Elle ne fait que crier et téter:--cela vous suffit-il? Quant à

la mère; elle se porte très-bien, et elle a recommencé à se lever.

»Il y a eu un an le 2 de ce mois que je suis marié--hélas!--Je n'ai vu

personne depuis peu qui vaille la peine d'être cité, à l'exception de

S*** et d'un autre général des Gaules, avec lesquels je me suis trouvé

une ou deux fois à dîner dehors. S*** est un beau cavalier, à la

tournure étrangère, à l'air scélérat et spirituel; au total, c'est un

homme très-agréable. Son compatriote, qui est plus jeune que lui, tient

plus du petit-maître; mais je ne lui crois pas les mêmes facultés

intellectuelles qu'au Corse, car vous savez que S*** l'est, et de plus

cousin de Napoléon.

»Est-ce qu'on ne vous verra plus jamais en ville? À la vérité, il n'y a

pas ici un seul des quinze cents individus qui remplissent

ordinairement les salons où l'on étouffe, et qu'on appelle le monde à la

mode. Nous avons été retenus ici par l'approche de ma paternité, afin

d'y être à portée des médecins; et quant à moi, il m'est aussi

indifférent d'être ici que partout ailleurs, de ce côté du détroit de

Gibraltar.

»J'aurais fait avec joie, ou plutôt avec tristesse, le chant funèbre que

vous me demandez pour la pauvre fille[14] en question; mais comment me

serait-il possible d'écrire sur quelqu'un que je n'ai jamais vu ni

connu? D'ailleurs vous le ferez bien mieux vous-même. Moi, je ne puis

composer sur rien sans en avoir quelque expérience personnelle ou en

connaître les bases, à plus forte raison sur un sujet de cette nature.

Pour vous, vous avez tout cela; et vous ne l'auriez pas que votre

imagination y suppléerait:--ainsi, vous ne pouvez jamais manquer de

réussir.

[Note 14: Je lui avais fait part d'un sujet digne d'exercer tout son

talent pour le pathétique; c'était un triste événement qui venait de se

passer dans mon voisinage, et auquel j'ai fait allusion moi-même dans

une des _Mélodies Sacrées_: «Ne la pleurez pas.»

(_Note de Moore_.)]

»Voilà un griffonnage bien insipide, et je suis moi-même un insipide

personnage. Je suis absorbé par cinq cents réflexions contradictoires,

quoique n'ayant en vue qu'un seul objet.--Mais n'importe, comme on dit

quelque part, «l'azur du ciel s'étend sur tout le monde.» Je voudrais

seulement que celui qui s'étend sur moi fût un peu plus bleu, un peu

plus semblable «au ciel azuré avec lequel se confond le sommet bleuâtre

de l'Olympe,» qui, par parenthèse, était tout blanc la dernière fois

que je le vis.

»Toujours tout à vous.»

En lisant cette lettre, je fus frappé du ton de mélancolie qui y

régnait; et sachant bien que celui qui l'écrivait avait coutume,

lorsqu'il était tourmenté par quelque chagrin ou quelque dégoût, de

chercher du soulagement dans ce sentiment de liberté qui lui disait

qu'il existait pour lui au monde d'autres asiles, je crus apercevoir

dans ses souvenirs du sommet bleuâtre de l'Olympe quelque retour de cet

esprit inquiet et errant que le malheur ou l'irritation évoquait

toujours en lui. Déjà, au moment où il m'envoya les vers mélancoliques:

_Il n'y a point de plaisir que le monde puisse donner_, etc., etc.,

j'avais éprouvé quelque crainte vague sur cet accès d'abattement auquel

je le voyais se livrer; et lui accusant réception de ses vers, j'avais

cherché à l'en distraire par des plaisanteries. «Mais pourquoi donc

retombez-vous ainsi dans l'ornière de la mélancolie, maître Stéphen?

cela ne vaut rien du tout.--Il y aurait de quoi envoyer en diable tous

les devoirs positifs de la vie, et il faut que vous lui disiez adieu. La

jeunesse est le seul tems où l'on puisse être triste impunément; à

mesure que la vie elle-même devient sérieuse et sombre, la seule

ressource qui nous reste est d'être, autant que possible, tout le

contraire.» Mon absence de Londres, pendant tout le cours de cette

année, m'avait privé de pouvoir juger par moi-même du degré de bonheur

que lui promettait sa situation domestique. Je n'avais rien appris non

plus qui pût me porter à croire que le cours de sa vie conjugale fût

moins paisible que ne le sont ordinairement de pareilles unions, du

moins en apparence. Les expressions vives et affectueuses dont il

s'était servi dans quelques-unes des lettres que j'ai données, pour

m'assurer de son bonheur (assurance que sa franchise ne pouvait me

rendre douteuse), avaient aussi puissamment contribué à calmer les

craintes que le sort qu'il s'était choisi avait excitées en moi à la

première vue. Je ne pus cependant m'empêcher de remarquer que ces

indices d'un coeur content ne tardèrent pas à cesser. Il ne parla plus

que rarement et avec réserve de la compagne de son existence, et

quelques-unes de ses lettres me parurent empreintes d'un esprit

d'inquiétude et d'ennui qui réveilla en moi toutes les sombres

appréhensions avec lesquelles j'avais d'abord envisagé son sort. Cette

dernière lettre surtout me frappa comme remplie des plus tristes

présages; et dans le courant de ma réponse, je lui exprimai ainsi

l'impression qu'elle avait faite sur moi. «Ainsi donc, il y a une année

entière que vous êtes marie!

