CHAPITRE XIII

Ne crains pas, pauvre vaisseau battu par la tempête sur l'océan

agité de la vie: l'espoir te reste au milieu de l'orage,--le port de

la miséricorde qui s'offre à ta vue,--une arche de salut pour ceux

qui sont perdus comme toi.

L'aurore avait paru; mais le soleil n'était pas encore levé, lorsque

la jeune Bretonne se mit en marche pour se rendre à la mission des

chrétiens de la montagne. L'air piquant et léger du matin la

rafraîchit et lui fit du bien, après la nuit d'insomnie et

d'agitation qu'elle avait passée près de lit d'agonie du misérable

Marcus Lélius.

Marchant avec toute la promptitude que pouvaient lui donner la force

de la jeunesse et l'énergie du coeur, elle arriva à la petite colonie

avant que le service divin fût commencé, et reçut un accueil

paternel d'Aurélius, le pasteur du troupeau chrétien. Aussitôt qu'il

eut appris le sujet de sa visite, il consentit avec empressement à

l'accompagner pour offrir au mourant tous les secours qui étaient en

son pouvoir.

Alda ne s'arrêta, pour se reposer et se rafraîchir, qu'autant de

temps qu'il en fallut à Aurélius pour préparer à la hâte les

médicaments qu'il jugea propres à soulager le blessé, et ils se

dirigèrent vers la vallée, pressant le pas avec toute la vivacité

que requérait l'urgence de la situation.

Le chemin était long et fatigant pour le vieillard, et, voyant qu'il

lui était impossible de marcher assez vite pour satisfaire

l'impatience de sa jeune compagne, pressée de soulager l'inquiétude

avec laquelle ses malheureux hôtes devaient compter les heures de

son absence, il l'engagea à se hâter de les rejoindre; il

connaissait si bien tous les détours et les passages de la montagne,

qu'il lui suffisait qu'elle indiquât la situation de sa cabane et

les principaux points de la vallée dans laquelle elle était située,

pour qu'il fût sûr de la trouver. Alda, enchantée de n'être plus

retenue, s'élança en avant avec la légèreté d'une biche, et ne

s'arrêta plus jusqu'à ce qu'elle eût atteint le seuil de sa demeure.

Elle ouvrit la porte avec précaution, dans la pensée que l'un ou

l'autre des deux infortunés qu'elle y avait laissés accablés de

souffrances et de fatigue, aurait pu obtenir un court intervalle de

sommeil qu'elle n'aurait pas voulu troubler.

Mais le rayon de soleil que l'ouverture de la porte laissa pénétrer

dans la chaumière éclaira les traits pâles de Lélia, qui était

assise sans mouvement sur la terre, les mains jointes, les cheveux

en désordre, les yeux gonflés et arides, mais secs, après avoir

répandu tant de larmes, qu'il ne leur en restait plus à verser. Elle

soutenait sur ses genoux la tête de son père, qui désormais ne

devait plus se soutenir elle-même.

Lélia jeta un cri étouffé lorsque le chaud et brillant rayon,

éclairant le visage de celui qui n'était plus, révéla l'affreux

changement de ses traits, et elle pressa ses mains sur son front,

comme si elle eût voulu dérober pour toujours à la lumière ses yeux

épuisés de larmes.

Alda s'approcha d'elle avec la plus tendre compassion, prit sa main

humide et froide, et lui adressa la parole avec la douce voix de la

sympathie. Pendant quelques minutes Lélia parut s'apercevoir à peine

de sa présence, ou la regarda d'un air vague et incertain, comme si

elle cherchait à la reconnaître; enfin on la vit sortir tout à coup

de cet égarement, et elle s'écria: "Vous voilà donc revenue; mais

c'est trop tard, car il n'est plus. Le dernier lien qui m'attachât à

la terre est rompu; je reste seule et désolée.

--Ne parle pas ainsi, Lélia, lui dit Alda tendrement; car tu as en

moi une soeur, une soeur qui aussi a connu l'infortune et qui en a été

accablée; qui a senti tout ce que tu sens, et qui cependant a appris

à bénir la main toute-puissante qui la châtiait, et à dire : Il est

heureux pour moi d'avoir été affligée; car, avant d'être éprouvée,

je marchais dans le mauvais chemin. Ne te désole donc pas comme

celui qui est sans espérance; car tu as un autre père, un Père

céleste qui ne t'abandonnera pas si tu t'adresses à lui dans ta

douleur. Aimons-nous donc comme il nous a aimées, et unissons-nous

pour le servir."

