VIII

Il était écrit que ce Loisillon aurait toutes les chances, même de

mourir à temps. Huit jours plus tard, les salons fermés, Paris dispersé,

la Chambre, l'Institut en vacances, quelques délégués des sociétés

nombreuses dont il fut président ou secrétaire auraient suivi ses

funérailles derrière les coureurs de jetons de l'Académie, rien de plus.

Mais industrieux par delà la vie, il partait juste à l'heure, la veille

du grand prix, choisissant une semaine toute blanche, sans crime, ni

duel, ni procès célèbre, ni incident politique, où l'enterrement à

fracas du secrétaire perpétuel serait l'unique distraction de Paris.

Pour midi, la messe noire; et, bien avant l'heure, un monde énorme

affluait autour de Saint-Germain-des-Prés, la circulation interdite, les

seules voitures d'invités ayant droit d'arriver sur la place agrandie,

bordée d'un sévère cordon de sergents de ville espacés en tirailleurs.

Ce qu'était Loisillon, ce qu'il avait fait dans ses soixante-dix ans de

séjour parmi les hommes, la signification de cette majuscule brodée

d'argent sur la haute tenture sombre, bien peu la savaient dans cette

foule uniquement impressionnée par ce déploiement de police, tant

d'espace laissé au mort;--toujours les distances, et du large et du vide

pour exprimer le respect et la grandeur! Le bruit ayant couru qu'on

verrait des actrices, des gens célèbres, de loin la badauderie

parisienne mettait des noms sur des visages reconnus, se groupant et

causant devant l'église.

C'est là, sous le porche drapé de noir, qu'il fallait entendre l'oraison

funèbre de Loisillon, la vraie, non pas celle qui serait prononcée tout

à l'heure à Montparnasse, et le vrai feuilleton sur l'oeuvre et sur

l'homme, bien différent des articles préparés pour les journaux du

lendemain. L'oeuvre: un «Voyage au Vol d'Andorre» et deux rapports

édités par l'Imprimerie Nationale du temps où Loisillon était

surintendant des Beaux-Arts. L'homme: un type d'avoué retors, plat,

piteux, le dos courtisan, un geste perpétuel de s'excuser, de demander

grâce, grâce pour ses croix, pour ses palmes, son rang dans cette

Académie où sa rouerie d'homme d'affaires servait d'agent de fusion

entre tant d'éléments divers à aucun desquels on n'aurait pu

l'assimiler, grâce pour cette extraordinaire fortune, grâce pour cet

avancement à la nullité, à la bassesse frétillante. On se rappelait son

mot à un dîner de corps où il s'activait autour de la table, une

serviette au bras, tout glorieux: «Quel bon domestique j'aurais fait!»

Juste épitaphe pour sa tombe.

Et tandis qu'on philosophait sur le rien de cette existence, il

triomphait, ce rien, jusque dans la mort. Les équipages se succédaient

devant l'église, les longues lévites brunes, bleues de la valetaille

couraient, s'envolaient, se courbaient, balayaient le parvis au fracas

luxueux des portières et des marchepieds; les groupes de journalistes

s'écartaient respectueusement devant la duchesse Padovani, à la haute et

fière démarche. Mme Ancelin fleurie dans ses crêpes de deuil, Mme Eviza,

dont les yeux longs flambaient sous le voile, à faire retourner un agent

des moeurs, toute la congrégation des dames de l'Académie, ses

ferventes, ses dévotes, venues là, moins pour honorer la mémoire de feu

Loisillon que pour contempler leurs idoles, ces Immortels fabriqués,

pétris de leurs petites mains adroites, vrais ouvrages de femmes où

elles avaient mis leurs forces inemployées d'orgueil, d'ambition, de

ruse, de volonté. Des actrices s'y joignaient sous prétexte de je ne

sais quel orphelinat dramatique présidé par le défunt, témoignant en

réalité ce prodigieux besoin d'en être qui les brûle toutes. Éplorées et

tragiques, on pouvait les prendre pour de proches parentes. Tout à coup

une voiture s'arrête, dépose des voiles noirs, agités, éperdus, une

douleur qui fait mal à voir. L'épouse, cette fois? Non! Marguerite Oger,

la belle actrice de drame, dont l'apparition soulève aux quatre coins de

la place une longue rumeur, des bousculades curieuses. Un journaliste

s'élance du porche au-devant d'elle, presse ses mains, la soutient,

l'encourage.

«Oui, vous avez raison, je serai forte...»

Et ses larmes bues, renfoncées à coups de mouchoir, elle entre, ou

plutôt fait son entrée dans la grande nef obscure que des cierges

pointillent tout au fond, tombe à genoux sur un prie-Dieu, côté des

dames, s'y prostre, s'y abîme, puis relevée, toute dolente, demande à

une camarade près d'elle: «Qu'est-ce qu'on a fait au Vaudeville, hier?

