Tous les jours, entre quatre et six, plus tôt ou plus tard selon la
saison, Paul Astier venait prendre sa douche à «l'hydrothérapie Keyser»
en haut du faubourg Saint-Honoré. Vingt minutes de fleuret, de boxe ou
de bâton, puis le jet froid, le bain de piscine, la petite station, en
sortant, chez la fleuriste de la rue du Cirque pour se faire coudre un
oeillet à la boutonnière; et la réaction jusqu'à l'Arc-de-l'Étoile,
Stenne et le phaéton suivant au ras du trottoir. Ensuite un tour aux
acacias, où Paul montrait un teint clair, une peau de femme à «lever»
toutes les femmes et qu'il devait à ses habitudes d'hygiène chic. Cette
séance chez Keyser lui épargnait en outre la lecture des journaux, par
les potins de cabine à cabine, ou sur les divans de la salle d'armes, en
veste de tir, en peignoir de flanelle, même à la porte du docteur, quand
on attendait son tour de douche. Des cercles, des salons, de la Chambre,
de la Bourse ou du Palais, les nouvelles de la journée s'annonçaient là
librement, à voix haute, dans le froissement des épées et des cannes,
les appels au garçon, les grandes claques en battoir des mains sur la
chair nue, le cliquetis des fauteuils à roulettes pour rhumatisants, les
lourds plongeons qui s'ébrouaient dans la piscine aux voûtes sonores,
et, dominant tous les bruits d'eau brisée, jaillie, la voix du bon
docteur Keyser debout sur sa tribune et ce mot revenant toujours comme
un refrain: «Tournez-vous.»
Ce jour-là, Paul Astier se «tournait» avec délices sous la pluie
bienfaisante, y laissait la migraine et la poussière de sa corvée, et
les funèbres ronrons des regrets académiques en style Astier-Réhu:
«L'airain lui mesurait ses heures... la main glacée de Loisillon...
épuisé la coupe du bonheur...» O papa! ô cher maître! Il en fallait de
l'eau, en pluie, en fouet, en cascade, pour nettoyer ce noir fatras.
Encore ruisselant, il croisa un grand corps qui remontait de la piscine
et lui faisait un bonjour grelottant de la tête, courbé en deux sous un
large bonnet en caoutchouc couvrant le crâne et une partie de la figure.
Cette maigreur livide, cette raide démarche contracturée, il crut à un
de ces pauvres névropathes, habitués de chez Keyser, dont les muettes
apparitions d'oiseaux de nuit, lorsqu'ils venaient se peser à la bascule
dans la salle d'armes, faisaient un tel contraste aux rires de santé et
de vigueur débordantes. Puis la courbe méprisante de ce grand nez, ces
plis de dégoût tirant la bouche lui rappelèrent vaguement un visage de
la société. Et dans sa cabine, pendant que le garçon baigneur lui
étrillait la peau, il demanda: «Qui donc m'a salué, Raymond?
--Mais c'est le prince d'Athis, monsieur...» fit Raymond avec la fierté
du peuple à prononcer ce mot de prince. «Il vient à la douche depuis
quelque temps, toujours le matin... Aujourd'hui il s'est retardé,
rapport à un enterrement, qu'il a dit a Joseph...»
La porte de la cabine entr'ouverte pendant ce colloque, laissait voir
dans celle en face, sur le côté pair du couloir, le gros Lavaux assis,
tout nu, d'un gras blafard et difforme, en train de s'attacher au-dessus
du genou, avec des jarretières à boucles, de longs bas de femme ou
d'ecclésiastique. «Dites donc, Paul, vous avez vu Samy qui vient se
donner des forces?...» et il clignait de l'oeil comiquement.
«Des forces?
--Bé oui! Il se marie dans quinze jours, savez bien; et le pauvre
garçon, pour s'assurer les reins, s'est mis bravement à l'eau froide et
aux pointes de feu.
--Et l'ambassade, quand?
--Mais, tout de suite. La princesse est partie devant. Ils se marieront
là-bas.»
Paul Astier eut l'instinct d'un désastre: «La princesse!... Qui
épouse-t-il donc?--D'où sortez-vous?... Le bruit de Paris depuis deux
jours... Colette, pardi! l'inconsolable Colette... C'est la tête de la
duchesse que je voudrais voir... A Loisillon, elle s'est très bien
tenue, mais sans lever son voile, sans un mot à personne... Dur à
avaler, dame!... Songez donc qu'hier encore nous cherchions ensemble des
étoffes pour la chambre de l'infidèle à Pétersbourg.»
Il bavardait de sa voix grasse et méchante de portière mondaine, tout en
achevant de boucler ses jarretières; et pour accompagner la féroce
histoire, on entendait à deux cabines plus loin, dans un sonore
roulement de claques à même, le prince encourageant le garçon de douche:
«Plus fort, Joseph... plus fort... N'ayez pas peur.» Ah! il en
prenait, des forces, le bandit.
Paul Astier qui, aux premiers mots de Lavaux, avait franchi le couloir
pour mieux entendre, fut pris d'une envie folle, enfoncer d'un coup de
pied la porte du prince, sauter dessus, s'expliquer brutalement avec ce
misérable qui lui enlevait la fortune des mains. Tout à coup il se vit
nu, trouva sa colère inopportune et rentra s'habiller, se calmer un peu,
comprenant qu'il devait avant tout causer avec sa mère, savoir
exactement où en étaient les choses.
Par exception, sa boutonnière resta vide, ce soir-là, et pendant que des
yeux de femmes, au mouvement désoeuvré des voitures en file, cherchaient
le joli jeune homme dans l'allée habituelle, il roulait vivement vers la
rue de Beaune. Corentine le reçut, les bras nus, en souillon, profitant
de l'absence de madame pour faire un grand savonnage.
«Où dîne ma mère, savez-vous?» Non. Madame ne lui avait rien dit; mais
monsieur était là-haut à fourrager dans ses papiers. Le petit escalier
des archives criait sous le pas lourd de Léonard Astier:
«C'est toi, Paul?»
Le demi-jour du couloir, le trouble où il était lui-même empêchèrent le
garçon de remarquer l'extraordinaire aspect de son père et l'égarement
de sa voix pour répondre au: «Comment va le maître?... Maman n'est pas
là?...--Non, elle dîne chez Mme Ancelin qui l'emmène aux Français...
Dans la soirée, j'irai les rejoindre.»
Ensuite le père et le fils n'eurent plus rien à se dire; deux étrangers
en présence, des étrangers de race ennemie. Aujourd'hui, pourtant, Paul
Astier dans son impatience aurait bien demandé à Léonard s'il savait
quelque chose de ce mariage, mais tout de suite: «Il est trop bête,
m'man n'a jamais dû en parler devant lui.» Le père, lui aussi, angoissé
d'une question qu'il voulait faire, le rappela d'un air gêné:
«Écoute donc, Paul... figure-toi qu'il me manque... Je suis en train
de chercher...
--De chercher?...»
