Le lendemain de cette représentation où elle avait voulu se montrer et
sourire sous son désastre, donner aux femmes de la société une suprême
leçon de tenue, la duchesse Padovani était partie pour Mousseaux, selon
son habitude à cette époque de l'année. Rien de changé aux apparences de
sa vie. Ses invitations faites pour la saison, elle ne les décommanda
pas; mais avant l'arrivée de la première série, durant cette solitude de
quelques jours qu'elle employait d'ordinaire à surveiller minutieusement
l'installation de ses hôtes, ce fut du matin au soir dans ce parc de
Mousseaux vallonnant à perte de vue les coteaux de la Loire, une course
furieuse de bête blessée, traquée, qui s'arrêtait un moment, engourdie
de fatigue, puis repartait sous une poussée de douleur. «Lâche!...
Lâche!... Canaille!...» Elle invectivait l'absent comme s'il était à
côté d'elle, comme s'il marchait du même pas fiévreux dans ce
tournoiement d'allées vertes descendant jusqu'au fleuve en longs et
ombreux lacets. Et, plus duchesse ni mondaine, démasquée, humaine enfin,
elle livrait tout son désespoir moins grand peut-être que sa colère, car
l'orgueil criait en elle plus fort que tout, et les quelques larmes
débordant ses cils ne coulaient pas, jaillissaient, grésillaient en
pointes de feu. Se venger, se venger! Elle cherchait un moyen sanglant,
tantôt imaginait un de ses gardes, Bertoli ou Salviato, allant lui
mettre une chevrotine dans le front le jour même du mariage... Puis,
non! Frapper soi-même, sentir la joie de la vendetta au bout de son
bras... Elle enviait celles du peuple qui guettent l'homme sous une
porte, lui envoient par la figure une potée de vitriol dans un
vomissement de mots épouvantables... Oh! pourquoi n'en connaissait-elle
pas de ces abominations qui soulagent, une ignoble injure à crier au
traître et vil compagnon qu'elle voyait toujours avec le regard
hésitant, le sourire faux et pénible de leur dernière rencontre. Mais
même dans son patois corse de l'île-Rousse, la patricienne ne savait pas
de ces vilenies et quand elle avait bien crié: «Lâche!... Lâche!...
Canaille!...» sa belle bouche se tordait de rage impuissante.
Le soir, après son repas solitaire dans l'immense salle tendue de vieux
cuirs que dorait le soleil mourant, la course de fauve recommençait.
C'était dans la galerie à pic sur le fleuve, si curieusement restaurée
par Paul Astier avec la dentelle ajourée de ses arcades et ses deux
jolies tourelles en encorbellement. En bas, la Loire étalée comme un lac
gardait du jour tombé un pâlissement d'argent fin où s'espaçaient, vers
Chaumont, les saulaies, les îlots de sable du fleuve lent, à la molle
atmosphère; mais elle ne regardait pas le paysage, la pauvre Mari'
Anto, quand fatiguée d'errer sur les pas de son chagrin elle s'appuyait
des deux coudes à la rampe, les yeux perdus. Sa vie lui apparaissait
dévastée, en détresse, et à un âge où il est difficile de la
recommencer. Des voix grêles montaient de Mousseaux groupant quelques
maisons basses sur la levée; l'amarre d'un bateau grinçait dans la nuit
fraîchissante. Comme c'eût été facile, rien qu'en accentuant un peu son
mouvement découragé, jeté en avant... Mais que dirait le monde? A son
âge, une femme de son rang, ce suicide de grisette abandonnée.
Le troisième jour, arriva le billet de Paul et, en même temps, dans les
journaux, le procès-verbal circonstancié du duel. Elle en eut comme la
chaleur joyeuse d'une étreinte. Quelqu'un l'aimait donc encore, qui
avait voulu la venger au prix de la vie; et cela ne signifiait pas
l'amour à ses yeux, seulement une affection reconnaissante, le souvenir
des services rendus à ce jeune homme et aux siens, peut-être aussi le
besoin de réparer la traîtreuse attitude de la mère. Noble enfant,
brave enfant! A Paris, elle serait allée vers lui tout de suite, mais
ses invités s'annonçant, elle ne put que lui écrire, envoyer son
médecin.
D'heure en heure, les arrivages se succédaient, par Blois, par Onzain,
Mousseaux se trouvant à égale distance des deux stations; et le landau,
la calèche, deux grands breaks déposaient au perron de la cour d'honneur
où retentissaient les coups de timbres, d'illustres habitués de la rue
de Poitiers, académiciens et diplomates, le comte et la comtesse de
Foder, les Brétigny comte et vicomte, celui-ci secrétaire d'ambassade,
M. et Mme Desminières, le philosophe Laniboire venant écrire au château
son rapport sur les prix de vertu, le jeune critique de Shelley très
poussé par le salon Padovani, et Danjou, le beau Danjou, tout seul, sans
sa femme, invitée cependant, mais qui l'eût gêné pour les projets qu'il
roulait sous les frisures d'un breton tout neuf. Aussitôt l'existence
s'organisa comme aux années précédentes. Le matin, les visites ou le
travail dans les chambres, les repas, la réunion, les siestes; puis, la
chaleur tombée, de grandes courses en voiture à travers bois, ou sur le
fleuve dans la légère flottille amarrée au bout du parc. On lunchait
dans une île, on allait en partie relever les verveux toujours garnis et
frétillants, le garde-pêche ayant soin la veille de chaque expédition de
les charger à pleins filets. En rentrant, la toilette pour le dîner en
grand apparat, après lequel les hommes ayant fumé au billard ou dans la
galerie venaient au merveilleux salon qui fut l'ancienne «salle du
conseil» de Catherine de Médicis.
