ALBIN FAGE

_Reliure en tous genres._

Ce Fage, relieur de la Cour des Comptes et du Conseil d'État, ayant

obtenu de garder son logement échappé à l'incendie, était, avec la

concierge, le seul locataire du palais. «Entrons chez lui un moment, dit

Védrine... tu vas voir un bon type...» En approchant de la maison, il

appela: «Hé! père Fage!...» Mais le modeste atelier de reliure était

désert, l'établi devant la fenêtre, chargé de rognures, de grandes

cisailles à carton, de registres verts cornés de cuivre sous une presse.

La singularité de cet intérieur, c'est que le cousoir, la table en

tréteaux, la chaise vide devant elle, les étagères sur lesquelles

s'entassaient les livres et jusqu'au miroir à barbe pendu à

l'espagnolette, tout était de petite dimension, à hauteur et à portée

d'un enfant de douze ans; on aurait cru l'habitation d'un nain, d'un

relieur de Lilliput.

«C'est un bossu, chuchotait Védrine à Freydet, et un bossu à femmes, qui

se parfume et se pommade...» Une horrible odeur de salon de coiffure,

essences de roses et de Lubin, se mêlait au relent de colle-forte qui

prend à la gorge. Védrine appela encore une fois vers le fond où était

la chambre; puis ils sortirent, Freydet s'amusant de cette idée d'un

bossu Lovelace: «Il est peut-être en bonne fortune...

--Tu ris... Eh bien! mon cher, ce bossu se paye les plus jolies femmes

de Paris, s'il faut en croire les murs de sa chambre tapissés de

photographies signées, dédicacées: A mon Albin... à mon cher petit

Fage... Et pas de souillons: des filles de théâtre, la haute bicherie.

Il n'en amène jamais ici; mais de temps en temps, après une bordée de

deux, trois jours, il vient, tout frétillant, me raconter à l'atelier,

avec son hideux rictus, qu'il s'est offert un in-octavo superbe ou un

joli petit in-douze, car c'est ainsi qu'il appelle ses conquêtes, selon

le grand ou le moyen format.

--Et il est laid, tu dis?

--Un monstre.

--Sans fortune?

--Pauvre petit relieur, cartonneur, qui vit de son travail, de ses

légumes... avec ça, intelligent, d'une érudition, d'une mémoire...

Nous allons, sans doute, le trouver rôdant à quelque coin du palais...

C'est un grand rêvassier, ce père Fage, comme tous les hommes à

passion... Suis-moi, mais regarde à tes pieds... le chemin n'est pas

toujours commode.»

Ils montaient un vaste escalier dont les premières marches tenaient

encore, ainsi que la rampe toute rouillée, éclatée et tordue par

endroits; puis brusquement l'en suivait un précaire pont de bois appuyé

sur les traverses de l'escalier, entre de hautes murailles où se

devinaient des restes de grandes fresques craquelées, mangées, couleur

de suie, la croupe d'un cheval, un torse nu de femme, avec des titres à

peine lisibles sur des cartouches dédorés: _la Méditation... le Silence

... le Commerce rapproche les peuples_.

Au premier étage, un long corridor, à voûte cintrée comme aux arènes

d'Arles ou de Nîmes, se perdait entre des murs noircis, lézardés,

éclairé çà et là de larges crevasses, montrant des débris de plâtre, de

fonte, d'inextricables broussailles. A l'entrée de ce couloir la

muraille portait: _Corridor des huissiers_. Ils le retrouvèrent à peu

près semblable à l'étage au-dessus, seulement, ici, la toiture ayant

cédé, ce n'était plus qu'une longue terrasse de broussailles montant aux

arcades restées debout et retombant en lianes échevelées et battantes

jusqu'au niveau de la cour d'honneur. Et l'on apercevait de là-haut les

toits des maisons voisines, les murs blancs de la caserne rue de

Poitiers, les grands platanes de l'hôtel Padovani balançant à leur cime

des nids de corneilles, abandonnés et vides jusqu'à l'hiver, puis, en

bas, la cour déserte, pleine de soleil, le petit jardin du relieur et

son étroite maisonnette.

