VI

De la nuit, elle ne dormit pas, avec l'affreux lancinement de ce chiffre

en travers du crâne: Vingt mille francs! Vingt mille francs! Où les

trouver? à qui écrire? Et si peu de temps devant elle. Des noms, des

figures passaient en éclair, traversaient un instant au plafond le

reflet bleuâtre de la veilleuse pour s'évanouir et faire place à

d'autres noms, d'autres figures qui disparaissaient aussi vite. Freydet?

Elle venait de s'en servir... Samy? sans le sou jusqu'à son mariage...

Puis, quoi! Est-ce qu'on emprunte vingt mille francs, est-ce qu'on les

prête? Il fallait ce poète de province... A Paris, dans la «Société»

l'argent ne joue qu'un rôle occulte. On est censé en avoir, vivre

au-dessus de ces misères comme dans les comédies distinguées. Manquer à

cette convention, ce serait s'éliminer soi-même de la bonne compagnie.

Et pendant que Mme Astier songeait dans la fièvre, le large dos de son

mari soulevé d'un souffle égal s'arrondissait à côté d'elle. Une des

tristesses de leur vie à deux, ce lit bourgeoisement partagé où ils

dormaient depuis trente ans côte à côte, sans rien de commun que leurs

draps; mais jamais l'indifférence de son morne compagnon de litière ne

l'avait ainsi révoltée, indignée. L'éveiller? à quoi bon? Lui parler de

l'enfant, de sa menace désespérée? Elle savait si bien qu'il ne la

croirait pas, qu'il ne retournerait pas même cet énorme dos en guérite

où il s'abritait. Un moment l'idée lui vint de tomber dessus, de le

cribler de coups de poings, de coups de griffes, de crier bien fort à ce

lourd sommeil égoïste: «Léonard, vos archives brûlent.» Et cette idée

d'archives lui traversant follement la tête, peu s'en fallut

qu'elle-même ne se précipitât du lit. Trouvés, les vingt mille francs!

Là-haut, dans le cartonnier... Comment n'y avait-elle pas songé plus

tôt?... Jusqu'au jour, jusqu'au dernier crépitement de la veilleuse,

elle combina son affaire, immobile, apaisée, un regard de voleuse dans

ses yeux restés ouverts.

Habillée de bonne heure, tout le matin elle rôda par l'appartement,

guettant son mari qui devait partir puis changeait d'avis, faisait du

classement jusqu'au déjeuner. Léonard allait, venait de son cabinet à la

soupente, les bras chargés de paperasses, dispos et fredonnant, bien

trop épais pour comprendre l'inquiétude nerveuse qui chargeait

l'atmosphère de l'étroit logis, agitait les meubles, électrisait les

battants et les boutons des portes. Calme dans son travail, il fut

bavard à table, raconta d'idiotes histoires qu'elle connaissait par

coeur, interminables autant que l'émiettement au bout du couteau à

dessert de son éternel fromage d'Auvergne; et toujours il en reprenait,

de ce fromage, et toujours il ajoutait une anecdote à l'anecdote. Et

comme il fut lent encore à partir pour la séance de l'Institut, précédée

aujourd'hui de la commission du dictionnaire, quel temps aux plus petits

détails, malgré son vouloir à elle de le pousser dehors!

Quand il eut tourné la rue de Beaune, sans même refermer la fenêtre elle

courut au guichet de Corentine:

«Vite, une voiture!»

Et seule, enfin seule, elle s'élança dans le petit escalier des

archives.

La tête courbée à cause du plafond bas, elle essayait les clefs d'un

trousseau à la serrure fermant les traverses du cartonnier et, devant la

difficulté, le temps qui pressait, sans hésiter voulut faire sauter un

des montants. Mais ses mains s'énervaient, elle cassait ses ongles. Il

fallait un levier, un objet quelconque; elle ouvrit le tiroir de la

table à jeu et les trois lettres, les trois Charles-Quint qu'elle

cherchait, s'offrirent à elle, griffonnés et jaunis. Il y a de ces

miracles!... Penchée dans le cintre de la vitre basse, elle s'assura

que c'était bien cela, «A François Rabelais, maître en toutes sciences

et bonnes lettres...» n'en lut pas davantage, se cogna durement la tête

en se relevant mais ne sentit rien qu'en bas dans le fiacre qui

l'emportait chez ce Bos de la rue de l'Abbaye.

