IV

«Méfie-toi, mon Freydet... Je connais ce coup-là, c'est le coup du

racolage... Au fond, ces gens se sentent finis, en train de moisir sous

leur coupole... L'Académie est un goût qui se perd, une ambition passée

de mode... Son succès n'est qu'une apparence... Aussi, depuis quelques

années, l'illustre compagnie n'attend plus le client chez elle, descend

sur le trottoir et fait la retape. Partout, dans le monde, les ateliers,

les librairies, les couloirs de théâtre, tous les milieux de littérature

ou d'art, vous trouvez l'académicien racoleur souriant aux jeunes

talents qui bourgeonnent: «L'Académie a l'oeil sur vous, jeune

homme!...» Si le renom est déjà venu, si l'auteur en est à son troisième

ou quatrième bouquin, comme toi, alors l'invite est plus directe:

«Pensez à nous, mon cher, c'est le moment...» Ou brutalement, dans une

bourrade affectueuse: «Ah ça! décidément, vous ne voulez pas être des

nôtres?...» Le coup se fait aussi, mais plus insinuant, plus en douceur,

avec l'homme du monde, traducteur de l'Arioste, fabricant de comédies de

sociétés: «Hé! hé!... dites donc... mais savez-vous que...?» Et si le

mondain se récrie sur son indignité, le peu de sa personne et de son

bagage, le racoleur lui sort la phrase consacrée: «l'Académie est un

salon...» Bon sang de Dieu! ce qu'elle a servi, cette phrase-là:

«l'Académie est un salon... elle ne reçoit pas l'oeuvre seulement, mais

l'homme...» En attendant, c'est le racoleur qui est reçu, choyé, de

tous les dîners, de toutes les fêtes... Il devient le parasite adulé

des espérances qu'il fait naître et qu'il a soin de cultiver...»

Ici, le bon Freydet s'indigna. Jamais son maître Astier ne se livrerait

à des besognes aussi basses. Et Védrine haussant les épaules:

«Lui, mais c'est le pire de tous, le racoleur convaincu,

désintéressé... Il croit à l'Académie; toute sa vie est là, et quand il

vous dit: «Si vous saviez que c'est bon!» avec le clapement de langue

qui savoure une pêche mûre, il parle comme il pense et son amorce est

d'autant plus forte et dangereuse. Par exemple, une fois l'hameçon

happé, bien ancré, l'Académie ne s'occupe plus de son patient, elle le

laisse s'agiter, barboter... Voyons, toi, pêcheur, quand tu as pris une

belle perche, un brochet de poids et que tu le files derrière ton

bateau, comment appelles-tu ça?

--Noyer le poisson?...

--Tout juste! Regarde Moser... A-t-il bien une tête de poisson noyé!...

dix ans qu'on le charrie à la remorque. Et de Salèle, et Guérineau...

combien d'autres qui ne se débattent même plus.

--Mais enfin, on y entre, à l'Académie, on y arrive...

--Jamais à la remorque... Et puis, quand on réussit, la belle affaire!

Qu'est-ce que ça rapporte?... de l'argent? pas tant que tes foins... La

notoriété? Oui, dans un coin d'église grand comme un fond de chapeau...

Encore si ça donnait du talent, si ceux qui en ont ne le perdaient pas

une fois là, glacés par l'air de la maison. L'Académie est un salon, tu

comprends; il y a un ton qu'il faut prendre, des choses qui ne se disent

pas ou s'atténuent. Finies, les belles inventions; finis, les coups

d'audace à se casser les reins. Les plus grouillants ne bougent plus, de

peur d'un accroc à l'habit vert; c'est comme les petits qu'on

endimanche: «Amusez-vous, mais ne vous salissez pas.» Ils s'amusent, je

t'en réponds... Il leur reste, je sais bien, l'adulation des popotes

académiques et des belles dames qui les tiennent. Mais c'est si

ennuyeux! J'en parle par expérience, m'y étant laissé quelquefois

traîner. Oui, comme dit le vieux Réhu, j'ai vu ça, moi!... Des pécores

prétentieuses m'ont débité des phrases de Revue mal digérées qui leur

sortaient du bec en banderoles comme aux personnages de rébus. J'ai

entendu Mme Ancelin, cette bonne grosse mère bête comme un accident,

glousser d'admiration aux mots de Danjou, des mots de théâtre, fabriqués

au couteau, aussi peu naturels que les frisons de sa perruque...»