«Dis donc, mon vieux, y en a-t-il! y en a-t-il!... disait Védrine

montrant à son camarade la flore sauvage, d'une exubérance, d'une

variété si extraordinaires, dont le palais entier était envahi... si

Crocodilus voyait ça, quelle colère!» Tout à coup se reculant: «C'est

trop fort, par exemple...»

En bas, vers la maison du relieur, venait d'apparaître Astier-Réhu

reconnaissable à sa longue redingote vert serpent, à son haute-forme

élargi et plat; célèbre sur la rive gauche, ce chapeau jeté en arrière

sur des boucles grises, auréolant l'archange du baccalauréat, Crocodilus

en personne. Il s'entretenait assez vivement avec un tout petit homme,

tête nue et luisant de cosmétique, sanglé dans un veston clair où

saillait, comme une coquetterie, la difformité de son dos. On ne pouvait

entendre leurs paroles, mais Astier semblait très animé, agitant sa

canne, penchant sa taille vers la face du petit être très calme au

contraire, l'air réfléchi, ses deux grandes mains en arrière croisées

sous sa bosse.

«Il travaille donc pour l'Institut, cet avorton?» demanda Freydet qui se

rappelait maintenant ce nom de Fage prononcé par son maître. Védrine ne

répondit pas, attentif à la mimique des deux hommes dont la discussion

venait de s'interrompre brusquement, le bossu rentrant chez lui avec un

geste de dire: «Comme vous voudrez...» tandis qu'Astier-Réhu gagnait à

grands pas furieux la sortie du palais vers la rue de Lille, puis,

hésitant, revenait vers la boutique dont la porte se refermait sur lui.

«C'est drôle, murmurait le sculpteur... Pourquoi Fage ne m'a-t-il

jamais dit?... Quel abîme, ce petit homme!... Après tout, peut-être

font-ils leurs farces ensemble... la chasse à l'in-12 et à l'in-8o.

--Oh! Védrine.»

* * * * *

Freydet, sa visite faite, remontait lentement le quai d'Orsay, songeant

à son livre, à ses ambitions académiques, fortement secouées par les

rudes vérités qu'il venait d'entendre. Comme on change peu, tout de

même! Comme on est de bonne heure ce qu'on sera!... A vingt-cinq ans de

distance, sous les rides, les poils gris, tous les postiches dont

l'existence affuble les hommes, les deux copains de Louis-le-Grand se

retrouvaient identiques à ce qu'ils étaient sur leur banc de classe:

l'un violent, exalté, toujours en révolte; l'autre docile, hiérarchique,

avec un fond d'indolence qui s'était développé au calme des champs.

Après tout, Védrine avait peut-être raison: même avec l'assurance de

réussir, cela valait-il de tant s'agiter? Surtout il s'effrayait pour sa

soeur, la pauvre infirme, toute seule à Clos-Jallanges pendant qu'il

ferait ses démarches et visites de candidat. Rien que pour quelques

jours d'absence elle s'alarmait, s'attristait, lui avait écrit le matin

une lettre navrante.

A ce moment, il passait devant la caserne des dragons et fut distrait

par l'aspect des faméliques attendant, de l'autre côté de la chaussée,

qu'on leur distribue des restes de soupe. Venus longtemps d'avance, de

peur de perdre leur tour, assis sur les bancs ou debout alignés contre

le parapet du quai, terreux, sordides, avec des cheveux, des barbes

d'hommes-chiens, des loques de naufragés, ils restaient là sans bouger,

sans se parler, en troupeau, guettant jusqu'au fond de la grande cour

militaire l'arrivée des gamelles et le signe de l'adjudant qui leur en

permettrait l'approche. Et c'était terrible, dans la splendeur du jour,

cette rangée silencieuse d'yeux de fauves, de mufles affamés tendus avec

la même expression animale vers ce portail large ouvert.