Elle descendit à l'entrée de cette rue, très courte, paisible, abritée

dans l'ombre de Saint-Germain-des-Prés et les briques rouges des vieux

bâtiments de l'école de Chirurgie où stationnaient quelques coupés de

maître à la somptueuse livrée de Messieurs les professeurs. Peu de

passants; des pigeons picorant à même le trottoir qu'elle fit envoler en

arrivant devant le magasin, moitié librairie, moitié curiosités, qui

étalait juste en face de l'école son enseigne archaïque bien à sa place

dans ce recoin du vieux Paris: «Bos, archiviste-paléographe.»

Il y avait de tout, à cette devanture; anciens manuscrits, livres de

raison aux tranches piquées de moisissures, antiques missels dédorés,

fermoirs, gardes de livres, puis, collés sur les hautes vitres, des

assignats, de vieilles affiches, plans de Paris, complaintes, bons de

poste militaires tachés de sang, autographes de tous les temps, une

poésie de Mme Lafarge, deux lettres de Chateaubriand à Perluzé bottier;

et des noms de célébrités anciennes et modernes sous des invitations à

dîner, quelquefois des demandes d'argent, des aveux de détresse ou des

confidences d'amour, à donner la terreur et le dégoût d'écrire. Ces

autographes portaient tous leurs chiffres de vente; et Mme Astier

arrêtée un moment à la vitrine pouvait voir, près d'une lettre de Rachel

cotée trois cents francs, un billet de Léonard Astier-Réhu à son éditeur

Petit-Séquard: deux francs cinquante. Mais ce n'était pas cela qu'elle

cherchait derrière l'écran de soie verte qui masquait l'intérieur, le

profil de l'archiviste-paléographe, l'homme à qui elle aurait à faire.

Une appréhension lui venait à la dernière minute: pourvu qu'il fût là,

seulement!

L'idée que son Paul attendait la fit entrer enfin dans le noir, le

renfermé poussiéreux de la boutique, et, sitôt introduite vers un second

petit cabinet au fond, elle entreprit d'expliquer à M. Bos, un gros

rouge ébouriffé, tête d'orateur de réunions publiques, leur détresse

momentanée et comment son mari n'avait pu se décider à venir lui-même.

Il ne la laissa pas mentir toute son histoire: «Mais comment donc,

madame!» Tout de suite, un chèque sur le Crédit Lyonnais, et des égards,

des saluts de reconduite jusqu'au fiacre.

«Une femme bien distinguée,» pensait-il, enchanté de son acquisition; et

elle, en dépliant le chèque glissé dans son gant, relisant le

bienheureux chiffre, songeait: «Quel homme charmant!» Du reste, nul

remords, pas même ce petit sursaut de la mauvaise action accomplie; la

femme ne connaît pas ces choses-là. Toute à son désir de l'heure

présente, elle a des oeillères naturelles qui l'empêchent de voir autour

d'elle, lui épargnent les réflexions dont l'homme encombre ses actes

décisifs. De temps en temps, celle-ci pensait bien à la colère de son

mari constatant le vol; mais cela lui semblait confus, très lointain,

peut-être même était-elle heureuse d'ajouter cette épreuve à tous les

tremblements ressentis depuis la veille: «Encore ça que mon enfant me

coûte.»

C'est que sous ses dehors tranquilles, sous sa patine de mondaine

académique, il y avait chez elle ce qu'il y a chez toutes, du monde ou

pas du monde, la passion. Le mari ne la trouve pas toujours, cette

pédale qui met le clavier féminin en mouvement; l'amant lui-même la

manque quelquefois, jamais le fils. Dans le triste roman sans amour, que

sont tant d'existences de femmes, c'est lui le héros, le grand premier

rôle. A son Paul, surtout depuis qu'il avait l'âge d'homme, Mme Astier

devait les seules vraies émotions de sa vie, les délicieuses angoisses

de l'attente, les pâleurs, les froids, les brûlures au creux des mains,

les intuitions surnaturelles qui font dire infailliblement: «le voilà!»

avant que la voiture s'arrête, toutes choses ignorées d'elle, même aux

premières années du mariage, même au temps où le monde l'accusait de

légèreté, où Léonard Astier disait avec bonhomie: «C'est singulier...

Je ne fume jamais, et les voilettes de ma femme sentent le tabac...»

Oh! son affolement d'inquiétude, quand elle arriva rue Fortuny et qu'un

premier coup de sonnette resta sans réponse. Muet et clos sous son grand

toit à crête de zinc, le petit hôtel Louis XII, tant admiré pourtant,

lui apparut tout à coup sinistre, et non moins sinistre la maison de

rapport, fortement Louis XII aussi, dont les deux étages supérieurs

montraient des files d'écriteaux «A louer... A louer...» en travers

des hautes fenêtres à meneaux. Au second coup de timbre, frémissant et

retentissant, celui-là, Stenne, le rageur petit domestique, très en

tenue, sanglé dans sa livrée bleu de ciel, se montra enfin sur le seuil,

assez embarrassé, bégayant ses réponses: «Pour sûr, que M. Paul était

là, seulement... seulement...» La malheureuse mère, depuis la veille

hantée par l'idée d'une catastrophe, s'imagina son fils râlant

ensanglanté, et d'un élan franchit le couloir, les trois marches de

l'atelier-salon où elle entra en suffoquant.

