XI

Le coup d'épée dont leur fils avait failli mourir fut un dérivatif aux

dissensions intimes des Astier. Secoué jusqu'au fond de ses entrailles

paternelles, Léonard s'attendrit, pardonna; et comme, pendant trois

semaines, Mme Astier, installée garde-malade près de Paul, ne vint plus

rue de Beaune qu'en courant, pour prendre du linge, changer de robe, on

évita le danger des allusions, des reproches couverts et détournés dont

s'avivent, même après le pardon et la paix faite, les querelles de la

vie à deux. Puis, l'enfant rétabli, parti pour Mousseaux où l'appelait

une pressante invitation de la duchesse, ce qui acheva de réconcilier le

parfait ménage académique, de le rendre du moins à sa température égale

de «couche froide», ce fut son installation à l'Institut, dans

l'appartement et l'emploi de feu Loisillon, dont la veuve, nommée

directrice de l'école d'Écouen, avait par un prompt départ permis au

nouveau Perpétuel d'emménager, presque au lendemain de son élection.

L'installation ne fut pas longue dans ce logement depuis si longtemps

envié, guetté, surveillé, espéré, connu dans ses moindres détours et

tous ses avantages locatifs. A voir la précision avec laquelle les

meubles de la rue de Beaune prenaient leurs places, on eût dit un

mobilier rentrant de la campagne et se posant, s'incrustant de lui-même

aux endroits habituels, aux rainures par lui marquées sur le sol ou dans

les panneaux. Nul embellissement. A peine un nettoyage à la chambre où

Loisillon était mort, du papier neuf à l'ancien salon de Villemain, dont

Léonard fit son cabinet de travail, afin d'avoir le silence et la

lumière de la cour, et, sous la main, une petite annexe très haute, très

claire, pour ses autographes déménagés en trois voyages de fiacre avec

l'aide de Fage, le relieur.

C'était, chaque matin, une délectation nouvelle, ces «archives» presque

aussi commodes que celles des Affaires étrangères, où il entrait sans se

courber, sans grimper l'échelle de son chenil de la rue de Beaune,

auquel il ne pensait plus qu'avec colère et dégoût, par ce sentiment

naturel à l'homme de haïr les endroits où il a souffert, d'une rancune

qui dure et ne pardonne jamais. On se réconcilie avec les êtres, sujets

à changer, à présenter différents aspects, non avec les choses et leur

immuabilité de pierre. Dans la joie de l'emménagement, Astier-Réhu

pouvait oublier ses colères, les torts de sa femme, jusqu'à ses griefs

contre Teyssèdre, autorisé à venir, le mercredi matin, comme autrefois;

mais rien que de songer à la cage en soupente où on le reléguait naguère

un jour par semaine, l'historien faisait grincer sa mâchoire avançante,

redevenait Crocodilus.

Et conçoit-on ce Teyssèdre, que l'honneur de frotter à l'Institut, au

palais Mazarin, laissait aussi froid, aussi peu impressionné, et qui

continuait à bousculer la table, les papiers, les rapports innombrables

du secrétaire perpétuel, avec sa même tranquille arrogance de citoyen de

Riom en face d'un vulgaire «Chauvagnat.» Astier-Réhu, gêné sans l'avouer

par cet écrasant dédain, essayait parfois de faire comprendre à cette

brute la majesté de l'endroit où fonctionnait son pain de cire.

«Teyssèdre, lui disait-il un jour, c'est ici l'ancien salon du grand

Villemain... Je vous le recommande...» et en même temps, pour apaiser

le fier Arverne, il signifiait lâchement à Corentine: «Donnez un verre

de vin à ce brave homme...» Corentine stupéfaite apportait le verre que

le frotteur but d'une goulée, appuyé sur son bâton, les yeux dilatés de

joie; puis il s'essuya la bouche d'un revers de manche, et posant le

verre vide où sa lèvre gourmande était marquée: «Voyez-vous, Meuchieu

Achtier, un verre de vin frais, y a rien de bon que cha dans la vie...»

