Il était écrit que ce Loisillon aurait toutes les chances, même de
mourir à temps. Huit jours plus tard, les salons fermés, Paris dispersé,
la Chambre, l'Institut en vacances, quelques délégués des sociétés
nombreuses dont il fut président ou secrétaire auraient suivi ses
funérailles derrière les coureurs de jetons de l'Académie, rien de plus.
Mais industrieux par delà la vie, il partait juste à l'heure, la veille
du grand prix, choisissant une semaine toute blanche, sans crime, ni
duel, ni procès célèbre, ni incident politique, où l'enterrement à
fracas du secrétaire perpétuel serait l'unique distraction de Paris.
Pour midi, la messe noire; et, bien avant l'heure, un monde énorme
affluait autour de Saint-Germain-des-Prés, la circulation interdite, les
seules voitures d'invités ayant droit d'arriver sur la place agrandie,
bordée d'un sévère cordon de sergents de ville espacés en tirailleurs.
Ce qu'était Loisillon, ce qu'il avait fait dans ses soixante-dix ans de
séjour parmi les hommes, la signification de cette majuscule brodée
d'argent sur la haute tenture sombre, bien peu la savaient dans cette
foule uniquement impressionnée par ce déploiement de police, tant
d'espace laissé au mort;--toujours les distances, et du large et du vide
pour exprimer le respect et la grandeur! Le bruit ayant couru qu'on
verrait des actrices, des gens célèbres, de loin la badauderie
parisienne mettait des noms sur des visages reconnus, se groupant et
causant devant l'église.
C'est là, sous le porche drapé de noir, qu'il fallait entendre l'oraison
funèbre de Loisillon, la vraie, non pas celle qui serait prononcée tout
à l'heure à Montparnasse, et le vrai feuilleton sur l'oeuvre et sur
l'homme, bien différent des articles préparés pour les journaux du
lendemain. L'oeuvre: un «Voyage au Vol d'Andorre» et deux rapports
édités par l'Imprimerie Nationale du temps où Loisillon était
surintendant des Beaux-Arts. L'homme: un type d'avoué retors, plat,
piteux, le dos courtisan, un geste perpétuel de s'excuser, de demander
grâce, grâce pour ses croix, pour ses palmes, son rang dans cette
Académie où sa rouerie d'homme d'affaires servait d'agent de fusion
entre tant d'éléments divers à aucun desquels on n'aurait pu
l'assimiler, grâce pour cette extraordinaire fortune, grâce pour cet
avancement à la nullité, à la bassesse frétillante. On se rappelait son
mot à un dîner de corps où il s'activait autour de la table, une
serviette au bras, tout glorieux: «Quel bon domestique j'aurais fait!»
Juste épitaphe pour sa tombe.
Et tandis qu'on philosophait sur le rien de cette existence, il
triomphait, ce rien, jusque dans la mort. Les équipages se succédaient
devant l'église, les longues lévites brunes, bleues de la valetaille
couraient, s'envolaient, se courbaient, balayaient le parvis au fracas
luxueux des portières et des marchepieds; les groupes de journalistes
s'écartaient respectueusement devant la duchesse Padovani, à la haute et
fière démarche. Mme Ancelin fleurie dans ses crêpes de deuil, Mme Eviza,
dont les yeux longs flambaient sous le voile, à faire retourner un agent
des moeurs, toute la congrégation des dames de l'Académie, ses
ferventes, ses dévotes, venues là, moins pour honorer la mémoire de feu
Loisillon que pour contempler leurs idoles, ces Immortels fabriqués,
pétris de leurs petites mains adroites, vrais ouvrages de femmes où
elles avaient mis leurs forces inemployées d'orgueil, d'ambition, de
ruse, de volonté. Des actrices s'y joignaient sous prétexte de je ne
sais quel orphelinat dramatique présidé par le défunt, témoignant en
réalité ce prodigieux besoin d'en être qui les brûle toutes. Éplorées et
tragiques, on pouvait les prendre pour de proches parentes. Tout à coup
une voiture s'arrête, dépose des voiles noirs, agités, éperdus, une
douleur qui fait mal à voir. L'épouse, cette fois? Non! Marguerite Oger,
la belle actrice de drame, dont l'apparition soulève aux quatre coins de
la place une longue rumeur, des bousculades curieuses. Un journaliste
s'élance du porche au-devant d'elle, presse ses mains, la soutient,
l'encourage.
«Oui, vous avez raison, je serai forte...»
Et ses larmes bues, renfoncées à coups de mouchoir, elle entre, ou
plutôt fait son entrée dans la grande nef obscure que des cierges
pointillent tout au fond, tombe à genoux sur un prie-Dieu, côté des
dames, s'y prostre, s'y abîme, puis relevée, toute dolente, demande à
une camarade près d'elle: «Qu'est-ce qu'on a fait au Vaudeville, hier?
