La tombe n'est pas, comme le pensent les incrédules, un lieu de
repos, où la douleur ne puisse arracher une larme, ni le chagrin
parvenir jusqu'à nous.
(E. FRY.)
Pendant toute cette longue et triste nuit, Lélia ne cessa de pleurer
et de pousser des soupirs qui partaient d'un coeur brisé.
Etait-ce le repentir et les reproches qu'elle pouvait se faire qui
causaient cet excès de douleur dans le coeur de la jeune Romaine? ou
déplorait-elle le revers de fortune qui avait privé son père et
elle-même des richesses dont elle était fière, du pouvoir et de la
grandeur; qui les réduisait à la condition d'exilés, dont la tête
était mise à prix, et qui se trouvaient redevables à la générosité
inespérée d'une de leurs anciennes esclaves de l'abri précaire dont
ils jouissaient pour le moment? Oh! non. Quelque désolante, quelque
humiliante que fût cette situation, il y avait une autre source de
douleurs, d'une douleur plus amère, que Lélia supportait bien plus
difficilement encore; une blessure pour laquelle il n'y avait aucun
baume, même dans la sympathie de son père.
Marcus Lélius connaissait la cause de l'excès d'affliction de sa
fille, et il ne tentait pas de lui adresser sur ce sujet des paroles
de consolation, car il savait qu'elles seraient sans effet.
Alda, avec cette délicatesse qui est inséparable de la noblesse
d'âme, s'abstenait de chercher à pénétrer les détails de leur
malheur. Elle voyait clairement que Marcus Lélius avait encouru la
disgrâce du capricieux tyran, et que sa ruine, sa proscription, sa
fuite et la poursuite dont il était l'objet, en avaient été les
suites naturelles; mais il y avait dans cette chute profonde
d'autres circonstances qui regardaient particulièrement sa fille, et
qu'Alda ne connaissait pas.
Lélia avait été recherchée en mariage par un général romain, beau,
jeune et victorieux, objet de ses plus vives affections, et leurs
noces devaient être célébrées le jour même où son père fut dénoncé à
l'empereur comme un traître dans la maison duquel se tenaient de
secrètes et séditieuses assemblées.
L'accusation était fausse. Marcus Lélius connaissait parfaitement
les abus du gouvernement de Néron et tous les crimes, toutes les
abominations commises en son nom par Nymphidius et Tigellinus, les
atroces ministres du monstre impérial; mais pour lui, tant que leurs
cruautés et leurs injustices ne l'atteignaient pas, il ne s'en
inquiétait guère. Toutefois il était devenu suspect à Néron, auprès
duquel le soupçon était un motif suffisant pour provoquer la prison,
les tortures et la mort, non-seulement pour la personne accusée,
mais pour toute sa maison.
Le fiancé de Lélia se félicita de n'être pas encore irrévocablement
lié à la famille d'un proscrit, et il rompit avec toute la
précipitation que la circonstance exigeait, sans la plus légère
considération pour les sentiments de celle dont il allait être
l'époux.
Ce fut pour Lélia un coup inattendu, sous le poids duquel elle
aurait peut-être succombé si elle n'eût été distraite du sentiment
de ses propres douleurs par le péril imminent qui menaçait son père.
Heureusement pour tous deux, au moment de la disgrâce de Marcus
Lélius, ils habitaient sa magnifique villa de Tusculum; cette
circonstance leur permit de s'enfuir en prenant des habits
d'esclaves; et si ce déguisement n'eût été dénoncé par la traîtresse
Zopha à ceux qui étaient envoyés de Rome avec des ordres de
l'empereur pour arrêter le père et la fille, ils auraient
probablement évité leurs poursuites. Mais cette révélation, et
l'indication fournie par elle du chemin qu'ils avaient pris, ainsi
que l'appât d'une récompense offerte à ceux qui les arrêteraient,
engagèrent plusieurs personnes à courir sur les traces des
malheureux fugitifs. Ils furent atteints par deux des individus qui
s'étaient mis à leur poursuite, dans un endroit solitaire, près de
la vallée où Alda s'était retirée.
Marcus Lélius se défendit avec la fureur du désespoir, et réussit à
tuer l'un de ses assaillants et à mettre l'autre hors de combat;
mais ce ne fut pas sans recevoir plusieurs blessures graves. Ces
blessures, jointes aux angoisses de son esprit, à la fatigue et à
l'épuisement de son corps, le réduisirent au déplorable état dans
lequel il se trouvait lorsque lui et sa fille firent la rencontre
d'Alda; et sans l'asile inespéré qu'elle leur avait offert ils
devaient tomber entre les mains des soldats romains qui les
suivaient de si près.