Astier-Réhu hésita une seconde, regardant de tout près la charmante
figure dont l'expression n'était jamais parfaitement franche à cause de
la déviation du nez, puis l'accent bourru et triste:
«Non, rien... c'est inutile... tu peux t'en aller.»
Il restait à Paul Astier de rejoindre sa mère au théâtre, dans la loge
Ancelin. C'était deux ou trois heures à tuer. Il renvoya sa voiture en
recommandant à Stenne de venir l'habiller au cercle, puis se mit en
route à tout petits pas, dans un délicat Paris crépusculaire où les
arbustes en boule du parterre des Tuileries s'allumaient de couleurs
vives à mesure que le ciel s'assombrissait. Une incertitude délicieuse
pour les rêveurs et les combineurs d'affaires. Les voitures diminuent.
Des ombres se hâtent, vous frôlent; on peut suivre son idée sans
distraction. Et le jeune ambitieux songeait, lucidement, le sang-froid
revenu. Il songeait comme Napoléon aux dernières heures de Waterloo:
bataille gagnée tout le jour, puis le soir, la déroute. Pourquoi? Quelle
faute commise? Il remettait en place les pièces de l'échiquier,
cherchait sans comprendre. Une imprudence, peut-être, d'être resté deux
jours sans la voir; mois n'était-ce pas l'élémentaire tactique «après
l'épisode du Père-Lachaise, de laisser la femme ruminer son petit
remords. Comment se douter d'une fuite aussi brusque? Subitement, cet
espoir lui vint, connaissant la princesse, oisillon changeant d'idée
comme de perchoir, qu'elle n'était pas encore partie, qu'il allait la
trouver au milieu de ses préparatifs, désolée, incertaine, demandant au
portrait d'Herbert: «Conseille-moi,» et qu'il la reprendrait d'une
étreinte. Car maintenant il comprenait et suivait, dans cette petite
tête, toutes les péripéties de son roman.
Il se fit conduire rue de Courcelles. Plus personne. La princesse partie
en voyage le matin même, lui dit-on. Pris d'un affreux découragement, il
rentra chez lui pour n'être pas obligé, au cercle, de parler et de
répondre. Sa grande baraque moyen-âgeuse dressant sa façade de Tour de
la faim, toute bordée d'écriteaux, acheva de lui serrer le coeur par le
tas de notes en retard qu'elle lui rappelait; puis la rentrée à tâtons
dans cette odeur d'oignon frit qui remplissait tout l'hôtel, le petit
domestique rageur se fabriquant, les soirs de dîner au cercle, un
faubourien miroton. Un peu de jour traînait encore dans l'atelier, et
Paul, jeté sur un divan, tout en se demandant quelle déveine déjouait
sa prudence et ses combinaisons les plus adroites, s'endormit pour deux
heures, après lesquelles il se réveilla transformé. De même que la
mémoire s'aiguise au sommeil du corps, ses facultés de volonté et
d'intrigue n'avaient cessé d'agir pendant ce court repos. Il y avait
reconquis un plan nouveau et cette froide et ferme résolution, autrement
rare chez nos jeunes français que la bravoure armée.
Prestement habillé, lesté de deux oeufs et d'une tasse de thé, avec une
légère tiédeur de petit fer dans la barbe et les moustaches quand il
jeta au contrôle du Théâtre-Français le nom de Mme Ancelin, le plus
subtil observateur n'aurait pu soupçonner dans ce parfait mondain la
moindre préoccupation, ni ce que renfermait ce joli meuble de salon,
laqué noir et blanc, si bien scellé.
Le culte rendu par Mme Ancelin à la littérature officielle, avait deux
temples: l'Académie française, la Comédie-Française; mais le premier
n'étant qu'irrégulièrement ouvert à la ferveur des fidèles, elle se
rabattait sur l'autre dont elle suivait ponctuellement les offices, ne
manquant jamais une «première», grande ou petite, ni les mardis de
l'abonnement. Et ne lisant que les livres à l'estampille de l'Académie,
les artistes de la Comédie étaient les seuls qu'elle écoutât fervemment,
avec des expressions attendries ou frénétiques qui éclataient dès le
contrôle et les deux grands bénitiers de marbre blanc que l'imagination
de la bonne dame avait dressés à l'entrée de la maison de Molière,
devant les statues de Rachel et de Talma.
«Est-ce tenu!... Quels huissiers!... Quel théâtre!...»
Ses petits bras écartés en gestes courts, son souffle haletant de grosse
dame, remplissaient le couloir d'une expansive joie turbulente qui
faisait courir dans toutes les loges: «Voilà Mme Ancelin.» Aux mardis
surtout, l'indifférence de la salle très mondaine contrastait avec
l'avant-scène où roucoulait, se pâmait, le corps hors la loge, ce bon
gros pigeon aux yeux roses, ramageant tout haut; «Oh! ce Coquelin...
Oh! ce Delaunay!... quelle jeunesse!... quel théâtre!...» ne souffrant
pas qu'on parlât d'autre chose, et, aux entr'actes, accueillant les
visites par des cris d'admiration sur le génie de l'auteur académicien,
les grâces de l'actrice sociétaire.
A l'entrée de Paul Astier, le rideau était levé, et connaissant les
rites du culte, l'absolue défense de parler alors, de saluer, de remuer
un fauteuil, il attendit immobile dans le petit salon séparé par une
marche de l'avant-scène où Mme Ancelin s'extasiait entre Mme Astier et
Mme Eviza, Danjou et de Freydet assis derrière elle avec des têtes de
captifs. A ce claquement si particulier des fermetures de loge et que
suivit un «Chut!» foudroyant pour l'intrus qui troublait l'office, la
mère à demi tournée tressaillit en voyant son Paul. Que se passait-il?
Qu'avait-il de si pressé, de si grave à lui dire, pour venir jusque-là,
dans ce guêpier d'ennui, lui qui ne s'ennuyait jamais qu'avec un but.
Sans doute encore l'argent, l'horrible argent. Heureusement elle en
aurait bientôt; le mariage de Samy les ferait riches. Désireuse d'aller
à lui, de le rassurer d'une bonne nouvelle qu'il ignorait peut-être,
elle devait rester en place, regarder la scène, faire chorus avec la
dame: «Oh! ce Coquelin... Oh! ce Delaunay... Oh!... Ah!...» Dur
supplice pour elle, cette attente; pour Paul aussi qui ne voyait rien
que la barre éclatante et chaude de la rampe, et reflétée dans le
panneau de glace du côté, une partie de la salle, fauteuils, loges et
parterre, des rangées de physionomies, d'atours, de chapeaux, comme
noyés dans une gaze bleuâtre, avec l'aspect décoloré, fantômatique des
objets entrevus sous l'eau. A l'entr'acte, corvée des compliments:
«Et la robe de Reichemberg, av'vous vu, monsieur Paul?... ce tablier de
jais rose?... cette quille en rubans?... av'vous vu?... Non, vraiment,
on ne s'habille qu'ici.»
Des visites arrivaient. La mère put ravoir son fils, l'entraîner sur le
divan, et là, parmi les boas, les sorties, ils parlaient bas, de tout
près.