«Que faites-vous donc là, mon cher enfant?» Astier-Réhu, radieux, avait

passé son bras sous celui de son élève. Il suivit le geste du poète lui

montrant, sur le trottoir en face, ce navrant tableau parisien. «En

effet..., en effet...» Mais ses gros yeux de pédagogue ne savaient rien

voir que dans les livres, sans notion directe ni émue des choses de la

vie. Même, à sa façon d'enlever Freydet, de lui dire en l'entraînant:

«Accompagnez-moi donc jusqu'à l'Institut,» on sentait que le maître

désapprouvait ces musarderies de la rue, voulait qu'on fût plus sérieux

que cela. Et doucement appuyé au bras du disciple préféré, il lui

contait sa joie, son ravissement, la miraculeuse trouvaille qu'il venait

de faire: une lettre de la grande Catherine à Diderot sur l'Académie, et

cela, juste à l'approche de son compliment au grand-duc. Il comptait la

lire en séance, cette merveille des merveilles, peut-être même offrir à

Son Altesse, au nom de la Compagnie, l'autographe de son aïeule. Le

baron Huchenard en crèverait de male envie.

«A propos, vous savez, mes Charles-Quint?... Calomnie, pure calomnie...

J'ai là de quoi le confondre, ce Zoïle!» De sa grosse main courte, il

frappait sur le maroquin d'une lourde serviette et, dans l'expansion de

sa joie, voulant que Freydet fut heureux aussi, il le ramenait à leur

conversation de la veille, à sa candidature au premier fauteuil vacant.

Ce serait si charmant, le maître et l'élève, assis tous deux côte à côte

sous la coupole! «Et vous verrez que c'est bon, comme on est bien... on

ne peut se le figurer avant d'y être.» A l'entendre, il semblait qu'une

fois là, ce fût fini des tristesses, des misères de la vie. Elles

battaient le seuil sans entrer. On planait très haut, dans la paix, dans

la lumière, au-dessus de l'envie, de la critique, consacré. Tout! on

avait tout, on ne désirait plus rien... Ah! l'Académie, l'Académie, ses

détracteurs en parlaient sans la connaître, ou par rage jalouse de n'y

pouvoir entrer, les babouins!...

Sa forte voix sonnait, faisait retourner le monde tout le long du quai.

Quelques-uns le reconnaissaient, prononçaient le nom d'Astier-Réhu. Sur

le pas de leurs boutiques, les libraires, les marchands de curiosités et

d'estampes, habitués à le voir passer à des heures régulières,

saluaient d'un respectueux mouvement de retraite.

«Freydet, regardez ça!...» Le maître lui montrait la palais Mazarin

devant lequel ils arrivaient... «Le voilà, mon Institut, le voilà comme

il m'apparaissait dès mon plus jeune âge, en écusson sur la couverture

des Didot. Dès lors, je m'étais dit: «J'y entrerai...» et j'y suis

entré... A votre tour de vouloir, cher enfant... à bientôt...»

Il franchit d'un pas alerte le portail à gauche du corps principal,

s'élança dans une suite de grandes cours pavées, majestueuses, pleines

de silence, où son ombre s'allongeait.

Il avait disparu que Freydet regardait encore, repris, immobile, et sur

sa bonne figure hâlée et pleine, dans ses yeux globuleux et doux, il y

avait la même expression qu'aux mufles d'hommes-chiens, là-bas, devant

la caserne, attendant la soupe. Désormais, en regardant l'Institut, sa

figure prendrait toujours cette expression-là.

