Forts dans le nom de notre grand Rédempteur, ils portaient la croix,
méprisaient la honte, et, comme leur divin Maître ici-bas, luttaient
avec le danger, les douleurs, la misère et la crainte, sous quelque
forme qu'on voulût la leur inspirer.
(MONTGOMMERY.)
Le soleil se levait avec une splendeur sans égale, quand, le
dimanche, Alda, le coeur inondé d'un saint zèle, accompagna les deux
prosélytes à l'assemblée générale des chrétiens dans le vallon de la
montagne, et assista à leur baptême dans des sentiments semblables à
ceux des anges de Dieu quand ils voient une âme immortelle délivrée
des liens de Satan et du péché, et arrachée à l'enfer comme au feu
une branche enflammée.
Les monts et les vallées retentissaient encore de l'hymen
baptismale, quand un bruit sinistre et plein d'horreur interrompit
le chant sacré, et changea pour plusieurs les sentiments d'extase en
une émotion de trouble et de crainte; car des cris et ces mots
effrayants: "Les païens! les païens viennent vers nous!" sortirent
de la bouche de ceux qui n'étaient pas assez absorbés dans leur
dévotion pour être insensibles au danger qui se présentait à l'heure
où ils y pensaient le moins. L'instant d'après, la plus grande
partie de l'assemblée était dispersée dans les collines comme un
troupeau qui n'a plus de berger, cédant à cette impulsion de la
fragilité humaine qui poussa les apôtres effrayés à chercher leur
salut dans la fuite quand ils virent leur divin Maître entre les
mains de ses barbares ennemis.
Mais il y en eut d'autres qui soutinrent noblement l'épreuve, et
attendirent avec calme l'approche des soldats romains. Aurélius
demeura debout près du grossier autel de pierre sur lequel il venait
de consacrer les hosties de la communion.
Lélia et Mainos, revêtus de la robe blanche des néophytes qu'ils
venaient de prendre, restèrent immobiles agenouillés à ses pieds,
tandis qu'Alda avec quelques autres chrétiens dévoués, connaissant
le danger, mais parfaitement étrangers à ses terreurs, se tenaient
debout à côté d'eux, dans un maintien plein de résolution et d'une
pieuse résignation à la volonté de Dieu.
Ils formaient un groupe qui eût pu offrir un digne sujet au pinceau
de Salvator Rosa, quand le centurion romain posa ses mains
sacrilèges sur le vénérable prêtre. A cette vue, le chef breton
nouvellement baptisé, oubliant qu'il venait de se couvrir de la
blanche robe de la paix, s'élança vivement de son humble posture,
arracha l'épée de la main de l'un des soldats, et, avant qu'Aurélius
lui-même pût soupçonner son dessein, étendit mort à ses pieds le
centurion qui avait commis cet outrage envers sa personne sacrée.
Puis il se plaça fièrement devant l'autel, pour le défendre de toute
insulte de la part des soldats idolâtres.
"Laisse-là ton épée, mon fils, s'écria Aurélius; ne sais-tu pas
qu'il est défendu aux serviteurs du Christ de repousser la violence
par la violence?"
Mais le vaillant Breton, sourd à ces remontrances, distribuait ses
terribles coups à droite et à gauche avec une main si sûre et une
fureur si déterminée, que les assaillants, ne s'attendant pas à une
telle résistance, restèrent un instant paralysés devant sa
redoutable épée. Cependant sa valeur ne pouvait suffire contre le
nombre toujours croissant de ses adversaires, et tous, se
précipitant sur lui, l'étendirent dans la poussière au pied de
l'autel qu'il s'était vainement efforcé de défendre.
Son sang rejaillit sur la robe blanche de la jeune néophyte qui
venait de recevoir avec lui le baptême, et qui tomba presque
évanouie sur le sein d'Alda.
"Courage, ma soeur!" dit la jeune Bretonne, quoique ses joues fussent
devenues aussi pâles que celles de Lélia à la vue des coups qui
avaient frappé son compatriote et son ami, "courage! ce sont là les
périls auxquels nous sommes tous appelés par le baptême.
--Il est naturel à la faiblesse d'une femme de reculer en frémissant
devant le sang répandu en sa présence, dit Lélia en montrant les
taches qui parsemaient son vêtement; si ce sang eût été le mien,
Alda, je t'assure que tu ne m'aurais pas vue défaillir. Non; je
crois plutôt que j'aurais béni le Seigneur d'avoir abrégé les jours
de mon douloureux pèlerinage."
Les cruels soldats entourèrent alors leurs victimes sans défense,
les lièrent avec des cordes, les attachant deux à deux, non sans un
grand nombre de brutales insultes, et les obligèrent de se mettre en
route pour Rome.