Sa voix vibrait d'un tel accent de vérité, ses papilles d'un tel

épanouissement de bien-être que le secrétaire perpétuel rentra dans ses

«archives» en claquant la porte d'un mouvement d'humeur. Car, enfin, ce

n'était pas la peine d'avoir tant trimé, parti de si bas pour arriver si

haut, au summum de la gloire littéraire, historien de la maison

d'Orléans, clef de voûte de l'Académie française, puisque rien qu'un

verre de vin frais pouvait donner à un rustre l'équivalent bonheur de

tout cela. Mais, un instant après, entendant le frotteur ricaner à

Corentine «qu'il ch'en foutait un peu, de l'anchien chalon de

Villemain,» Léonard Astier haussa les épaules, et sa velléité d'envie

tomba devant tant d'ignorance, fit place à une profonde et bénigne

pitié.

Pour Mme Astier, grandie, élevée à l'Institut, retrouvant des souvenirs

d'enfance à chaque pavé de la cour, sur chaque marche du vénérable et

poudreux escalier B, il lui semblait qu'après une absence, elle était

enfin rentrée chez elle; et combien elle savourait mieux que son mari

les avantages matériels de la situation, plus de loyer à payer, ni

d'éclairage, ni de chauffage, une grande économie pour les réceptions de

l'hiver, sans compter les appointements augmentés, les hautes relations,

les influences précieuses, surtout pour son Paul et la chasse aux

commandes! Quand Mme Loisillon vantait autrefois les charmes de son

logement à l'Institut, elle ne manquait jamais d'ajouter avec emphase:

«J'y ai reçu jusqu'à des souveraines.--Oui, dans le petit endroit...»

ripostait acidement la bonne Adélaïde dressant son long cou. En effet,

les jours de grandes séances, longues et fatigantes, il n'était pas rare

qu'à la sortie quelque haute dame, princesse royale en tournée, mondaine

influente aux ministères, montât faire à la femme du secrétaire

perpétuel une courte visite intéressée. C'est à des hospitalités de ce

genre que Mme Loisillon devait son poste actuel de directrice, et Mme

Astier ne serait certainement pas plus maladroite qu'elle à tirer parti

du «petit endroit.» Une seule chose gênait son triomphe du moment: sa

brouille personnelle avec la duchesse, qui l'empêchait de rejoindre

Paul à Mousseaux. Mais une invitation arrivait à point de Clos-Jallanges

pour la rapprocher de son fils par le voisinage des deux châteaux, et

elle espérait peu à peu rentrer en grâce auprès de la belle Antonia,

pour qui elle se sentait redevenir toute tendre en la voyant si bonne

avec son Paul.

Léonard, retenu à Paris par son service, la besogne de Loisillon de

plusieurs mois en retard, laissa partir sa femme, promettant d'aller

passer quelques jours auprès de leurs amis, bien décidé, en réalité, à

ne pas s'éloigner de son cher Institut. On y était si bien, si au calme!

Deux séances par semaine pour lesquelles il n'avait que la cour à

traverser, séances d'été, intimes, familières, à cinq, six «jetonniers»

somnolant sous le chaud vitrage. Le reste de la semaine, liberté

absolue. Le laborieux vieillard en profitait pour corriger les épreuves

de son _Galilée_ enfin terminé, prêt à paraître à l'entrée de la saison.

Il sarclait, émondait, veillait A CE QU'IL N'Y EN EÛT PAS. A CE QU'IL

N'Y EN EÛT PAS DU TOUT, préparait encore une seconde édition de sa

_Maison d'Orléans_, enrichie de nouvelles pièces inédites qui en

doublaient la valeur. Le monde se fait vieux; l'histoire,--cette mémoire

de l'humanité, soumise comme telle à toutes les maladies, lacunes,

affaiblissements de la mémoire,--doit plus que jamais s'appuyer de

textes, de pièces originales, se rafraîchir, remonter aux sources sous

peine d'erreur ou de radotage. Aussi quelle fierté pour Astier-Réhu,

quelle douceur, en ces brûlantes journées d'août, de relire sur les

bonnes pages cette documentation si sûre, si originale, avant de les

retourner à l'éditeur Petit-Séquard, avec l'en-tête où figurait pour la

première fois au-dessous de son nom: «Secrétaire perpétuel de l'Académie

française.» Un titre auquel ses yeux n'étaient pas encore faits et qui

l'éblouissait chaque fois, comme la cour toute blanche de soleil devant

ses fenêtres, l'immense seconde cour de l'Institut, recueillie,

majestueuse, à peine traversée de quelques cris de moineaux et

d'hirondelles, solennisée par un buste en bronze de Minerve, et ses dix

bornes alignées contre le mur du fond que dominait la gigantesque

cheminée d'appel de la Monnaie toute voisine.