--Quatre mille deux!...» répond l'amie du même ton de catastrophe.
Perdu dans la foule, à l'extrémité de la place, Abel de Freydet
entendait autour de lui: «Marguerite!... C'est Marguerite!... Ah! elle
est bien entrée...» Mais sa petite taille le gênait et il essayait
vainement de se frayer un passage, quand une main lui frappa l'épaule:
«Encore à Paris?... La pauvre soeur ne doit pas être contente...» En
même temps Védrine l'entraînait, et, ramant de ses coudes robustes,
coupant le flot qu'il dominait de toute la tête: «La famille,
messieurs!...» il amenait jusqu'aux premiers rangs le provincial
enchanté de la rencontre, un peu confus tout de même, car le sculpteur
parlait haut et librement, à son habitude. «Hein! ce veinard de
Loisillon... autant de monde que Béranger... voilà qui doit donner du
coeur au ventre à la jeunesse...» Tout à coup, voyant Freydet se
découvrir à l'apparition du cortége: «Qu'as-tu donc de changé?
Tourne-toi... Mais, malheureux, tu ressembles à Louis-Philippe...» La
moustache abattue, coiffé en toupet, sa bonne figure rougeaude et brune
épanouie entre des favoris grisonnants, le poète redressait toute sa
petite personne avec une raideur cérémonieuse. Et Védrine riant: «Ah! je
comprends... la tête pour les ducs, pour Chantilly!... Ça te tient
toujours, alors, l'Académie?... Mais regarde donc cette mascarade!...»
Sous le soleil, dans le large espace réservé, l'effet était abominable:
derrière le corbillard, des membres du bureau, qu'une féroce gageure
semblait avoir choisis parmi les plus ridicules vieillards de l'Institut
et qu'enlaidissait encore le costume dessiné par David, l'habit à
broderies vertes, le chapeau à la française, l'épée de gala battant des
jambes difformes que David n'avait certainement pas prévues. Gazan
venait le premier, le chapeau de travers sur les inégalités de son
crâne, le vert végétal de l'habit accentuant encore la graisse terreuse,
squameuse de son masque proboscidien. Près de lui le sinistre, long,
Laniboire, ses marbrures violettes, sa bouche tordue de guignol
hémiplégique, cachait ses palmes sous un pardessus trop court laissant
voir un bout d'épée, les basques du frac qui, avec les pointes de son
chapeau, lui donnaient l'air d'un employé des pompes funèbres, bien
moins distingué certainement que l'appariteur à canne d'ébène en marche
devant le bureau. D'autres suivaient, Astier-Réhu, Desminières, tous
gênés, honteux, ayant conscience et s'excusant par leur humble
contenance du grotesque de ces défroques acceptables sous la lumière
haute, refroidie et, pour ainsi dire, historique de la coupole, mais en
pleine vie, en pleine rue, faisant sourire comme une exhibition de
macaques.
«Vrai! c'est à leur jeter une poignée de noisettes, pour les voir courir
à quatre pattes...» Mais Freydet n'entendait pas cette nouvelle
impertinence de son compromettant compagnon. Il s'esquivait, se mêlait
au cortége et pénétrait dans l'église entre deux files de soldats le
fusil renversé. Au fond, la mort de Loisillon lui causait une joie vive;
il ne l'avait jamais vu ni connu, ne pouvait l'aimer à travers son
oeuvre, cette oeuvre n'existant pas, et la seule reconnaissance qu'il
lui garderait, c'était justement cette mort, ce fauteuil vacant à point
pour sa candidature. Malgré tout, l'appareil funèbre dont les vieux
parisiens se blasent par l'habitude, cette haie de soldats, le sac au
dos, les fusils tombant sur les dalles d'un seul coup de crosse au
commandement d'un sacré petit officier, très jeune, pas commode, la
jugulaire au menton, dont cet enterrement devait être la première
affaire, surtout la musique noire, les tambours voilés le saisirent d'un
grand respect ému; et, comme toujours quand un sentiment vif le
poignait, des rimes se présentèrent. Même cela commençait très bien, une
large et belle image sur l'espèce de trouble, d'angoisse nerveuse,
d'éclipse intellectuelle que fait dans l'atmosphère d'un pays la
disparition d'un de ses grands hommes. Mais il s'interrompit pour offrir
une place à Danjou qui, venu très en retard, s'avançait au milieu de
chuchotements, de regards féminins, promenant sa tête orgueilleuse et
dure avec ce geste habituel qu'il a de passer la main à plat dessus,
sans doute pour s'assurer que son postiche est toujours en place.
