CHAPITRE XIV

Forts dans le nom de notre grand Rédempteur, ils portaient la croix,

méprisaient la honte, et, comme leur divin Maître ici-bas, luttaient

avec le danger, les douleurs, la misère et la crainte, sous quelque

forme qu'on voulût la leur inspirer.

(MONTGOMMERY.)

Le soleil se levait avec une splendeur sans égale, quand, le

dimanche, Alda, le coeur inondé d'un saint zèle, accompagna les deux

prosélytes à l'assemblée générale des chrétiens dans le vallon de la

montagne, et assista à leur baptême dans des sentiments semblables à

ceux des anges de Dieu quand ils voient une âme immortelle délivrée

des liens de Satan et du péché, et arrachée à l'enfer comme au feu

une branche enflammée.

Les monts et les vallées retentissaient encore de l'hymen

baptismale, quand un bruit sinistre et plein d'horreur interrompit

le chant sacré, et changea pour plusieurs les sentiments d'extase en

une émotion de trouble et de crainte; car des cris et ces mots

effrayants: "Les païens! les païens viennent vers nous!" sortirent

de la bouche de ceux qui n'étaient pas assez absorbés dans leur

dévotion pour être insensibles au danger qui se présentait à l'heure

où ils y pensaient le moins. L'instant d'après, la plus grande

partie de l'assemblée était dispersée dans les collines comme un

troupeau qui n'a plus de berger, cédant à cette impulsion de la

fragilité humaine qui poussa les apôtres effrayés à chercher leur

salut dans la fuite quand ils virent leur divin Maître entre les

mains de ses barbares ennemis.

Mais il y en eut d'autres qui soutinrent noblement l'épreuve, et

attendirent avec calme l'approche des soldats romains. Aurélius

demeura debout près du grossier autel de pierre sur lequel il venait

de consacrer les hosties de la communion.

Lélia et Mainos, revêtus de la robe blanche des néophytes qu'ils

venaient de prendre, restèrent immobiles agenouillés à ses pieds,

tandis qu'Alda avec quelques autres chrétiens dévoués, connaissant

le danger, mais parfaitement étrangers à ses terreurs, se tenaient

debout à côté d'eux, dans un maintien plein de résolution et d'une

pieuse résignation à la volonté de Dieu.

Ils formaient un groupe qui eût pu offrir un digne sujet au pinceau

de Salvator Rosa, quand le centurion romain posa ses mains

sacrilèges sur le vénérable prêtre. A cette vue, le chef breton

nouvellement baptisé, oubliant qu'il venait de se couvrir de la

blanche robe de la paix, s'élança vivement de son humble posture,

arracha l'épée de la main de l'un des soldats, et, avant qu'Aurélius

lui-même pût soupçonner son dessein, étendit mort à ses pieds le

centurion qui avait commis cet outrage envers sa personne sacrée.

Puis il se plaça fièrement devant l'autel, pour le défendre de toute

insulte de la part des soldats idolâtres.

"Laisse-là ton épée, mon fils, s'écria Aurélius; ne sais-tu pas

qu'il est défendu aux serviteurs du Christ de repousser la violence

par la violence?"

Mais le vaillant Breton, sourd à ces remontrances, distribuait ses

terribles coups à droite et à gauche avec une main si sûre et une

fureur si déterminée, que les assaillants, ne s'attendant pas à une

telle résistance, restèrent un instant paralysés devant sa

redoutable épée. Cependant sa valeur ne pouvait suffire contre le

nombre toujours croissant de ses adversaires, et tous, se

précipitant sur lui, l'étendirent dans la poussière au pied de

l'autel qu'il s'était vainement efforcé de défendre.

Son sang rejaillit sur la robe blanche de la jeune néophyte qui

venait de recevoir avec lui le baptême, et qui tomba presque

évanouie sur le sein d'Alda.

"Courage, ma soeur!" dit la jeune Bretonne, quoique ses joues fussent

devenues aussi pâles que celles de Lélia à la vue des coups qui

avaient frappé son compatriote et son ami, "courage! ce sont là les

périls auxquels nous sommes tous appelés par le baptême.

--Il est naturel à la faiblesse d'une femme de reculer en frémissant

devant le sang répandu en sa présence, dit Lélia en montrant les

taches qui parsemaient son vêtement; si ce sang eût été le mien,

Alda, je t'assure que tu ne m'aurais pas vue défaillir. Non; je

crois plutôt que j'aurais béni le Seigneur d'avoir abrégé les jours

de mon douloureux pèlerinage."

Les cruels soldats entourèrent alors leurs victimes sans défense,

les lièrent avec des cordes, les attachant deux à deux, non sans un

grand nombre de brutales insultes, et les obligèrent de se mettre en

route pour Rome.