«Réponds vite et net, commença-t-il... Samy se marie?
--Oui, la duchesse le sait depuis hier... Mais elle est venue quand
même... C'est si orgueilleux, ces Corses!
--Et le nom de la rastaquouère... Peux-tu le dira maintenant?
--Colette, voyons! tu t'en doutais.
--Pas le moins du monde... Combien auras-tu pour ça?»
Triomphante, elle murmura: «Deux cent mille...
--Ça me coûte vingt millions, à moi, tes intrigues!... Vingt millions et
la femme...» et lui broyant les poignets rageusement, il lui jeta dans
la figura: «Gaffeuse!»
Elle en resta suffoquée, abrutie. Lui, c'était lui, cette résistance
qu'elle sentait à certains jours, ce travail contre le sien; c'était lui
le «si vous saviez» de cette petite sotte, quand elle sanglotait éperdue
dans ses bras. Ainsi, au bout de cette sape qu'ils menaient chacun de
son côté vers le trésor, avec tant de ruse, de patient mystère, un
dernier coup de pioche et les voilà tous deux face à face, sans rien.
Ils ne parlaient plus, se regardant, le nez de côté, leurs yeux pareils
férocement allumés dans l'ombre, pendant le va-et-vient des visites, des
conversations. Et c'est une forte discipline, allez, que cette
discipline du monde, pouvant refouler en ces deux êtres les cris, les
trépignements, l'envie de rugir et de massacrer dont leurs âmes étaient
soulevées. Mme Astier, la première, pensa tout haut:
«Encore si la princesse n'était pas partie.» Sa bouche se tordait de
rage; une idée à elle, ce brusque départ.
«On la fera revenir, dit Paul.
--Comment?»
Sans répondre, il demanda: «Samy est-il dans la salle?
--... Je ne crois pas. Où vas-tu? Que veux-tu faire?
--Fiche-moi la paix, n'est-ce pas?... ne te mêle de rien... tu n'as
vraiment pas assez de veine.»
Il sortit dans un flot de visiteurs que chassait la fin de l'entr'acte,
et elle reprit sa place à gauche de Mme Ancelin aussi exaltée, aussi
adorante que tout à l'heure, en perpétuel état de grâce.
«Oh! ce Coquelin... Mais regardes donc, ma chère.»
Ma chère était distraite, en effet, les yeux perdus, le sourire
douloureux d'une danseuse sifflée, et, sous prétexte que la rampe
l'aveuglait, tournée à tout instant vers la salle pour y chercher son
fils. Une affaire avec le prince, peut-être, s'il est ici... Et par sa
faute à elle, par sa stupide maladresse...
«Oh! ce Delaunay... Av'vous vu?... av'vous vu?»
Non, elle ne voyait que la loge de la duchesse où quelqu'un venait
d'entrer, la tournure élégante et jeune de son Paul; mais c'était le
petit comte Adriani au fait de la rupture comme tout Paris et se lançant
déjà sur la piste. Jusqu'à la fin du spectacle la mère se rongea
d'angoisse, roulant mille projets confus qui se bousculaient dans sa
tête avec des choses passées, des scènes qui auraient dû l'avertir. Ah!
bête, bête... Comment ne s'être pas doutée?...
La sortie, enfin! mais si lente encore, des haltes à chaque pas, des
saluts, des sourires, les adieux échangés... «Que faites-vous cet été?
Venez donc nous voir à Deauville...» Par l'étroit couloir où l'on se
presse, où les femmes achèvent de s'empaqueter, avec ce joli geste qui
assure les boutons d'oreilles, par le large escalier de marbre blanc au
bas duquel attend la livrée, la mère, tout en causant, guette, écoute,
cherche à surprendre dans la rumeur de la grande ruche mondaine qui se
disperse pour des mois, un mot, une allusion à quelque scène de
corridor. Justement voici la duchesse qui descend, fière et droite dans
son long manteau blanc et or, au bras du jeune garde-noble. Elle sait
quel tour infâme lui a joué son amie, et les deux femmes croisent au
passage un regard froid, sans expression, plus redoutable que les plus
violentes engueulades de bateau-lavoir. Elles savent maintenant comment
compter l'une sur l'autre et que tous les coups porteront, frappés aux
bons endroits par des mains exercées, dans cette guerre au curare
succédant à une intimité de soeurs; mais elles accomplissent la corvée
mondaine, masquées d'un pareil sang-froid, et leurs deux haines, l'une
puissante, l'autre venimeuse, peuvent se frôler, se coudoyer sans qu'il
s'en dégage une étincelle.
En bas, dans la cohue des valets de pied et des jeunes clubmans, Léonard
Astier attendait pour prendre sa femme, selon sa promesse. «Ah! voilà le
maître,» s'exclama Mme Ancelin, et, trempant une dernière fois ses
doigts dans l'eau bénite, elle en aspergeait tout le monde, le maître
Astier-Réhu, le maître Danjou, et ce Coquelin, et ce Delaunay... Oh!...
Ah!... Léonard ne répondait pas, suivait, sa femme au bras, son collet
brutalement relevé à cause du grand courant d'air. Il pleuvait dehors.
Mme Ancelin proposa de les reconduire, mais sans empressement, comme
font les gens à voitures craignant de fatiguer leurs chevaux, redoutant
surtout la mauvaise humeur de leur cocher, lequel est uniformément le
premier cocher de Paris. D'ailleurs le maître avait un fiacre; il coupa
court aux affabilités de la dame qui ramageait: «Oui, oui, on vous
connaît... pour être tous deux seuls... Ah! l'heureux ménage...» et
par les galeries tout éclaboussées d'eau, il entraîna Mme Astier.
A la fin des bals, des soirées, quand un couple mondain part en voiture,
on est toujours tenté de se demander: «Maintenant que vont-ils se dire?»
Pas grand'chose, la plupart du temps; car l'homme sort généralement
assommé, courbaturé, de ces sortes de fêtes que la femme prolonge dans
le noir de la voiture par des comparaisons intimes entre sa mise, sa
beauté et celles qu'elle vient de regarder, ruminant des arrangements
d'intérieur ou de toilette. Cependant la grimace pour le monde est
tellement effrontée, l'hypocrisie de société si énorme, qu'on serait
curieux d'assister à l'immédiate détente après la pose officielle, de
saisir le vrai des accents, des natures, les rapports réels de ces
êtres, tout à coup libérés et défublés, dans ce coupé filant à travers
le Paris désert entre les reflets de ses lanternes.