Des tapisseries y déployaient tout du long les amours de Didon et son
désespoir devant la fuite des galères troyennes; étrange et ironique
actualité, que personne ne remarquait du reste, par cette incuriosité
des formes extérieures si générale dans le monde, et qui résulte moins
d'une maladresse des yeux que de la constante et exclusive préoccupation
de soi, de la tenue à garder, de l'effet produit. Le contraste était
pourtant saisissant des tragiques fureurs de la reine abandonnée, les
bras levés, les yeux en pleurs dans l'effacement du petit point, au
calme souriant dont la duchesse présidait les réunions, gardant sa
souveraineté sur les femmes présentes dont elle régentait les toilettes,
les lectures, se mêlant aux discussions de Laniboire avec le jeune
critique, aux débats de Desminières et de Danjou sur les candidatures du
fauteuil Loisillon. Vraiment, si le prince d'Athis eût pu la voir, ce
traître Samy auquel ils pensaient tous et dont personne ne parlait, son
orgueil aurait souffert du peu de vide laissé par son absence dans cette
existence de femme, non plus qu'en cette royale maison de Mousseaux
agitée et bruyante où, du haut en bas de la longue façade, trois
persiennes seulement restaient closes, dans ce qu'on appelait le
pavillon du prince.
«Elle prend bien ça...» disait Danjou dès le premier soir; et la petite
comtesse de Foder, son bout de nez pointu tout affairé de curiosité dans
un embobelinage de dentelles, la sentimentale Mme Desminières, préparée
aux doléances, aux confidences, n'en revenaient pas d'un si beau
courage. Au fond, elles lui en voulaient comme du «relâche» d'un
spectacle dramatique très attendu; tandis que pour les hommes, cette
sérénité de l'Ariane semblait un encouragement à la succession ouverte.
Et c'était le changement significatif dans la vie de la duchesse,
l'attitude de tous ou de presque tous avec elle, attitude plus libre,
plus pressante, une ardeur à lui plaire, un pavanement autour de son
fauteuil qui visait directement la femme et non plus son influence.
C'est vrai que jamais Maria-Antonia n'avait été plus belle; son entrée
dans la salle à manger, l'éclat mat de son teint, de ses épaules en
clair décolletage d'été illuminaient la table autour d'elle, même quand
la marquise de Roca-Nera se trouvait là, venue de son château voisin, de
l'autre rive de la Loire. La marquise était plus jeune, mais qui aurait
pu s'en douter en les regardant? Puis la belle Antonia devait au brusque
départ de son amant le charme inavouable, la mystérieuse griffe du
diable, cet attrait de la place chaude auquel tant d'hommes se laissent
prendre. Le philosophe Laniboire, rapporteur des prix de vertu, le
subissait violemment, ce mystérieux et vilain attrait; veuf, d'âge mûr,
la joue violacée, les traits mélancoliques, il essayait de subjuguer la
châtelaine par un déploiement de grâces viriles et sportiques qui lui
valaient quelques mésaventures. Un jour, en bateau, voulant manier la
godille à grand renflement de biceps, il tombait dans la Loire; une
autre fois, qu'il caracolait à la portière du landau, sa bête le serrait
si durement contre la roue, qu'on était obligé de le garder et
cataplasmer à la chambre plusieurs jours. Mais c'est au salon qu'il
faisait beau le voir «danser devant l'arche,» selon le mot de Danjou,
ployer, dérouler son grand corps, appeler en combat singulier de
dialectique le jeune critique, pessimiste farouche âgé de vingt-trois
ans, que le vieux philosophe écrasait de son optimisme imperturbable. Il
avait ses raisons pour trouver la vie bonne, et même excellente, le
philosophe Laniboire, dont la femme était morte d'une angine gagnée au
chevet de ses enfants, emportés tous les deux avec la mère; et toujours,
dans son dithyrambe en faveur de l'existence, le bonhomme terminait
l'exposé de ses doctrines par une sorte de démonstration au tableau, un
geste adulateur vers le corsage en demi-peau de la duchesse:
«Trouvez-donc la vie mauvaise devant ces épaules-là!»
Le jeune critique, lui, faisait sa cour d'une façon plus subtile, pas
mal scélérate même. Grand admirateur du prince d'Athis, encore à l'âge
ingénu qui traduit admiration par imitation, il copiait dès son entrée
dans le monde les attitudes, la démarche, jusqu'aux airs de tête de
Samy, son dos en voûte, son sourire vague et fermé de méprisants
silences; maintenant, il accentuait cette ressemblance de détails de
toilette, guettés, ramassés enfantinement, depuis la manière d'épingler
la cravate dans l'évasement du col jusqu'au carrelé fauve d'un pantalon
de coupe anglaise. Trop de cheveux, malheureusement, et pas un poil de
barbe, d'où ses efforts perdus et l'absence de tout revenez-y troublant
chez l'ancienne maîtresse du prince, aussi indifférente à son carrelage
anglais qu'aux mourantes oeillades de Brétigny le fils ou aux pressions
vigoureuses de Brétigny le père, quand il lui prenait le bras pour aller
à table. Seulement cela entretenait autour d'elle cette atmosphère
tiède, empressée et galante, à laquelle d'Athis l'avait longtemps
habituée, jouant jusqu'à la courbature son personnage d'attentif; et
l'orgueil de la femme sentait moins la déchéance de l'abandon.