En prononçant ces paroles, la jeune Bretonne tendait les bras à son

ancienne ennemie; Lélia s'y précipita, oubliant tout ce qui s'était

passé entre elles, et elle pleura librement sur son sein.

Alda, l'entourant de ses bras, mêla ses larmes aux siennes, et à

compter de ce moment ces deux coeurs, jusque-là si éloignés l'un de

l'autre, oublièrent toute distinction de rang, toute animosité

nationale, tous les sentiments d'orgueil, tous les préjugés qui les

avaient mutuellement enflammés de haine et de colère, et elles

devinrent réellement comme deux soeurs. Jamais les liens du sang ne

cimentèrent une amitié plus solide et plus vraie que celle qui se

forma entre elles; car Lélia, qui détestait sincèrement ses cruautés

et sa tyrannie envers Alda, l'aimait en proportion du mal qu'elle

lui avait fait et du bien qu'elle avait reçu d'elle; tandis qu'Alda,

reconnaissant dans toute son étendue la vérité de cet axiome divin,

qu'il est plus doux de donner que de recevoir, l'aimait d'autant

plus qu'elle lui avait pardonné davantage.

Mais la jeune Romaine devint pour Alda l'objet d'un intérêt encore

plus tendre et plus dévoué; une fièvre violente et dangereuse la

saisit le soir même du jour où elles avaient rendu les derniers

devoirs à son père, assistées par Aurélius, qui resta avec elles

pour leur prêter secours dans cette triste circonstance. Il

prolongea ensuite son séjour auprès d'elles pour aider Alda à

soigner la pauvre Lélia, et tâcher d'arrêter les progrès d'une

maladie qui la réduisit à la plus extrême faiblesse, et la conduisit

au bord du tombeau.

Cependant la jeunesse, secondée par les tendres soins d'Alda et les

connaissances médicales d'Aurélius, surmonta la violence du mal, et

Lélia marcha peu à peu vers la convalescence. Aurélius retourna près

de son troupeau, dont il avait été plusieurs jours éloigné; mais il

promit de revenir bientôt pour visiter les deux jeunes filles, dont

la position lui inspirait une vive sollicitude.

A partir de la maladie de Lélia, sa douleur parut avoir entièrement

changé de caractère. Elle avait cessé de pleurer, elle ne proférait

aucune plainte, et elle évitait soigneusement toute allusion à ses

infortunes passées; en sorte d'Alda aurait pu la croire entièrement

résignée à son sort, si l'accablement et la langueur qui se

montraient invariablement dans son extérieur et dans ses manières

n'eussent révélé une souffrance intérieure plus grande que les

paroles ne pouvaient l'exprimer.

Si la maladie du corps avait cédé, celle de l'âme subsistait dans

toute sa force. Alda essayait par tous les moyens qui étaient en son

pouvoir de dissiper cette profonde mélancolie: mais le triste

sourire avec lequel Lélia recevait ces témoignages d'attention et

cherchait à l'en remercier était si languissant, si peu naturel,

qu'Alda aurait préféré la voir donner un libre cours à ses larmes.

Lélia avait aussi une sortir d'éloignement pour tous les exercices

nécessaires au rétablissement de sa santé. Alda s'en inquiétait, et,

par un des plus beaux jours du printemps, elle supplia sa triste

compagne d'essayer de l'influence que pourraient avoir sur elle le

soleil du matin et les brises de la montagne. Lélia se rendit à ses

désirs comme par obéissance, et avec un regard qui disait assez

combien elle était devenue indifférente à toutes choses.

Alda, au contraire, qui avait souffert de sa longue retraite et des

nuits passées au chevet de la jeune Romaine, se sentit ranimée par

le souffle d'un air frais et pur, et par les doux rayons du soleil

levant, qui égayaient tout le paysage. Pour elle, l'ondulation des

vertes forêts qui étaient à ses pieds, le joyeux chant des oiseaux,

le vol du léger papillon et le bourdonnement des abeilles sauvages

étaient des sensations remplies de délices, qui la reportaient en

esprit vers sa terre natale et les scènes les plus chères de son

enfance.

Quelquefois elle s'arrêtait pour cueillir les renoncules de la

montagne et les autres fleurs semées sous ses pas, avec le même

sentiment de plaisir qu'elle avait trouvé, étant petite fille, à

faire des bouquets de primeroses, de violettes et de roses sauvages

dans sa Bretagne.