--Quatre mille deux!...» répond l'amie du même ton de catastrophe.

Perdu dans la foule, à l'extrémité de la place, Abel de Freydet

entendait autour de lui: «Marguerite!... C'est Marguerite!... Ah! elle

est bien entrée...» Mais sa petite taille le gênait et il essayait

vainement de se frayer un passage, quand une main lui frappa l'épaule:

«Encore à Paris?... La pauvre soeur ne doit pas être contente...» En

même temps Védrine l'entraînait, et, ramant de ses coudes robustes,

coupant le flot qu'il dominait de toute la tête: «La famille,

messieurs!...» il amenait jusqu'aux premiers rangs le provincial

enchanté de la rencontre, un peu confus tout de même, car le sculpteur

parlait haut et librement, à son habitude. «Hein! ce veinard de

Loisillon... autant de monde que Béranger... voilà qui doit donner du

coeur au ventre à la jeunesse...» Tout à coup, voyant Freydet se

découvrir à l'apparition du cortége: «Qu'as-tu donc de changé?

Tourne-toi... Mais, malheureux, tu ressembles à Louis-Philippe...» La

moustache abattue, coiffé en toupet, sa bonne figure rougeaude et brune

épanouie entre des favoris grisonnants, le poète redressait toute sa

petite personne avec une raideur cérémonieuse. Et Védrine riant: «Ah! je

comprends... la tête pour les ducs, pour Chantilly!... Ça te tient

toujours, alors, l'Académie?... Mais regarde donc cette mascarade!...»

Sous le soleil, dans le large espace réservé, l'effet était abominable:

derrière le corbillard, des membres du bureau, qu'une féroce gageure

semblait avoir choisis parmi les plus ridicules vieillards de l'Institut

et qu'enlaidissait encore le costume dessiné par David, l'habit à

broderies vertes, le chapeau à la française, l'épée de gala battant des

jambes difformes que David n'avait certainement pas prévues. Gazan

venait le premier, le chapeau de travers sur les inégalités de son

crâne, le vert végétal de l'habit accentuant encore la graisse terreuse,

squameuse de son masque proboscidien. Près de lui le sinistre, long,

Laniboire, ses marbrures violettes, sa bouche tordue de guignol

hémiplégique, cachait ses palmes sous un pardessus trop court laissant

voir un bout d'épée, les basques du frac qui, avec les pointes de son

chapeau, lui donnaient l'air d'un employé des pompes funèbres, bien

moins distingué certainement que l'appariteur à canne d'ébène en marche

devant le bureau. D'autres suivaient, Astier-Réhu, Desminières, tous

gênés, honteux, ayant conscience et s'excusant par leur humble

contenance du grotesque de ces défroques acceptables sous la lumière

haute, refroidie et, pour ainsi dire, historique de la coupole, mais en

pleine vie, en pleine rue, faisant sourire comme une exhibition de

macaques.

«Vrai! c'est à leur jeter une poignée de noisettes, pour les voir courir

à quatre pattes...» Mais Freydet n'entendait pas cette nouvelle

impertinence de son compromettant compagnon. Il s'esquivait, se mêlait

au cortége et pénétrait dans l'église entre deux files de soldats le

fusil renversé. Au fond, la mort de Loisillon lui causait une joie vive;

il ne l'avait jamais vu ni connu, ne pouvait l'aimer à travers son

oeuvre, cette oeuvre n'existant pas, et la seule reconnaissance qu'il

lui garderait, c'était justement cette mort, ce fauteuil vacant à point

pour sa candidature. Malgré tout, l'appareil funèbre dont les vieux

parisiens se blasent par l'habitude, cette haie de soldats, le sac au

dos, les fusils tombant sur les dalles d'un seul coup de crosse au

commandement d'un sacré petit officier, très jeune, pas commode, la

jugulaire au menton, dont cet enterrement devait être la première

affaire, surtout la musique noire, les tambours voilés le saisirent d'un

grand respect ému; et, comme toujours quand un sentiment vif le

poignait, des rimes se présentèrent. Même cela commençait très bien, une

large et belle image sur l'espèce de trouble, d'angoisse nerveuse,

d'éclipse intellectuelle que fait dans l'atmosphère d'un pays la

disparition d'un de ses grands hommes. Mais il s'interrompit pour offrir

une place à Danjou qui, venu très en retard, s'avançait au milieu de

chuchotements, de regards féminins, promenant sa tête orgueilleuse et

dure avec ce geste habituel qu'il a de passer la main à plat dessus,

sans doute pour s'assurer que son postiche est toujours en place.