Freydet n'en revenait pas: Danjou, le pâtre du Latium, une perruque!

«Oh! seulement une demie, un _breton_... J'ai subi chez Mme Astier des

lectures ethnographiques à tuer un hippopotame, et à la table de la

duchesse, pourtant hautaine et prude, j'ai vu ce vieux singe de

Laniboire, occupant la place d'honneur, grimacer des polissonneries qui,

à tout autre qu'un immortel, auraient valu la porte avec un de ces mots

à la Padovani, je ne te dis que ça... Le comique, c'est que la duchesse

qui l'a fait entrer à l'Académie, ce Laniboire, qui l'a vu humble et

piteux à ses pieds, priant, geignant pour être élu... «Nommez-le,

disait-elle à mon cousin Loisillon, nommez-le pour m'en débarrasser...»

Maintenant elle l'honore comme un Dieu, l'a toujours près d'elle à sa

table, remplaçant son mépris de jadis par la plus plate admiration;

ainsi le sauvage s'agenouille et tremble devant l'idole qu'il s'est

taillée lui-même. Si je les connais, les salons académiques, niaiserie,

cocasserie, vilaines petites intrigues!... Et tu irais te fourrer

là-dedans? Je me demande pourquoi. Tu as la vie la plus belle du monde.

Moi qui ne tiens à rien, je t'ai presque envié quand je t'ai vu à

Clos-Jallanges avec ta soeur: la maison idéale à mi-côte, de hauts

plafonds, des cheminées à entrer dedans tout entier, des chênes, des

blés, des vignes, la rivière, une existence de gentilhomme campagnard

comme on en trouve dans les romans de Tolstoï, pêche et chasse, de bons

livres, un voisinage pas trop bête, des closiers pas trop voleurs, et

pour l'empêcher de l'épaissir en ce perpétuel bien-être, le sourire de

ta malade, si affinée, si vivante dans son fauteuil de blessée, si

heureuse lorsque au retour d'une course en plein air tu lui lis quelque

beau sonnet, des vers de nature, bien jaillis, écrits au crayon sur le

bord de ta selle, ou le ventre dans l'herbe, comme nous voilà, moins cet

horrible fracas de camions et de trompettes...»

Védrine fut forcé de s'interrompre. De lourds fardiers, chargés de

famille, ébranlant le sol et les maisons, une éclatante sonnerie dans la

caserne de dragons voisine, le rauque beuglement d'une sirène de

remorqueur, un orgue, les cloches de Sainte-Clotilde, se rencontrèrent

dans un de ces confusionnants _tutti_ que forment par poussées les

bruits d'une grande ville; et le contraste était saisissant de ce

vacarme énorme et babylonien, que l'on sentait si proche, avec le champ

sauvage d'avoines et de fougères, ombragé de hautes verdures, où les

deux anciens Louis-le-Grand fumaient et causaient coeur à coeur.

C'était au coin du quai d'Orsay et de la rue de Bellechasse, sur cette

terrasse ruinée de l'ancienne Cour des Comptes, envahie d'odorantes

herbes folles, comme une carrière en plein bois quand vient le

printemps. De grands massifs défleuris de lilas, des bosquets touffus de

platanes et d'érables, poussés le long des balustres de pierre chargés

de lierres et de clématites, faisaient un abri vert et serré où

s'abattaient des pigeons, où tournaient des abeilles, où, sous un rayon

de lumière blonde, apparaissait le calme et beau profil de Mme Védrine

donnant le sein à sa toute petite, pendant que l'aîné chassait à coups

de pierre des chats nombreux et panachés, gris, noirs, jaunes, qui sont

comme les tigres de cette jungle en plein Paris.

