VII

_Mademoiselle Germaine de Freydet_

_Clos-Jallanges._

Tes lettres me désolent, ma chère soeur. Tu t'ennuies, tu souffres, tu

me voudrais là, mais comment faire? Rappelle-toi le conseil de mon

maître: «Montrez-vous... qu'on vous voie...» Et penses-tu que c'est à

Clos-Jallanges, dans mes houseaux et mon gilet de chasse, que je

pourrais préparer ma candidature? Car, il n'y a pas à dire, le moment

est proche, Loisillon baisse à vue d'oeil, et je mets à profit les

délais de cette lente agonie pour me créer, dans l'Académie, des

sympathies qui deviendront des voix. Léonard Astier m'a déjà présenté à

plusieurs de ces messieurs; je vais le prendre souvent après la séance,

et c'est délicieux, cette sortie de l'Institut, ces hommes presque tous

aussi chargés d'ans que de gloire, s'en allant bras dessus bras dessous,

par groupes de trois, quatre, vifs, rayonnants, parlant haut, tenant le

trottoir, les yeux encore humides des bonnes parties de rire qu'ils

viennent de faire là-dedans: «Ce Pailleron, quelle verve!... Et comme

Danjou lui a répondu!...» Moi je me carre au bras d'Astier-Réhu, dans le

choeur des Immortels, j'ai l'air d'en être; puis les groupes s'égrènent,

on se sépare à un coin de pont en se criant: «Jeudi! ne manquez pas...»

Et je reviens rue de Beaune accompagner mon maître qui m'encourage, me

conseille, et, sûr du succès, me dit avec son large rire: «On a vingt

ans de moins quand on sort de là!»

Réellement, je crois que la coupole les conserve. Où trouver un

vieillard aussi ingambe que Jean Réhu dont nous fêtions hier soir, chez

Voisin, le quatre-vingt-dix-huitième anniversaire? Une idée de Lavaux,

ce festival, et qui, si elle me coûte cinquante louis, m'a permis de

compter mes hommes. Nous étions vingt-cinq à table, tous académiciens,

hormis Picheral, Lavaux et moi: là-dessus dix-sept ou dix-huit voix

acquises, le reste encore flottant, mais sympathique. Dîner très bien

servi, très causant...

Ah! j'y pense, j'ai invité Lavaux à Clos-Jallanges pendant les vacances

de la Mazarine où il est bibliothécaire. On lui donnera la grande

chambre en retour devant la Faisanderie. Je ne le crois pas très bon, ce

Lavaux, mais il faut l'avoir, c'est le zèbre de la duchesse. T'ai-je dit

que nos mondaines appellent ainsi l'ami garçon, oisif, discret, rapide,

qu'on a toujours sous la main pour les courses, les démarches délicates

dont on ne peut charger un domestique? Sorte de courrier entre

puissances, le zèbre, quand il est jeune, fait quelquefois de doux

intérim; mais d'ordinaire l'animal se montre sobre, facile à nourrir, se

paye de menus suffrages, des places en bout de table et de l'honneur de

piaffer pour la dame et pour son salon. J'imagine que Lavaux a su tirer

autre chose de son emploi. Il est si adroit, si redouté malgré son air

bonasse; marmiton chef dans deux cuisines, comme il dit, l'académique et

la diplomatique, il me signale les fondrières, chausse-trapes dont le

chemin de l'Institut est miné et que mon maître Astier ignore encore.

Pauvre grand naïf qui a fait l'ascension droit devant lui, sans se

douter des dangers, les yeux vers la coupole, se fiant à sa force, à son

oeuvre, et qui se serait cent fois rompu le cou si sa femme, fine entre

les fines, ne l'avait guidé à son insu.

C'est Lavaux qui m'a détourné de publier, d'ici la prochaine vacance de

fauteuil, mes _Pensées d'un rustique_. «Non, non, m'a-t-il dit... vous

avez assez fait... si même vous pouviez donner à entendre que vous ne

produirez plus, que vous êtes fini, à bout, simple homme du monde...

l'Académie adore cela.» A joindre au précieux avertissement de Picheral:

«Ne leur portez pas vos livres.» Je vois que moins on a d'oeuvres, plus

on a de titres. Très influent, le Picheral; encore un que nous aurons

cet été, une chambre au second, peut-être l'ancien serre-tout, tu

verras. Voilà bien du tracas, ma pauvre Germaine, et dans ton état de

souffrance. Mais, que veux-tu? C'est déjà si fâcheux de ne pas avoir

maison à Paris pendant l'hiver, de ne pas recevoir comme Dalzon, Moser

et tous mes autres concurrents. Ah! soigne-toi, guéris-toi, mon Dieu...