V

Ce soir, dîner de gala, puis réception intime à l'hôtel Padovani. Le

grand-duc Léopold reçoit à la table de «sa parfaite amie,» comme il

appelle la duchesse, quelques membres triés des différentes sections de

l'Institut, et rend ainsi aux cinq Académies la politesse de leur

accueil, les coups d'encensoir de leur directeur. Comme toujours, chez

l'ancienne ambassadrice, le monde diplomatique est avantageusement

représenté, mais l'Institut prime tout, et la place même des convives

précise l'intention du dîner. Le grand-duc, assis en face de la

maîtresse de maison, a Madame Astier à sa droite, à sa gauche la

comtesse de Foder, femme du premier secrétaire de l'ambassade

finlandaise, faisant fonction d'ambassadeur. La droite de la duchesse

est occupée par Léonard Astier, la gauche par Monseigneur Adriani, nonce

du Pape; puis suivent et s'alternent le baron Huchenard pour les

Inscriptions et Belles-Lettres, Mourad-Bey ambassadeur de Turquie, le

chimiste Delpech de l'Académie des Sciences, le ministre de Belgique, le

musicien Landry de l'Académie des beaux-arts, Danjou, l'auteur

dramatique, un des cabotins de Picheral, enfin le prince d'Athis, qui,

par son double titre de ministre plénipotentiaire et de membre de

l'Académie des sciences morales et politiques, donne bien la note à deux

teintes du salon. En bout de table, le général aide de camp de Son

Altesse, le jeune garde-noble comte Adriani, neveu du Nonce, et Lavaux,

l'indispensable, l'homme de toutes les fêtes.

Le féminin manque d'agrément. Rousse et vive, toute menue, engoncée de

dentelles jusqu'au bout de son petit nez pointu, la comtesse de Foder a

l'air d'un écureuil enrhumé. La baronne Huchenard, moustachue, sans âge,

donne l'impression d'un vieux monsieur décolleté, très gras. Madame

Astier, en robe de velours demi-ouverte, un cadeau de la duchesse,

sacrifie à sa chère Antonia la joie qu'elle aurait à montrer ses bras,

ses épaules, ce qui lui reste; et grâce à cette attention, la duchesse

Padovani semble, à table, la seule femme. Grande, blanche, dans sa robe

de chez Chose, une toute petite tête aux beaux yeux dorés, orgueilleux

et mobiles, des yeux de bonté, de tendresse et de colère, sous de longs

sourcils noirs presque rejoints, le nez court, la bouche voluptueuse et

violente, et l'éclat d'un teint de jeunesse, d'un teint de femme de

trente ans, qu'elle doit à l'habitude de passer l'après-midi au lit

quand elle reçoit le soir ou va dans le monde. Ayant vécu longtemps

dehors, ambassadrice à Vienne, à Saint-Pétersbourg, à Constantinople,

autorisée à donner le ton de la mode française, elle a gardé quelque

chose de doctoral, d'informé, que les parisiennes lui reprochent, car

elle leur parle en sa penchant comme à des étrangères, leur explique

tout ce qu'elles savent aussi bien qu'elle-même. La duchesse continue à

représenter Paris chez les Kurdes, dans son salon de la rue de Poitiers,

et c'est le seul défaut de cette noble et rayonnante personne.

Malgré la presque absence de femmes, de ces claires toilettes découvrant

les bras et les épaules, qui alternent si bien dans la monotonie des

habits noirs, miroitantes de brillants et de fleurs, la table a pour

s'égayer la soutane violette du nonce à large ceinture de moire, la

chechia pourpre de Mourad-Bey, la tunique rouge du garde-noble au collet

d'or, à broderies bleues et galons d'or sur la poitrine où luit en plus

l'énorme croix de la légion d'honneur, que le jeune italien a reçue le

matin même, l'Élysée ayant cru devoir récompenser l'heureuse mission du

porteur de barrette. Puis, partout les taches vertes, bleues, rouges des

cordons, l'argent mat et les feux en étoiles des brochettes et des

plaques.

Dix heures. Le dîner touche à sa fin, sans une fleur froissée aux

bordures odorantes des surtouts et des couverts, sans une parole plus

haute, un geste plus animé. Pourtant la chère est exquise à l'hôtel

Padovani, une des rares tables de Paris où il y ait encore du vin. On

sent quelqu'un de gourmand, dans la maison, et non pas la duchesse,

vraie mondaine française, trouvant toujours le dîner bon quand elle a

une robe seyante à sa beauté, quand le service est paré, fleuri,

décoratif; mais l'attentif de Madame, le prince d'Athis, palais raffiné,

estomac fini, rongé par les cuisines de cercle et qui ne se nourrit pas

exclusivement de vaisselle plate ni de la vue des livrées de gala à

mollets blancs irréprochables. C'est pour lui que le soin des menus

compte parmi les préoccupations de la belle Antonia, pour lui les

nourritures montées et l'ardeur des grands vins de côte qui, ce soir,

franchement, n'ont guère allumé la table.