Parmi tous ces prétendants, Danjou gardait une attitude à l'écart,
amusant la duchesse de ses potins de coulisses, la faisant rire, ce qui,
avec certaines, réussit quelquefois très bien. Puis, quand il jugea la
femme suffisamment préparée, un matin qu'elle commençait en compagnie de
ses chiens sa promenade solitaire à travers le parc, cette course
violente où elle secouait sa colère dans les taillis pleins de réveils
d'oiseaux, la trempait, l'apaisait dans la mouillure des pelouses et
l'égouttement des branches, brusquement, à un tournant d'allée, il se
montra et tenta le coup. En complet de laine blanche, le pantalon dans
la botte, béret basque, la barbe faite, il cherchait le dénouement d'une
pièce en trois actes que les Français lui demandaient pour l'hiver;
titre: _Les Apparences_, sujet mondain, très dur. Tout écrit, excepté sa
dernière scène.
«Eh bien! cherchons ensemble...» dit-elle gaîment en claquant la longue
lanière à manche court et sifflet d'argent dont elle se servait pour
rallier sa meute. Mais dès les premiers pas, il parla d'amour, de la
tristesse qu'il y aurait pour elle à vivre seule, s'offrit enfin
carrément, cyniquement, à la Danjou. La duchesse, redressée d'un fier et
vif mouvement de tête, serrait le manche du petit fouet à chiens, prête
à cingler l'insolent qui osait la traiter comme une marcheuse derrière
un portant d'opéra. Mais l'outrage à sa dignité était un hommage à sa
beauté sur le retour, et dans la rougeur subite de ses joues montait
autant de plaisir que d'indignation. Lui, pourtant, continuait, la
pressait, tâchait de l'éblouir de ses mots à facettes, affectant de
traiter la chose moins en affaire de coeur qu'en alliance d'intérêts, en
association cérébrale. Un homme comme lui!... une femme comme elle!... A
eux deux, ils tiendraient le monde.
«Merci bien, mon cher Danjou, ces beaux raisonnements, je les connais.
J'en pleure encore...» et d'un geste hautain, sans réplique, qui
montrait à l'auteur l'ombreuse allée à suivre: «Cherchez votre
dénouement, moi, je rentre...» Il restait sur place, déconcerté, la
regardant partir de sa belle démarche à jambes longues, si tentante.
«Pas même comme zèbre?...» demanda-t-il plaintivement.
Elle se retourna, ses noirs sourcils rejoints: «Ah! oui, c'est vrai...
Le poste est vacant...» Elle songeait à ce Lavaux, à ce bas subalterne
à qui elle avait fait tant de bien... Et sans rire, d'une voix lasse:
«Comme zèbre, si vous voulez...» Puis elle disparut derrière un bosquet
de roses jaunes, superbes, trop épanouies, dont le premier souffle un
peu vif allait éparpiller les grappes.
C'était déjà bien beau qu'elle l'eût écouté jusqu'au bout, la fière
Mari' Anto! Jamais probablement aucun homme, pas même son prince, ne lui
avait parlé sur ce ton. Plein d'espoir et d'entrain, secoué par les
belles tirades qu'il venait d'improviser, l'auteur dramatique ne fut pas
long à trouver sa dernière scène. Il remontait pour l'écrire avant le
déjeuner, quand il s'arrêta, saisi de voir entre les branches les
fenêtres du prince large ouvertes au soleil. Pour qui? A quel favorisé
faisait-on l'honneur de cette installation somptueuse et si commode,
avec ses ouvertures sur la Loire et sur le parc? Il s'informa, se
rassura. C'était pour l'architecte de madame la duchesse, venu en
convalescence au château. Étant connus les liens d'intimité qui
unissaient les Astier et la châtelaine, quoi de plus naturel que Paul
fut reçu comme l'enfant de la maison dans ce Mousseaux, un peu son
oeuvre. Pourtant, quand le nouvel hôte vint s'asseoir au déjeuner, sa
jolie figure affinée que le blanc d'un fichu de Chine pâlissait encore,
son duel, sa blessure, l'idée romanesque autour de ces choses, parut
faire une si vive impression sur les femmes, la duchesse elle-même le
favorisait de tant de soins, d'égards affectueux, que le beau Danjou, un
de ces terribles absorbeurs à qui tout succès rival semble un dommage et
presque un vol, sentit comme une morsure jalouse. Les yeux dans son
assiette, profitant de sa place d'honneur, il commença à voix basse un
démolissage du joli jeune homme si malheureusement déparé par le nez de
sa mère; il raillait son duel, sa blessure, ces réputations de salles
d'armes qu'une piqûre dégonfle à la première rencontre. Il ajouta, ne
croyant pas si bien dire: «Une frime, vous savez, leur querelle de
jeu... C'est pour une femme...
--Le duel... vous croyez?»