Pour revenir à mon dîner, on y a naturellement beaucoup parlé de

l'Académie, de ses choix, de ses devoirs, du bien et du mal que le

public en pense. Selon nos Immortels, tous les détracteurs de

l'institution, tous, sont de pauvres hères qui n'ont pu y entrer; quant

aux oublis en apparence inexplicables, chacun eut sa raison d'être. Et

comme je citais timidement le nom de Balzac, notre grand compatriote, le

romancier Desminières, l'ancien organisateur des charades de Compiègne,

s'est emporté vivement. «Balzac! mais l'avez-vous connu? Savez-vous,

monsieur, de qui vous parlez?... le désordre, la bohème!... un homme,

monsieur, qui n'a jamais eu vingt francs dans sa poche... Je tiens ce

détail de son ami Frédéric Lemaître... Jamais vingt francs... et vous

auriez voulu que l'Académie...» Alors le vieux Jean Réhu, la main en

cornet sur l'oreille, a compris qu'on parlait de jetons et nous a conté

ce joli trait de son ami Suard venant à l'Académie le 21 janvier 93, le

jour de la mort du roi, et profitant de l'absence de ses collègues pour

rafler à lui tout seul les deux cent quarante francs de la séance.

Il narre bien, le vieux père «J'ai vu ça...» et sans sa surdité serait

un brillant causeur. A quelques vers dits par moi en toast à son

étonnante vieillesse, le bonhomme a répondu avec beaucoup de

bienveillance en m'appelant son «cher collègue.» Mon maître Astier le

reprend: «futur collègue.» Rires, bravos, et c'est ce titre de futur

collègue qu'ils m'ont tous donné en me quittant, avec des poignées de

mains vibrantes, significatives, des «à revoir... à bientôt...» qui

faisaient allusion à ma prochaine visite. Un béjaune, ces visites

académiques; mais puisque tous y passent. Astier-Réhu me racontait en

sortant du dîner Voisin que, lors de son élection, le vieux Dufaure

l'avait laissé venir dix fois sans le recevoir. Eh bien! le maître s'est

entêté et, à la onzième visite, la porte s'ouvrait toute grande. Il faut

vouloir. «Je fais en ce moment le métier le plus bas et le plus

ennuyeux, je sollicite pour l'Académie,...» dit Mérimée dans sa

correspondance, et quand des hommes de cette valeur nous ont donné

l'exemple de la platitude, aurions-nous bien le droit de nous montrer

plus fiers qu'eux!

En réalité, si Ripault-Babin ou Loisillon mouraient,--tous deux sont en

danger, mais c'est Ripault-Babin qui m'inspire encore le plus de

confiance,--mon seul concurrent sérieux serait Dalzon. Du talent, de la

fortune, très bien avec les ducs, une cave excellente; il n'a contre lui

qu'un péché de jeunesse récemment découvert, _Toute Nue_, plaquette en

six cents vers, publiés à Éropolis, sans nom d'auteur, et d'un raide! On

prétend qu'il a tout racheté, mis au pilon, mais qu'il circule encore

quelques exemplaires signés et dédicacés. Le pauvre Dalzon proteste, se

débat comme un diable, et l'Académie se réserve, jusqu'au bout de son

enquête; c'est pourquoi mon bon maître, sans préciser davantage, me

déclarait gravement, l'autre soir: «Je ne voterai plus pour M. Dalzon.»

L'Académie est un salon, voilà ce qu'il faut comprendre avant tout. On

n'y peut entrer qu'en tenue et les mains intactes. Toutefois, je suis

trop galant homme et j'estime trop mon adversaire pour me servir de ces

armes cachées; et Fage, le relieur de la Cour des Comptes, ce singulier

petit bossu que je rencontre quelquefois dans l'atelier de Védrine,

Fage, très au courant des curiosités de la bibliographie, a été rudement

remis à sa place quand il m'a proposé un des exemplaires signés de

_Toute Nue_. «Ce sera pour M. Moser,» a-t-il répondu sans s'émouvoir.

