BB.

_Angoulème._

1830

«C'est le chimiste Delpech, notre savant collègue de l'Académie des

Sciences...» mais ces explications n'arrivaient qu'en bourdonnement

confus au pauvre Léonard, devenu subitement très pâle, exsangue jusqu'au

bout de ses gros doigts velus où les trois pièces autographiques

grelottaient.

«Les vingt mille francs seront chez vous ce soir, Monsieur Bos...»

articula-t-il enfin avec ce qui lui restait de salive dans la bouche.

Bos réclama piteusement: «Monsieur le baron m'en avait donné vingt-deux

mille.

--Vingt-deux mille, soit!...» dit Astier-Réhu qui trouvait la force de

les reconduire; mais dans l'ombre de l'antichambre il retint son

collègue des Inscriptions, et, d'une voix bien humble, implorait, pour

l'honneur de l'Institut, le silence sur cette malheureuse affaire.

«Volontiers, mon cher maître... mais à une condition...

--Dites, dites...

--Vous recevrez tantôt ma lettre de candidature au fauteuil

Loisillon...» Une poignée de main vigoureuse fut la réponse du

secrétaire perpétuel, l'engagea pour lui-même et pour ses amis.

Resté seul, le malheureux s'écroula devant la table chargée d'épreuves,

où les trois fausses lettres à Rabelais gisaient tout ouvertes. Il les

regardait, hébété, lisait machinalement: «_Maître Rabelais, vous qu'avez

l'esprit fin et subtil..._» Les caractères dansaient, tourbillonnaient

dans un délayage d'encre décomposée en larges maculatures de sulfate de

fer qu'il voyait monter, s'étendre, gagner sa collection, ses dix, douze

mille pièces autographiques, toutes, hélas! de même provenance...

Puisque ces trois-là étaient fausses... alors, son Galilée... alors,

sa Maison d'Orléans... alors, sa lettre de Catherine, offerte au

grand-duc, et celle de Rotrou dont il avait fait hommage public à

l'Académie!... Alors... alors... Un horrible effort de volonté le mit

debout. Fage, tout de suite voir Fage!...

* * * * *

Ses relations avec le relieur dataient de quelques années, d'un jour où

le petit homme était venu aux archives des Affaires étrangères

solliciter l'avis du très illustre et savant directeur sur une lettre de

Marie de Médicis au pape Urbain VIII en faveur de Galilée. Justement

Petit-Séquard, dans une série de précis d'histoire amusante, sous le

titre de «divertissements scolaires,» annonçait un Galilée par

Astier-Réhu de l'Académie française; aussi, après avoir de par sa longue

expérience reconnu et affirmé l'authenticité du manuscrit, quand

l'archiviste apprit que Fage possédait également la réponse du pape

Urbain, une lettre de remerciement de Galilée à la reine, d'autres

encore, tout à coup surgissait en lui l'idée d'un beau livre d'histoire

à la place de sa «petite drôlerie.» Mais en même temps, pris d'un

scrupule d'honnête homme sur l'origine de ces documents, il regarda

l'avorton bien en face, scruta, avec autant de minutie que pour une

pièce autographique, ce long visage blafard aux paupières rougies et

clignotantes, puis, dans un sévère claquement de mâchoire, interrogea:

«Ces manuscrits sont-ils à vous, monsieur Fage?

--Oh! non, cher maître...» Il n'était, lui, que l'intermédiaire d'une

personne... une vieille demoiselle noble, forcée de se défaire pièce à

pièce d'une très riche collection, dans sa famille déjà du temps de

Louis XVI. Encore n'avait-il voulu s'entremettre qu'après l'avis d'un

savant illustre et intègre entre tous; maintenant, fort de l'approbation

du maître, il comptait s'adresser à de riches collectionneurs, au baron

Huchenard, par exemple. Astier-Réhu l'interrompit: «Inutile!

apportez-moi tout votre fonds Galilée. J'en ai le placement.» Du monde

arrivait, s'installait aux petites tables, le public des archives,

chercheur et fureteur, silhouettes silencieuses et blanchies de

terrassiers des catacombes, sentant le moisi, le renfermé, l'exhumation.

«Là-haut... dans mon cabinet... pas ici...» murmura l'archiviste

contre la grande oreille du bossu qui s'éloignait, ganté, pommadé, la

raie partageant le front, avec l'orgueilleuse suffisance assez fréquente

chez ce genre d'infirmes.

Un trésor, cette collection Mesnil-Case,--le nom de la demoiselle livré

par Albin Fage sous le plus absolu secret,--un trésor inépuisable en

pièces des seizième et dix-septième siècles, variées, curieuses,

éclairant le passé d'un jour nouveau, bouleversant parfois d'un mot,

d'une date, les notions acquises sur les faits et les hommes. Si coûteux

fussent-ils, Léonard Astier ne laissait échapper aucun de ces documents

concordant presque toujours avec ses travaux en train ou en projet. Et

pas l'ombre d'un doute sur les récits du petit homme, ces liasses

entières d'autographes s'empoussiérant encore dans le grenier d'un vieil

hôtel de Ménilmontant. Si après quelque observation venimeuse du prince

des autographiles, un soupçon effleurait sa confiance, comment aurait-il

tenu devant le sang-froid du relieur installé à sa table, ou bien

arrosant ses salades dans la paix du grand cloître vert, surtout devant

l'explication toute naturelle qu'il donnait aux lapsus et regrattages

visibles sur certains feuillets, avec le coup de mer subi par le fonds

Mesnil-Case lorsqu'on le fit passer en Angleterre, au temps de

l'émigration? Rassuré, réconforté, Astier-Réhu retraversait la cour d'un

pas alerte, emportant chaque fois quelque nouvelle acquisition contre un

chèque de cinq cents, mille, même deux mille francs, selon l'importance

de la pièce historique.