Même torpeur, même réserve gourmée au dessert qu'aux hors-d'oeuvre, à

peine une rougeur aux joues et aux nez des femmes. Un dîner de poupées

de cire, officiel, majestueux, de ce majestueux qui s'obtient surtout

avec de l'espace dans le décor, des hauteurs de plafonds, des siéges

très écartés supprimant l'intimité du coude à coude. Un froid noir,

profond, un froid de puits, passe entre les couverts malgré la tiède

nuit de juin dont le souffle venu des jardins par les persiennes

entrecloses gonfle doucement les stores de soie. On se parle de haut, de

loin, du bout des lèvres, le sourire immobile et figé; et, des choses

qui se disent, pas une qui ne soit un mensonge et ne retombe sur la

nappe, banale et convenue, parmi les facticités du dessert. Les phrases

restent masquées comme les visages, et c'est heureux, car si chacun se

découvrait à cette minute, laissait voir sa pensée du fond, quel

désarroi dans l'illustre société!

Le grand-duc, large face blafarde entre des favoris trop noirs taillés

en boulingrin, tête de souverain pour journaux illustrés, tandis qu'il

interroge avidement le baron Huchenard sur son récent ouvrage, songe en

lui-même: «Mon Dieu! que ce savant m'ennuie avec ses huttes en forme

d'arbre... Comme on serait bien mieux au ballet de _Roxelane_ où danse

cette petite Déa que j'adore!... L'auteur de _Roxelane_ est ici, me

dit-on, mais c'est un vieux monsieur très vilain, tris triste... Oh!

les jambes, le tutu de ma petite Déa.»

Le nonce, grand nez, lèvres minces, spirituelle figure romaine aux yeux

noirs dans un teint de bile, écoute aussi, penché de côté, l'historique

de l'habitation humaine et songe en regardait ses ongles luisants comme

des coquillages: «J'ai mangé ce matin à la nonciature un délicieux

_misto-frito_ qui m'est resté sur l'estomac... Gioachimo a trop serré

ma ceinture... Je voudrais bien être sorti de table.»

L'ambassadeur de Turquie, lippu, jaune, abruti, son fez jusqu'aux yeux,

la nuque en avant, verse à boire à la baronne Huchenard et se dit: «Ces

roumis sont abominables d'amener leurs femmes dans le monde à cet état

de décomposition... le pal, plutôt le pal, que de laisser croire que

cette grosse dame ait jamais couché avec moi!» Et sous le sourire

minaudier de la baronne remerciant Son Excellence, il y a: «Ce turc est

ignoble, il me dégoûte.»

Ce que dit tout haut Mme Astier n'a pas non plus de rapport avec sa

préoccupation intime: «Pourvu que Paul n'ait pas oublié d'aller chercher

bon papa... l'effet sera joli de l'aïeul appuyé à l'épaule de son

arrière-petit-fils... Si nous pouvions décrocher quelque commande à Son

Altesse...» Puis, regardant tendrement la duchesse: «Elle est en

beauté, ce soir... de bonnes nouvelles, sans doute, pour son

ambassade... Jouis de ton reste, ma fille; Samy sera marié dans un

mois...»

Mme Astier ne s'est pas trompée. Le grand-duc, en arrivant, annonçait à

sa parfaite amie la promesse de l'Élysée pour d'Athis, c'est l'affaire

de quelques jours. La duchesse est folle d'une joie contenue qui

l'illumine en dessous, la pare d'un éclat extraordinaire. Voilà ce

qu'elle a fait de l'homme aimé, où elle l'a conduit!... Et déjà elle

projette son installation personnelle à Pétersbourg, un hôtel sur la

Perspective, pas trop loin de l'ambassade, pendant que le prince, blême,

la joue fripée, le regard perdu--ce regard dont Bismarck n'a jamais

supporté le scrutement--comprimant sur sa lèvre méprisante le double

sourire, sibyllin et dogmatique, de la Carrière et de l'Académie, songe

en lui-même: «Il faut maintenant que Colette se décide... elle

viendrait là-bas, on se marierait sans bruit à la chapelle des pages...

tout serait fini et irréparable quand la duchesse l'apprendrait.»

