Cortége heureux des saints martyrs, lève-toi! porte tes yeux vers le
ciel, ta patrie; vois le trône d'or qui t'est promis, la palme du
vainqueur, l'immortelle couronne!
(DOLE.)
Les captifs chrétiens furent jetés dans le cachot d'une des prisons
destinées à recevoir les plus abjects et les plus infâmes criminels.
Pour eux, qui ne regardaient les heures qui allaient s'écouler entre
l'instant présent et l'éternité que comme un orageux mais court
passage d'un séjour de misères à la splendeur des clartés
éternelles, le lieu dans lequel s'écoulait cette période transitoire
était de bien peu d'importance; et, comme ils employèrent la plus
grande partie de la nuit à des exercices de dévotion, la lugubre
prison fut convertie pour un moment en un temple du Dieu vivant.
Vers le matin, Aurélius engagea son petit troupeau à tâcher
d'obtenir une heure de sommeil, afin de fortifier leurs corps pour
la terrible épreuve qu'ils avaient à subir.
La jeune et ardente Bretonne était dans une trop grande exaltation
pour qu'il lui fût possible de prendre aucun repos; elle resta
absorbée dans une extase de hautes et célestes méditations, tandis
que Lélia, accablée par l'excès de la fatigue et par les pénibles
agitations de son âme, était tombée sur la pierre froide du cachot,
et, la tête appuyée sur les genoux d'Alda, dormait profondément.
Aurélius, qui, comme Alda, avait passé la nuit sans fermer les yeux,
éveilla ses compagnons avant le second chant du coq; mais, observant
avec compassion les traces croissantes de la souffrance sur le
visage de la jeune Romaine, au moment où ses traits étaient éclairés
par les premiers rayons du soleil levant, et la pâleur mortelle
répandue sur ses joues, il ne voulut pas permettre qu'on troublât le
profond repos dans lequel elle était ensevelie. Elle ne se réveilla
donc que lorsque ses compagnons de captivité, ayant terminé leurs
actes d'adoration et de prières, entonnèrent l'hymne suivant:
Tu peux, Seigneur, apporter le baume de l'espérance
Aux coeurs brisés par la douleur,
Et la foi, guidée par tes lumières,
Ouvre ses ailes et prend son essor vers le Ciel.
Tu peux, de ton sourire,
Eclairer le plus noir cachot,
Et faire éclore la rose
Dans le plus aride désert.
Tu peux verser sur le captif condamné à mort
Les torrents d'une gloire intarissable,
Et lui enseigner à franchir avec joie
Le seuil redouté de la mort.
Et maintenant nos âmes, réveillées,
Se préparent à quitter le séjour d'ici-bas;
Et, délivrées des soins et des maux de la terre,
A voler vers toi, ô mon Dieu!
Avec toi, Seigneur, sont la paix et la joie
Et l'éternel repos;
Et la béatitude, sans mélange d'aucune peine,
Est le partage des bienheureux.
Lélia se leva précipitamment quand la mélodie sacrée cessa, semblant
s'évanouir dans le ciel, et se jeta dans les bras d'Alda en
s'écriant: "Alda, ma soeur, y sommes-nous déjà?
--Où, Lélia? demanda sa compagne en l'embrassant à son retour.
--Au ciel, Alda, sans doute; je rêvais dans ce moment même que le
terrible combat était fini, et j'entendais les chants séraphiques
des esprits bienheureux, auxquels sous semblions nous joindre tous.
--C'était un songe, jeune fille, qui se réalisera promptement pour
vous et pour nous tous, dit Aurélius, à moins, et Dieu nous en
préserve, qu'il ne se trouve quelqu'un parmi nous qui puisse faiblir
en vue du ciel.
--Mon père, dit Lélia, unissons-nous tous, dans une ardente prière,
à Celui de qui vient la force, pour que nous sachions tous souffrir
jusqu'à la fin." Et Aurélius commença une prière au Dieu de toute
grâce, à laquelle se joignirent tous ceux qui étaient présents. Mais
tandis que les condamnés chrétiens priaient avec ferveur, les pas
précipités de la multitude et le roulement des chariots dans les
rues qui étaient au-dessus de la prison, parvinrent à leurs oreilles
jusqu'au fond du cachot, avec un bruit ressemblant, à cette
distance, à celui des flots de la mer; dès lors ils furent avertis
que l'heure était arrivée où ils allaient être appelés à la dernière
et redoutable épreuve par laquelle ils devaient confesser leur foi.