Paul travaillait debout devant sa table haute dans l'embrasure d'un

magnifique vitrail dont un panneau ouvert éclairait le lavis en train,

la boîte d'aquarelle étalée, tandis que les fonds de la pièce reculaient

dans un odorant et voluptueux demi-jour. Il restait absorbé par son

travail comme s'il n'eût pas entendu l'arrêt de la voiture, ensuite les

deux coups de timbre et le rapide battement d'une robe dans le couloir.

Mais ce n'était pas cette pauvre robe noire fripée qu'il attendait, ce

n'était pas pour elle qu'il posait de profil sur son esquisse, ni pour

elle non plus qu'il avait préparé ces frêles bouquets de grandes fleurs,

iris et tulipes, et sur une petite table anglaise un drageoir et des

flacons ciselés.

En se retournant, son exclamation: «C'est toi!» aurait averti toute

autre que la mère. Elle n'y prît pas garde, éblouie de le voir là, en

face d'elle, correct et joli, bien vivant; et, sans parler encore, son

gant vivement déboutonné, elle lui tendit le chèque, triomphante. Il ne

demanda pas d'où venait cet argent, ce qu'il lui avait coûté, la prît

tendrement contre son coeur en ayant soin de ne pas chiffonner le

papier: «M'man, m'man...» et ce fut tout. Elle était payée, sentant

cependant une gêne en son enfant au lieu de la grande joie qu'elle

attendait.

«Où vas-tu en sortant d'ici? fit-il d'un ton rêveur, toujours son chèque

à la main.

--En sortant d'ici?...» Elle le regardait égarée et triste. Mais elle

arrivait seulement, elle comptait bien passer un bon moment avec lui;

enfin, puisque cela le gênait... «Où je vais?... chez la princesse...

Oh! ce n'est pas pressé... si ennuyeuse à toujours pleurer son

Herbert... On croit qu'elle n'y pense plus, et puis ça repique de plus

belle.»

Sur les lèvres de Paul hésita quelque chose qu'il ne dit pas.

«Eh bien! rends-moi un service, m'man... J'attends quelqu'un... va

toucher ceci pour moi et retirer mes traites de chez l'huissier... Tu

veux?»

Si elle voulait! En s'occupant de lui, ne serait-elle pas avec lui plus

longtemps? Pendant qu'il signait, la mère regardait autour d'elle

l'atelier tendu de tapis et de guipures, où, à part un X en vieux

noyer, quelques moulages historiques, des fragments d'entablement

accrochés ça et là, rien ne disait la profession de l'habitant; et

songeant à ses transes de tout à l'heure, la vue des bouquets à grandes

tiges, du lunch servi près du divan, lui suggéra que c'étaient de

singuliers apprêts de suicide. Elle sourit sans la moindre rancune...

«Ah! le joli monstre!...» et se contenta de lui dire en montrant du bout

de son ombrelle le drageoir rempli de fondants:

«Pour te faire sauter la... le... comment dis-tu ça?»

Lui aussi se mit à rire:

«Oh! tout est changé depuis hier... Mon affaire, tu sais, la grosse

affaire dont je t'ai parlé... Eh bien! cette fois, je crois que ça va y

être...

--Tiens! c'est comme la mienne...

--Ah! oui, Samy... le mariage...»

Leurs jolis yeux faux, d'un gris dur et semblable, un peu déteint chez

la mère, se croisaient, se fouillaient un moment. «Tu vas voir que nous

serons trop riches...» dit-il enfin, et la poussant doucement dehors:

«Sauve-toi... sauve-toi.»

* * * * *

Le matin, un billet de la princesse avait averti Paul qu'elle viendrait

le prendre chez lui, pour aller là-bas. Là-bas, c'est-à-dire au

Père-Lachaise. Depuis quelque temps «Herbert repiquait», comme disait

Mme Astier. Deux fois par semaine, la veuve portait des fleurs au

cimetière, les flambeaux, les prie-Dieu pour la chapelle, activait et

surveillait les ouvriers; une vraie recrudescence de ferveur conjugale.