La dernière étincelle de haine envers ses malheureux hôtes s'était
éteinte dans le coeur d'Alda à la vue de la douloureuse anxiété
empreinte sur leurs traits. Elle avait préparé son propre lit pour
Marcus Lélius, et le lui offrit avec joie, puis elle s'assit tout
auprès pour partager avec Lélia les soins de cette triste veille.
Les souffrances causées par ses blessures avaient donné à Lélius un
violent accès de fièvre, qui s'aggrava beaucoup encore sous
l'influence de son trouble d'esprit; et les symptômes devinrent
bientôt si alarmants, que la malheureuse Lélia oublia, dans les
appréhensions de son amour filial, l'amertume et la douleur de ses
propres regrets. Elle ne voulut pas céder aux instances d'Alda, et,
malgré son état d'épuisement, elle refusa de prendre un instant de
repos, si nécessaire pourtant après les fatigues inouïes de corps et
d'esprit qu'elle avait endurées.
Nous n'entreprendrons pas de peindre les sentiments qui agitèrent
les deux jeunes filles, veillant auprès de la couche de douleur de
l'infortuné Lélius, pendant les longues et cruelles heures de la
nuit. L'irritable impatience et les craintes frénétiques du malade
remplissaient sa fille de trouble et d'effroi. Les flatteuses
espérances de toute sa vie se trouvaient misérablement détruites, et
l'avenir ne lui offrait plus ni honneur ni consolation. Lélia le
suppliait d'implorer le secours des dieux. Il sourit avec un mépris
plein d'amertume à la pensée d'obtenir d'eux aucune aide, alors
qu'il ne pouvait plus se les rendre propices par des dons déposés
sur leurs autels.
"Vous pouvez, mon père, leur promettre de riches offrandes lorsque,
par leur protection, vous serez parvenu à recouvrer votre premier
état, et les moyens de sacrifier dans leurs temples.
--Les dieux se souviennent trop bien de toutes mes vaines promesses
pour que je puisse espérer qu'ils m'écouteront dans un moment comme
celui-ci, reprit Lélius d'un air sombre; je suis, au contraire, trop
cruellement convaincu qu'ils se vengeront de toutes mes offenses
passées envers eux et envers les hommes.
--Des dieux que vous servez, Marcus Lélius, dit Alda, il n'y a rien
à espérer ni à craindre; car ce sont des idoles muettes, ouvrages de
la main des hommes, et incapables de se venger d'aucun outrage. Ceux
qui mettent en eux leur confiance, ceux-là leur ressemblent,
ajouta-t-elle, ne pouvant se contenir plus longtemps. Mais le Dieu
que j'adore, le Tout-Puissant, quoique invisible, Maître de
l'univers, dont la puissance surpasse toutes les images qu'essaierait
de s'en former l'intelligence faible et bornée de l'homme, est un
Dieu de miséricorde, patient et plein de bonté, lent à se mettre en
colère, et qui ne veut pas le mal. Pour tout hommage, pour toute
offrande, il ne demande qu'une larme de repentir; et le regret des
fautes qu'on a commises est plus précieux à sa vue que toutes les
hécatombes, tous les dons et tous les sacrifices. Oh! tournez-vous
donc vers lui, et il sera pour vous un refuge dans le jour de
l'inquiétude et du malheur, et quoique vous soyez accablé par le
fardeau de vos fautes, il y a toujours en lui plénitude de
miséricorde et de rédemption."
Lélia écoutait ces paroles avec le plus vif intérêt, et suppliait
son père d'y prêter aussi l'oreille.
Marcus Lélius lui dit sèchement qu'il ne lui servirait à rien de se
livrer à un espoir trompeur, puisqu'il n'y avait pas de dieu qui pût
promettre le pardon des fautes.
"Certainement, pas de dieu de bois, de pierre ou de métal fondu,
reprit Alda; mais Celui qui par l'étendue de sa puissance a fait le
ciel, la terre et tout ce qu'ils contiennent, Celui qui nous a créés
avec le limon de la terre, connaissant notre fragilité et notre
inclination au mal, a préparé un remède et une expiation pour tous
nos péchés, et non-seulement pour les nôtres, mais pour ceux du
monde entier."
Elle continua alors d'expliquer la nature de ce remède, et ce qui
était exigé de ceux qui voulaient participer à la grâce et aux
espérances de la gloire éternelle.