Pour les Astier, ces retours étaient très significatifs. Aussitôt
seule, la femme quittait la déférence et l'intérêt maintenus dans le
monde pour le maître, parlait raide, prenait sa revanche de son
attention à écouter des histoires cent fois entendues, qui l'hébétaient
d'ennui; lui, bienveillant de nature, toujours content de soi et des
autres, revenait régulièrement enchanté, stupéfait chaque fois des
horreurs que sa femme débitait sur la maison amie, les personnes
rencontrées, allant tranquillement aux accusations les plus abominables
avec cette légèreté, cette exagération inconsciente des propos qui est
la dominante des relations parisiennes. Alors, pour ne pas l'exciter
davantage, il se taisait, faisait le gros dos, volait un petit somme
dans son coin. Ce soir-là, par exemple, Léonard Astier se carra, sans
faire attention au «prenez donc garde à ma robe,» de cette voix aigre de
la femme dont on chiffonne l'ajustement. Ah! il s'en moquait un peu, de
sa robe.
«On m'a volé, madame,» fit-il, et si violemment que les vitres en
tremblèrent.
Ah! mon Dieu... les autographes!... Elle n'y pensait plus, on ce
moment surtout, brûlée plus fort d'autres inquiétudes, et son étonnement
n'eut rien de joué.
Volé, oui, ses Charles-Quint, ses trois plus belles pièces... Mais déjà
sa voix perdait la violente certitude de l'attaque, ses soupçons
hésitaient devant la surprise d'Adélaïde. Elle pourtant s'était remise:
«Qui pensez-vous?...» Corentine lui semblait une fille sûre... à moins
que Teyssèdre... Mais comment supposer que cette brute...
Teyssèdre! Il en cria, tant la chose lui parut évidente. Sa haine
l'aidant contre l'homme à la brosse, il s'expliquait le crime très bien,
le suivait à la trace depuis un mot dit à table sur la valeur de ces
manuscrits, ramassé par Corentine, innocemment répété... Ah! le
scélérat, avait-il bien une tête de criminel, et quelle folie de
résister à ces avertissements de l'instinct. Ce n'était pas naturel,
voyons, l'antipathie, la haine que lui inspirait ce frotteur, à lui,
Léonard Astier, membre de l'Institut! Son compte était bon, le babouin.
On lui en ferait manger des galères, «Mes trois Charles-Quint!... Oui
dà!...» Sur-le-champ, avant de rentrer, il voulait porter plainte au
commissaire. Elle essayait de le retenir: «Êtes-vous fou?... Le
commissaire après minuit!...» Mais il s'obstinait, penchait sous la
pluie sa lourde carapace pour des indications au cocher. Elle fut
obligée de le tirer en arrière violemment; et lasse, excédée, sans
courage pour suivre le mensonge, filer l'écoute et virer doucement, elle
lâcha tout:
«Ce n'est pas Teyssèdre... C'est moi!... là!...» puis, d'une haleine,
la visite à Bos, l'argent touché, vingt mille francs qu'il lui fallait à
tout prix... Le silence qui suivit fut si long qu'elle crut d'abord à
une syncope, à un coup de sang. Non; mais pareil à l'enfant qui tombe ou
se cogne, le pauvre Crocodilus avait ouvert démesurément la bouche pour
exploser sa colère, pris une aspiration telle qu'il ne pouvait proférer
aucun son. A la fin ce fut un rugissement à remplir le Carrousel, que
leur fiacre traversait dans les flaques d'eau:
«Volé! Je suis volé... ma femme m'a volé pour son fils...» et son
furieux délire roulait pêle-mêle avec des jurons paysans de sa montagne:
«Ah! la garse... Ah! li bougri...» des exclamations du répertoire, les
«Justice!... Juste ciel!... Je suis perdu...» d'Harpagon pleurant sa
cassette, et autres morceaux choisis tant de fois lus à ses élèves. On y
voyait comme en plein jour, sur la grande place que la sortie des
théâtres sillonnait en tous sens d'omnibus, de voitures, dans les hautes
lumières irradiantes des réverbères électriques.
«Mais, taisez-vous donc, dit Mme Astier, tout le monde vous connaît.
--Excepté vous, madame!»
Elle le crut tout près de la battre, et dans la crispation de ses nerfs,
cela ne lui aurait peut-être pas déplu. Mais il s'apaisa brusquement
devant la peur du scandale, jurant, pour finir, sur les cendres de sa
mère morte, qu'il ferait sa malle en rentrant, filerait à Sauvagnat de
la belle manière, pendant que madame s'en irait avec son scélérat, son
mange-tout, jouir du fruit de leurs rapines.
Une fois encore la haute vieille caisse à gros clous passa brusquement
de l'antichambre dans le cabinet. Quelques bûches y restaient encore du
dernier hiver, mais cela n'arrêta pas l'Immortel, et, pendant une heure,
la maison retentit du roulement des rondins de bois, de la bousculade
des armoires qu'il fourrageait, entassant dans la sciure et les bouts
d'écorce sèche du linge, des vêtements, des bottines, jusqu'à l'habit
vert et au gilet brodé des grandes séances, délicatement enveloppés
d'une serviette. Sa colère, soulagée par cet exercice, diminuait à
mesure que s'emplissait la malle, et ce qu'il gardait de houle et de
sourds grondements venait surtout de se sentir si faible, pris de
partout, soudé, indéracinable, pendant que Mme Astier assise au bord
d'un fauteuil, en déshabillé de nuit, une dentelle sur la tête, le
regardait faire et murmurait dans une bâillée placide et ironique:
«Voyons, Léonard... Léonard...»
X
«...Pour moi, les êtres comme les choses ont un sens, un endroit par où
les prendre, si on veut, bien les manier, les tenir solidement... Cet
endroit, je le connais et c'est ma force, voilà!... Cocher, à la
Tête-Noire...»
Sur l'ordre de Paul Astier, le landau découvert où Freydet, Védrine et
lui dressaient leurs trois «haute-forme» d'un noir d'enterrement dans la
rayonnante après-midi de campagne, vint se ranger à droite du pont de
Saint-Cloud, devant l'hôtel désigné, et chaque tressaut de la solide
voiture de louage sur le cailloutis de la place laissait voir un
significatif et long fourreau de serge verte débordant de la capote
rabattue. Pour sa rencontre avec d'Athis, Paul avait choisi comme
témoins, d'abord le vicomte de Freydet, indiqué par le titre et la
particule, puis le comte Adriani; mais la nonciature s'inquiétant de ce
nouveau scandale après celui de la barrette, il avait dû remplacer le
jeune Pepino par le sculpteur qui, peut-être au dernier moment,
consentirait à s'avouer marquis sur le procès-verbal des journaux. Du
reste, rien de sérieux, en apparence: une altercation au cercle, à la
table de jeu où le prince était venu s'asseoir une dernière fois avant
de quitter Paris. Les choses inarrangeables, surtout par la difficulté
de mettre les pouces avec un gaillard comme Paul Astier, très coté dans
les salles d'armes et dont les cartons s'encadraient en vitrine au tir
de l'avenue d'Antin.