Lélia, que sa maladie récente et la délicatesse avec laquelle elle
avait été élevée rendaient presque incapable de supporter la fatigue
de ce voyage, souffrit beaucoup; mais elle souffrit en silence, et
s'efforça de surmonter la faiblesse du corps avec un courage qu'on
pourrait dire héroïque, en considérant qu'elle n'avait été
accoutumée à aucune sorte de travaux et de privations.
Alda lui parlait, la soutenait, l'encourageait avec la plus grande
tendresse, et quelquefois supportait pendant plusieurs milles le
poids de son corps défaillant.
A la fin, le commandant des soldats romains accorda à tous un court
intervalle de repos, non par aucun sentiment de compassion envers
ses prisonniers épuisés de fatigue et de faim, mais parce que
lui-même et ses compagnons éprouvaient l'incommodité de cette marche
dans les sentiers raboteux des montagnes, à l'ardeur du soleil de
midi, et par une chaleur rare à cette époque de l'année.
La halte eut lieu dans un des plus charmants bosquets de Tusculum,
sur les bords d'un ruisseau limpide, dont les eaux murmurantes
répandaient alentour une délicieuse fraîcheur. On permit aux
prisonniers d'étancher leur soif brûlante avec quelques gorgées de
cette eau bienfaisante, et Alda obtint d'un des soldats plus humain
que ses camarades, qu'il en remplît son casque pour qu'elle pût
baigner le visage et les mains de sa compagne épuisée, qui venait de
s'évanouir sur son sein.
Cependant un repos de deux heures ranima Lélia, et elle fut une des
premières à se lever pour obéir au signal qui fut donné de se
remettre en route. Se tournant vers Alda, qui l'observait avec
inquiétude, elle lui dit: "Ne crains pas que je faiblisse quand le
moment viendra; je voudrais qu'il fût déjà venu. Mais il y a un
passage entre celui-ci et la mort, auquel je ne puis penser sans une
véritable agonie: c'est notre entrée publique à Rome. Cette torture,
la plus cruelle et la plus amère, nous allons bientôt l'endurer. O
Alda, pense à la honte d'être exposées aux regards et aux insultes
des grossiers plébéiens! et plus que cela, bien plus, d'être
regardées avec un insolent dédain par les patriciens sans coeur qui
affectaient autrefois tant d'amitié pour mon père et pour moi, et
qui, à l'heure de notre adversité, nous ont froidement abandonnés à
notre sort, ou se sont réjouis de notre chute!
--Est-il possible, Lélia, que leurs sentiments ou leurs regards
puissent te faire éprouver un seul moment de trouble? dit Alda avec
surprise.
--Oh! mais entrer dans l'orgueilleuse ville où je suis si connue,
enchaînée et traînée comme une criminelle! reprit Lélia avec un
mouvement d'horreur.
--Ah! Lélia, souviens-toi de Celui qui, pour l'amour de toi, est
monté sur la croix en méprisant la honte qui y était attachée, et ne
recule pas devant les légères épreuves auxquelles tu es appelée; ne
souffre pas que de semblables pensées viennent obscurcir la sérénité
de ton âme. Que peut être à tes yeux, ma soeur, ce monde que tu es si
près de quitter pour toujours? et pourquoi regarder en arrière après
avoir contemplé l'avenir, ou te laisser troubler par les mépris de
cet aveugle et misérable peuple de Rome, qui, s'il te voyait telle
que tu es réellement, t'envierait la glorieuse destinée qui
t'attend?
--Je gémis sur ma propre faiblesse, reprit Lélia, et je demande à
Dieu de pouvoir surmonter la lâche pusillanimité qui me fait
trembler, non devant la perspective de la mort, mais à l'approche de
cette entrée dans Rome, où je serai donnée en spectacle à tous.
--Et moi, je suis entrée dans Rome autrefois pour y être donnée en
spectacle à tous, marchant enchaînée à côté de mon père mourant et
accablé de douleur, et ornant le triomphe d'un de vos généraux! dit
Alda, pâlissant à ce souvenir. Aujourd'hui j'y reviendrai, encore
prisonnière, exposée à tous les regards et aussi en triomphe; car je
vais obtenir la haute récompense qui m'a été promise, la glorieuse
couronne du martyre, et je marcherai dans les rues de la ville
souveraine avec le pas superbe d'un vainqueur."
En prononçant ces dernières paroles, le beau visage d'Alda
s'illumine d'un brûlant enthousiasme; et Lélia, animée de la même
ardeur, s'écria: "O Alda, comment mes pensées délirantes
pourraient-elles s'égarer, ou s'abaisser vers la terre, quand nous
avons en vue le but sublime vers lequel nous courons toutes deux!"