C'est qu'après un long et pénible débat entre sa vanité et son amour, la

tentation de rester princesse et le charme fascinant de ce délicieux

Paul Astier,--débat d'autant plus cruel qu'elle ne le confiait à

personne qu'au pauvre Herbert, tous les soirs, dans son journal,--tout à

coup la nomination de Samy avait emporté sa résolution; et il lui

paraissait convenable, avant de prendre un nouveau mari, d'enterrer le

premier définitivement, d'en finir avec ce mausolée et l'intimité

dangereuse du trop séduisant architecte.

Paul Astier s'amusait sans les comprendre des trépidations de cette

petite âme affolée, y voyait un symptôme excellent, la crise suprême des

grandes décisions, seulement trop longue, et il était pressé. Il fallait

brusquer le dénouement, profiter de cette visite de Colette longtemps

attendue, longtemps remise, comme si, malgré sa curiosité de connaître

l'installation du jeune homme, la princesse avait eu peur d'un

tête-à-tête, plus complet là que dans son propre hôtel ou dans son

coupé, sous la surveillance de la livrée toujours présente. Non qu'il

eût montré trop de hardiesse; frôleur, enveloppant, c'est tout ce qu'on

pouvait dire. Mais elle se redoutait elle-même, donnant en cela raison à

ce jeune impertinent qui, très adroit stratége en amour, l'avait à

première vue classée dans la catégorie des villes ouvertes. Il désignait

ainsi les mondaines très défendues et bastionnées en apparence, gardées

d'amont et d'aval, par le fleuve et par la montagne, haut perchées,

inattaquables, et qui en réalité s'enlèvent d'un coup de main. Cette

fois pourtant, son intention n'était pas de donner l'assaut; quelques

approches un peu vives, une heure ou deux de pressant flirtage, assez

pour marquer la femme à sa griffe sans l'humilier, le congé du mort

signifié positivement, puis le mariage et les trente millions. Voilà le

rêve heureux que Mme Astier avait interrompu et qu'il reprenait à la

même table, dans la même pose méditative, quand un nouveau coup de

timbre remplit tout l'hôtel. Des pourparlers, des retards. Paul ouvrit

sa porte impatienté: «Qu'est-ce que c'est?»

La voix d'un grand valet de pied, vêtu de noir, découpant sa silhouette

sur la rue éclaboussée de pluie, lui répondit de loin avec une

respectueuse insolence que madame la princesse attendait Monsieur dans

la voiture. Paul Astier eut le courage de crier en étranglant: «J'y

vais.» Mais, quelle rage! que d'ignobles injures bégayées contre ce

mort, dont le souvenir l'avait sûrement retenue! Presque aussitôt

l'espoir d'une revanche, probablement très bouffonne et à courte date,

remit ses traits en place pour rejoindre la princesse, aussi maître de

lui que d'habitude, ne gardant de sa colère qu'un peu plus de pâleur aux

joues.

Très chaud, le coupé dont on avait du relever les glaces à cause de

l'ondée subite. D'énormes bouquets de violettes, des couronnes lourdes

comme des tourtes chargeaient les coussins autour de Mme de Rosen,

emplissaient ses genoux.

«Ces fleurs vous gênent peut-être... désirez-vous que j'ouvre?»

demanda-t-elle avec cette câlinerie gentiment hypocrite de la femme qui

vient de vous jouer un mauvais tour mais voudrait qu'on reste amis quand

même. Paul eut un geste évasif très digne. Qu'on ouvrit, qu'on fermât,

cela lui était parfaitement égal. Toute dorée et rose sous ses longs

voiles de veuve, repris les jours de cimetière, la princesse se sentait

mal à l'aise, aurait préféré des reproches. Elle était si cruelle envers

ce jeune homme, bien plus cruelle encore qu'il ne pensait, hélas!... Et

la main doucement sur celle de Paul: «Vous m'en voulez?»

Lui? pas du tout. De quoi lui en aurait-il voulu?

«De n'être pas entrée... C'est vrai que j'avais promis... puis au

dernier moment... Je ne croyais pas vous faire tant de peine.

--Vous m'en avez fait beaucoup.»

Oh! ces hommes corrects, ces hommes de tenue, quand un mot de

sensibilité leur échappe quelle valeur il prend au coeur de la femme.

Cela la retourne presque autant que de voir pleurer un officier en

uniforme.

«Non, non, je vous en prie, n'ayez plus de chagrin à cause de moi...

dites que vous ne m'en voulez plus...»

Elle lui parlait de tout près, penchée vers lui, laissant crouler ses

fleurs, rassurée contre tout danger par les deux larges dos noirs, les

hauts chapeaux à cocardes noires qu'un grand parapluie abritait sur le

siége.