Pendant que la voiture stationnait à la terrasse du restaurant sous les
regards entendus et discrets des garçons, on vit débouler d'une ruelle
en pente un gros court, guêtres blanches, cravate blanche, chapeau de
soie et grâces frétillantes de médecin de ville d'eaux, qui, de loin,
faisait des signes avec son ombrelle. «voilà Gomès...» dit Paul,
Docteur Gomès, ancien interne des hôpitaux de Paris, perdu par le jeu et
un vieux collage; «mon oncle» pour les filles, bas condottière, pas
méchant mais prêt à tout et s'étant fait une spécialité de ces sortes
d'expéditions: deux louis et le déjeuner. Pour le moment en villégiature
chez Cloclo, à Ville-d'Avray, il arrivait tout essoufflé au rendez-vous,
un sac de nuit à la main contenant sa trousse, sa pharmacie, des bandes,
des attelles, de quoi monter une ambulance.
«Piqûre, ou blessure? fit-il assis dans le landau en face de Paul.
--Piqûre... piqûre... docteur... Des épées de l'Institut...
L'Académie française contre les Sciences morales et politiques...»
Gomès sourit, calant son sac entre ses jambes:
«Je ne savais pas... j'ai pris le grand jeu!
--Faudra le déballer, ça impressionnera l'ennemi...» prononça Védrine
de son air tranquille. Le docteur cligna de l'oeil, troublé par ces deux
visages de témoins inconnus au boulevard et que Paul Astier, qui le
traitait en domestique, ne daignait même pas lui présenter.
Comme le landau s'ébranlait, la fenêtre d'un «cabinet de société»
s'ouvrit au premier étage devant un couple qui apparut curieusement: une
longue fille frêle aux yeux d'un bleu de lin, en corset, les bras nus,
la serviette du déjeuner cachant mal la gorge et les épaules. Près
d'elle un avorton barbu, un nain de la foire dont on ne voyait que la
tête pommadée surmontant à peine la barre d'appui, et le bras
disproportionné jeté en tentacule autour de la taille penchée de Marie
Donval l'ingénue du Gymnase. Le docteur la reconnut tout haut. «Avec qui
donc est-elle?» Les autres se retournèrent; mais la fille avait disparu,
laissant seule cette longue tête de bossu, comme coupée, posée au bord
de la fenêtre.
«Eh! c'est le père Fage...» Védrine saluait de la main, et, s'amusant
de l'indignation de Freydet: «Quand je te disais!... les plus jolies
filles de Paris...
--Quelle horreur!
--Ça vous étonne, M. de Freydet?» Paul Astier commença un farouche
éreintement de la femme... Une enfant détraquée, avec tout le pervers,
tout le mauvais de l'enfant, ses instincts de tricherie, de menterie, de
taquinerie, de lâcheté... Et gourmande, et vaniteuse, et curieuse! Du
bagout, mais pas une idée à elle, et, dans la discussion, pleine de
trous, de tournants, de glissades, le trottoir un soir de verglas...
Causer de n'importe quoi avec une femme!... Rien, ni bonté, ni pitié, ni
intelligence; pas même de sens. Trompant le mari pour l'amant qu'elle
n'aime pas davantage, ayant de la maternité une peur abominable, et un
seul cri d'amour qui ne mente pas: «Prends garde!»... La voilà, la
femme moderne... Par exemple, pour une forme de chapeau, pour une robe
nouvelle de chez Spricht, capable de voler, prête à n'importe quelle
ordure; car, au fond, elle n'aime que ça, la toilette!... Et pour se
figurer à quel point il fallait avoir accompagné, comme lui, les dames
de la société, les plus chics, les plus huppées, dans les salons du
grand couturier!... Intimes avec les Premières, les invitant à déjeuner
à leur château, en adoration devant le vieux Spricht comme devant le
Saint-Père... la marquise de Roca-Nera lui amenant ses fillettes, pour
un peu lui demandant de les bénir...
«Absolument...» fit le docteur d'un automatique mouvement de salarié au
cou décroché par l'approbation perpétuelle. Il y eut un silence de
surprise et de gêne, comme un déséquilibre de la conversation après la
brusque, violente et inexplicable sortie du jeune homme d'ordinaire si
froid et maître de lui. Le soleil était lourd, réverbéré par des murs de
pierre sèche bordant la route en pente raide où les chevaux montaient
péniblement, faisant crier le gravier.
«Comme charité, comme pitié de femme, j'ai été témoin de ceci...»
Védrine parlait, la tête renversée, bercée dans la capote, les yeux à
demi clos sur des choses que lui seul voyait... «Pas chez le grand
couturier... non!... à l'Hôtel-Dieu, service de Bouchereau... Un
cabanon crépi tout blanc, un lit de fer défait, les couvertures à bas,
et, là-dessus, nu, luisant de sueur et d'écume, contracturé, tordu comme
un clown, avec des bonds, des hurlements qui remplissaient tout le
Parvis, un enragé au dernier paroxisme... Au chevet du lit, deux jeunes
femmes... chacune d'un côté... la religieuse et une petite étudiante
du cours de Bouchereau... penchées sans dégoût et sans peur, sur ce
misérable que personne n'osait approcher, lui essuyant le front, la
bouche, sa sueur de torture, l'écume qui l'étranglait... La soeur
priait tout le temps, l'autre non; mais dans le même élan de leurs yeux,
la tendresse pareille de ces petites mains courageuses, allant chercher
la bave du martyr jusque sous ses dents, dans la grâce héroïque et
maternelle d'un geste qui ne se lassait pas, on les sentait bien femmes
toutes deux... la femme!... Et c'était à s'agenouiller en sanglotant.
--Merci, Védrine...» murmura Freydet qui suffoquait, pensant à son
amie de Clos-Jallanges. Le docteur ébauchait un mouvement de tête: «Oh!
absolument...» Mais la parole nerveuse et sèche de Paul Astier l'arrêta
net:
«Ben oui, des infirmières, je veux bien... Infirmes elles-mêmes, elles
adorent ça, soigner, panser, torcher, les draps chauds, les bassins...
et puis la domination sur les souffrants, les affaiblis...» Sa voix
sifflait, montait à l'aigu de celle de sa mère, tandis que son oeil
froid dardait une petite flamme méchante qui faisait penser aux autres:
«Qu'est-ce qu'il a?...» et suggérait au docteur cette réflexion
judicieuse: «... beau dire piqûre et glaives de l'Institut, je ne
voudrais pas être dans la peau du prince.
--Maintenant, comme instinct maternel de la femme, ricana Paul Astier,
nous avons, en pendant au _chromo_ de notre ami, Mme Eviza qui, enceinte
de huit mois, pour une parure que lui refusait son banquier de mari, se
bourrait le ventre à grands coups de poings, heurtait son foetus aux
angles des meubles: «Tiens, ton enfant, sale ioutre!... tiens, ton
enfant...» Et aussi comme délicatesse et fidélité de la femme, cette
petite veuve qui, dans le caveau même du défunt, sur la pierre
tombale...
--Mais c'est la matrone d'Éphèse que tu nous racontes là,» interrompit
Védrine. La discussion s'anima, secouée au cahotement des roues,
l'éternelle discussion entre hommes sur le féminin et l'amour.