Lélia, que sa maladie récente et la délicatesse avec laquelle elle

avait été élevée rendaient presque incapable de supporter la fatigue

de ce voyage, souffrit beaucoup; mais elle souffrit en silence, et

s'efforça de surmonter la faiblesse du corps avec un courage qu'on

pourrait dire héroïque, en considérant qu'elle n'avait été

accoutumée à aucune sorte de travaux et de privations.

Alda lui parlait, la soutenait, l'encourageait avec la plus grande

tendresse, et quelquefois supportait pendant plusieurs milles le

poids de son corps défaillant.

A la fin, le commandant des soldats romains accorda à tous un court

intervalle de repos, non par aucun sentiment de compassion envers

ses prisonniers épuisés de fatigue et de faim, mais parce que

lui-même et ses compagnons éprouvaient l'incommodité de cette marche

dans les sentiers raboteux des montagnes, à l'ardeur du soleil de

midi, et par une chaleur rare à cette époque de l'année.

La halte eut lieu dans un des plus charmants bosquets de Tusculum,

sur les bords d'un ruisseau limpide, dont les eaux murmurantes

répandaient alentour une délicieuse fraîcheur. On permit aux

prisonniers d'étancher leur soif brûlante avec quelques gorgées de

cette eau bienfaisante, et Alda obtint d'un des soldats plus humain

que ses camarades, qu'il en remplît son casque pour qu'elle pût

baigner le visage et les mains de sa compagne épuisée, qui venait de

s'évanouir sur son sein.

Cependant un repos de deux heures ranima Lélia, et elle fut une des

premières à se lever pour obéir au signal qui fut donné de se

remettre en route. Se tournant vers Alda, qui l'observait avec

inquiétude, elle lui dit: "Ne crains pas que je faiblisse quand le

moment viendra; je voudrais qu'il fût déjà venu. Mais il y a un

passage entre celui-ci et la mort, auquel je ne puis penser sans une

véritable agonie: c'est notre entrée publique à Rome. Cette torture,

la plus cruelle et la plus amère, nous allons bientôt l'endurer. O

Alda, pense à la honte d'être exposées aux regards et aux insultes

des grossiers plébéiens! et plus que cela, bien plus, d'être

regardées avec un insolent dédain par les patriciens sans coeur qui

affectaient autrefois tant d'amitié pour mon père et pour moi, et

qui, à l'heure de notre adversité, nous ont froidement abandonnés à

notre sort, ou se sont réjouis de notre chute!

--Est-il possible, Lélia, que leurs sentiments ou leurs regards

puissent te faire éprouver un seul moment de trouble? dit Alda avec

surprise.

--Oh! mais entrer dans l'orgueilleuse ville où je suis si connue,

enchaînée et traînée comme une criminelle! reprit Lélia avec un

mouvement d'horreur.

--Ah! Lélia, souviens-toi de Celui qui, pour l'amour de toi, est

monté sur la croix en méprisant la honte qui y était attachée, et ne

recule pas devant les légères épreuves auxquelles tu es appelée; ne

souffre pas que de semblables pensées viennent obscurcir la sérénité

de ton âme. Que peut être à tes yeux, ma soeur, ce monde que tu es si

près de quitter pour toujours? et pourquoi regarder en arrière après

avoir contemplé l'avenir, ou te laisser troubler par les mépris de

cet aveugle et misérable peuple de Rome, qui, s'il te voyait telle

que tu es réellement, t'envierait la glorieuse destinée qui

t'attend?

--Je gémis sur ma propre faiblesse, reprit Lélia, et je demande à

Dieu de pouvoir surmonter la lâche pusillanimité qui me fait

trembler, non devant la perspective de la mort, mais à l'approche de

cette entrée dans Rome, où je serai donnée en spectacle à tous.

--Et moi, je suis entrée dans Rome autrefois pour y être donnée en

spectacle à tous, marchant enchaînée à côté de mon père mourant et

accablé de douleur, et ornant le triomphe d'un de vos généraux! dit

Alda, pâlissant à ce souvenir. Aujourd'hui j'y reviendrai, encore

prisonnière, exposée à tous les regards et aussi en triomphe; car je

vais obtenir la haute récompense qui m'a été promise, la glorieuse

couronne du martyre, et je marcherai dans les rues de la ville

souveraine avec le pas superbe d'un vainqueur."

En prononçant ces dernières paroles, le beau visage d'Alda

s'illumine d'un brûlant enthousiasme; et Lélia, animée de la même

ardeur, s'écria: "O Alda, comment mes pensées délirantes

pourraient-elles s'égarer, ou s'abaisser vers la terre, quand nous

avons en vue le but sublime vers lequel nous courons toutes deux!"