Il fit signe de la tête: «J'en suis sûr!» et, ravi de sa prodigieuse
astuce, s'occupa de la table qu'il éblouit de mots, d'anecdotes dont il
arrivait toujours pourvu comme d'un petit feu d'artifice de poche. A ce
jeu, Paul Astier n'était pas de force; et la sympathie féminine revint
vite à l'illustre causeur, surtout quand il eut annoncé que son
dénouement étant trouvé, sa pièce finie, il la lirait au salon pendant
les heures de chaleur. Il n'y eut qu'un cri de toutes ces dames pour
acclamer cette diversion rare à la monotonie des journées; et quelle
aubaine pour ces privilégiées, déjà si fières de leurs lettres datées de
Mousseaux, d'envoyer à toutes les bonnes amies absentes le compte rendu
d'une pièce inédite de Danjou, lue par Danjou lui-même, puis de pouvoir
dire cet hiver, au moment des répétitions: «La pièce de Danjou! je la
connais, il nous l'a lue au château.»
Comme on quittait la table dans l'effervescence de cette bonne nouvelle,
la duchesse s'approcha de Paul Astier et, lui prenant le bras avec sa
grâce un peu despotique: «Un tour de galerie... on étouffe...» L'air
était lourd, même à ces hauteurs où la Loire, comme étamée, envoyait une
buée de cuve chaude, épandue et noyant le désordre vert de ses rives et
de ses îlots à demi-submergés. Elle entraîna le jeune homme tout au bout
de la dernière arcade, loin des fumeurs, et lui pressant les mains:
«Ainsi c'est moi... c'est pour moi...
--Pour vous, duchesse...»
Et il ajouta, la lèvre mince: «Ce n'est pas fini... nous
recommencerons...
--Voulez-vous bien vous taire, malheureux enfant.»
Elle s'interrompit à l'approche d'un pas rôdeur et curieux: «Danjou!
--Duchesse?...
--Mon éventail que j'ai laissé à ma place dans la salle...
voulez-vous?... serez gentil...» et quand il fut loin: «Je vous
défends, Paul... d'abord, on ne se bat pas avec un pareil misérable...
Ah! si nous étions seuls... si je pouvais vous dire...» Il y avait
dans l'énervement de sa voix et de ses mains un transport dont Paul
Astier s'étonna. Au bout d'un mois, il espérait la trouver plus
résignée. Ce fut une déception, qui lui coupa un irrésistible: «Je vous
aime... Je vous ai toujours aimée...» préparé pour les premières
explications de l'arrivée. Il se contentait de lui raconter le duel dont
elle semblait très curieuse, quand l'académicien rapporta l'éventail.
«Bon zèbre, Danjou...» dit-elle en remerciement. L'autre eut un petit
tournement de bouche, et sur le même ton, à mi-voix: «Oui... mais
promesse d'avancement... sans quoi...
--Des exigences, déjà!» Elle le corrigeait d'un léger coup d'éventail,
et, le voulant de bonne humeur pour sa lecture, revint à son bras dans
le salon où le manuscrit s'étalait à même une coquette table à jeu dans
le jour direct d'une haute fenêtre, entr'ouverte sur les verdures
fleuries, les grandes masses boisées du parc.
_«Les Apparences... pièce en trois actes... personnages...»_
Toutes les femmes en cercle, le plus près possible, eurent ce joli
pelotonnement frileux, ce frisson que leur donne l'attente du plaisir.
Danjou lisait en vrai cabotin de Picheral, prenait des temps pour
s'humecter les lèvres au bord de son verre d'eau, les essuyait d'un
léger mouchoir de batiste, et, chaque page finie, haute et large,
brouillée de sa toute petite écriture, il la laissait tomber
négligemment à ses pieds sur le tapis. Chaque fois, Mme de Foder,
l'étrangère pour hommes célèbres, se penchait sans bruit, ramassait la
feuille tombée, la posait avec vénération sur un fauteuil à côté d'elle,
bien dans le sens. Discret et délicieux manége qui la rapprochait du
maître, la mêlait à son oeuvre, comme si Lizt ou Rubinstein était au
piano et qu'elle tournât les feuillets de la partition. Tout alla bien
jusqu'à la fin du premier acte, amusante et chatoyante exposition
qu'accueillait un délire de petits cris, de rires extasiés, de bravos
enthousiastes; puis, après un grand silence dans lequel on entendait aux
profondeurs du parc la rumeur bourdonnante et vibrante des moucherons en
haut des arbres, le lecteur reprit en s'essuyant la moustache:
«Acte II... la scène représente...» mais sa voix s'altérait,
s'étranglait de réplique en réplique. Il venait d'apercevoir un fauteuil
vide, au premier rang, parmi les dames, justement le fauteuil d'Antonia,
et son oeil cherchait par-dessus le lorgnon dans l'immense salon rempli
d'arbustes verts, de paravents où les auditeurs s'abritaient pour mieux
écouter ou mieux dormir... Enfin dans un de ces temps fréquents et
méthodiques que son verre d'eau lui ménageait, un chuchotement, la lueur
d'une robe claire, et tout au fond, sur un divan, la duchesse lui
apparut, à côté de Paul Astier, continuant la conversation interrompue
dans la galerie. Pour un enfant gâté de tous les succès comme Danjou,
l'outrage était sensible. Il eut pourtant le courage de continuer son
acte, jetant avec fureur sur le tapis les pages qui volaient, forçaient
la petite de Foder à les rattraper à quatre pattes. A la fin, comme les
chuchotements ne se taisaient pas, il cessa de lire, s'excusant sur un
enrouement subit qui l'obligeait à remettre au lendemain. Et toute à ce
duel dont elle ne se lassait pas, la duchesse, croyant la pièce finie,
criait de loin avec un vif mouvement de ses petites mains: «Bravo,
Danjou... très joli, le dénouement!»