Et d'un convive à l'autre, mille pensées incongrues, bouffonnes,

disparates, circulent ainsi sous la même enveloppe gommée. C'est la

satisfaction béate de Léonard Astier qui a reçu le matin même l'ordre de

Stanislas, deuxième classe, en retour de l'hommage fait à Son Altesse

d'un exemplaire de son discours portant, épinglé en première page,

l'autographe de la grande Catherine, très ingénieusement enchâssé dans

le compliment de bienvenue. Cette lettre, qui a eu les honneurs de la

séance, occupe les journaux depuis deux jours, retentit par toute

l'Europe, répercutant le nom d'Astier, de sa collection, de son oeuvre,

dans un de ces assourdissants et disproportionnés échos de montagne que

la multiplicité de la presse vaut à tous les événements contemporains.

Maintenant le baron Huchenard peut essayer de ronger, de mordre et

marmotter avec son ton doucereux: «J'appelle votre attention, mon cher

collègue...» On ne l'écoutera plus. Et comme il sent bien cela, le

prince des autographiles, quel regard enragé il tourne vers le cher

collègue entre deux phrases de son boniment scientifique, que de venin

dans tous les creux de sa longue figure en biseau, poreuse comme une

pierre ponce!

Le beau Danjou rage, lui aussi, mais pour un autre motif que le baron:

la duchesse n'a pas invité sa femme. Cette exclusion le blesse dans son

amour-propre de mari, ce second foie plus douloureux que l'autre; et

malgré son désir de briller pour le grand-duc, la provision de mots

qu'il avait apportés, presque inédits, lui reste dans la gorge. Un

autre encore qui sourit de travers, c'est le chimiste Delpech que

l'Altesse, au moment des présentations, a félicité de ses travaux sur

les caractères cunéiformes, le confondant avec son collègue de

l'Académie des Inscriptions. Il faut dire qu'en dehors de Danjou, dont

les comédies sont populaires à l'étranger, le grand-duc n'a jamais

entendu parler des célébrités académiques présentes à ce dîner. Lavaux,

le matin même, a fabriqué avec l'aide de camp une série de petits menus

portant le nom de chaque invité et la nomenclature de ses principaux

ouvrages. Que Son Altesse ne se soit pas plus embrouillée dans la série

des compliments, voilà qui prouve un fier à-propos et une mémoire

princière. Mais la soirée n'est pas finie, d'autres gloires académiques

vont apparaître, déjà de sourds roulements de voitures, des claquements

de portières jetées retentissent sous le porche, Monseigneur pourra se

rattraper.

En attendant, d'une voix molle, lente, cherchant ses mots dont la moitié

lui passe par le nez et s'y égare, Son Altesse discute un point

d'histoire avec Astier-Réhu à propos de la lettre de Catherine II.

Depuis longtemps les aiguières à mains ont fait le tour de la nappe,

personne ne boit ni ne mange plus; on ne respire plus même, de peur

d'interrompre la conférence, toute la table hypnotisée, soulevée, et par

un curieux phénomène de lévitation, littéralement pendue aux lèvres

impériales. Tout à coup l'auguste nasillement s'arrête, et Léonard

Astier, qui résistait pour la forme, pour rendre plus éclatant le

triomphe de son adversaire, jette ses bras comme des armes brisées,

disant d'un air convaincu: «Ah! Monseigneur, vous m'avez fait

quinaud...» Le charme est rompu, la table sur ses pieds, on se lève

dans un léger brouhaha d'admiration, des portes battent, la duchesse a

pris le bras du grand-duc, Mourad-Bey celui de la baronne; et tandis

qu'avec un frôlement de jupes, de chaises reculées, l'assistance

s'égrène à la file, passe dans les salons, Firmin, le maître d'hôtel,

grave, le menton haut, suppute à part lui: «Ce dîner, partout ailleurs,

m'aurait valu mille francs de gratte... mais avec elle, va-t'en

voir!... pas même trois cents francs...» Puis, tout haut, comme un

crachat sur la traîne de la fière duchesse: «Carne, va!...»

