Ne crains pas, pauvre vaisseau battu par la tempête sur l'océan
agité de la vie: l'espoir te reste au milieu de l'orage,--le port de
la miséricorde qui s'offre à ta vue,--une arche de salut pour ceux
qui sont perdus comme toi.
L'aurore avait paru; mais le soleil n'était pas encore levé, lorsque
la jeune Bretonne se mit en marche pour se rendre à la mission des
chrétiens de la montagne. L'air piquant et léger du matin la
rafraîchit et lui fit du bien, après la nuit d'insomnie et
d'agitation qu'elle avait passée près de lit d'agonie du misérable
Marcus Lélius.
Marchant avec toute la promptitude que pouvaient lui donner la force
de la jeunesse et l'énergie du coeur, elle arriva à la petite colonie
avant que le service divin fût commencé, et reçut un accueil
paternel d'Aurélius, le pasteur du troupeau chrétien. Aussitôt qu'il
eut appris le sujet de sa visite, il consentit avec empressement à
l'accompagner pour offrir au mourant tous les secours qui étaient en
son pouvoir.
Alda ne s'arrêta, pour se reposer et se rafraîchir, qu'autant de
temps qu'il en fallut à Aurélius pour préparer à la hâte les
médicaments qu'il jugea propres à soulager le blessé, et ils se
dirigèrent vers la vallée, pressant le pas avec toute la vivacité
que requérait l'urgence de la situation.
Le chemin était long et fatigant pour le vieillard, et, voyant qu'il
lui était impossible de marcher assez vite pour satisfaire
l'impatience de sa jeune compagne, pressée de soulager l'inquiétude
avec laquelle ses malheureux hôtes devaient compter les heures de
son absence, il l'engagea à se hâter de les rejoindre; il
connaissait si bien tous les détours et les passages de la montagne,
qu'il lui suffisait qu'elle indiquât la situation de sa cabane et
les principaux points de la vallée dans laquelle elle était située,
pour qu'il fût sûr de la trouver. Alda, enchantée de n'être plus
retenue, s'élança en avant avec la légèreté d'une biche, et ne
s'arrêta plus jusqu'à ce qu'elle eût atteint le seuil de sa demeure.
Elle ouvrit la porte avec précaution, dans la pensée que l'un ou
l'autre des deux infortunés qu'elle y avait laissés accablés de
souffrances et de fatigue, aurait pu obtenir un court intervalle de
sommeil qu'elle n'aurait pas voulu troubler.
Mais le rayon de soleil que l'ouverture de la porte laissa pénétrer
dans la chaumière éclaira les traits pâles de Lélia, qui était
assise sans mouvement sur la terre, les mains jointes, les cheveux
en désordre, les yeux gonflés et arides, mais secs, après avoir
répandu tant de larmes, qu'il ne leur en restait plus à verser. Elle
soutenait sur ses genoux la tête de son père, qui désormais ne
devait plus se soutenir elle-même.
Lélia jeta un cri étouffé lorsque le chaud et brillant rayon,
éclairant le visage de celui qui n'était plus, révéla l'affreux
changement de ses traits, et elle pressa ses mains sur son front,
comme si elle eût voulu dérober pour toujours à la lumière ses yeux
épuisés de larmes.
Alda s'approcha d'elle avec la plus tendre compassion, prit sa main
humide et froide, et lui adressa la parole avec la douce voix de la
sympathie. Pendant quelques minutes Lélia parut s'apercevoir à peine
de sa présence, ou la regarda d'un air vague et incertain, comme si
elle cherchait à la reconnaître; enfin on la vit sortir tout à coup
de cet égarement, et elle s'écria: "Vous voilà donc revenue; mais
c'est trop tard, car il n'est plus. Le dernier lien qui m'attachât à
la terre est rompu; je reste seule et désolée.
--Ne parle pas ainsi, Lélia, lui dit Alda tendrement; car tu as en
moi une soeur, une soeur qui aussi a connu l'infortune et qui en a été
accablée; qui a senti tout ce que tu sens, et qui cependant a appris
à bénir la main toute-puissante qui la châtiait, et à dire : Il est
heureux pour moi d'avoir été affligée; car, avant d'être éprouvée,
je marchais dans le mauvais chemin. Ne te désole donc pas comme
celui qui est sans espérance; car tu as un autre père, un Père
céleste qui ne t'abandonnera pas si tu t'adresses à lui dans ta
douleur. Aimons-nous donc comme il nous a aimées, et unissons-nous
pour le servir."