«Messieurs, attention!...» dit le docteur qui, de sa place à reculons,
voyait arriver deux voitures montant la côte au grand trot. Dans la
première, une calèche découverte, se trouvaient les témoins du prince
que Gomès, debout puis se rasseyant, nommait tout bas avec une
intonation respectueuse: «marquis d'Urbin... général de Bonneuil... du
Jockey... très chic!... et mon confrère Aubouis.» Un famélique dans son
genre, ce docteur Aubouis, seulement décoré: alors c'était cent francs.
Suivait un coupé de maître où se cachait, avec son Lavaux, d'Athis très
ennuyé de toute cette affaire. Cinq minutes, les trois attelages
grimpèrent à la suite en file de noce ou d'enterrement, et l'on
n'entendait que le bruit des roues, le souffle ou l'ébrouement des
chevaux secouant les gourmettes.
«Passez devant... nasilla une voix arrogante.
--C'est juste, dit Paul, ils vont préparer nos billets de logement...»
Les roues se frôlèrent sur l'étroit chemin, les témoins échangèrent un
salut, les médecins un sourire de compères. Puis le coupé passa,
laissant voir derrière la glace claire, relevée malgré la chaleur, un
profil morose, immobile, d'une pâleur de cadavre. «Il ne sera pas plus
pâle dans une heure, quand on le ramènera, le flanc crevé...» songeait
Paul; et il voyait le coup très bien, feinte de seconde et filer droit,
à fond, entre les troisième et quatrième côtes.
En haut, l'air fraîchit, chargé d'aromes, fleurs de tilleuls, d'acacias,
roses chauffées, et, derrière les clôtures basses des parcs, se
vallonnaient de grandes pelouses où courait l'ombre moirée des arbres.
Une cloche de grille sonna dans la campagne.
«Nous sommes arrivés...» dit le docteur qui connaissait l'endroit, les
anciens haras du marquis d'Urbin en vente depuis deux ans, tous les
chevaux partis, hormis quelques pouliches gambadant çà et là dans des
prés coupés de hautes barrières.
On devait se battre tout au bas de la propriété sur un large
terre-plein, devant une écurie de maçonnerie blanche; et l'on y arrivait
par des allées dévalantes, mangées d'herbes et de mousses où les deux
troupes marchaient ensemble, mêlées, silencieuses, d'une absolue
correction. Seul, Védrine, qu'assommaient les formes mondaines, au grand
désespoir de Freydet solennel dans son faux-col, s'exclamait: «Tiens! du
muguet...» émondait une branche, puis saisi de l'immobile splendeur des
choses devant l'agitation imbécile des hommes, ces grands bois
escaladant la côte en face, ces lointains de toits massés, d'eau
luisante, de brume bleue de chaleur: «Est-ce beau! est-ce calme!»
faisait-il, montrant d'un geste machinal l'horizon à quelqu'un qui
marchait derrière lui avec un craquement de bottes fines. Oh! le mépris
dont fut inondé l'incorrect Védrine, et le paysage avec lui, et tout le
ciel; car le prince d'Athis avait cela, il méprisait comme personne. Il
méprisait de l'oeil, ce fameux oeil dont Bismarck n'avait pu soutenir
l'éclat, il méprisait de son grand nez chevalin, de sa bouche aux coins
tombants, il méprisait sans savoir pourquoi, sans parler, sans écouter,
sans rien lire ni comprendre, et sa fortune diplomatique, ses succès
féminins et mondains étaient faits de ce mépris répandu. Au fond, une
tête en grelot vide, ce Samy, un fantoche que la pitié d'une femme
intelligente avait ramassé dans la boîte à vidures, les écailles
d'huîtres des restaurants de nuit, qu'elle avait hissé debout et très
haut, lui soufflant ce qu'il fallait dire, encore mieux ce qu'il fallait
taire, suggérant ses gestes, ses démarches, jusqu'au jour où, se voyant
au faîte, il repoussait d'un coup de botte l'escabeau qui ne lui servait
plus. Le monde, généralement, trouvait cela très fort; mais tel n'était
pas le sentiment de Védrine, et le «bas de soie rempli de boue» dit à
propos de Talleyrand lui revenait à l'esprit en regardant le dépasser
majestueusement ce personnage d'une si hautaine et louable correction.
Évidemment, une femme d'esprit, cette duchesse, qui, pour dissimuler la
nullité de son amant, l'avait fait diplomate et académicien, affublé de
ces deux dominos superposés du carnaval officiel, aussi usés de trame
l'un que l'autre, malgré leur prestige devant lequel la société
s'incline encore; mais qu'elle eût pu l'aimer, ce vidé, ce grotesque à
l'âme dure, Védrine ne se l'expliquait guère. Son titre de prince? Elle
était d'aussi grande famille que lui. Le chic anglais, cette redingote
sanglant ce dos de pendu, ce pantalon couleur crottin d'une si laide
note entre les branches? Fallait-il donc croire ce petit forban de Paul
Astier raillant le goût de la femme vers le bas, le difforme moral ou
physique!...
Le prince arrivait devant la barrière à mi-corps séparant l'allée de la
prairie, et, soit méfiance de ses jambes flageolantes, soit qu'il
trouvât l'exercice incorrect pour un homme aussi important, il
hésitait, gêné surtout par ce grand diable d'artiste qu'il sentait
derrière son dos. Il se résigna enfin au détour jusqu'à l'ouverture du
barrage de bois. L'autre clignait ses petits yeux: «Va, va, mon
bonhomme, tu as beau prendre le plus long, il va falloir y arriver
devant la maison blanche; et qui sait si ce n'est pas là que te sera
compté le juste salaire de tes gredineries?... car tout se paie, en
définitive...» L'esprit contenté par ce soliloque, sans même poser la
main sur la barrière, il la franchit d'un vigoureux coup de jarret tout
à fait incorrect et vint rejoindre le groupe des témoins affairés au
tirage au sort des places et des épées. Malgré le gourmé, la gravité des
têtes, à les voir tous penchés vers le hasard des pièces, courant les
ramasser, pile ou face, on eût dit de grands écoliers, en cour, ridés et
grisonnants. Pendant la discussion d'un coup douteux, Védrine s'entendit
appeler doucement par Astier en train de se dévêtir derrière la
maisonnette et de vider ses poches, du plus parfait sang-froid:
«Qu'est-ce qu'il bafouille, ce général?... Sa canne à portée de nos
épées pour empêcher un malheur!... Je ne veux pas de ça, tu m'entends
... pas un duel de _bleus_, ici... nous sommes deux anciens, deux de la
_classe_...» Il blaguait, mais serrait les dents, l'oeil féroce.
«Sérieux, alors? demanda Védrine le scrutant à fond.
--Tout ce qu'il y à de plus sérieux!