Des sentiments tumultueux et divers agitaient le coeur de la jeune

Bretonne quand elle approcha des murs de la cité impériale, et elle

se disait: Combien peu je pensais, quand je quittai cette ville en

fugitive, le coeur gonflé de haine et d'indignation contre ma

hautaine maîtresse, dont les mauvais traitements me faisaient fuir

jusque dans le repaire des voleurs et des bêtes féroces de la

forêt, que nous y reviendrions compagnes et amies, aspirant à

l'héritage de la même gloire, pour être unies dans les tortures et

dans la mort, comme martyres de la seule vraie foi!

Pendant ce temps Lélia s'était entièrement remise, et avait repris,

non pas cette apparence forcée de calme et de tranquillité, résultat

des efforts de l'orgueil, mais cette intime et profonde sérénité qui

procède d'une complète résignation à la volonté de Dieu, et ce fut

dans ces sentiments qu'elle s'approcha de Rome, toute disposée à

subir les épreuves qui l'attendaient.

Vers le soir, les prisonniers entrèrent dans la cité impériale, dont

les rues étaient encombrées d'une foule de gens de tout état. Les

plébéiens, délivrés des travaux et des affaires de la journée,

retournaient chez eux ou s'arrêtaient en groupes oisifs pour

s'entretenir des nouvelles et s'amuser des caquetages de la ville;

et les patriciens, les courtisans et les sénateurs sortaient de chez

eux pour chercher quelque amusement, impatients de tuer le temps

dans les plaisirs ou de noyer la pensée dans l'intempérance.

Les malheureux prisonniers étaient pour eux un objet d'impitoyable

curiosité. Une foule empressée s'assemblait pour arrêter leur

marche, les insulter par leurs insolents regards et leurs

plaisanteries grossières; et il était évident que tous se

réjouissaient à l'avance du barbare plaisir qui les attendait en

voyant les victimes expirer dans les tortures au milieu de

l'amphithéâtre ensanglanté.

Pour la jeune Romaine, si noblement née, si splendidement élevée,

cette épreuve fut, comme elle l'avait prévu, un terrible débordement

de la coupe d'amertume; mais elle était condamnée à la boire jusqu'à

la lie avant que son châtiment fût complet.

Plus d'une fois elle endura la mortification de se voir reconnue

pour la fille du traître proscrit Marcus Lélius par quelques-uns des

complices envieux ou des implacables ennemis de ce dernier; ils

associaient alors aux noms du père et de la fille des épithètes qui

dans d'autres temps eussent excité sa colère et l'eussent portée

jusqu'à la fureur. Mais elle était devenue capable de les supporter

patiemment, et elle entendait en ce moment avec plus de chagrin que

de dépit les insultes de ses perfides amis ou de ses cruels ennemis.

Comme les prisonniers approchaient du temps de Junon, leur marche

fut arrêtée par un concours de gens qui s'étaient rassemblés pour

regarder deux jeunes époux qui, au milieu d'un magnifique cortége,

descendaient les marches du portique, précédés des prêtres, des

augures, des musiciens et des porteurs de torches, et accompagnés

d'une longue suite de nobles dames et d'hommes du plus haut rang et

de la plus grande considération à la cour impériale.

La libéralité des dons que le marié répandait parmi le peuple était

accueillie avec de si fortes acclamations, que son nom, répété par

tous les échos des sept collines de Rome, parvint aux oreilles des

prisonniers chrétiens, qui étaient sur le lieu même. Pour tous, à

l'exception d'une seule personne, c'était chose complétement

indifférente; mais il retentit comme le glas de la mort à l'oreille

de la malheureuse fille de Marcus Lélius. Cependant, pouvant à peine

croire ce qu'elle entendait, elle jeta un regard rapide et égaré sur

le cortége, et reconnut dans le marié son propre fiancé, Quintus

Flavius.

L'instant d'après le cortége nuptial, avec ses torches éclatantes et

sa bruyante musique, avait disparu comme un songe de la nuit, et

Lélia reçut l'ordre d'avancer; car elle s'était arrêtée et restait

immobile, les yeux fixés sur le portique alors silencieux du temple.

C'en est fait, se dit-elle, oui, le dernier lien qui m'attachât au

monde est brisé. Aurélius avait raison quand il m'assurait que le

temps n'était pas éloigné où je serais convaincue de l'indignité de

l'objet auquel je m'attachais avec une aveugle tendresse. Ce coup

imprévu a été dirigé par la divine miséricorde; autrement j'aurais

regardé en arrière, et peut-être aurais-je hésité sur le seuil de

l'éternité. Mais maintenant, Alda, ma douce compagne, ma soeur et mon

amie, je suivrai joyeusement ta marche vers le ciel; car j'ai vu les

déceptions et la vanité des choses de ce monde, et je veux me

reposer de ses pénibles émotions et de ses inutiles combats.

Alda: L'Esclave Bretonne · 第 30 / 33 题