«Écoutez, je vous promets de venir une fois, au moins une fois,

avant...» Elle s'arrêta épouvantée. Dans la sincérité de son effusion,

n'allait-elle pas lui avouer leur séparation prochaine, son départ à

Pétersbourg. Et se reprenant bien vite, elle jura de venir le surprendre

une après-midi où elle n'irait pas là-bas ensuite.

«Mais vous y allez tous les jours là-bas,» dit-il les dents serrées,

avec une si comique intonation de rage froide qu'un sourire frissonna

sous le voile de la veuve qui abaissa la glace par contenance. L'averse

avait cessé; dans la rue faubourienne, misérable et joyeuse, où le coupé

s'engageait, un chaud soleil, presque d'été, annonçait la fin des

misères, faisait reluire les étalages sordides, les petites charrettes

au ras des ruisseaux, le coloriage des affiches, les guenilles flottant

aux fenêtres. La princesse regardait indifférente, car rien n'existe des

trivialités de la rue pour les gens habitués à ne la voir que des

coussins de leur voiture, suspendus à deux pieds de terre. Le doux

balancement, les glaces intactes font à ces privilégiés une vision à

part, désintéressée de tout ce qui n'est pas au niveau de leur regard.

Mme de Rosen pensait: Comme il m'aime, comme il est bien!... L'autre

avait certainement plus grand air, mais comme, avec celui-là, c'eût été

plus gentil! Ah! la vie la plus heureuse n'est qu'un service dépareillé,

il n'y a jamais de complet assortiment.

On approchait du cimetière. Des deux côtés de la chaussée les hangars

des marbriers montraient des blancheurs dures, des dalles, des statues,

des croix mêlées à l'or des immortelles, au jais noir ou blanc des

couronnes et des ex-votos.

«Et Védrine?... sa figure?... à quoi nous décidons-nous?» demanda-t-il

brusquement, du ton d'un homme qui ne veut que parler affaires.

--C'est que...» Et tout éplorée: «Ah! mon Dieu, je vais vous faire

encore de la peine...

--Moi... pourquoi donc?»

La veille ils étaient retournés voir une dernière fois le paladin avant

qu'on l'envoyât à la fonte. Déjà, à une première visite, la princesse

avait été fâcheusement impressionnée, moins encore par la sculpture de

Védrine à peine regardée que par cet étrange atelier où poussaient des

arbres, où des lézards et des cloportes couraient sur les murailles;

puis, tout autour, ces ruines, ces plafonds effondrés, sentant encore

l'incendie, la révolution. Mais de cette seconde entrevue la pauvre

petite femme était revenue littéralement malade. «L'horreur des

horreurs, ma chère!» ainsi exprimait-elle sa vraie impression, le soir

même, à Mme Astier, ce qu'elle n'avait osé dire à Paul, le sachant ami

du sculpteur, et aussi parce que ce nom de Védrine était des trois ou

quatre que la convention mondaine choisit à l'envers de son goût, de son

éducation et admire follement sans savoir pourquoi, par une prétention à

l'originalité artistique. Cette informe et grossière figure sur la tombe

de son Herbert!... oh! non, non... mais c'est le prétexte à donner

qu'elle ne trouvait pas.

«Voyons, monsieur Paul, entre nous... sans doute, c'est un morceau

superbe... Un beau Védrine certainement... mais convenez que c'est un

peu triste!

--Dame! pour un tombeau...

--Puis, si vous voulez que je vous dise...» Elle avouait, hésitante,

que cet homme tout nu sur son lit de camp ne lui paraissait vraiment pas

convenable, on pouvait croire à un portrait: «Et voyez-vous ce pauvre

Herbert, si réservé, si correct... De quoi aurait-on l'air?

--Le fait est qu'en y songeant...» fit Paul très sérieux; et jetant son

ami Védrine par-dessus bord aussi tranquillement qu'une portée de petits

chats: «Après tout, si cette figure vous déplaît, on en mettra une

autre, ou même pas du tout. Ce sera plus saisissant, la tente vide, le

lit dressé, et personne...»

La princesse ravie, surtout à l'idée qu'on ne verrait pas le vilain

couche-tout-nu: «Oh! quel bonheur... comme vous êtes gentil... Tenez,

maintenant je puis vous le dire, j'en ai pleuré toute la nuit.»

* * * * *

Comme toujours, en arrêtant au grand portail, le valet de pied prit les

couronnes et suivit à distance, pendant que Colette et Paul montaient

sous le soleil lourd par un chemin amolli des averses de tout à

l'heure; elle s'appuyait à son bras, s'excusait de temps en temps: «Je

vous fatigue...» A quoi, lui, faisait non de la tête avec un sourire

triste. Peu de monde au cimetière. Un jardinier, un gardien saluaient

respectueusement au passage la princesse, une habituée; mais lorsqu'ils

eurent quitté l'avenue, franchi les terrasses supérieures, ce fut la

solitude et l'ombre avec des cris d'oiseaux sous les feuilles, mêlés à

ce grincement des scies, à ces coups métalliques d'instruments taillant

la pierre qu'on entend toujours au Père-Lachaise, comme dans une ville

jamais finie, en permanente construction.