Ce ne fut pas sans surprise que la jeune patricienne, qui avait été

élevés au sein du luxe et des richesses, et ne s'était jamais formé

l'idée d'un bonheur qui ne prît pas sa source dans l'ambition, le

faste ou la volupté, vit la simple et jeune enfant de la nature

trouver tant de jouissances à cueillir une poignée de fleurs

sauvages; tandis qu'elle réfléchissait silencieusement sur un fait

si nouveau pour elle, la jeune Bretonne poussa un cri de joie, car

elle venait de découvrir une touffe de violettes, et, saisissant une

des modestes fleurs, elle s'écria: "Petite fleur de mon pays, es-tu

donc comme moi habitante d'une terre étrangère!"

Il y avait des transports dans le ton et le regard d'Alda; mais

l'instant d'après ses yeux se mouillèrent de pleurs, et la fleur fut

bientôt humectée de ses larmes. Alors cependant, comme si elle eût

été honteuse de son émotion, elle se hâta d'essuyer les gouttes

brillantes qui tombaient de ses longs cils; et, s'apercevant que

Lélia paraissait fatiguée, elle la conduisit vers un petit tertre

couvert de mousse, sous l'ombre épaisse d'un grand marronnier. Là

elle la fit asseoir, puis, se plaçant à ses pieds, se mit à tresser

des guirlandes de fleurs sauvages pour l'amuser, et essaya de

dissiper sa mélancolie par une conversation vive et enjouée.

Mais ce n'était pas ce qui convenait à la situation de Lélia, ni à

la disposition de son âme; la jeune Bretonne, qu'elle aimait, était

pour elle à la fois un objet d'intérêt et de curiosité, et elle la

pria, non sans quelque émotion, de lui raconter son histoire tout

entière, avec les détails de sa fuite. Alda hésita pendant quelque

instants, car sa délicatesse naturelle lui disait qu'il y avait dans

ce récit bien des choses qui devaient nécessairement être pénibles

pour Lélia; mais celle-ci insistant, elle crut devoir la satisfaire.

Lélia fut très-touchée de la relation simple et pathétique de la

jeune Bretonne, et quand elle fut terminée, elle lui demanda s'il

était vraiment possible qu'elle lui pardonnât toutes les injures et

les mauvais traitements qu'elle avait reçus d'elle.

"Je voudrais, Lélia, que le souvenir de toutes ces choses fût aussi

complétement effacé de ton esprit que tout ressentiment est

maintenant loin de mon coeur," répondit Alda en lui pressant

tendrement la main.

Lélia, profondément touchée de la généreuse conduite d'Alda, lui

révéla à son tour la cause secrète de ses propres chagrins.

"Oh! que ne pouvez-vous apercevoir la main de Dieu dans cette

affliction qui pèse si douloureusement sur votre coeur rebelle, ma

fille!" dit Aurélius, qui venait d'arriver, et qui avait

involontairement entendu assez de la conversation pour comprendre la

nature des peines de Lélia. Celle-ci, confuse, baissa les yeux vers

la terre, et continua de pleurer en silence.

Le vieillard s'assit auprès d'elle, et, lui prenant la main, il lui

dit: "Vous vous affligez maintenant, et vous refusez d'être consolée

pour la perte de ce qui vous a été enlevé par votre Père céleste

dans sa sagesse et sa miséricorde. Croyez-moi, mon enfant, le temps

viendra où vous reconnaîtrez le peu de valeur de ce que vous pleurez

maintenant, de ce qui ne pouvait jamais satisfaire les désirs d'un

esprit immortel." Alors, voyant qu'elle était trop péniblement

agitée pour supporter une plus longue allusion à la cause de sa

douleur, il tira de son sein le livre sacré des saintes Ecritures,

et commença à lire quelques-unes des belles histoires qu'il

contient, pour distraire Lélia de la vaine et triste pensée de ses

propres chagrins, et en même temps pour instruire les deux jeunes

filles sur ces pieux sujets; car Alda ne possédait aucun livre, et,

quand elle en aurait eu, elle n'aurait pas encore su les comprendre.

Toutes ses connaissances générales de l'histoire sainte venaient des

instructions orales qu'elle avait reçues de Susanne; elle savait par

coeur une partie de l'Ancien Testament et des Evangiles, et en

répétait souvent des passages à haute voix; quant à Lélia, elle

avait tout à apprendre sur ce sujet.