La foule tumultueuse et agitée du peuple se portait avec
empressement vers l'amphithéâtre, qui leur promettait pour ce
jour-là les jouissances d'un spectacle encore plus attrayant pour
leurs instincts dépravés et barbares que celui d'un combat de
gladiateurs condamnés à s'entre-tuer au milieu de l'arène
ensanglantée, et allait offrir une heure d'un amusement plus cruel
et plus raffiné à ceux qui trouvaient leur bonheur dans les
tourments et l'agonie de leurs semblables.
N'est-ce pas la pratique de ces atrocités qui attira enfin la
vengeance du Ciel sur la coupable Rome, cette ville païenne et
persécutrice, qui est désignée dans l'Apocalypse comme "une
prostituée revêtue d'écarlate et assise sur ses sept collines, ivre
du sang des martyrs." C'est vraiment avec justice que le saint exilé
de Patmos, au temps de qui ces abominations commencèrent, et qu'on
peut dire avoir été témoin oculaire des cruelles persécutions de
Néron contre les chrétiens, appliqua cette image à la ville
impériale des Césars.
"Mes enfants, dit Aurélius à ses compagnons quand les portes du
cachot s'ouvrirent pour donner passage aux soldats romains qui
venaient les chercher pour les conduire à la mort, je dois vous
avertir qu'une grande tentation sera placée aujourd'hui devant vous.
Priez, afin de pouvoir résister aux piéges que vous tendront les
ennemis de votre âme, et courir victorieusement pour remporter le
prix qui vous attend au bout de la carrière; car on vous offrira la
vie à la condition de commettre un acte d'idolâtrie."
L'avertissement d'Aurélius aurait paru inutile à voir l'allégresse
avec laquelle la troupe de condamnés s'avançait pour obéir à la
sentence qui les vouait à la mort et à des tortures inouïes. Il n'y
eut donc pas dans le cachot un seul retardataire; pas un regard ne
se reporta en arrière quand ils s'avancèrent à travers les rues,
encombrées par la foule, qui conduisaient à l'amphithéâtre.
Lorsqu'ils entrèrent sous le fatal portique, on leur offrit la vie,
ainsi que l'avait annoncé Aurélius, à la condition, bien simple à
remplir, de jeter une poignée d'encens dans le feu qui était allumé
sur les autels des dieux de Rome; et au même moment on entendit,
venant de l'intérieur de l'amphithéâtre, les cris barbares de la
foule affamée du spectacle qui lui était promis.
"Les chrétiens aux lions! les chrétiens aux lions!" Telles étaient
les paroles qui annonçaient pour la première fois aux victimes
dévouées le genre de mort qui leur était destiné. Aurélius les
entendit avec un sourire calme, et, repoussant d'un geste d'horreur
l'encens qu'on lui présentait, il franchit d'un pas ferme les portes
ouvertes de l'arène dans laquelle il devait subir son supplice. Son
exemple fut suivi par ceux des condamnés qui lui succédaient
immédiatement dans la file qui s'avançait, et alors on ferma
subitement les portes, après avoir admis autant de victimes que les
impitoyables spectateurs désiraient en voir exposées ensemble à la
rage des bêtes féroces.
L'instant suivant, le morne silence qui avait suivi l'entrée des
victimes fut rompu par de retentissants et épouvantables
rugissements, auxquels se joignit un cri général poussé par les
femmes qui composaient une partie des spectateurs, en voyant entrer
les lions affamés. Les clameurs tumultueuses d'une joie féroce
annoncèrent le moment où ils s'élançaient sur leur proie humaine;
puis une seconde acclamation, suivie bientôt de l'ouverture des
portes afin de donner entrée à de nouvelles victimes, fit connaître
à ceux qui étaient dehors que l'oeuvre de la mort était accomplie.
Six des captifs chrétiens avaient déjà scellé de leur sang leur
profession de foi.