Deux ou trois fois Mme de Rosen avait surpris le regard irrité de son

compagnon vers le grand laquais en longue lévite, cocarde au chapeau,

éternel et lugubre accompagnateur de leur amour, et dans son

empressement à lui plaire aujourd'hui: «Attendez,» dit-elle en

s'arrêtant. Elle se chargea elle-même des fleurs, des couronnes, puis

congédia le domestique, et ils furent tout à fait seuls dans l'allée

tournante. Cette attention gentille ne défronça pas les sourcils de

Paul, et comme il avait passé au bras qui lui restait libre trois ou

quatre disques de violettes russes, immortelles, lilas de perse, sa

colère contre le défunt montait encore. Il pensait rageusement: «Tu me

paieras ça.» Elle, au contraire, se sentait singulièrement heureuse,

épanouie dans cet égoïsme de santé et de vie qui nous prend aux endroits

de mort. Peut-être la chaleur du jour, ces fleurs embaumées, mêlant leur

arome à celui plus fort des ifs et des buis, de la terre mouillée

s'évaporant au soleil et aussi à une autre odeur, âcre, fade,

pénétrante, qu'elle connaissait bien, mais qui, ce jour-là, ne

l'écoeurait pas comme ordinairement, la grisait plutôt.

Tout à coup, elle frissonna. Sa main sur le bras du jeune homme, il

venait de la saisir dans la sienne, brusquement, et il la serrait,

l'étreignait comme un corps de femme, cette petite main qui n'avait pas

le courage de s'en aller. Il cherchait à en écarter les doigts menus

pour les croiser aux siens, y entrer, l'avoir toute; mais la main

résistait, se contractait sous le gant: «Non, non... jamais!» et

pendant ce temps, ils continuaient à marcher, l'un près de l'autre, sans

parler, sans se regarder, très émus, car tout est relatif dans la

volupté et c'est la résistance qui fait le désir. Enfin, elle se donna,

s'ouvrit, cette petite main serrée, et leurs doigts se crochèrent à

écarteler leurs gants; une minute délicieuse de plein aveu, de

possession complète. Mais, tout de suite, l'orgueil de la femme se

réveilla. Elle voulut parler, prouver qu'elle restait intacte, que cela

se passait loin d'elle, même qu'elle l'ignorait parfaitement, et ne

trouvant rien à dire, elle lisait tout haut l'épitaphe d'une tombe à

plat dans les ronces: «Augusta, 1847,» et lui, haletant, murmurait: «Une

histoire d'amour, sans doute.» Des merles sifflaient sur leurs têtes,

des mésanges, grinçant un peu comme ce bruit de bâtisse, qui ne cessait

pas au lointain.

Ils arrivaient dans la vingtième division, cette partie du cimetière qui

est comme le vieux Paris du Père-Lachaise, les allées plus étroites,

les arbres plus hauts, les tombes plus serrées, un enchevêtrement de

grilles, de colonnes, de temples grecs, de pyramides, d'anges, de

génies, de bustes, d'ailes ouvertes ou repliées. De ces tombes,

vulgaires, baroques, originales, simples, emphatiques, prétentieuses ou

timides, comme furent les existences qu'elles recouvraient, les unes

avaient la pierre de leur caveau fraîchement ravalée, chargée de fleurs,

d'ex-votos et de petits jardins d'une grâce minuscule et chinoise. A

d'autres, verdissaient ou se fendaient les dalles moussues, chargées de

ronces et d'herbes hautes; mais toutes montraient des noms connus, des

noms bien parisiens, notaires, magistrats, commerçants notables,

alignant là leur devanture comme aux quartiers de basoche ou de négoce,

et même de doubles noms alliant deux familles, association de richesse

ou de situation, signatures prospères disparues du Bottin, des en-dos de

banque et se retrouvant immuables sur les caveaux. Et Mme de Rosen les

signalait: «Tiens... les un tel...» de la même exclamation surprise et

presque joyeuse dont elle saluait une voiture au bois. «Mario!...

était-ce le chanteur?...» toujours pour feindre d'ignorer l'étreinte de

leurs deux mains.