Le soir, le grand homme eut ou prétexta une crise de foie, et quitta
Mousseaux à l'aurore, sans revoir personne. Fut-ce un simple dépit
d'auteur? Croyait-il réellement que le jeune Astier allait remplacer le
prince? En tout cas, huit jours après son départ, Paul en était encore à
glisser une parole tendre. On se montrait avec lui tout en égards, en
attentions presque maternelles, on s'informait de sa santé, s'il ne
faisait pas trop chaud dans la tourelle exposée au midi, si le mouvement
du landau ne le fatiguait pas, ou encore si ce n'était pas rester trop
tard sur la rivière; mais dès qu'il essayait un mot d'amour, on
s'échappait vite sans comprendre. Il y avait loin, cependant, de la
fière Antonia des précédentes saisons à celle qu'il retrouvait. L'autre,
hautaine et calme, remettant les indiscrets à leur rang, rien que d'un
froncement de sourcils. La sécurité d'un beau fleuve entre ses digues.
Maintenant, la digue craquait, laissait deviner une fêlure par où
débordait la vraie nature de la femme. Il lui passait des bouffées de
révolte contre les usages, les conventions sociales autrefois si bien
respectées par elle, et des besoins de changer de place, de s'éreinter
en courses extravagantes. Des projets de fêtes, d'illuminations, de
grandes chasses à courre pour l'automne, qu'elle-même conduirait, qui
depuis des années n'était plus montée à cheval. Attentif, le beau jeune
homme guettait les écarts de cette agitation, surveillait tout de son
oeil aigu d'émouchet, bien décidé par exemple à ne pas lanterner deux
ans comme avec Colette de Rosen.
* * * * *
On s'était séparé de bonne heure, ce soir-là, après une fatigante
journée de voiture et d'excursion. Paul remonté chez lui, défublé de
l'habit, du plastron, en chemise de soie, ses pantoufles, un bon cigare,
écrivait à sa mère, cherchant et pesant tous ses mots. Il fallait
persuader à m'man, en villégiature à Clos-Jallanges, et se brûlant les
yeux à chercher sur l'horizon, par delà les tournants du fleuve, les
quatre tourelles de Mousseaux, qu'il n'y avait pas de réconciliation,
même d'entrevue possible pour le moment entre elle et son amie... Merci
bien! trop gaffeuse, la bonne femme; il l'aimait mieux loin de ses
affaires personnelles... Lui rappeler aussi la traite fin courant et
sa promesse d'envoyer les fonds au brave petit Stenne resté seul rue
Fortuny pour défendre l'immeuble Louis XII. Si l'argent de Samy manquait
encore, emprunter aux Freydet qui ne refuseraient pas cette avance de
quelques jours, puisque le matin même les journaux de Paris, dans leur
correspondance étrangère, annonçaient le mariage de notre ambassadeur à
Pétersbourg, mentionnant la présence du grand-duc, les toilettes de la
mariée, le nom de l'évêque polonais qui avait béni les deux époux. Et
m'man pouvait se figurer si à Mousseaux le déjeuner s'était ressenti de
cette nouvelle que chacun connaissait, que la maîtresse du logis lisait
dans tous les yeux et dans l'affectation de ses invités à parler d'autre
chose. Silencieuse tout le repas, la pauvre duchesse, en sortant de
table et malgré l'horrible chaleur, avait éprouvé le besoin de se
secouer et d'emmener tout son monde en trois voitures au château de la
Poissonnière où naquit le poète Ronsard; six lieues de route au soleil,
dans la poussière blanche et craquante, pour la joie d'entendre
l'affreux Laniboire, hissé sur un vieux socle effrité comme lui,
débiter: «Mignonne, allons voir si la rose...» Au retour, visite à
l'orphelinat agricole fondé par le vieux Padovani.--M'man devait
connaître sans doute--inspection du dortoir, de la buanderie, des
instruments aratoires, des cahiers de classes: et ça empoisonnait, et il
faisait chaud, et Laniboire haranguait les jeunes agriculteurs à pauvres
têtes de forçats, leur affirmant que la vie était excellente. Pour
finir, encore une halte exténuante à dos hauts-fourneaux près d'Onzain,
une heure au chaud soleil déclinant, dans la fumée et l'odeur du charbon
vomies par trois énormes tours briquelées, à buter sur des rails, à
éviter les vagonnets et les pelles chargées de fonte incandescente, en
blocs énormes gouttant du feu comme des quartiers de glace vermeille en
train de fondre. Pendant ce temps, la duchesse entraînée, infatigable,
ne regardait rien, n'écoutait rien, marchant au bras de Brétigny le père
avec qui elle semblait discuter violemment, aussi étrangère aux forges
et hauts-fourneaux qu'au poète Ronsard ou à l'orphelinat agricole...