«Que Votre Altesse me permette... mon grand-père, M. Jean Réhu, doyen

des cinq Académies.»

Le timbre suraigu de Mme Astier sonne dans les grands salons allumés,

presque déserts, où sont arrivés déjà les intimes admis à la soirée;

elle crie très fort pour que bon-papa comprenne à qui il est présenté et

réponde en conséquence. Il a fière mine, le vieux Réhu, dressant sa

longue taille, portant droite encore sa petite tête créole devenue noire

avec l'âge et toute gercée. Appuyé au bras de Paul Astier élégant et

charmant, sa fille de l'autre côté, Astier-Réhu derrière eux, la famille

ainsi groupée présente une scène sentimentale à la Greuze qu'on se

figurerait volontiers sur une de ces hautes lisses claires qui tendent

les murs du salon et dont l'extraordinaire vieillard est presque

contemporain. Le grand-duc, très touché, cherche une parole heureuse;

mais l'auteur des _Lettres à Uranie_ ne figure pas sur ses menus. Il

s'en tire par quelques phrases vagues, auxquelles le vieux Réhu, croyant

qu'on l'interroge sur son âge comme d'habitude, répond:

«Quatre-vingt-dix-huit ans dans quinze jours, Altesse...» Puis il

ajoute, ce qui ne rime pas davantage aux félicitations encourageantes du

grand-duc: «Pas depuis 1803, monseigneur... la ville doit être bien

changée...» Et pendant que s'échange ce singulier dialogue, Paul

chuchote à sa mère: «Tu le reconduiras, si tu veux; moi, je ne m'en

charge plus... Il est d'une humeur de loup... En voiture, tout le

temps, il m'envoyait des coups de pied dans les jambes... pour détirer

ses nerfs, disait-il.» Lui-même, le jeune Paul a la voix cruellement

nerveuse et cassante, ce soir, quelque chose de serré, de contracturé

sur sa figure douce, que sa mère connaît bien, qu'elle a vu tout de

suite quand elle est entrée. Qu'y a-t-il encore? Elle le surveille,

essaie de lire dans ses yeux clairs qui se dérobent impénétrables,

seulement plus aigus, plus durs.

Et le froid du dîner, le froid solennel continue, circule parmi les

invités qui se groupent çà et là, les quelques femmes en cercle sur des

siéges bas, les hommes debout, arrêtés ou marchant, mimant des

conversations profondes avec la visible préoccupation d'attirer les

regards de Son Altesse. C'est pour elle que le musicien Landry rêve au

coin de la cheminée, levant son front génial et sa barbe d'apôtre, et

qu'à l'autre angle Delpech le savant médite, le menton dans la main,

anxieux, penché, des fronces au sourcil, comme s'il surveillait un

mélange détonant.

Le philosophe Laniboire, fameux par sa ressemblance avec Pascal, rôde

aussi, passe et repasse devant le canapé où monseigneur est en proie à

Jean Réhu; on a oublié de le présenter, et, piteux, son grand nez

s'allonge, quête à distance, semble dire: «Mais voyez donc si ce n'est

pas le nez de Pascal!» Et vers le même canapé Mme Eviza filtre entre ses

paupières à peine décloses un regard qui promet tout, quand monseigneur

voudra, où et comme il voudra, pourvu que monseigneur vienne chez elle,

qu'on le voie à son prochain lundi. Ah! le décor a beau changer, la

pièce sera toujours la même: vanité, bassesse, aptitude aux courbettes,

courtisanesque besoin de s'avilir, de s'aplatir! Il peut nous en venir,

des visites impériales: nous avons à l'ancien garde-meuble tout ce qu'il

faut pour les recevoir.

«Général!

--Votre Altesse?

--Je n'arriverai jamais pour la ballet...

--Mais, pourquoi restons-nous là, monseigneur?

--Je ne sais quoi... une surprise... on attend que le nonce soit

parti...»