Mais la porte d'un caveau grinça près d'eux, quelqu'un se montra, une

grosse dame en noir, ronde et fraîche, qui portait un petit arrosoir,

faisait son ménage mortuaire, soignait le jardinet, la chapelle,

tranquille comme à la campagne dans un cabanon marseillais. Par-dessus

l'entourage, elle les salua d'un bon sourire affectueux et résigné qui

semblait dire: «Allez, aimez-vous, la vie est courte, il n'y a que cela

de bon.» Gênées, leurs mains se décroisèrent; et subitement allégée du

mauvais charme, la princesse passa devant, un peu confuse, prit au plus

court à travers les tombes pour joindre plus vite le mausolée du prince.

Il occupait, tout en haut de la «vingtième,» un vaste terre-plein

gazonné et fleuri que fermait une grille en fer forgé, basse et lourde,

dans le sentiment de la grille du tombeau des Scaliger, à Florence.

L'aspect général, ainsi voulu, était trapu et fruste, bien la tente

primitive à gros plis rudes de toile passée au tanin dont la pierre

dalmate donnait les tons rougeâtres. Trois larges degrés de cette même

pierre, puis la baie s'ouvrait, flanquée de piédestaux et de hauts

trépieds funéraires en bronze noir, comme vernissé. Au-dessus de

l'entrée, les armes des Rosen dans un grand cartouche, de bronze encore,

qui suspendait ainsi, devant sa tente, l'écu du bon chevalier endormi.

La grille franchie, les couronnes posées un peu partout, aux deux

piédestaux, sur les bornes inclinées faisant comme d'énormes piquets de

tente au ras du soubassement, la princesse vint s'agenouiller tout au

fond dans l'ombre de l'autel, où luisaient les franges d'argent de deux

prie-Dieu, le vieil or d'une croix gothique et de chandeliers massifs.

Il faisait bon, là, pour prier dans la fraîcheur des dalles et ces

revêtements de marbre noir où le nom du prince Herbert étincelait avec

tous ses titres, en face de versets de l'Ecclésiaste et du Cantique des

cantiques. Mais rien ne venait à la princesse que des mots, un

marmottement, distrait d'idées profanes qui lui faisaient honte. Elle

se levait, s'agitait autour des jardinières, s'éloignait à point pour

juger de l'effet du lit en sarcophage. Déjà était posé le coussinet de

bronze noir chiffré d'argent; et elle trouvait cela simple et beau,

cette dure couche sans rien dessus. Pourtant, il fallait consulter M.

Paul dont on entendait les pas d'attente sur le gravier du jardinet, et

tout en approuvant sa discrétion, elle allait l'appeler quand le caveau

s'assombrit. La pluie se remit à tinter sur les trèfles vitrés de la

coupole. «Monsieur Paul... monsieur Paul!» Assis au bord d'un

piédestal, immobile, il supportait l'ondée et répondit d'abord par un

muet refus.

«Mais entrez donc!»

Il résistait, et très bas, très vite:

«Je ne veux pas... vous l'aimez trop...

--Si, si, venez...»

Elle l'attira par la main sur l'entrée du caveau, mais les

éclaboussements les faisaient reculer peu à peu jusqu'au sarcophage où

ils s'accotaient debout et rapprochés, regardant sous le ciel bas et

brouillé tout le vieux Paris de la mort, en pente devant eux,

précipitant ses minarets, ses statues grises et sa basse multitude de

pierres dressées en dolmens parmi les verdures luisantes. Nul bruit, ni

chants d'oiseaux, ni grincement d'outils, rien que l'eau s'écoulant de

toutes parts et, sous la toile d'un monument en construction, deux

monotones voix d'ouvriers se contant les misères du travail. Les fleurs

embaumaient dans cette réaction chaude que fait à l'intérieur la pluie

du dehors; et toujours, et toujours l'autre arome indémêlable. La

princesse avait relevé son voile, elle défaillait, la bouche sèche comme

tout à l'heure en montant l'allée. Et tous deux muets, immobiles,

faisaient si bien partie du tombeau qu'un petit oiseau couleur de

rouille vint en sautillant secouer ses plumes, piquer un ver entre les

dalles... «C'est un rossignol,» dit Paul tout bas dans le silence

oppressant et doux. Elle voulut demander: «Est-ce qu'ils chantent encore

en ce mois-ci?» Mais il l'avait prise, assise dans ses genoux au bord du

lit de granit et, lui renversant la tête, il appuyait sur sa bouche

entr'ouverte un lent, un profond baiser qu'elle lui rendit follement.

«Parce que l'amour est plus fort que la mort,» disait le verset de la

Sulamite écrit au-dessus d'eux dans le marbre du mur...