Paul en était là de sa lettre, s'appliquant surtout, pour diminuer les
regrets de sa mère, à une peinture férocement ennuyeuse de la vie à
Mousseaux cette année, quand un léger coup toqua sa porte. Il pensa au
jeune critique, au fils Brétigny, même à Laniboire très agité depuis
quelque temps, qui prolongeaient souvent la soirée dans sa chambre, la
plus vaste, la plus commode, annexée d'un coquet fumoir, et fut très
étonné, ayant ouvert, de voir la longue galerie du premier étage, dans
l'irisement de ses vitraux, silencieuse et vide jusqu'au fond, jusqu'à
la massive porte de la salle des gardes dont un rayon de lune découpait
les sculptures. Il retournait s'asseoir, mais on frappa encore. Cela
venait du fumoir qu'une petite porte sous tenture, par un étroit couloir
dans l'épaisseur de la tour, mettait en communication avec les
appartements de la duchesse. Cet aménagement bien antérieur à la
restauration de Mousseaux, lui était inconnu; et, tout de suite, se
rappelant certaines conversations entre hommes, ces derniers jours,
surtout les histoires terriblement salées du père Laniboire: «Bigre! si
elle nous a entendus...» se dit le joli gouailleur. Le verrou tiré, la
duchesse passa devant lui sans un mot, et posant sur la table où il
écrivait une liasse de papiers jaunis que froissait nerveusement sa main
fine:
«Conseillez-moi, dit-elle, la voix grave... vous êtes mon ami... Je
n'ai confiance qu'en vous...»
Qu'en lui, malheureuse femme. Et ce regard de proie, sournois, guetteur,
ne l'avertissait pas, allant de la lettre imprudemment restée ouverte
sur la table et qu'elle aurait pu lire, à ses beaux bras découverts sous
le grand peignoir de dentelle, à ses lourdes nattes tordues pour la
nuit. Il pensait: «Que veut-elle? Qu'est-ce qu'elle vient chercher?» Et
elle, toute à sa colère, à ce remous furieux de rancune qui l'étouffait
depuis le matin, haletait très bas, en phrases courtes: «Quelques jours
avant votre arrivée, il m'a envoyé Lavaux... oui, il a osé... pour me
demander ses lettres... Ah! je l'ai reçu, la face plate, à lui ôter le
goût de revenir... Ses lettres, allons donc!... c'est ceci qu'il
voulait.»
Elle lui tendait la liasse, histoire et dossier de leur amour, la preuve
de ce que cet homme lui coûtait, de ce qu'elle avait payé pour lui en le
tirant de la boue. «Oh! prenez, regardez... c'est curieux, allez.» Et
pendant qu'il feuilletait ces paperasses bizarres, imprégnées de son
odeur à elle, mais plutôt dignes de la devanture de Bos, des factures
hypothétiques de marchands de curiosités, bijoutiers en chambre,
lingères, constructeurs de yachts, courtiers en vins de Touraine
champanisés, des traites de cent mille francs à des filles fameuses,
mortes maintenant, disparues ou richement mariées, des reçus de maîtres
d'hôtel, de garçons de cercle, toutes les formes de l'usure parisienne
et d'une liquidation de viveur, Mari Anto grondait sourdement: «Plus
cher que Mousseaux, vous voyez, la restauration de ce gentilhomme!...
J'avais ça dans un chiffonnier depuis des années, parce que je garde
tout; mais je jure Dieu que je ne comptais pas m'en servir... A
présent, j'ai changé d'idée... Le voilà riche... je veux mon argent et
l'intérêt de mon argent; sinon, je plaide... N'ai-je pas raison?
--Cent fois raison... seulement...» il effilait la pointe fauve de sa
barbe... Est-ce que le prince d'Athis n'était pas interdit quand il
avait signé ces traites?
«Oui, oui, je sais... Brétigny m'a dit... car ne pouvant rien par
Lavaux, on a écrit à Brétigny pour lui demander son arbitrage... Entre
académiciens, n'est-ce pas?...» Elle eut un rire de mépris qui mettait
l'ambassadeur et l'ancien ministre au même niveau comme titres
académiques, puis dans un éclat indigné: «Certainement, j'aurais pu ne
pas payer, mais je le préférais plus propre... donc, je n'ai que faire
d'un arbitrage... J'ai payé, qu'on me rembourse... ou alors en
justice, et du scandale, et de la boue sur son nom, sur son titre
d'envoyé de France à Pétersbourg... Que je le déshonore, ce misérable,
ma cause sera toujours assez gagnée.
--C'est égal.» dit Paul Astier reposant la liasse et faisant
disparaître la lettre à m'man qui le gênait, «c'est égal! qu'on vous ait
laissé de telles preuves entre les mains... et quelqu'un d'aussi
habile...
--Habile, lui?...»
Tout ce qu'elle ne dit pas était dans son haussement d'épaules. Il
continua, s'amusant à la pousser, car enfin on ne soit jamais jusqu'où
peut aller le délire rancunier d'une femme: «Pourtant, un de nos
meilleurs diplomates...
--C'est moi qui le grimais. Il ne sait du métier que ce que je lui en ai
appris.
--Alors, la légende de Bismarck?...
--Qui n'a jamais pu le regarder en face... Ah! ah! la bonne histoire
... je crois bien!... on se détourne, quand il vous parle... une bouche
d'égout!...»