Ils murmurent ces quelques mots du bout des lèvres, sans se regarder,

sans qu'un muscle anime leurs faces officielles, l'aide de camp assis

près de son maître dont il imite le nasillement, le geste rare et la

posture immobile au bord du divan, le bras arrondi sur la hanche, raide

comme à la parade ou sur le devant de la loge impériale au théâtre

Michel. Debout, devant eux, le vieux Réhu ne veut pas s'asseoir, ni

cesser de parler, de remuer ses poudreux souvenirs de centenaire. Il a

tant connu de gens, s'est habillé de tant de modes différentes! et plus

c'est loin, mieux il se rappelle. «J'ai vu ça, moi.» Il s'arrête une

minute à la fin de chaque anecdote, les yeux au lointain, vers le passé

fuyant, puis repart sur une autre histoire. Il était chez Talma, à

Brunoy, ou dans le boudoir de Joséphine, plein de boîtes à musique, de

colibris en brillants, gazouillant et battant des ailes. Le voici qui

déjeune avec Mme Tallien, rue de Babylone. Il la dépeint nue jusqu'aux

flancs, ses beaux flancs en galbe de lyre, un long pagne de cachemire

battant ses jambes à cothurnes, les épaules recouvertes par les cheveux

frisés et tombants. Il a vu cela, lui, toute cette chair d'espagnole,

grassouillette et pâle, nourrie de blancs-mangers; et ce souvenir fait

grésiller ses petits yeux sans cils au fond de leurs orbites.

Dehors sur la terrasse, dans la nuit tiède du jardin, on cause à

mi-voix, des rires étouffés traversent l'ombre où les cigares font un

cercle de points rouges. C'est Lavaux qui s'amuse à demander au jeune

garde-noble pour Danjou et Paul Astier l'histoire de la barrette et du

_zucchelo_: «Monsignor il me dit: Popino...

--Et la dame, comte, la dame de la gare?...

--Cristo, qu'elle était bella!» dit l'Italien d'une voix sourde; et,

tout de suite, pour corriger ce qu'il y a de trop goulu dans son aveu,

il ajoute doucereusement: «Sympathica, surtout, sympathica!...» Belles

et sympathiques, toutes les parisiennes lui semblent ainsi. Ah! s'il

n'était pas obligé de reprendre son service... Et mis en verve par les

vins de France, il raconte sa vie aux gardes-nobles, les bonis du

métier, l'espoir qu'ils ont tous en entrant là de faire un beau mariage,

de conquérir, un jour d'audience pontificale, quelque riche anglaise

catholique, ou la fanatique espagnole venue de l'Amérique du sud pour

apporter son offrande au Vatican. «L'ouniforme est zouli, comprenez; et

pouis les enfortounes del Saint-Père cela nous donne à nous autres ses

soldats oun prestigio roumanesque, cevaleresque, qualque sose qui plaît

aux dames zénéralementé.»

C'est vrai qu'avec sa jeune tête virile, ses broderies d'or doucement

brillantes sous la lune, son collant de peau blanche, il rappelle les

héros de l'Arioste ou du Tasse.

«Eh bien! mon cher Pepino, dit le gros Lavaux de son ton raillard et

mauvais chien, la belle affaire que vous cherchez, vous l'avez tout près

d'ici, sous la main...

--_Comé_!... sous la main!...»

Paul Astier tressaille et tend l'oreille. Dès qu'on parle d'un riche

mariage, il croit qu'on veut lui souffler le sien.

«La duchesse, parbleu!... Le vieux Padovani est à sa dernière

attaque...

--_Ma_... lé prince d'Athis?...

--Jamais il ne l'épousera...»

On peut croire Lavaux, qui est l'ami du prince, de la duchesse aussi du

reste, mais qui dans la très prochaine craqûre du ménage s'est mis du

côté qu'il suppose le plus solide: «Allez-y donc carrément, mon cher

comte... Il y a là de l'argent, beaucoup d'argent... des relations

... la femme pas trop décatie...

--Cristo! qu'elle est bella!...» soupire l'autre.

L'Immortel Moeurs parisiennes · 第 14 / 34 题