»L'an dernier je te protestais encore cette douce impossibilité.

»Savez-vous, mon cher B., qu'il y a quelque chose dans votre dernière

lettre, une espèce d'inquiétude mystérieuse qui, jointe à l'absence

totale de votre vivacité ordinaire, n'a cessé depuis de me tourmenter

l'esprit de la manière la plus pénible? Il me tarde d'être près de vous

pour connaître réellement ce que vous éprouvez, car ces lettres ne

disent rien du tout, et un mot, _a quattr'occhi_, vaut mieux que des

rames entières de correspondance. En attendant, dites-moi seulement que

vous êtes plus heureux que votre lettre ne m'a porté à le croire, et je

serai satisfait.»

Ce fut quelques semaines après cette lettre que lady Byron prit le parti

de se séparer de lui. Elle avait quitté Londres à la fin de janvier pour

aller voir son père dans le Leicestershire, et Lord Byron devait la

suivre peu de tems après. Ils s'étaient séparés pleins de

tendresse:--elle lui écrivit en route une lettre pleine d'enjouement et

d'affection; et aussitôt qu'elle fut arrivée à Kirkby Mallory, son père

écrivit à Lord Byron pour lui apprendre qu'elle ne retournerait plus

vivre avec lui. Au moment où il reçut ce coup inattendu, ses embarras

pécuniaires, qui s'étaient rapidement augmentés pendant le cours de la

dernière année (puisqu'il n'y avait pas eu moins de huit à neuf saisies

dans sa maison durant cette époque), étaient parvenus à leur comble; et

au moment où, pour me servir de ses énergiques expressions, il était

«seul dans ses foyers avec ses dieux pénates brisés et dispersés autour

de lui,» il dut aussi recevoir la nouvelle foudroyante que la femme qui

venait de le quitter en parfaite harmonie se séparait de lui--pour

jamais.

Ce fut à peu près vers cette époque que le billet suivant fut écrit.

A M. ROGERS.

8 février 1816.

«Ne vous y méprenez pas;--je vous ai réellement rendu votre livre, par

la raison que je vous ai dite, et pas autre chose: il a trop de valeur

pour un individu aussi insouciant.--Je me suis défait de tous mes

livres, et très-positivement je ne veux pas vous priver de la moindre

«particule de cet homme immortel.»

»Je serai bien aise de vous voir, si vous voulez venir, quoique je lutte

maintenant contre les traits et les flèches de la fortune cruelle, dont

quelques-uns m'ont atteint d'un côté d'où assurément je ne les attendais

pas. Mais n'importe, «il y a un monde ailleurs,» et je ferai de mon

mieux pour m'ouvrir un chemin dans celui-là.

»Si vous écrivez à Moore, dites-lui que je répondrai à sa lettre quand

je pourrai en trouver le tems et la force.

»Toujours tout à vous.»

Bn.

Ce ne fut que plus d'une semaine après que le bruit de la séparation

arriva jusqu'à moi, et je me hâtai de lui écrire en ces termes: «Je

suis extrêmement anxieux d'avoir de vos nouvelles, quoique je ne sache

pas trop si je dois parler du sujet qui cause toutes mes inquiétudes.

Si cependant ce que j'ai appris hier par une lettre de Londres est vrai,

vous comprendrez immédiatement ce que je veux dire, et vous m'en

communiquerez autant ou aussi peu que vous croirez convenable; seulement

je voudrais en savoir quelque chose de vous-même, aussitôt que possible,

afin de pouvoir me fixer sur la vérité ou l'imposture du rapport qui m'a

été fait.» Voici la réponse qu'il me fit.

LETTRE CCXXXIII.

À M. MOORE.

29 février 1816.

«J'ai été quelque tems sans répondre à votre lettre; et maintenant la

réponse que j'aurais à faire à une partie de son contenu serait d'une

telle étendue que je la retarderai jusqu'à ce que je puisse vous la

donner en personne, et alors je l'abrégerai autant que possible.

»En attendant, je suis en guerre avec tout le monde et ma femme, ou,

pour mieux dire, tout le monde et ma femme sont en guerre avec moi, et

ne m'ont pas encore écrasé, quoi qu'ils puissent faire. Je ne sache pas

que, dans le cours d'une vie pleine de vicissitudes, je me sois jamais

trouvé, chez moi au dehors, dans une position plus complètement dénuée

de plaisirs actuels et d'espérances futures. Je parle ainsi parce que

c'est ainsi que je pense et que je sens; mais je n'en résisterai pas

moins à cet état, malgré cette manière de l'envisager:--j'ai pris mon

parti.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 11 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 2 / 28 段