Comme honteuse, elle mit sa figure dans ses mains, comprimant des
sanglots, un râle furieux: «Dire! dire!... douze ans de ma vie à un tel
homme... A présent, il me quitte, il ne veut plus... et c'est lui!...
lui!...» Son orgueil se révoltait à cette idée, et, marchant à grands
pas dans la chambre, allant jusqu'au lit large et bas, drapé
d'anciennes tentures, puis revenant au cercle lumineux de la lampe, elle
cherchait les motifs de leur rupture, se demandant tout haut:
«Pourquoi?... pourquoi?...» L'ambiguité de leur situation?... mais il
savait bien que cela allait finir, qu'ils seraient mariés avant un
an... La fortune, les millions de cette pécore?... Comme si elle n'en
avait pas, elle aussi, de la fortune; et les relations, les influences
qui manquaient à la Sauvadon... Alors, quoi? la jeunesse? Elle eut un
rire enragé... Ah! ah! la pauvre petite!... pour ce qu'il en ferait de
sa jeunesse!...
«Je m'en doute...» murmura Paul qui souriait, se rapprochait. C'était
cela le point douloureux; elle y appuyait comme exprès, pour se faire
souffrir. Jeune!... jeune!... d'abord est-ce au calendrier que se
regarde l'âge d'une femme?... M. l'ambassadeur aurait peut-être des
mécomptes... Et d'un geste vif, à deux mains, écartant ses dentelles de
nuit sur son cou rond, sans un pli, sa nuque solide et splendide:
«C'est là, voyons, c'est là que les femmes ont leur jeunesse...»
Ah! ça ne traîna pas. Des mains fougueuses et savantes continuant son
geste esquissé, peignoir, agrafes, tout craquait, tout volait par la
chambre; et prise, emportée, jetée aux draps ouverts, une flamme passa
sur elle en tourbillon, quelque chose de puissant, de doux,
d'irrésistible, dont rien, jusqu'à ce jour, n'avait pu lui donner
l'idée, qui la roulait, l'enveloppait, s'apaisait pour revenir, pour la
reprendre, l'étreindre, l'engloutir encore, sans fin... S'y
attendait-elle en entrant? Est-ce là, comme il dut le croire, ce qu'elle
venait chercher? Non! Délire d'orgueil blessé, vertige de fureur,
nausée, dégoût, toute la femme à l'abandon comme dans une nuit de
naufrage; mais jamais rien de vil chez elle ni de machiné.
Maintenant la voilà debout, elle reprend possession d'elle-même, et
doute et s'interroge... Elle!... Ce jeune homme!... et si vite!...
c'est à pleurer de honte. Lui, dans ses genoux, soupire: «Puisque je
vous aime... puisque je vous ai toujours aimée... rappelez-vous...»
et sur ses mains et se communiquant à tout son être, elle sent de
nouveau voleter, courir ces bouleversantes flammes en ondes. Mais un
clocher sonne très loin, des rumeurs claires passent dans le matin...
elle s'arrache, se sauve éperdue, sans même vouloir emporter le dossier
de sa vengeance.
Se venger? de qui? pourquoi faire? A cette heure elle n'avait plus de
haine; elle aimait. Et c'était si nouveau, si extraordinaire pour cette
mondaine, l'amour, le plein amour, avec son délire et ses spasmes, qu'à
la première étreinte elle avait cru ingénument qu'elle allait mourir.
Dès lors un apaisement se fit en elle, une douceur convalescente qui
changeait son pas et sa voix; elle devenait une autre femme, une de
celles dont le peuple dit en les voyant au bras d'un amant ou d'un mari,
un peu lentes et comme bercées: «En voilà une qui a ce qu'il lui faut.»
Le type est plus rare qu'on ne pense, surtout dans la «société.» Il se
compliquait ici de la tenue pour le monde, des devoirs d'une maîtresse
de maison surveillant les départs, les arrivées, l'installation de la
seconde série, plus nombreuse, moins intime, toute la gentry académique:
duc de Courson-Launay, prince et princesse de Fitz-Roy, les de Circourt,
les Huchenard, Saint-Avol, ministre plénipotentiaire, Moser et sa fille,
M. et Mme Henry de la légation américaine. Dure besogne, nourrir et
distraire tous ces gens, fusionner ces éléments disparates. Personne ne
s'y entendait mieux qu'elle; mais à présent un ennui, une corvée. Elle
aurait voulu ne pas bouger de place, ruminer son bonheur, s'absorber
dans l'idée unique, et ne trouvait rien pour distraire ses invités que
l'invariable visite aux verveux, au château de Ronsard, à l'orphelinat,
toujours contente lorsque sa main touchait la main de Paul, que le
hasard des voitures ou des bateaux les rapprochait l'un de l'autre.
Dans une de ces fastidieuses promenades sur la Loire, un jour que la
flottille de Mousseaux, ses tendelets de soie, ses pavillons aux armes
ducales en clairs reflets papillotants, avait poussé plus loin que
d'habitude. Paul Astier, dont l'embarcation précédait celle de sa
maîtresse, assis à l'arrière près de Laniboire, écoutait les confidences
de l'académicien. Autorisé à prolonger son séjour à Mousseaux jusqu'à
l'achèvement de son rapport, le vieux fou ne s'imaginait-il pas que sa
cour était en bon chemin pour la succession de Samy, et, comme il arrive
toujours en pareil cas, c'est à Paul qu'il racontait ses espérances, ce
qu'il avait dit, ce qu'on lui répondait, et ci, et ça, et: «Jeune homme,
que feriez-vous à ma place?» Un appel clair et sonore vibra sur l'eau,
venu de la barque qui suivait.