A propos de Védrine, ma situation devient embarrassante. Dans la ferveur

de nos premières rencontres, je l'avais engagé à nous amener sa femme,

ses enfants, à la campagne; mais comment concilier son séjour avec

celui des Astier, des Lavaux qui l'abominent? C'est un être si rude, si

original! Comprends-tu qu'il est noble, marquis de Védrine, et que même

à Louis-le-Grand il cachait déjà son titre et sa particule, que tant

d'autres envieraient en ce temps de démocratie où tout s'acquiert

excepté cela. Son motif? Il veut être aimé pour lui-même; tâche de

comprendre. En attendant, la princesse de Rosen refuse le paladin,

sculpté pour le tombeau du prince et dont on parlait sans cesse dans

cette maison d'artistes souvent à court. «Quand nous aurons vendu le

paladin, on m'achètera un cheval mécanique...» disait l'enfant, et la

pauvre mère comptait aussi sur le paladin pour remonter un peu ses

armoires vides, tandis que Védrine ne voyait dans cet argent du

chef-d'oeuvre que trois mois de flâne, en dabbieh, sur le Nil. Eh bien!

le paladin non vendu ou payé Dieu sait quand, après procès, expertise,

si tu crois que cela les a désarçonnés le moins du monde... En arrivant

à la Cour des Comptes, le lendemain de cette mauvaise nouvelle, j'ai

trouvé mon Védrine installé devant un chevalet, heureux, ravi, jetant

sur une grande toile l'étrange forêt vierge du monument incendié.

Derrière lui, la femme, l'enfant extasiés, et Mme Védrine me disant tout

bas, très grave, berçant sa petite fille: «Nous voilà bien heureux...

M. Védrine s'est mis à l'huile...» N'est-ce pas à donner envie de rire

et de pleurer?

Chère soeur, le décousu de cette lettre t'apprend l'agitation, la fièvre

de mon existence depuis que je prépare ma candidature. Je vais aux

«Jours» des uns, des autres, dîners, soirées. Ne me donne-t-on pas pour

zèbre à la bonne Mme Ancelin, parce que je fréquente assidument dans son

salon le vendredi, et le mardi soir aux Français, dans sa loge. Zèbre

bien rustique en tout cas, malgré les modifications que j'ai fait subir

à mon personnage dans le sens doctrinaire et mondain. Attends-toi à des

surprises pour mon retour. Lundi dernier, réception intime à l'hôtel

Padovani où j'ai eu l'honneur d'être présenté au grand-duc Léopold. Son

Altesse m'a complimenté sur mon dernier livre, sur tous mes livres,

qu'elle connaît comme moi-même. Ces étrangers sont extraordinaires! Mais

c'est avec les Astier que je me plais le mieux, dans cette patriarcale

famille, si unie, si simple. L'autre jour, après déjeuner, on apporte au

maître un habit neuf d'académicien, nous l'avons essayé ensemble; je dis

nous, car il a voulu voir sur moi l'effet des palmes. J'ai mis l'habit,

le chapeau, l'épée, une vraie épée, ma chère, qui se tire, montrant une

rigole au milieu pour l'écoulement du sang; et, ma foi, je

m'impressionnais moi-même. Enfin, c'est pour te montrer le degré de

cette intimité précieuse.

Puis, quand je rentre au calme de ma petite cellule, s'il est trop tard

pour t'écrire, je fais toujours un peu de pointage. Sur la liste

complète des académiciens, je marque ceux que je sais à moi, ceux qui

tiennent pour Dalzon. Je soustrais, j'additionne, c'est un

divertissement exquis. Tu verras, je te montrerai. Ainsi que je te

disais, Dalzon a les ducs; mais l'auteur de la _Maison d'Orléans_, admis

à Chantilly, doit m'y présenter avant peu. Si je plais,--j'apprends par

coeur dans ce but une certaine bataille de Rocroy, tu vois que ton frère

acquiert de l'astuce,--donc si je plais, l'auteur de _Toute Nue, à

Éropolis_, perd son plus sûr appui. Quant à mes opinions, je ne les

renie pas. Républicain, oui; mais on va trop loin. Et puis, candidat

avant tout. Sitôt après ce petit voyage, je compte bien retourner près

de ma Germaine que je supplie de ne pas s'énerver, de songer à la joie

du grand jour. Va, ma chère soeur, nous y entrerons dans le «jardin de

l'oie,» comme dit ce bohémien de Védrino, mais il faut du courage et de

la patience.

Ton frère qui t'aime,

L'Immortel Moeurs parisiennes · 第 17 / 34 题