«Il ne m'a pas reconnu...» pensa Freydet, vexé de l'écrasant regard
dont l'académicien repoussa dans le rang ce ciron qui se permettait de
lui faire signe, «mes favoris, probablement...» et distrait de ses
vers, le candidat se mit à ruminer son plan d'attaque, ses visites, la
lettre officielle pour le secrétaire perpétuel. Mais, au fait, il était
mort, le perpétuel... Allait-on nommer Astier-Réhu avant les vacances?
Et l'élection, pour quand? Sa préoccupation descendit jusqu'aux détails,
à l'habit; prendrait-il le tailleur d'Astier décidément? Et ce tailleur
fournissait-il aussi le chapeau et l'épée?
«_Pie Jesu, Domine_...» une voix de théâtre, admirable, montait
derrière l'autel, demandait le repos pour Loisillon que le Dieu de
miséricorde semblait vouloir torturer cruellement; car l'église
suppliait dans tous les tons, tous les registres, en soli et en choeur:
«le repos, le repos, mon Dieu!... Qu'il dorme tranquille après tant
d'agitation et d'intrigues!...» A ce chant triste, irrésistible,
répondaient dans la nef les sanglots des femmes dominés par le hoquet
tragique de Marguerite Oger, son terrible hoquet du «Quatre» dans
_Musidora_. Tout ce deuil pénétrait le bon candidat, allait rejoindre
dans son coeur d'autres deuils, d'autres tristesses; il pensait à des
parents morts, à sa soeur, une mère pour lui, condamnée par tous, et le
sachant, en parlant dans toutes ses lettres. Hélas! vivrait-elle même
jusqu'au jour du triomphe?... Des larmes l'aveuglèrent, l'obligèrent à
s'essuyer les yeux.
«C'est trop... c'est trop... On ne vous croira pas...» ricanait dans
son oreille la grimace du gros Lavaux. Il se retourna indigné, mais la
voix du jeune officier commanda furieusement: «Portez... armes!...» et
les fusils firent cliqueter leurs baïonnettes, tandis que l'orgue
grondait «la marche pour la mort d'un héros.» Le défilé de la sortie
commençait; toujours le bureau en tête, Gazan, Laniboire, Desminières,
son bon maître Astier-Réhu. Tous très beaux maintenant, noyant dans le
mystère des hautes, voûtes le vert perroquet chamarré des uniformes, ils
descendaient la nef deux par deux, très lentement, comme à regret, vers
ce grand carré de jour découpé au portail ouvert. Derrière, toute la
compagnie, cédant le pas à son doyen, l'extraordinaire Jean Réhu grandi
par une longue redingote, portant haut sa toute petite tête brune,
creusée dans une noix de coco, d'un air dédaigneux et distrait
signifiant qu'il avait «vu ça» un nombre incalculable de fois; et, de
fait, depuis soixante ans qu'il touchait les jetons de l'Académie, il
avait dû en entendre de ces psalmodies, en jeter de cette eau bénite sur
des catafalques glorieux.
Mais si celui-là justifiait miraculeusement son titre d'Immortel, le
groupe d'ancêtres qu'il précédait semblait en être la bouffonne et
triste parodie. Décrépits, cassés en deux, déjetés comme de vieux arbres
à fruits, les pieds de plomb, les jambes molles, des yeux clignotants de
bêtes de nuit, ceux qu'on ne soutenait pas s'en allaient les mains
tâtonnantes, et leurs noms murmurés par la foule évoquaient des oeuvres
mortes, oubliées depuis longtemps. A côté de ces revenants, de ces
«permissionnaires du Père-Lachaise,» comme les appelait un malin de
l'escorte, les autres académiciens semblaient jeunes, ils se campaient,
bombaient leurs torses sous des regards extasiés de femmes les brûlant à
travers les voiles noirs, l'entassement de la foule, les shakos et les
sacs des militaires ahuris. Cette fois encore, le salut de Freydet à
deux ou trois «futurs collègues» fut repoussé de froids et méprisants
sourires comme on évoquent ces rêves où vos meilleurs amis ne vous
reconnaissent plus. Mais il n'eut pas le temps de s'en attrister, pris
par la bousculade à deux mouvements qui agitait l'église vers le haut et
vers la sortie.
«Eh bien! monsieur le vicomte, il va falloir nous remuer,
maintenant...» Cet avis chuchoté de l'aimable Picheral au milieu de la
rumeur, de l'enchevêtrement des chaises, remit le sang en route dans les
veines du candidat; mais comme il passait devant le catafalque, Danjou
lui tendant le goupillon murmura sans le regarder: «Surtout, ne bougez
plus... laissez faire...» Il en eut les jambes fracassées.