En écoutant, élia pleurait encore; mais ses larmes étaient plus
douces que celles qu'elle avait versées jusque-là. Alda,
s'apercevant de l'effet que ses paroles avaient produit sur la jeune
Romaine, espéra que ses afflictions présentes lui avaient été
envoyées dans des vues de miséricorde, et que ce chemin épineux
pourrait la conduire de l'erreur et des superstitions païennes aux
vérités du christianisme et au salut éternel.
Vers le matin, l'état de Marcus Lélius empira visiblement, et il
devint évident, pour Alda aussi bien que pour sa fille désolée, que
son dernier moment approchait. Cependant il se rattachait à la vie
avec une effrayante ténacité, et il exprimait tant de crainte et
d'horreur à la pensée de la mort, que Lélia, malgré sa douleur, ne
put s'empêcher de dire: "Vous avez toujours été un vaillant homme
dans les combats, mon père; d'où vient que vous êtes si abattu par
la crainte de la mort?
--Parce que c'est une guerre nouvelle, inconnue, répliqua-t-il, une
bataille où la valeur est inutile, et pour laquelle mon bras est
désarmé.
--Oh! écoutez Alda, mon père, et elle vous dira tout ce qui peut
vous donner de l'espoir et des consolations."
Le Romain tourna vers la jeune Bretonne des yeux ternes et voilés,
avec un regard de doute et de désespoir.
"Parle, Alda, parle, mon père t'écoutera maintenant, s'écria Lélia;
oh! parle-lui du pardon et de la paix que le Dieu des chrétiens
promet à ceux qui se confient en lui.
--Ah! dit Marcus Lélius avec un cri de terreur, veux-tu accroître
mon désespoir en me parlant du Dieu des chrétiens dans un moment
comme celui-ci? Ne voudra-t-il pas venger les souffrances de son
peuple sur moi, qui ai été un de ses plus sanguinaires persécuteurs?
Ne m'interromps pas, Lélia; je sais tout ce que tu me dirais, car
j'ai entendu tout ce qui s'est passé entre toi et la jeune fille
bretonne pendant cette affreuse nuit; je suis convaincu que le Dieu
que servent les chrétiens est le seul vrai Dieu, et que ceux que
nous avons adorés ne sont que de misérables idoles.
--Eh bien donc, prenez courage, Marcus Lélius, dit Alda; car si vos
yeux sont réellement ouverts à la lumière de la vérité, tout ira
bien pour vous, puisqu'il est écrit: "Celui qui croit au Seigneur
Jésus sera sauvé."
--Je crois, en vérité, dit Marcus Lélius d'une voix creuse et
entrecoupée, mais mon désespoir s'en accroît; je vois, mais trop
tard. Ma mémoire me reporte aux scènes sanglantes de l'amphithéâtre,
et le souvenir de mille crimes se lève devant moi. Le plus lourd de
tous, mes persécutions des chrétiens innocents, pèse sur mon âme
près de se séparer de mon corps."
Lélia se jeta sur la terre en poussant des sanglots remplis de
mortelles angoisses.
"Oh! que ne puis-je trouver pour vous des paroles de paix! dit Alda,
frappée d'horreur, à l'infortuné mourant.
--La paix! répéta-t-il, la paix! ne vous jouez pas de moi avec ce
mot; mais donnez-moi un jour, une heure de vie, continua-t-il avec
une effrayante véhémence. Que peuvent deux simples filles pour me
secourir dans cette crise périlleuse de mon existence? Si du moins
un médecin était près de moi pour m'administrer quelque remède qui
pût assoupir la fièvre et étancher la soif brûlante qui me dévore,
ou pour panser mes blessures enflammées, peut-être pourrais-je
guérir. Ah! il est cruel de mourir faute de secours!
--O Alda, dit Lélia, n'y a-t-il aucune possibilité de procurer
quelques remèdes à mon malheureux père?"
Alda pensa alors qu'il ne serait pas impossible de trouver parmi les
chrétiens de la colonie quelqu'un qui pratiquât l'art de guérir. Le
père et la fille saisirent avec empressement cette lueur
d'espérance, et Lélia supplia ardemment Alda de se hâter, afin
d'obtenir de prompts secours pour son père.
"J'irai, puisque vous le désirez, dit Alda; mais, ô Lélia,
préparez-vous à tout ce qu'il y a de plus fâcheux, et ne placez pas
votre confiance dans l'assistance des hommes."