«Il ne m'a pas reconnu...» pensa Freydet, vexé de l'écrasant regard

dont l'académicien repoussa dans le rang ce ciron qui se permettait de

lui faire signe, «mes favoris, probablement...» et distrait de ses

vers, le candidat se mit à ruminer son plan d'attaque, ses visites, la

lettre officielle pour le secrétaire perpétuel. Mais, au fait, il était

mort, le perpétuel... Allait-on nommer Astier-Réhu avant les vacances?

Et l'élection, pour quand? Sa préoccupation descendit jusqu'aux détails,

à l'habit; prendrait-il le tailleur d'Astier décidément? Et ce tailleur

fournissait-il aussi le chapeau et l'épée?

«_Pie Jesu, Domine_...» une voix de théâtre, admirable, montait

derrière l'autel, demandait le repos pour Loisillon que le Dieu de

miséricorde semblait vouloir torturer cruellement; car l'église

suppliait dans tous les tons, tous les registres, en soli et en choeur:

«le repos, le repos, mon Dieu!... Qu'il dorme tranquille après tant

d'agitation et d'intrigues!...» A ce chant triste, irrésistible,

répondaient dans la nef les sanglots des femmes dominés par le hoquet

tragique de Marguerite Oger, son terrible hoquet du «Quatre» dans

_Musidora_. Tout ce deuil pénétrait le bon candidat, allait rejoindre

dans son coeur d'autres deuils, d'autres tristesses; il pensait à des

parents morts, à sa soeur, une mère pour lui, condamnée par tous, et le

sachant, en parlant dans toutes ses lettres. Hélas! vivrait-elle même

jusqu'au jour du triomphe?... Des larmes l'aveuglèrent, l'obligèrent à

s'essuyer les yeux.

«C'est trop... c'est trop... On ne vous croira pas...» ricanait dans

son oreille la grimace du gros Lavaux. Il se retourna indigné, mais la

voix du jeune officier commanda furieusement: «Portez... armes!...» et

les fusils firent cliqueter leurs baïonnettes, tandis que l'orgue

grondait «la marche pour la mort d'un héros.» Le défilé de la sortie

commençait; toujours le bureau en tête, Gazan, Laniboire, Desminières,

son bon maître Astier-Réhu. Tous très beaux maintenant, noyant dans le

mystère des hautes, voûtes le vert perroquet chamarré des uniformes, ils

descendaient la nef deux par deux, très lentement, comme à regret, vers

ce grand carré de jour découpé au portail ouvert. Derrière, toute la

compagnie, cédant le pas à son doyen, l'extraordinaire Jean Réhu grandi

par une longue redingote, portant haut sa toute petite tête brune,

creusée dans une noix de coco, d'un air dédaigneux et distrait

signifiant qu'il avait «vu ça» un nombre incalculable de fois; et, de

fait, depuis soixante ans qu'il touchait les jetons de l'Académie, il

avait dû en entendre de ces psalmodies, en jeter de cette eau bénite sur

des catafalques glorieux.

Mais si celui-là justifiait miraculeusement son titre d'Immortel, le

groupe d'ancêtres qu'il précédait semblait en être la bouffonne et

triste parodie. Décrépits, cassés en deux, déjetés comme de vieux arbres

à fruits, les pieds de plomb, les jambes molles, des yeux clignotants de

bêtes de nuit, ceux qu'on ne soutenait pas s'en allaient les mains

tâtonnantes, et leurs noms murmurés par la foule évoquaient des oeuvres

mortes, oubliées depuis longtemps. A côté de ces revenants, de ces

«permissionnaires du Père-Lachaise,» comme les appelait un malin de

l'escorte, les autres académiciens semblaient jeunes, ils se campaient,

bombaient leurs torses sous des regards extasiés de femmes les brûlant à

travers les voiles noirs, l'entassement de la foule, les shakos et les

sacs des militaires ahuris. Cette fois encore, le salut de Freydet à

deux ou trois «futurs collègues» fut repoussé de froids et méprisants

sourires comme on évoquent ces rêves où vos meilleurs amis ne vous

reconnaissent plus. Mais il n'eut pas le temps de s'en attrister, pris

par la bousculade à deux mouvements qui agitait l'église vers le haut et

vers la sortie.

«Eh bien! monsieur le vicomte, il va falloir nous remuer,

maintenant...» Cet avis chuchoté de l'aimable Picheral au milieu de la

rumeur, de l'enchevêtrement des chaises, remit le sang en route dans les

veines du candidat; mais comme il passait devant le catafalque, Danjou

lui tendant le goupillon murmura sans le regarder: «Surtout, ne bougez

plus... laissez faire...» Il en eut les jambes fracassées.