Remuez-vous!... Ne bougez plus!... Quel avis suivre et croire le
meilleur? Son maître Astier le lui dirait sans doute, et il essaya de
le rejoindre dehors. Ce n'était pas chose commode avec l'encombrement du
parvis pendant que se classait le cortége et qu'on hissait le cercueil,
écrasé d'innombrables couronnes, rien d'animé comme cette sortie
d'enterrement dans la lumière d'un beau jour; des saluts, des propos
mondains tout à fait étrangers à la cérémonie funèbre, et sur les
visages l'allègement, la revanche à prendre de cette grande heure
d'immobilité traversée de chants lugubres. Les projets, les rendez-vous
échangés marquaient la vie impatiente et recommençant vite après ce
court arrêt, rejetaient le pauvre Loisillon bien loin dans ce passé dont
il faisait partie désormais.
«Aux Français, ce soir... n'oubliez pas... le dernier mardi...»
minaudait Mme Ancelin; et Paul au gros Lavaux:
«Allez-vous jusqu'au bout?
--Non. Je reconduis Mme Eviza.
--Alors à six heures chez Keyser; ça semblera bon après les discours.»
Les voitures de deuil s'approchaient à la file, pendant que des coupés
partaient au grand trot. Du monde se penchait à toutes les fenêtres de
la place, et, vers le boulevard Saint-Germain, des gens debout sur les
tramways arrêtés alignaient des têtes au-dessus des têtes, coupaient le
ciel bleu de files sombres. Freydet, ébloui de soleil, son chapeau en
abat-jour, regardait cette foule à perte de vue, se sentait très fier,
reportant à l'Académie cette gloire posthume qu'on ne pouvait attribuer
vraiment à l'auteur du _Voyage au Val d'Andorre_, et en même temps il
avait le chagrin de constater que les chers «futurs collègues» le
tenaient visiblement à distance, absorbés quand il s'approchait, ou se
détournant, se groupant contre l'intrus, ceux-même qui, l'avant-veille,
chez Voisin, l'attiraient: «Quand serez-vous des nôtres?...» Mais la
plus dure de toutes fut la défection d'Astier-Réhu!
«Quel malheur, cher maître!...» vint lui dire le candidat, s'apitoyant
par contenance, pour parler, sentir une sympathie. L'autre, à côté du
corbillard, sans répondre feuilletait le discours qu'il prononcerait
tout à l'heure. Freydet répéta: «Quel malheur!...
--Mon cher Freydet, vous êtes indécent...» prononça le maître tout
haut, très brutal; et, le temps d'un sévère coup de mâchoire, il se
remit à sa lecture.
Indécent!... pourquoi?... Le malheureux eut le geste instinctif
d'assurer ses boutons, s'examina jusqu'à l'extrémité des bottes avec
inquiétude, sans pouvoir s'expliquer ces paroles réprobatrices. Que se
passait-il? Qu'avait-il fait?
Ce fut un étourdissement de quelques minutes; il voyait vaguement le
corbillard s'ébranler sous sa vacillante pyramide de fleurs, des habits
verts aux quatre coins, d'autres habits verts derrière, puis toute la
Compagnie, et sitôt après elle, mais cérémonieusement distancé, un
groupe où lui-même se trouva mêlé, poussé, sans savoir comment. Des
jeunes hommes, des vieux, tous horriblement tristes et découragés, au
milieu du front la même ride profonde de l'idée fixe, aux yeux le même
regard haineux et méfiant du voisin. Quand, remis de son malaise, il
put mettre des noms sur ces personnages, il reconnut la figure fanée,
déçue, du père Moser, l'éternel candidat; l'honnête mine de Dalzon,
l'homme au livre, le retoqué des dernières élections; et de Salèles, et
Guérineau. La remorque, parbleu! ceux dont l'Académie ne s'occupe plus,
qu'elle laisse filer au sillage de la barque glorieuse, les ayant
amorcés d'un fer solide. Tous, ils étaient tous là, les pauvres poissons
noyés, les uns morts et sous l'eau, d'autres se débattant encore,
roulant un regard douloureux et goulu, qui en veut, en demande, en
voudra toujours. Et pendant qu'il se jurait d'éviter le même sort, Abel
de Freydet suivait l'amorce, lui aussi, tirait sur l'hameçon, déjà trop
bien croché pour pouvoir se reprendre.
Au loin, sur la voie déblayée à l'étendue du cortége, des roulements
voilés alternaient avec des sonneries de trompettes, ameutant tout du
long les passants du trottoir et les curieux des fenêtres; puis la
musique reprenait à longs cris la «marche pour la mort d'un héros.» Et
devant ces grandioses honneurs, ces funérailles nationales, cette
orgueilleuse révolte de l'homme humilié, vaincu par la mort mais
haussant et parant sa défaite, il faisait beau songer que tout cela
était pour Loisillon, secrétaire perpétuel de l'Académie française,
c'est-à-dire rien, le dessous de rien.