En prononçant ces paroles, la jeune Bretonne tendait les bras à son
ancienne ennemie; Lélia s'y précipita, oubliant tout ce qui s'était
passé entre elles, et elle pleura librement sur son sein.
Alda, l'entourant de ses bras, mêla ses larmes aux siennes, et à
compter de ce moment ces deux coeurs, jusque-là si éloignés l'un de
l'autre, oublièrent toute distinction de rang, toute animosité
nationale, tous les sentiments d'orgueil, tous les préjugés qui les
avaient mutuellement enflammés de haine et de colère, et elles
devinrent réellement comme deux soeurs. Jamais les liens du sang ne
cimentèrent une amitié plus solide et plus vraie que celle qui se
forma entre elles; car Lélia, qui détestait sincèrement ses cruautés
et sa tyrannie envers Alda, l'aimait en proportion du mal qu'elle
lui avait fait et du bien qu'elle avait reçu d'elle; tandis qu'Alda,
reconnaissant dans toute son étendue la vérité de cet axiome divin,
qu'il est plus doux de donner que de recevoir, l'aimait d'autant
plus qu'elle lui avait pardonné davantage.
Mais la jeune Romaine devint pour Alda l'objet d'un intérêt encore
plus tendre et plus dévoué; une fièvre violente et dangereuse la
saisit le soir même du jour où elles avaient rendu les derniers
devoirs à son père, assistées par Aurélius, qui resta avec elles
pour leur prêter secours dans cette triste circonstance. Il
prolongea ensuite son séjour auprès d'elles pour aider Alda à
soigner la pauvre Lélia, et tâcher d'arrêter les progrès d'une
maladie qui la réduisit à la plus extrême faiblesse, et la conduisit
au bord du tombeau.
Cependant la jeunesse, secondée par les tendres soins d'Alda et les
connaissances médicales d'Aurélius, surmonta la violence du mal, et
Lélia marcha peu à peu vers la convalescence. Aurélius retourna près
de son troupeau, dont il avait été plusieurs jours éloigné; mais il
promit de revenir bientôt pour visiter les deux jeunes filles, dont
la position lui inspirait une vive sollicitude.
A partir de la maladie de Lélia, sa douleur parut avoir entièrement
changé de caractère. Elle avait cessé de pleurer, elle ne proférait
aucune plainte, et elle évitait soigneusement toute allusion à ses
infortunes passées; en sorte d'Alda aurait pu la croire entièrement
résignée à son sort, si l'accablement et la langueur qui se
montraient invariablement dans son extérieur et dans ses manières
n'eussent révélé une souffrance intérieure plus grande que les
paroles ne pouvaient l'exprimer.
Si la maladie du corps avait cédé, celle de l'âme subsistait dans
toute sa force. Alda essayait par tous les moyens qui étaient en son
pouvoir de dissiper cette profonde mélancolie: mais le triste
sourire avec lequel Lélia recevait ces témoignages d'attention et
cherchait à l'en remercier était si languissant, si peu naturel,
qu'Alda aurait préféré la voir donner un libre cours à ses larmes.
Lélia avait aussi une sortir d'éloignement pour tous les exercices
nécessaires au rétablissement de sa santé. Alda s'en inquiétait, et,
par un des plus beaux jours du printemps, elle supplia sa triste
compagne d'essayer de l'influence que pourraient avoir sur elle le
soleil du matin et les brises de la montagne. Lélia se rendit à ses
désirs comme par obéissance, et avec un regard qui disait assez
combien elle était devenue indifférente à toutes choses.
Alda, au contraire, qui avait souffert de sa longue retraite et des
nuits passées au chevet de la jeune Romaine, se sentit ranimée par
le souffle d'un air frais et pur, et par les doux rayons du soleil
levant, qui égayaient tout le paysage. Pour elle, l'ondulation des
vertes forêts qui étaient à ses pieds, le joyeux chant des oiseaux,
le vol du léger papillon et le bourdonnement des abeilles sauvages
étaient des sensations remplies de délices, qui la reportaient en
esprit vers sa terre natale et les scènes les plus chères de son
enfance.
Quelquefois elle s'arrêtait pour cueillir les renoncules de la
montagne et les autres fleurs semées sous ses pas, avec le même
sentiment de plaisir qu'elle avait trouvé, étant petite fille, à
faire des bouquets de primeroses, de violettes et de roses sauvages
dans sa Bretagne.