Au fond, quoi qu'il se dit pour endormir sa conscience, dans ces

prodigalités que personne ne soupçonnait encore autour de lui,

l'historien avait moins de part que le collectionneur. Pour sombre et

sourde que fût la soupente de la rue de Beaune où se faisait d'ordinaire

le trafic, un observateur n'aurait pu s'y tromper. Cette voix faussement

indifférente, ces lèvres desséchées murmurant: «Montrez voir...»,

l'avide tremblement des doigts, révélaient la passion envahissante,

bientôt la manie, le kyste égoïste et dur qui prend et mange tout l'être

au profit de son développement monstrueux. Astier devenait l'Harpagon

classique et farouche, implacable aux siens comme à lui-même, criant

misère, escaladant les tramways, tandis qu'en deux ans, cent soixante

mille francs de ses économies s'égrenaient furtivement dans la poche du

bossu; et pour motiver à l'attention de Mme Astier, de Corentine, de

Teyssèdre, les allées et venues du petit homme, l'académicien lui

donnait à relier des dossiers, emportés, rapportés visiblement. Ils se

servaient entre eux d'allusions, de mots de passe. Albin Fage écrivait

sur carte postale: «J'ai de nouveaux fers à vous montrer, reliure du

seizième siècle en bon état, et rare.» Léonard Astier hésitait: «Merci,

besoin de rien... attendons...» Nouvel avis: «Ne vous gênez pas, cher

maître... Je verrai ailleurs.» A quoi l'académicien ne manquait de

répondre: «Demain matin, de bonne heure... Apportez les fers...»

C'était la misère de ses joies de collectionneur; il fallait acheter,

acheter toujours, sous peine de voir aller à Bos, à Huchenard, à

d'autres amateurs, cette collection miraculeuse. Parfois, en pensant au

jour où l'argent manquerait, pris de sombres fureurs, il interpellait

l'avorton dont la face impassible et suffisante l'exaspérait: «Plus de

cent soixante mille francs en deux ans!... Et vous dites qu'elle a

encore besoin d'argent... quelle vie mène-t-elle donc, votre demoiselle

noble?...» A ces moments-là, il souhaitait la mort de la vieille fille,

l'anéantissement du relieur, ou bien une guerre, une Commune, un grand

cataclysme social qui engloutirait le fonds Mesnil-Case et ses acharnés

exploiteurs.

Eh bien! maintenant il approchait, le cataclysme, non celui qu'il eût

désiré, car le sort n'a jamais bien exactement sous la main ce que nous

lui demandons, mais un brusque et sinistre dénouement où pouvaient

sombrer son oeuvre, son nom, sa fortune, sa gloire, tout ce qu'il était,

tout ce qu'il avait. Et de le voir s'en aller à grands pas vers la Cour

des Comptes, livide, parlant haut, ne rendant aucun des saluts qu'il

quêtait d'ordinaire jusqu'au fond des boutiques, les libraires du quai,

les marchands d'estampes ne reconnaissaient plus leur Astier-Réhu. Lui

ne voyait rien, personne. Il tenait imaginairement le bossu à la gorge,

le secouait par sa belle cravate à épingle et, lui mettant sous le nez

les Charles-Quint déshonorés par les manipulations de Delpech: «Cette

fois, voyons... qu'avez-vous à répondre?»

Arrivé rue de Lille, il poussa la porte en planches mal équarries dans

la palissade qui entoure le palais, puis, le perron franchi, sonnait à

la grille, sonnait encore, saisi par le lugubre aspect du monument

dépouillé de ses fleurs et de ses verdures, la vraie ruine croulante et

béante confondant ses ferrures tordues et ses lianes défeuillées. Un

bruit de savates traîna par la cour froide. La concierge apparut, forte

femme, et sans ouvrir la grille, son balai à la main: «Vous venez pour

le relieur... nous n'avons plus ça chez nous...» Parti, le père Fage,

déménagé sans laisser d'adresse; même qu'elle était en train de nettoyer

le logement pour celui qui le remplaçait à la Cour des Comptes, le

bonhomme ayant démissionné.

Astier-Réhu, par contenance, bégaya encore quelques mots, mais un grand

tourbillon d'oiseaux noirs s'abattant dans la cour couvrait sa voix de

cris rauques et lugubres qui se prolongeaient sous les voûtes.

«Tiens!... les corneilles de l'hôtel Padovani, dit la femme avec un

geste respectueux vers les platanes en branches grises par-dessus les

toits d'en face... Elles arrivent avant la duchesse, cette année...

signe que nous aurons l'hiver de bonne heure!...»

Il s'éloigna, le coeur plein d'épouvante.

L'Immortel Moeurs parisiennes · 第 22 / 34 题