--C'est drôle que je m'en doutais.» Et le sculpteur vint faire sa
déclaration au général, brigadier de cavalerie, fendu du talon jusqu'à
ses oreilles faunesques qui joutaient de couleurs violentes avec celles
de Freydet; du coup, elles devinrent subitement écarlates, à croire que
le sang giclait. «Convenu, m'sieu!--Fait'ment, m'sieu!» Les paroles
cinglaient en coups de cravache. Samy, que le docteur Aubouis aidait à
relever la manchette de sa chemise, les entendait-il? Fut-ce
l'apparition du souple, félin et vigoureux garçon qui s'avançait, le
cou, les bras ronds et découverts, le regard impitoyable? Le fait est
que, venu là pour le monde et sans l'ombre d'une préoccupation, en
gentleman qui n'en est pas à sa première affaire et sait ce que valent
deux bons témoins, toute sa figure changea brusquement, devint terreuse,
montra sous sa barbe affaissée comme un décrochement de mâchoire,
l'affreuse grimace de la peur. Néanmoins il se tenait et vint assez
vaillamment en garde.
«Allez, messieurs.»
Oui, tout se paie. Il en eut l'intime sensation devant cette pointe
implacable qui le cherchait, le tâtait à distance, semblait ne le
ménager là ou là que pour le frapper plus sûrement. On voulait le tuer
... c'était sûr. Et tout en rompant, son grand bras maigre allongé, dans
le fracas des coquilles, un remords lui venait pour la première fois de
l'ignoble abandon de sa maîtresse, de celle qui l'avait tiré de la boue
et remis au monde, le sentiment aussi que la juste colère de cette femme
n'était pas étrangère au danger pressant, enveloppant, qui tout autour
de lui semblait bouleverser l'atmosphère, faisait tourner et reculer
dans un éclairage de rêve le ciel agrandi au-dessus de sa tête, les
silhouettes effarées des témoins, des médecins, jusqu'aux gestes éperdus
de deux garçons d'écurie chassant à coups de casquette les chevaux
bondissants qui voulaient s'approcher et voir. Tout à coup, des voix
violentes, brutales: «Assez!... assez!... Arrêtez donc...» Que s'est-il
passé? le danger est loin, le ciel a repris son immobilité, les choses
leur couleur et leur place. Mais à ses pieds, sur le sol fourragé,
bouleversé, s'étale un large amas de sang qui noircit la terre jaune,
et, dedans, Paul Astier abattu, son cou nu percé de part en part, saigné
comme un porc. Dans le silence consterné de la catastrophe, la prairie
continue au loin son grêle bruit d'insectes, et les chevaux qu'on ne
surveille plus, groupés à quelque distance, allongent leurs naseaux
curieusement vers ce corps immobile de vaincu.
Il avait pourtant bien le sens de l'épée, celui-là. Ses doigts,
solidement incrustés sur la garde, faisaient flamboyer, planer et fondre
à pic, siffler et s'allonger la lame; tandis que l'autre, en face de
lui, n'agitait qu'un bègue et peureux tourne-broche. Comment cela
s'est-il donc fait? Ils diront, et, ce soir, les journaux répéteront
après eux, et, demain, tout Paris avec les journaux, que Paul Astier a
glissé en se fendant, s'est enferré lui-même, tout cela très détaillé,
très précis; mais, dans les circonstances de la vie, est-ce que la
précision de nos paroles n'est pas toujours en raison inverse de nos
certitudes? Même pour ceux qui regardaient, pour ceux qui se battaient,
quelque chose de confus, de voilé, entourera toujours la minute
décisive, celle où le destin est entré, en dehors de toute prévision, de
toute logique, a porté le dernier coup, caché dans cette nuée obscure
dont ne manque jamais de s'envelopper le dénouement des combats
Homériques.
Porté dans un petit logement de palefrenier attenant à l'écurie, Paul
Astier, en rouvrant les yeux après une longue syncope, vit d'abord, du
lit de fer où il était couché, une lithographie du prince impérial à
même la muraille, au-dessus de la commode chargée d'outils de chirurgie;
et le sentiment rentrant en lui par la vue des objets extérieurs, ce
pauvre visage mélancolique aux yeux pâles, délavé de l'humidité des
murs, cette sombre destinée de jeunesse l'attristait d'un mauvais
présage. Mais à cette âme d'ambition et de ruse, l'intrépidité ne
manquait pas. Dressant péniblement sa tête, avec la gêne des tours de
bandes qui la comprimaient, il demanda, la voix changée, affaiblie
quoique toujours railleuse: Blessure, ou piqûre, docteur?» Gomès en
train de rouler ses gazes phéniquées lui imposa silence d'un grand
geste: «Piqûre, veinard que vous êtes... mais il s'en fallait de ça...
Aubouis et moi nous avons cru la carotide ouverte...» Le jeune homme
reprit un peu de couleur, ses yeux étincelèrent. C'est si bon de ne pas
mourir! Tout de suite, l'ambition revenue, il voulut savoir le temps de
la guérison, de la convalescence. «Trois semaines... un mois...»
d'après le docteur, qui répondait négligemment, avec une nuance de
dédain bien amusante, très vexé au fond, touché dans la peau de son
client. Paul, les yeux au mur, combinait... D'Athis serait parti,
Colette mariée, avant qu'il put seulement se lever... Allons, l'affaire
était manquée, il fallait en trouver une autre!
La porte ouverte remplit le bouge d'un grand flot de lumière. Oh! la
vie, le chaud soleil... Védrine rentrant avec Freydet s'approcha du
lit, la main joyeusement tendue: «Tu nous as fait une belle peur!» Il
aimait réellement sa petite fripouille, y tenait comme à un objet d'art.
«Oui, bien peur...» disait le vicomte s'essuyant le front, l'air
prodigieusement soulagé. Tout à l'heure, c'était son élection, ses
espérances académiques qu'il avait vues par terre, dans tout ce sang.
Jamais le père Astier n'aurait voulu faire campagne pour un homme mêlé à
une telle catastrophe! Un brave coeur pourtant, ce Freydet, mais l'idée
fixe de sa candidature l'aimantait comme une aiguille de boussole;
secoué, remué dans tous les sens, il revenait toujours au pôle
académique. Et tandis que le blessé souriait à ses amis, un peu penaud
tout de même de se voir étendu sur le flanc, lui, le malin, le fort,
Freydet ne cessait de s'extasier sur la correction des témoins avec qui
l'on venait de s'entendre pour le procès-verbal, la correction du
docteur Aubouis s'offrant à rester près de son confrère, la correction
du prince parti dans la calèche et laissant à Paul Astier pour le
reconduire chez lui sa voiture, très douce, à un cheval, qui pourrait
venir jusqu'à la porte du petit logement. Oh! tout à fait correct.
«Est-il embêtant avec sa correction!» fit Védrine surprenant la grimace
que Paul n'avait pu retenir.
«... une chose vraiment bien extraordinaire...» murmura le jeune homme,
d'une voix vague qui songeait. Ainsi, ce serait lui et non pas l'autre,
dont la pâle figure sanglante apparaîtrait à côté du médecin derrière la
vitre du coupé revenant au pas. Ah! pour un coup raté... Il se dressa
brusquement, malgré l'injonction du docteur, écrivit très vite sur une
de ses cartes, d'un crayon mal guidé: «Le sort est aussi traître que les
hommes. J'ai voulu vous venger... Je n'ai pas pu. Pardon...» signa,
relut, réfléchit, relut encore, puis, l'enveloppe fermée, une horrible
enveloppe à fleurs d'épicerie de campagne, trouvée dans la poussière de
la commode, il mit dessus: «Duchesse Padovani,» et pria Freydet de la
porter lui-même le plus tôt possible.