Ce ne fut pas sans surprise que la jeune patricienne, qui avait été
élevés au sein du luxe et des richesses, et ne s'était jamais formé
l'idée d'un bonheur qui ne prît pas sa source dans l'ambition, le
faste ou la volupté, vit la simple et jeune enfant de la nature
trouver tant de jouissances à cueillir une poignée de fleurs
sauvages; tandis qu'elle réfléchissait silencieusement sur un fait
si nouveau pour elle, la jeune Bretonne poussa un cri de joie, car
elle venait de découvrir une touffe de violettes, et, saisissant une
des modestes fleurs, elle s'écria: "Petite fleur de mon pays, es-tu
donc comme moi habitante d'une terre étrangère!"
Il y avait des transports dans le ton et le regard d'Alda; mais
l'instant d'après ses yeux se mouillèrent de pleurs, et la fleur fut
bientôt humectée de ses larmes. Alors cependant, comme si elle eût
été honteuse de son émotion, elle se hâta d'essuyer les gouttes
brillantes qui tombaient de ses longs cils; et, s'apercevant que
Lélia paraissait fatiguée, elle la conduisit vers un petit tertre
couvert de mousse, sous l'ombre épaisse d'un grand marronnier. Là
elle la fit asseoir, puis, se plaçant à ses pieds, se mit à tresser
des guirlandes de fleurs sauvages pour l'amuser, et essaya de
dissiper sa mélancolie par une conversation vive et enjouée.
Mais ce n'était pas ce qui convenait à la situation de Lélia, ni à
la disposition de son âme; la jeune Bretonne, qu'elle aimait, était
pour elle à la fois un objet d'intérêt et de curiosité, et elle la
pria, non sans quelque émotion, de lui raconter son histoire tout
entière, avec les détails de sa fuite. Alda hésita pendant quelque
instants, car sa délicatesse naturelle lui disait qu'il y avait dans
ce récit bien des choses qui devaient nécessairement être pénibles
pour Lélia; mais celle-ci insistant, elle crut devoir la satisfaire.
Lélia fut très-touchée de la relation simple et pathétique de la
jeune Bretonne, et quand elle fut terminée, elle lui demanda s'il
était vraiment possible qu'elle lui pardonnât toutes les injures et
les mauvais traitements qu'elle avait reçus d'elle.
"Je voudrais, Lélia, que le souvenir de toutes ces choses fût aussi
complétement effacé de ton esprit que tout ressentiment est
maintenant loin de mon coeur," répondit Alda en lui pressant
tendrement la main.
Lélia, profondément touchée de la généreuse conduite d'Alda, lui
révéla à son tour la cause secrète de ses propres chagrins.
"Oh! que ne pouvez-vous apercevoir la main de Dieu dans cette
affliction qui pèse si douloureusement sur votre coeur rebelle, ma
fille!" dit Aurélius, qui venait d'arriver, et qui avait
involontairement entendu assez de la conversation pour comprendre la
nature des peines de Lélia. Celle-ci, confuse, baissa les yeux vers
la terre, et continua de pleurer en silence.
Le vieillard s'assit auprès d'elle, et, lui prenant la main, il lui
dit: "Vous vous affligez maintenant, et vous refusez d'être consolée
pour la perte de ce qui vous a été enlevé par votre Père céleste
dans sa sagesse et sa miséricorde. Croyez-moi, mon enfant, le temps
viendra où vous reconnaîtrez le peu de valeur de ce que vous pleurez
maintenant, de ce qui ne pouvait jamais satisfaire les désirs d'un
esprit immortel." Alors, voyant qu'elle était trop péniblement
agitée pour supporter une plus longue allusion à la cause de sa
douleur, il tira de son sein le livre sacré des saintes Ecritures,
et commença à lire quelques-unes des belles histoires qu'il
contient, pour distraire Lélia de la vaine et triste pensée de ses
propres chagrins, et en même temps pour instruire les deux jeunes
filles sur ces pieux sujets; car Alda ne possédait aucun livre, et,
quand elle en aurait eu, elle n'aurait pas encore su les comprendre.
Toutes ses connaissances générales de l'histoire sainte venaient des
instructions orales qu'elle avait reçues de Susanne; elle savait par
coeur une partie de l'Ancien Testament et des Evangiles, et en
répétait souvent des passages à haute voix; quant à Lélia, elle
avait tout à apprendre sur ce sujet.