* * * * *

Quand la princesse rentra rue de Courcelles où Mme Astier l'attendait,

elle pleura longtemps sur son épaule, passée des bras du fils dans ceux

de la mère, aussi peu sûrs l'un que l'autre, avec un débord de plaintes,

de paroles entrecoupées: «Ah! mon amie, que je suis malheureuse... si

vous saviez... si vous saviez...» Son désespoir était grand autant que

son embarras devant cette inextricable situation, formellement promise

au prince d'Athis et venant de s'engager avec ce charmeur, cet envoûteur

qu'elle maudissait de toute son âme. Mais le plus cruel, c'était de ne

pouvoir confier sa faiblesse à l'amie tendre, car elle pensait bien

qu'au premier mot d'aveu la mère se mettrait avec son fils contre Samy,

pour le coeur contre la raison, la contraindrait peut-être à ce mariage

de roture, à cette déchéance impossible.

«Ben quoi!... ben quoi! disait Mme Astier sans s'émouvoir à ces

explosions désolées... Vous venez du cimetière, j'imagine; vous vous

êtes encore monté la tête... Voyons, à la fin des fins, ma pauvre

Artémise...» et connaissant les côtés vaniteux de cette nature, elle

raillait ces démonstrations prolongées, ridicules aux yeux du monde, et

pour le moins enlaidissantes. Encore s'il s'agissait d'un nouveau

mariage d'amour! mais c'était plutôt l'alliance de deux grands noms qui

se préparait, de deux titres semblables... Herbert lui-même, s'il la

voyait de là-haut, ne pouvait qu'être satisfait.

«C'est vrai, qu'il comprenait tout, pauvre ami!...» soupira Colette de

Rosen, née Sauvadon, à qui l'ambassade tenait à coeur et, surtout, son

titre de princesse.

«Tenez, ma petite, voulez-vous un bon conseil... filez, sauvez-vous...

Samy partira dans huit jours... ne l'attendez pas, prenez Lavaux, il

connaît Pétersbourg, vous installera en attendant... Sans compter que

vous vous épargnerez ainsi quelque scène pénible avec la duchesse. Ces

Corses, vous savez, il faut s'attendre à tout.

--Oui, partir... peut-être...» Mme de Rosen y voyait surtout

l'avantage d'échapper à de nouvelles obsessions, d'éloigner la chose de

là-bas, son égarement d'une minute.

«Le tombeau?... ajouta Mme Astier devant son hésitation... C'est le

tombeau qui vous inquiète?... Mais Paul le finira bien sans vous...

Allons, ne pleurez plus, mignonne, l'arrosage vous va, mais vous

moisiriez, à la fin.» Et s'en allant, dans le jour qui tombait, attendre

l'omnibus du Roule, la bonne dame soupirait: «Ouf!... d'Athis ne saura

jamais ce que son mariage me coûte!» Alors le sentiment de sa fatigue,

le besoin qu'elle aurait eu d'un bon repos après tant de corvées, la fit

songer subitement que la plus fatigante de toutes l'attendait. La

rentrée, la scène. Elle n'avait pas encore eu le temps d'y arrêter son

esprit; à présent, elle y courait, chaque tour de roue de la lourde

voiture l'en rapprochait. D'avance, elle en frissonnait toute, non de

peur; mais les cris, la démence, la grosse voix brutale d'Astier-Réhu,

ce qu'il faudrait répondre, et la malle! la malle qu'on allait

revoir... Mon Dieu, quel ennui!... Si lasse de sa nuit, de sa

journée... Oh! pourquoi cela ne pouvait-il être pour demain?... Et la

tentation lui venait, au lieu d'avouer tout de suite: «C'est moi...» de

détourner les soupçons sur quelqu'un, Teyssèdre par exemple, jusqu'au

lendemain matin; au moins, elle aurait sa nuit tranquille.

«Ah! voilà madame... Il y en a, du nouveau!» dit Corentine accourant

ouvrir, bouleversée, sa petite vérole plus ressortie que d'habitude,

comme dans les grandes émotions. Mme Astier voulut gagner sa chambre,

mais la porte du cabinet s'était ouverte, un impérieux: «Adélaïde!» la

força d'entrer. Léonard l'accueillit avec une figure extraordinaire

qu'éclairait la lampe sous son globe. Il lui prit les deux mains,

l'attira bien dans la lumière, puis d'une voix tremblante: «Loisillon

est mort...» et il l'embrassa sur les deux joues.

Rien! Il ne savait rien encore, n'était pas monté aux archives; il

marchait depuis deux heures dans son cabinet, impatient de la voir, de

lui donner cette nouvelle si importante pour eux, toute leur vie changée

avec ces trois mots:

«Loisillon est mort!»

L'Immortel Moeurs parisiennes · 第 16 / 34 题