«Et puisque nous parlons de tes vers... on se dit tout, n'est-ce pas,

mon camarade?... ton livre, eh bien! ton livre, que je n'ai fait

qu'entr'ouvrir, n'a pas la bonne odeur de muguet, de menthe sauvage que

les autres m'apportaient. Il sent le laurier académique, ton _Dieu dans

la Nature_, et je crains bien que, cette fois, ta jolie note à la

Brizeux, toute ta grâce forestière, n'aient été sacrifiées, jetées en

péage dans la gueule de Crocodilus.»

Ce surnom de Crocodilus que Védrine retrouvait au fond de sa mémoire

écolière les amusa une minute. Ils voyaient Astier-Réhu dans sa chaire,

le front fumant, la toque en arrière, une aune de ruban rouge sur le

noir de sa toge, accompagnant de son geste solennel à grandes manches

ses plaisanteries du répertoire: «Tirez, tirez, ils ont pissé

partout!...» ou ses déclamations rondouillardes en style de Vicq d'Azir

dont il devait plus tard occuper le fauteuil. Puis, comme Freydet, pris

d'un remords de railler ainsi son vieux maître, vantait son oeuvre

historique, tant d'archives remuées, tirées pour la première fois de la

poussière:

«Rien du tout,» fit Védrine d'un parfait dédain. Pour lui, les archives

les plus curieuses aux mains d'un imbécile n'avaient pas plus de

signification que le fameux document humain quand c'est un sot romancier

qui l'utilise. La pièce d'or changée en feuille morte!... Et s'animant:

«Voyons, est-ce que cela constitue un titre d'historien, ce délayage de

pièces inédites en de lourds in-octavo que personne ne lit, qui

figurent dans les bibliothèques au rayon des livres instructifs, des

livres pour l'usage externe... agiter avant de s'en servir!... Il n'y a

que la légèreté française pour prendre ces compilations au sérieux. Ce

que les Allemands et les Anglais nous blaguent!... _Ineptissimus vir

Astier-Réhu!..._ dit Mommsen dans une de ses notes.

--C'est même toi, gros sans-coeur, qui la fis lire au pauvre homme,

cette note, et en pleine classe.

--Ah! J'en ai eu du babouin et du bélitre, presque autant que le jour

où, fatigué de l'entendre nous répéter que la volonté était un cric,

qu'on parvenait à tout avec ce cric, je lui jetai de mon banc en faisant

sa voix: Et les ailes, monsieur Astier, et les ailes!»

Freydet se mit à rire, et, lâchant l'historien pour l'universitaire, il

essayait de défendre Astier-Réhu comme professeur. Mais Védrine se

montait encore:

«Oui, parlons-en, du professeur, un misérable dont l'existence s'est

passée à détruire, à arracher dans des milliers d'intelligences la

mauvaise herbe, c'est-à-dire l'original, le spontané, ces germes de vie

qu'un maître doit, avant tout, entretenir et protéger... Ah! le

saligaud, nous a-t-il assez raclés, épluchés, sarclés... Il y en avait

qui résistaient au fer et à la bêche, mais le vieux s'acharnait des

outils et des ongles, arrivait à nous faire tous propres et plats comme

un banc d'école. Aussi regarde-les, ceux qui ont passé dans ses mains, à

part quelques révoltés comme Herscher qui, dans sa haine du convenu,

tombe à l'excessif et à l'ignoble, comme moi qui dois à cette vieille

bête mon goût du contourné, de l'exaspéré, ma sculpture en sacs de noix,

comme ils disent... tous les autres, abrutis, rasés, vidés...

--Eh bien! et moi? dit Freydet dans un navrement comique.

--Oh! toi, la nature t'a sauvé jusqu'à présent, mais, gare! si tu

retombes sous la coupe de Crocodilus. Et dire qu'il y a des écoles

nationales pour nous fournir de ce genre de pédagogues, dire qu'il y a

des appointements pour ça, des décorations pour ça, et même l'Institut

pour ça!...»

Couché de son long dans l'herbe folle, la tête sur son coude, balançant

une fougère dont il s'abritait du soleil, Védrine proférait doucement

ces choses violentes sans qu'un muscle agitât sa large face de dieu

indien, bouffie et blanche, où de tout petits yeux rieurs réveillaient

l'indolence et la songerie du visage.