Des sentiments tumultueux et divers agitaient le coeur de la jeune
Bretonne quand elle approcha des murs de la cité impériale, et elle
se disait: Combien peu je pensais, quand je quittai cette ville en
fugitive, le coeur gonflé de haine et d'indignation contre ma
hautaine maîtresse, dont les mauvais traitements me faisaient fuir
jusque dans le repaire des voleurs et des bêtes féroces de la
forêt, que nous y reviendrions compagnes et amies, aspirant à
l'héritage de la même gloire, pour être unies dans les tortures et
dans la mort, comme martyres de la seule vraie foi!
Pendant ce temps Lélia s'était entièrement remise, et avait repris,
non pas cette apparence forcée de calme et de tranquillité, résultat
des efforts de l'orgueil, mais cette intime et profonde sérénité qui
procède d'une complète résignation à la volonté de Dieu, et ce fut
dans ces sentiments qu'elle s'approcha de Rome, toute disposée à
subir les épreuves qui l'attendaient.
Vers le soir, les prisonniers entrèrent dans la cité impériale, dont
les rues étaient encombrées d'une foule de gens de tout état. Les
plébéiens, délivrés des travaux et des affaires de la journée,
retournaient chez eux ou s'arrêtaient en groupes oisifs pour
s'entretenir des nouvelles et s'amuser des caquetages de la ville;
et les patriciens, les courtisans et les sénateurs sortaient de chez
eux pour chercher quelque amusement, impatients de tuer le temps
dans les plaisirs ou de noyer la pensée dans l'intempérance.
Les malheureux prisonniers étaient pour eux un objet d'impitoyable
curiosité. Une foule empressée s'assemblait pour arrêter leur
marche, les insulter par leurs insolents regards et leurs
plaisanteries grossières; et il était évident que tous se
réjouissaient à l'avance du barbare plaisir qui les attendait en
voyant les victimes expirer dans les tortures au milieu de
l'amphithéâtre ensanglanté.
Pour la jeune Romaine, si noblement née, si splendidement élevée,
cette épreuve fut, comme elle l'avait prévu, un terrible débordement
de la coupe d'amertume; mais elle était condamnée à la boire jusqu'à
la lie avant que son châtiment fût complet.
Plus d'une fois elle endura la mortification de se voir reconnue
pour la fille du traître proscrit Marcus Lélius par quelques-uns des
complices envieux ou des implacables ennemis de ce dernier; ils
associaient alors aux noms du père et de la fille des épithètes qui
dans d'autres temps eussent excité sa colère et l'eussent portée
jusqu'à la fureur. Mais elle était devenue capable de les supporter
patiemment, et elle entendait en ce moment avec plus de chagrin que
de dépit les insultes de ses perfides amis ou de ses cruels ennemis.
Comme les prisonniers approchaient du temps de Junon, leur marche
fut arrêtée par un concours de gens qui s'étaient rassemblés pour
regarder deux jeunes époux qui, au milieu d'un magnifique cortége,
descendaient les marches du portique, précédés des prêtres, des
augures, des musiciens et des porteurs de torches, et accompagnés
d'une longue suite de nobles dames et d'hommes du plus haut rang et
de la plus grande considération à la cour impériale.
La libéralité des dons que le marié répandait parmi le peuple était
accueillie avec de si fortes acclamations, que son nom, répété par
tous les échos des sept collines de Rome, parvint aux oreilles des
prisonniers chrétiens, qui étaient sur le lieu même. Pour tous, à
l'exception d'une seule personne, c'était chose complétement
indifférente; mais il retentit comme le glas de la mort à l'oreille
de la malheureuse fille de Marcus Lélius. Cependant, pouvant à peine
croire ce qu'elle entendait, elle jeta un regard rapide et égaré sur
le cortége, et reconnut dans le marié son propre fiancé, Quintus
Flavius.
L'instant d'après le cortége nuptial, avec ses torches éclatantes et
sa bruyante musique, avait disparu comme un songe de la nuit, et
Lélia reçut l'ordre d'avancer; car elle s'était arrêtée et restait
immobile, les yeux fixés sur le portique alors silencieux du temple.
C'en est fait, se dit-elle, oui, le dernier lien qui m'attachât au
monde est brisé. Aurélius avait raison quand il m'assurait que le
temps n'était pas éloigné où je serais convaincue de l'indignité de
l'objet auquel je m'attachais avec une aveugle tendresse. Ce coup
imprévu a été dirigé par la divine miséricorde; autrement j'aurais
regardé en arrière, et peut-être aurais-je hésité sur le seuil de
l'éternité. Mais maintenant, Alda, ma douce compagne, ma soeur et mon
amie, je suivrai joyeusement ta marche vers le ciel; car j'ai vu les
déceptions et la vanité des choses de ce monde, et je veux me
reposer de ses pénibles émotions et de ses inutiles combats.