Les deux jeunes personnes écoutaient avec le plus vif intérêt les

morceaux qu'Aurélius choisissait pour les instruire. Quand il en

vint à lire, depuis le commencement jusqu'à la fin, la belle et

pathétique histoire de Joseph et de ses frères, toutes les deux

pleurèrent à chaudes larmes, principalement à cet endroit où Joseph,

avec cette bonté touchante et vraiment angélique envers ses frères

coupables et repentants, leur dit, pour soulager le poids de leurs

remords: "Maintenant ne soyez pas affligés, ne vous faites pas de

reproches de m'avoir fait venir ici; car Dieu m'a envoyé devant vous

pour vous sauver la vie." Alors Alda, animée d'un sentiment

semblable, attira vers elle la triste Lélia, et, appuyant sa main

sur son épaule, baisa sa joue pâle et humide de larmes en lui

disant: "N'en est-il pas de même entre nous, ma soeur? Je t'en prie

donc, ne pleure plus, et cesse de t'accuser de ce qui est arrivé

dans le passé."

Lélia ne répondit que par ses pleurs; mais Aurélius s'aperçut ave

joie que l'histoire avait produit l'effet désiré en touchant une

corde sensible dans son âme, et en faisant jaillir la source qui

paraissait tarie au fond de son triste coeur.

Quand Aurélius eut terminé l'histoire de Joseph, il continua

d'expliquer à Lélia, comme ressortant des saintes Ecritures, les

consolantes doctrines de la foi chrétienne, et lui fit connaître les

conditions auxquelles la rémission des péchés et le bonheur éternel

étaient promis aux hommes.

Lélia, devant qui toute perspective des joies de la terre avait fui

pour toujours, sentait un nouvel et tremblant espoir naître dans son

coeur en écoutant les paroles du vénérable ambassadeur de paix. Les

plaisirs avaient été l'unique affaire de sa vie, et le bonheur son

seul but; mais elle avait cru le trouver où il n'était pas; c'était

une recherche sans fruit, commencée dans la folie et terminée dans

le désespoir.

Elle avait bu à la coupe de l'ambition et des grandeurs mondaines,

et, quoiqu'elle lui eût paru douce au goût, le breuvage était devenu

bien amer. Puissance, luxe, richesse, quoique bien jeune, elle avait

joui de tout cela; cependant elle ne trouvait aucune satisfaction à

se rappeler le passé; et même, quand ces biens étaient en sa

possession, elle avait été souvent sur le point de s'écrier comme le

royal prophète: "Tout cela n'est que vanité et affliction d'esprit!"

Fatiguée, accablée de cette inquiétude qui est l'ennemie mortelle de

l'âme, oppressée par la douleur qui donne la mort, elle voyait pour

la première fois l'aurore de cette lumière à la clarté de laquelle

elle pouvait trouver le chemin qui conduit à un meilleur héritage,

et elle la salua comme le phare qui allait enfin guider sa barque

battue par la tempête vers le port où elle devait trouver la paix.

Un calme semblable à celui qui se répand sur les flots agités après

qu'ils ont été longtemps poussés par la violence tyrannique des

vents succéda à la sombre tristesse qui consumait le coeur de la

jeune Romaine. Elle se résigna aux volontés de son Père céleste, car

elle se réfugiait au pied de la croix, et là elle trouva le repos et

la tranquillité que le monde ne peut jamais donner.

Il lui tardait d'être admise par le baptême dans le sein de l'Eglise

catholique; mais, comme sa santé n'était pas assez bien rétablie

pour qu'elle pût entreprendre le petit trajet du vallon où était

établie la colonie chrétienne, Aurélius lui imposa une préparation

de quelques jours de plus. Pendant ce temps-là il visita souvent les

deux jeunes amies, afin de terminer l'instruction de Lélia.

Ce furent pour eux tous des jours de sainte joie et de sérénité.

Mainos, le chef breton, qui avait abandonné sa vie de brigandages,

se joignit à eux; il écoutait avec un vif intérêt de la bouche

d'Aurélius les vérités qu'Alda avait tant essayé de lui faire

connaître, et enfin il lui donna tout le bonheur auquel elle pouvait

aspirer, en lui annonçant qu'il se convertissait à la foi chrétienne

et qu'il désirait recevoir le baptême. Aurélius fixa pour cette

cérémonie le dimanche suivant, qui était le jour où Lélia devait

être admise dans le sein de l'Eglise visible de Jésus-Christ.

Alda: L'Esclave Bretonne · 第 29 / 33 题