L'autre l'écoutait effaré dans ses habitudes de vénération: «Mais,

enfin, comment t'arranges-tu pour être l'ami du fils avec cette haine

pour le père?

--Pas plus de l'un que de l'autre... Il m'intéresse, ce Paul Astier,

avec son aplomb de gandin roué et sa tête de jolie coquine... Je

voudrais vivre assez vieux pour voir ce qu'il deviendra...

--Ah! monsieur de Freydet, dit alors Mme Védrine se mêlant de sa place à

la conversation, si vous saviez comme il exploite mon mari... Mais

toute la restauration de Mousseaux, la galerie neuve sur la rivière, le

pavillon de musique, la chapelle, c'est Védrine qui a tout fait; et le

tombeau de Rosen! On lui payera seulement la sculpture, quand l'idée,

l'arrangement, il n'y a pas ça qui ne soit de lui.

--Laisse... laisse...» fit l'artiste sans s'émouvoir. Pardieu!

Mousseaux, jamais ce gamin-là n'aurait été fichu d'en retrouver une

corniche sous la couche de bêtise que les _architèques_ y déposaient

depuis trente ans, mais le pays délicieux, la duchesse aimable et pas

gênante, l'ami Freydet qu'on avait découvert à Clos-Jallanges... «Et

puis, voilà, j'ai trop d'idées: elles me gênent, me dévorent... C'est

me rendre service de m'alléger de quelques-unes... Mon cerveau

ressemble à l'une de ces gares de bifurcation où des locomotives

chauffent sur tous les rails, dans toutes les directions... Il a

compris ça, ce jeune homme, les inventions lui manquent, il me chipe les

miennes, les met au point de la clientèle, certain que je ne réclamerai

jamais... Quant à être sa dupe!... Je le devine si bien lorsqu'il va me

happer quelque chose... un air blagueur, des yeux indifférents, puis

tout à coup une petite grimace nerveuse du coin de la bouche. C'est

fait... dans le sac!... A part lui, il se dit sûrement: «Mon Dieu, que

ce Védrine est niais!» Il ne se doute pas que je le guette, que je le

savoure... Maintenant, fit le sculpteur en se levant, que je te montre

mon paladin, puis nous visiterons la boîte... Elle est curieuse, tu

verras.»

Quittant la terrasse pour entrer dans le palais, ils franchirent un

perron circulaire de quelques marches, traversèrent une salle carrée,

l'ancien secrétariat du Conseil d'État, sans parquets ni plafonds, tous

les étages supérieurs effondrés, laissant voir le bleu du ciel entre les

énormes traverses de fer, tordues par la flamme, qui divisaient les

étages. Dans un coin, contre le mur où s'accrochaient de longs tuyaux de

fonte envahis d'herbes grimpantes, une maquette en plâtre du tombeau de

Rosen gisait en trois morceaux dans les orties et les gravats.

«Tu vois, dit Védrine, ou du moins non, tu ne peux pas voir...» et il

lui décrivait le monument. Pas commode à contenter, cette petite

princesse, en ses caprices tumulaires; il avait fallu des essais

divers, des conceptions de sépultures égyptiennes, assyriennes,

ninivites, avant d'arriver au projet de Védrine qui ferait crier les

architectes mais ne manquerait pas de grandeur. Un tombeau militaire,

une tente ouverte aux toiles relevées, laissant voir à l'intérieur,

devant un autel, le sarcophage large, bas, taillé en lit de camp, où

reposait le bon chevalier, croisé, mort pour son roi et sa foi; à côté

de lui, l'épée brisée, et, à ses pieds, un grand lévrier étendu.

A cause de la difficulté du travail, de la dureté de ce granit dalmate

auquel la princesse tenait expressément, Védrine avait dû prendre la

masse et le ciseau, travailler sous la bâche au Père-Lachaise comme un

manoeuvre; enfin, après beaucoup de temps et de peine, le morceau était

debout: «Et cette jeune fripouille de Paul Astier en tirera beaucoup

d'honneur...» ajouta le sculpteur en souriant sans la moindre amertume.