Les deux jeunes personnes écoutaient avec le plus vif intérêt les
morceaux qu'Aurélius choisissait pour les instruire. Quand il en
vint à lire, depuis le commencement jusqu'à la fin, la belle et
pathétique histoire de Joseph et de ses frères, toutes les deux
pleurèrent à chaudes larmes, principalement à cet endroit où Joseph,
avec cette bonté touchante et vraiment angélique envers ses frères
coupables et repentants, leur dit, pour soulager le poids de leurs
remords: "Maintenant ne soyez pas affligés, ne vous faites pas de
reproches de m'avoir fait venir ici; car Dieu m'a envoyé devant vous
pour vous sauver la vie." Alors Alda, animée d'un sentiment
semblable, attira vers elle la triste Lélia, et, appuyant sa main
sur son épaule, baisa sa joue pâle et humide de larmes en lui
disant: "N'en est-il pas de même entre nous, ma soeur? Je t'en prie
donc, ne pleure plus, et cesse de t'accuser de ce qui est arrivé
dans le passé."
Lélia ne répondit que par ses pleurs; mais Aurélius s'aperçut ave
joie que l'histoire avait produit l'effet désiré en touchant une
corde sensible dans son âme, et en faisant jaillir la source qui
paraissait tarie au fond de son triste coeur.
Quand Aurélius eut terminé l'histoire de Joseph, il continua
d'expliquer à Lélia, comme ressortant des saintes Ecritures, les
consolantes doctrines de la foi chrétienne, et lui fit connaître les
conditions auxquelles la rémission des péchés et le bonheur éternel
étaient promis aux hommes.
Lélia, devant qui toute perspective des joies de la terre avait fui
pour toujours, sentait un nouvel et tremblant espoir naître dans son
coeur en écoutant les paroles du vénérable ambassadeur de paix. Les
plaisirs avaient été l'unique affaire de sa vie, et le bonheur son
seul but; mais elle avait cru le trouver où il n'était pas; c'était
une recherche sans fruit, commencée dans la folie et terminée dans
le désespoir.
Elle avait bu à la coupe de l'ambition et des grandeurs mondaines,
et, quoiqu'elle lui eût paru douce au goût, le breuvage était devenu
bien amer. Puissance, luxe, richesse, quoique bien jeune, elle avait
joui de tout cela; cependant elle ne trouvait aucune satisfaction à
se rappeler le passé; et même, quand ces biens étaient en sa
possession, elle avait été souvent sur le point de s'écrier comme le
royal prophète: "Tout cela n'est que vanité et affliction d'esprit!"
Fatiguée, accablée de cette inquiétude qui est l'ennemie mortelle de
l'âme, oppressée par la douleur qui donne la mort, elle voyait pour
la première fois l'aurore de cette lumière à la clarté de laquelle
elle pouvait trouver le chemin qui conduit à un meilleur héritage,
et elle la salua comme le phare qui allait enfin guider sa barque
battue par la tempête vers le port où elle devait trouver la paix.
Un calme semblable à celui qui se répand sur les flots agités après
qu'ils ont été longtemps poussés par la violence tyrannique des
vents succéda à la sombre tristesse qui consumait le coeur de la
jeune Romaine. Elle se résigna aux volontés de son Père céleste, car
elle se réfugiait au pied de la croix, et là elle trouva le repos et
la tranquillité que le monde ne peut jamais donner.
Il lui tardait d'être admise par le baptême dans le sein de l'Eglise
catholique; mais, comme sa santé n'était pas assez bien rétablie
pour qu'elle pût entreprendre le petit trajet du vallon où était
établie la colonie chrétienne, Aurélius lui imposa une préparation
de quelques jours de plus. Pendant ce temps-là il visita souvent les
deux jeunes amies, afin de terminer l'instruction de Lélia.
Ce furent pour eux tous des jours de sainte joie et de sérénité.
Mainos, le chef breton, qui avait abandonné sa vie de brigandages,
se joignit à eux; il écoutait avec un vif intérêt de la bouche
d'Aurélius les vérités qu'Alda avait tant essayé de lui faire
connaître, et enfin il lui donna tout le bonheur auquel elle pouvait
aspirer, en lui annonçant qu'il se convertissait à la foi chrétienne
et qu'il désirait recevoir le baptême. Aurélius fixa pour cette
cérémonie le dimanche suivant, qui était le jour où Lélia devait
être admise dans le sein de l'Eglise visible de Jésus-Christ.