«Ce sera fait dans une heure, mon cher Paul.»
Il dit «merci... à revoir...» de la main, s'allongea, ferma les yeux,
resta muet et sans bouger jusqu'au départ, écoutant autour de lui, dans
la prairie ensoleillée, l'immense et grêle rumeur d'insectes qui lui
semblait être le battement de la fièvre commençante, pendant que sous
ses cils baissés il suivait l'entortillement de sa nouvelle intrigue, si
différente de la dernière, et miraculeusement improvisée, sur le
terrain, en pleine déroute.
Était-ce bien une improvisation? L'ambitieux garçon pouvait s'y tromper;
car le mobile de nos actes nous échappe souvent, perdu, caché dans tout
ce qui s'agite en nous aux heures de crise, ainsi que disparaît dans la
foule le meneur qui l'a mise en branle. Un être, c'est une foule.
Multiple, compliqué comme elle, il en a les élans confus, désordonnés;
mais le meneur est là, derrière; et si emportés, si spontanés qu'ils
paraissent, nos mouvements, comme ceux de la rue, ont toujours été
préparés. Depuis le soir où Lavaux, sur la terrasse de l'hôtel Padovani,
signalait la duchesse au jeune garde-noble, cette pensée était venue à
Paul Astier que, si Mme de Rosen lui manquait, il lui resterait la belle
Antonia. Il y songeait aussi l'avant-veille, aux Français, en apercevant
le comte Adriani dans la loge de la duchesse, mais vaguement encore,
parce que son effort était ailleurs et qu'il croyait à la possibilité de
vaincre. La partie définitivement perdue, sa première idée en se
reprenant à la vie fut: la duchesse! Ainsi, presque à son insu, cette
résolution improvisée était la mise au jour d'une lente et sourde
germination: «J'ai voulu vous venger, je n'ai pas pu...» Certainement,
bonne, violente et vindicative comme il la connaissait, celle que ses
Corses appelaient Mari' Anto, serait à son chevet le lendemain matin. A
lui de s'arranger pour qu'elle ne le quittât plus.
* * * * *
En revenant tous deux dans le landau, qui avait pris les devants sur le
coupé de Samy obligé de marcher lentement à cause du blessé, Védrine et
Freydet philosophaient devant les coussins vides où reposaient les épées
du duel dans leur fourreau de serge. «Elles font moins de train qu'en
allant, ces fichues bêtes...» dit Védrine poussant les colichemardes du
bout du pied. Freydet réfléchit tout haut: «C'est vrai qu'on s'est battu
avec les siennes...» et reprenant sa tête importante et très correcte
de témoin: «Nous avions tout gagné, le terrain, les épées... En plus,
un tireur de premier ordre... Comme il dit, c'est une chose bien
extraordinaire...»
Ils cessèrent de causer un moment, distraits par la richesse du fleuve
qu'allumait le couchant, en nappes d'or vert et de pourpre. Le pont
traversé, les chevaux s'engagèrent au grand trot dans la rue de
Boulogne. «En somme, oui... reprit Védrine comme si leur causerie
n'avait pas été coupée d'un long silence... sous des semblants de
réussite le garçon est un déveinard. Voilà plusieurs fois que je le vois
aux prises avec la vie, dans de ces circonstances qui sont des pierres
de touche pour juger la destinée d'un homme, qui lui font suer tout ce
qu'il a de chance sous la peau. Eh bien! il a beau ruser, combiner,
penser à tout, faire sa palette d'une façon merveilleuse, au dernier
moment quelque chose craque, et, sans le démolir tout à fait, l'empêche
d'arriver à ce qu'il veut... Pourquoi?... Simplement, peut-être, parce
qu'il a le nez de travers... Je t'assure, ces déviations-là sont
presque toujours des symptômes d'un esprit faux, d'une direction pas
très droite. Le mauvais coup de barre, quoi!»
Ils s'amusaient de cette idée; puis continuant à causer chance et
malchance, Védrine racontait un fait singulier arrivé presque sous ses
yeux pendant un séjour en Corse, chez les Padovani. C'était à
Barbicaglia, au bord de la mer, juste en face le phare des Sanguinaires.
Il y avait dans ce phare un vieux gardien, bon serviteur, à la veille
de sa retraite. Une nuit, pendant qu'il était de quart, le vieux
s'endort, sommeille cinq minutes, pas une de plus, arrêtant de sa jambe
allongée le mouvement de la lanterne à feu tournant, qui devait changer
de couleur à chaque minute. Or, à cet instant de la même nuit,
l'inspecteur général faisant, sur un aviso de l'État, sa tournée
annuelle, se trouve en face des Sanguinaires, s'étonne d'y voir une
lumière fixe, fait stoper, surveille, constate, et le lendemain la
chaloupe des ponts et chaussées amène un gardien de rechange dans l'île
avec la notification de l'immédiate mise à pied du pauvre vieux. «Je
crois, disait Védrine, que c'est un rare exemple de contre-veine, la
conjonction dans la nuit, dans le temps et l'espace, de ce regard
d'inspection et de ce court sommeil de veilleur.» Son grand geste calme
montrait au-dessus de la place de la Concorde où leur voiture arrivait,
un large morceau de ciel d'un vert sombre, piqué çà et là de naissantes
étoiles, visibles au fond du beau jour qui mourait.
Quelques instants après le landau entrait dans la rue de Poitiers, très
courte, assombrie déjà, s'arrêtait devant le haut portail écussonné de
l'hôtel Padovani, toutes ses persiennes fermées, un ramage d'oiseaux
dans les arbres du jardin. La duchesse était partie, en villégiature à
Mousseaux pour la saison. Freydet hésitait, sa grande enveloppe à la
main. Préparé à voir la belle Antonia, à faire un émouvant récit du
duel, peut-être à glisser un mot de sa prochaine candidature, maintenant
il ne savait plus s'il devait poser la lettre, ou s'il la porterait
lui-même, dans trois ou quatre jours, quand il rentrerait à
Clos-Jallanges. Finalement, il se décida à la laisser, et, remontant en
voiture:
«Pauvre garçon!... Il m'avait tant dit que c'était pressé!
--Sans doute, fit Védrine pendant que le landau les emportait, par les
quais qui se pointillaient de symétriques feux jaunes, vers leur
rendez-vous de procès-verbal... Sans doute... Je ne sais pas ce que
contient cette lettre, mais pour qu'il se soit donné la peine de
l'écrire à ce moment-là... ce doit être quelque chose de très fort, de
très subtil, un merveilleux tour d'adresse... Seulement, voilà... très
pressé... et la duchesse est partie.»
Et tortillant gravement le bout de son nez entre deux doigts: «C'est ça,
vois-tu.»