Vers quatre heures, quand le buste commençait à allonger son ombre

casquée, le pas nerveux et raide du vieux Jean Réhu sonnait sur les

dalles. Il habitait au-dessus des Astier et sortait régulièrement chaque

jour pour une longue promenade, protégée, mais à bonne distance, par un

domestique dont il s'obstinait à refuser le bras. De plus en plus sourd

et fermé, sous l'influence de l'été très chaud cette année-là, ses

facultés s'affaiblissaient, surtout sa mémoire, que ne parvenaient plus

à guider les épingles en rappel aux revers de sa redingote; il

embrouillait ses récits, perdu à travers ses souvenirs comme le vieux

Livingstone dans les marécages de l'Afrique centrale, piétinant,

pataugeant jusqu'à ce qu'on lui vînt en aide; et comme cela l'humiliait,

le mettait de noire humeur, il ne parlait plus guère à personne,

soliloquait en marchant, marquant d'une halte brusque et d'un hochement

de tête la fin de l'anecdote et l'inévitable: «J'ai vu ça, moi...»

D'ailleurs toujours droit, gardant comme au temps du Directoire le goût

des mystifications, s'amusant à priver de vin, de viande, à soumettre

aux régimes les plus variés et les plus cocasses la foule de badauds

enragés de vie qui lui écrivaient journellement, pour savoir à quelle

hygiène il devait son extraordinaire sursis. Et prescrivant aux uns les

légumes, le lait ou le cidre, à d'autres les seuls coquillages, il ne se

refusait rien, buvait sec à ses repas toujours suivis d'une sieste et,

dans la soirée, d'une robuste marche de banc de quart que Léonard Astier

entendait au-dessus de sa tête.

Deux mois s'étaient passés, août et septembre, depuis l'installation du

secrétaire perpétuel, deux mois pleins, d'une paix heureuse et féconde,

d'une halte d'ambition telle qu'il n'en avait peut-être jamais savouré

de pareille dans sa longue existence. Mme Astier, encore à

Clos-Jallanges, parlait d'un prochain retour, déjà le ciel de Paris

s'ardoisait des premiers brouillards, quelques académiciens rentraient,

les séances devenaient moins intimes, et aux heures de travail dans

l'ancien salon Villemain, Léonard Astier n'avait plus besoin de fermer

ses persiennes devant la soleillade ardente de la cour. Il était à sa

table, une après-midi, en train d'écrire à ce bon de Freydet d'heureuses

nouvelles pour sa candidature, quand l'antique sonnette fêlée de la

porte retentit violemment. Corentine venait de descendre, il alla ouvrir

lui-même, saisi de se trouver en face du baron Huchenard, et de Bos,

l'archiviste-paléographe, qui fit irruption dans le cabinet du maître,

hagard, levant les bras, râlant sous sa barbe rouge et sa chevelure en

broussaille: «Les pièces sont fausses... J'ai la preuve... la preuve!»

Astier-Réhu, un instant sans comprendre, regardait le baron qui

regardait la corniche, puis lorsqu'il eut démêlé dans les aboiements du

paléographe qu'on niait l'authenticité des Charles-Quint vendus par Mme

Astier et cédés par Bos à Huchenard, il sourit de très haut, se déclara

prêt à rembourser ses trois autographes dont rien, absolument rien, ne

pouvait à ses yeux entamer l'intégrité.

«Permettez-moi, monsieur le secrétaire perpétuel, d'appeler votre

attention...» le baron Huchenard en parlant déboutonnait à mesure son

pardessus mastic, tirait d'une large enveloppe les trois parchemins,

transformés, potassés, méconnaissables, passés de leur ton de fumée au

blanc le plus absolu et laissant voir chacun cette marque, lisible et

nette au milieu de la page, sous la signature de Charles-Quint,

L'Immortel Moeurs parisiennes · 第 21 / 34 题