«Monsieur Astier!...
--Duchesse?
--Voyez donc, là-bas, dans les roseaux... On dirait Védrine.»
Védrine, en effet, en train de peindre, sa femme et ses enfants près de
lui, sur un vieux bateau plat amarré à une branche d'aulne, le long
d'une île verte où s'égosillaient des bergeronnettes. On s'approcha bien
vite, bord à bord, tout étant distraction au perpétuel ennui des gens
du monde, et pendant que la duchesse saluait de son plus doux sourire
Mme Védrine qu'elle avait reçue quelque temps à Mousseaux, les femmes
regardaient curieusement ce ménage d'artistes, leurs beaux enfants
pétris d'amour et de lumière, au repos, à l'abri dans cette anse de
verdure, sur ce flot limpide et calme où se doublait l'image de leur
bonheur. Védrine, les saluts faits, sans lâcher sa palette, donnait à
Paul des nouvelles de Clos-Jallanges, dont la longue maison basse et
blanche à toiture italienne se voyait à mi-côte dans les brumes du
fleuve. «Mon cher, tout le monde est fou, là-dedans! La succession de
Loisillon les tourne-boule. Ils passent leur vie à faire du pointage;
tous, ta mère, Picheral, et la pauvre infirme dans son fauteuil
roulant... Elle aussi a gagné la fièvre académique. Elle parle d'aller
vivre à Paris, de donner des fêtes, des réceptions pour aider la
candidature fraternelle.» Alors, lui, fuyant cette démence, s'escampait
tout le jour, travaillait dehors avec sa smala, et montrant son vieux
bachot, il riait sans l'ombre d'amertume: «Ma dabbieh, tu vois... mon
grand voyage sur le Nil!»
Tout à coup le petit garçon, qui, parmi tant de monde, de jolies femmes,
de toilettes, n'avait d'yeux que pour le père Laniboire, l'interpella
d'une voix claire: «Dites, c'est-y vous le monsieur de l'Académie qui va
avoir cent ans?» Le vieux rapporteur, en train de faire des effets
nautiques devant la belle Antonia, manqua s'effondrer sur sa banquette;
et, le fou rire un peu calmé, Védrine expliquait le singulier intérêt
que l'enfant portait à Jean Réhu qu'il ne connaissait pas, qu'il n'avait
jamais vu, seulement à cause de ses cent ans qui approchaient. Le beau
petit s'informait chaque jour du vieil homme, demandait: «Comment
va-t-il?» et c'était chez ce tout petit être un respect de la vie
presque égoïste, l'espoir d'y arriver, lui aussi, à ses cent ans,
puisque d'autres les pouvaient vivre.
Mais l'air fraîchissait, faisait flotter les voilettes de voyage, tout
le pavoisement des petites flammes. Une masse de nuées s'avançait du
côté de Blois; et vers Mousseaux dont les quatre lanternes au faîte des
tourelles étincelaient sous le ciel noir, un réseau de pluie envoilait
l'horizon. Il y eut un moment de hâte, de bousculade. Pendant que les
barques s'éloignaient entre les bancs de sable jaune, toutes dans le
même sillage à cause de l'étroitesse des chenaux, amusé par cet éclat de
couleurs sous le ciel orageux, ces belles silhouettes de mariniers
debout à l'avant, forçant sur leurs longues perches, Védrine se tournait
vers sa femme à genoux dans le bachot, occupée à empaqueter les enfants,
à serrer la boîte, la palette: «Regarde ça, maman... tu sais, quand je
dis d'un camarade que nous sommes du même bateau... la voilà bien
visible et vivante, mon image... toutes ces barques en file qui se
sauvent dans le vent, la nuit menaçante, ce sont nos générations
d'art... On a beau se gêner entre gens du même bateau, on se connaît,
on se sent les coudes; on est amis sans le vouloir, sans le savoir,
courant tous la même bordée... Mais ceux qui sont devant, comme ils
s'attardent, comme ils encombrent! Rien de commun entre leur barque et
la nôtre. On est trop loin, on ne se comprend plus. Nous ne nous
occupons d'eux que pour leur crier: «Allez donc, avancez, donc!» tandis
qu'au bateau qui nous suit, dont l'élan de jeunesse nous pousse, nous
talonne, voudrait nous passer sur le ventre, on jette avec colère:
«Doucement donc!... Qu'est-ce qui vous presse?...» Eh bien! moi...--il
dressait sa grande taille, dominait la rive et le fleuve...--je suis de
mon bateau, certes, et je l'aime; mais ceux qui s'en vont et ceux qui
viennent m'intéressent autant que le mien... Je les hèle, je leur fais
signe, j'essaye de me tenir en communication avec tous... Car tous,
suivants et devanciers, les mêmes dangers nous menacent, et pour chacune
de nos barques les courants sont durs, le ciel traître, et le soir si
vite venu!... Maintenant, démarrons, mes chéris, voilà l'ondée...»