Alda et Lélia, comme les plus jeunes entre les prisonniers,
fermaient la marche des six qui restaient, et virent avec un
frémissement d'horreur les quatre qui auraient dû les précéder à
travers les portes de l'arène fatale pâlir et chanceler quand on
leur présenta l'alternative qui avait été si résolûment rejetée par
Aurélius et ses compagnons de martyre; puis enfin, quand
l'amphithéâtre retentit encore une fois de ce cri effrayant: "Les
chrétiens aux lions!" d'une main tremblante et en détournant les
yeux, jeter l'encens sur le feu qui brûlait devant les idoles, et
racheter lâchement leur vie au pris d'une apostasie de leur Dieu.
Alda, le coeur palpitant d'inquiétude, jeta des yeux scrutateurs sur
les traits altérés de sa pâle et languissante compagne, frémissant
de la voir, elle aussi, fléchir devant cette redoutable épreuve;
mais quand elle rencontra le regarde de haute et fixe résolution qui
rayonnait dans les yeux noirs et mélancoliques de la jeune Romaine,
alors élevés vers le ciel dans une fervente et silencieuse prière,
elle se reprocha le doute qui avait traversé son esprit sur la
fermeté de la foi de Lélia, qui, quoique d'une nature moins ardente
et moins passionnée que la sienne, était cependant aussi forte et
aussi courageuse.
"Alda, dit celle-ci, as-tu vu l'acte que ces malheureux ont commis?
--Oui, répondit Alda, et je prie Dieu de leur pardonner, et de nous
préserver du malheur de céder à la même tentation; car vois, le
moment est arrivé."
En effet, on présentait l'encens aux deux jeunes amies; et le prêtre
de Jupiter, touché de compassion en voyant leur beauté, leur
jeunesse et la tendre union qui paraissait subsister entre elles,
employa tous les sophismes de son éloquence pour les décider à
échapper aux horreurs de la mort qui les attendait, en rendant un
simple hommage à la statue de son dieu. Mais elles repoussèrent ses
sollicitations avec une dignité calme, et entrèrent dans l'arène
fatale sans témoigner aucune crainte.
Leur apparition fit naître un murmure d'admiration, presque de
pitié, parmi les spectateurs qui encombraient les siéges de
l'amphithéâtre. Le cruel empereur lui-même, en voyant l'héroïque
fermeté avec laquelle ces deux jeunes vierges, si remarquablement
belles, attendaient le sort épouvantable qui leur était destiné, se
leva, et leur demanda si elles ne voulaient pas acheter leur
délivrance en offrant à sa propre statue l'hommage d'adoration
qu'elles avaient refusé à celles des dieux.
"Vain et présomptueux mortel, non!" répondirent en même temps les
deux jeunes amies; et dans ce moment Lélia rencontra les yeux de
Quintus Flavius, qui était avec sa nouvelle épouse parmi les
spectateurs, pour jouir du spectacle de son martyre et de celui de
ses compagnons. Quoique cette vue rappelât une rougeur passagère sur
les joues décolorées de la jeune victime, elle n'eut pas le pouvoir
d'ébranler la tranquille résolution avec laquelle elle se préparait
à subir la dernière épreuve de sa vie, malgré toutes les terreurs
dont elle était accompagnée. La foi avait donné à son âme des ailes
qui l'élevaient vers le ciel; et si cet objet de sa tendresse,
autrefois si chéri, occupa sa dernière pensée sur la terre, c'est
parce que cette pensée fut une prière à son Père céleste pour qu'il
lui plût d'ouvrir les yeux de Quintus Flavius à la connaissance de
la vérité, et de lui pardonner le crime d'avoir assisté au sacrifice
de sa fiancée.
Tous les yeux se tournèrent en ce moment sur les deux jeunes
victimes; le signal avait été donné par le barbare empereur lui-même
pour que les bêtes féroces fussent introduites dans l'arène déjà
ensanglantée, et deux terribles lions s'élancèrent avec rage sur la
scène en poussant des rugissements qui ébranlèrent l'amphithéâtre.
La jeune Bretonne jeta sur les animaux furieux un regard intrépide;
puis, étendant les bras vers Lélia, elle s'écria: "Ne mourrons-nous
pas ensemble, mon amie?"
Lélia tomba sur son sein, et cacha son visage dans les plis de son
vêtement.
L'instant d'après le sang des deux martyres coulait en flots mêlés:
ces deux jeunes vierges, autrefois implacables ennemies, expiraient
dans les bras l'une de l'autre, unies par les liens de la plus
tendre affection, et leurs âmes affranchies entraient au même moment
dans cette joie éternelle que ne peut comprendre aucun entendement
humain.