Remuez-vous!... Ne bougez plus!... Quel avis suivre et croire le

meilleur? Son maître Astier le lui dirait sans doute, et il essaya de

le rejoindre dehors. Ce n'était pas chose commode avec l'encombrement du

parvis pendant que se classait le cortége et qu'on hissait le cercueil,

écrasé d'innombrables couronnes, rien d'animé comme cette sortie

d'enterrement dans la lumière d'un beau jour; des saluts, des propos

mondains tout à fait étrangers à la cérémonie funèbre, et sur les

visages l'allègement, la revanche à prendre de cette grande heure

d'immobilité traversée de chants lugubres. Les projets, les rendez-vous

échangés marquaient la vie impatiente et recommençant vite après ce

court arrêt, rejetaient le pauvre Loisillon bien loin dans ce passé dont

il faisait partie désormais.

«Aux Français, ce soir... n'oubliez pas... le dernier mardi...»

minaudait Mme Ancelin; et Paul au gros Lavaux:

«Allez-vous jusqu'au bout?

--Non. Je reconduis Mme Eviza.

--Alors à six heures chez Keyser; ça semblera bon après les discours.»

Les voitures de deuil s'approchaient à la file, pendant que des coupés

partaient au grand trot. Du monde se penchait à toutes les fenêtres de

la place, et, vers le boulevard Saint-Germain, des gens debout sur les

tramways arrêtés alignaient des têtes au-dessus des têtes, coupaient le

ciel bleu de files sombres. Freydet, ébloui de soleil, son chapeau en

abat-jour, regardait cette foule à perte de vue, se sentait très fier,

reportant à l'Académie cette gloire posthume qu'on ne pouvait attribuer

vraiment à l'auteur du _Voyage au Val d'Andorre_, et en même temps il

avait le chagrin de constater que les chers «futurs collègues» le

tenaient visiblement à distance, absorbés quand il s'approchait, ou se

détournant, se groupant contre l'intrus, ceux-même qui, l'avant-veille,

chez Voisin, l'attiraient: «Quand serez-vous des nôtres?...» Mais la

plus dure de toutes fut la défection d'Astier-Réhu!

«Quel malheur, cher maître!...» vint lui dire le candidat, s'apitoyant

par contenance, pour parler, sentir une sympathie. L'autre, à côté du

corbillard, sans répondre feuilletait le discours qu'il prononcerait

tout à l'heure. Freydet répéta: «Quel malheur!...

--Mon cher Freydet, vous êtes indécent...» prononça le maître tout

haut, très brutal; et, le temps d'un sévère coup de mâchoire, il se

remit à sa lecture.

Indécent!... pourquoi?... Le malheureux eut le geste instinctif

d'assurer ses boutons, s'examina jusqu'à l'extrémité des bottes avec

inquiétude, sans pouvoir s'expliquer ces paroles réprobatrices. Que se

passait-il? Qu'avait-il fait?

Ce fut un étourdissement de quelques minutes; il voyait vaguement le

corbillard s'ébranler sous sa vacillante pyramide de fleurs, des habits

verts aux quatre coins, d'autres habits verts derrière, puis toute la

Compagnie, et sitôt après elle, mais cérémonieusement distancé, un

groupe où lui-même se trouva mêlé, poussé, sans savoir comment. Des

jeunes hommes, des vieux, tous horriblement tristes et découragés, au

milieu du front la même ride profonde de l'idée fixe, aux yeux le même

regard haineux et méfiant du voisin. Quand, remis de son malaise, il

put mettre des noms sur ces personnages, il reconnut la figure fanée,

déçue, du père Moser, l'éternel candidat; l'honnête mine de Dalzon,

l'homme au livre, le retoqué des dernières élections; et de Salèles, et

Guérineau. La remorque, parbleu! ceux dont l'Académie ne s'occupe plus,

qu'elle laisse filer au sillage de la barque glorieuse, les ayant

amorcés d'un fer solide. Tous, ils étaient tous là, les pauvres poissons

noyés, les uns morts et sous l'eau, d'autres se débattant encore,

roulant un regard douloureux et goulu, qui en veut, en demande, en

voudra toujours. Et pendant qu'il se jurait d'éviter le même sort, Abel

de Freydet suivait l'amorce, lui aussi, tirait sur l'hameçon, déjà trop

bien croché pour pouvoir se reprendre.

Au loin, sur la voie déblayée à l'étendue du cortége, des roulements

voilés alternaient avec des sonneries de trompettes, ameutant tout du

long les passants du trottoir et les curieux des fenêtres; puis la

musique reprenait à longs cris la «marche pour la mort d'un héros.» Et

devant ces grandioses honneurs, ces funérailles nationales, cette

orgueilleuse révolte de l'homme humilié, vaincu par la mort mais

haussant et parant sa défaite, il faisait beau songer que tout cela

était pour Loisillon, secrétaire perpétuel de l'Académie française,

c'est-à-dire rien, le dessous de rien.

L'Immortel Moeurs parisiennes · 第 19 / 34 题