Puis il souleva un vieux tapis fermant sur la muraille un trou qui avait

été une porte, et fit passer Freydet dans l'énorme vestibule au plafond

de planches, garni de nattes, de tentures sur les ruines, qui lui

servait d'atelier. L'aspect et le fouillis d'un hangar ou plutôt d'une

cour qu'on aurait couverte, car un figuier superbe montait dans une

encoignure ensoleillée, tordait ses branches aux feuilles décoratives,

et tout près, la carcasse d'un calorifère éclaté simulait un vieux puits

enguirlandé de lierre et de chèvrefeuille. C'est là qu'il travaillait

depuis deux ans, été comme hiver, dans les brumes du fleuve tout proche,

les bises glacées et meurtrières, «sans même éternuer une fois,»

affirmait-il, paisible et robuste comme un de ces grands artistes de la

Renaissance dont il montrait le masque large et l'imaginative fécondité.

Maintenant, par exemple, il en avait de la sculpture et de

l'architecture, comme s'il venait d'écrire une tragédie! Sitôt sa figure

livrée, payée, ce qu'il allait partir, remonter le Nil en dabbich avec

sa smala, et peindre, peindre du matin au soir... Tout en parlant, il

écartait un escabeau, une sellette, amenait son ami devant un énorme

bloc ébauché: «Le voilà, mon paladin... dis franchement, comment la

trouves-tu?»

Freydet était un peu effaré et gêné par les dimensions colossales du

guerrier couché, plus grand que nature pour le proportionner à la

hauteur de la tente et exagérant dans ce buste du plâtre la musculature

violente qui donne aux oeuvres de Védrine, en horreur du léché, l'aspect

incomplet, limoneux, préhistorique d'une belle oeuvre encore dans sa

gangue; pourtant, à mesure qu'il regardait et comprenait mieux,

l'immense statue dégageait pour lui cette force irradiante et attractive

qui est le beau dans l'art.

«Superbe!» dit-il, l'accent convaincu. Et l'autre clignant ses yeux d'un

bon rire:

«Pas à première vue, hein? Il faut s'y faire, à ma sculpture, et j'ai

bien peur que la princesse, quand elle va voir cet affreux bonhomme...»

Paul Astier devait la lui amener dans quelques jours, une fois tout

raboté, poli, prêt à partir pour la fonte; et cette visite

l'inquiétait, car il connaissait le goût des femmes du monde, il

entendait au salon, les jours à cent sous, ce jabotage en clichés qui

court le long des Halles et s'ébat à la sculpture. Ce qu'elles mentent,

ce qu'elles se forcent! il n'y a de sincère que leurs toilettes de

printemps étrennées pour ce Salon qui leur donne l'occasion de les

montrer.

«D'ailleurs, mon gros, continuait Védrine en entraînant son ami hors de

l'atelier, de toutes les grimaces parisiennes, de tous les mensonges de

société, il n'y en a pas de plus effronté, de plus comique que

l'engouement pour les choses d'art. Une momerie à crever de rire, tous

pratiquent et personne ne croit. C'est comme pour la musique... si tu

les voyais, le dimanche...»

Ils enfilaient un long couloir en arcades, envahi lui aussi de cette

végétation curieuse dont les germes apportés là des quatre coins du

ciel, gonflaient, verdissaient le sol battu, jaillissaient d'entre les

peintures des murailles crevées et noircies par la flamme; puis ils se

trouvèrent dans la cour d'honneur, autrefois sablée, formant

aujourd'hui un champ mêlé d'avoine, de plantin, mélilo et séneçon aux

mille hampes et thyrses minuscules, au milieu duquel des planches

limitaient un potager fleuri de tournesols, où mûrissaient des fraises,

des potirons, un jardinet de squatter à la lisière de quelque forêt

vierge, et, pour compléter l'illusion, une petite construction en

briques y attenait.

«Le jardin du relieur et sa boutique,» dit Védrine désignant au-dessus

de la porte entr'ouverte cette enseigne en lettres d'un pied:

L'Immortel Moeurs parisiennes · 第 13 / 34 题