CHAPITRE XII

La tombe n'est pas, comme le pensent les incrédules, un lieu de

repos, où la douleur ne puisse arracher une larme, ni le chagrin

parvenir jusqu'à nous.

(E. FRY.)

Pendant toute cette longue et triste nuit, Lélia ne cessa de pleurer

et de pousser des soupirs qui partaient d'un coeur brisé.

Etait-ce le repentir et les reproches qu'elle pouvait se faire qui

causaient cet excès de douleur dans le coeur de la jeune Romaine? ou

déplorait-elle le revers de fortune qui avait privé son père et

elle-même des richesses dont elle était fière, du pouvoir et de la

grandeur; qui les réduisait à la condition d'exilés, dont la tête

était mise à prix, et qui se trouvaient redevables à la générosité

inespérée d'une de leurs anciennes esclaves de l'abri précaire dont

ils jouissaient pour le moment? Oh! non. Quelque désolante, quelque

humiliante que fût cette situation, il y avait une autre source de

douleurs, d'une douleur plus amère, que Lélia supportait bien plus

difficilement encore; une blessure pour laquelle il n'y avait aucun

baume, même dans la sympathie de son père.

Marcus Lélius connaissait la cause de l'excès d'affliction de sa

fille, et il ne tentait pas de lui adresser sur ce sujet des paroles

de consolation, car il savait qu'elles seraient sans effet.

Alda, avec cette délicatesse qui est inséparable de la noblesse

d'âme, s'abstenait de chercher à pénétrer les détails de leur

malheur. Elle voyait clairement que Marcus Lélius avait encouru la

disgrâce du capricieux tyran, et que sa ruine, sa proscription, sa

fuite et la poursuite dont il était l'objet, en avaient été les

suites naturelles; mais il y avait dans cette chute profonde

d'autres circonstances qui regardaient particulièrement sa fille, et

qu'Alda ne connaissait pas.

Lélia avait été recherchée en mariage par un général romain, beau,

jeune et victorieux, objet de ses plus vives affections, et leurs

noces devaient être célébrées le jour même où son père fut dénoncé à

l'empereur comme un traître dans la maison duquel se tenaient de

secrètes et séditieuses assemblées.

L'accusation était fausse. Marcus Lélius connaissait parfaitement

les abus du gouvernement de Néron et tous les crimes, toutes les

abominations commises en son nom par Nymphidius et Tigellinus, les

atroces ministres du monstre impérial; mais pour lui, tant que leurs

cruautés et leurs injustices ne l'atteignaient pas, il ne s'en

inquiétait guère. Toutefois il était devenu suspect à Néron, auprès

duquel le soupçon était un motif suffisant pour provoquer la prison,

les tortures et la mort, non-seulement pour la personne accusée,

mais pour toute sa maison.

Le fiancé de Lélia se félicita de n'être pas encore irrévocablement

lié à la famille d'un proscrit, et il rompit avec toute la

précipitation que la circonstance exigeait, sans la plus légère

considération pour les sentiments de celle dont il allait être

l'époux.

Ce fut pour Lélia un coup inattendu, sous le poids duquel elle

aurait peut-être succombé si elle n'eût été distraite du sentiment

de ses propres douleurs par le péril imminent qui menaçait son père.

Heureusement pour tous deux, au moment de la disgrâce de Marcus

Lélius, ils habitaient sa magnifique villa de Tusculum; cette

circonstance leur permit de s'enfuir en prenant des habits

d'esclaves; et si ce déguisement n'eût été dénoncé par la traîtresse

Zopha à ceux qui étaient envoyés de Rome avec des ordres de

l'empereur pour arrêter le père et la fille, ils auraient

probablement évité leurs poursuites. Mais cette révélation, et

l'indication fournie par elle du chemin qu'ils avaient pris, ainsi

que l'appât d'une récompense offerte à ceux qui les arrêteraient,

engagèrent plusieurs personnes à courir sur les traces des

malheureux fugitifs. Ils furent atteints par deux des individus qui

s'étaient mis à leur poursuite, dans un endroit solitaire, près de

la vallée où Alda s'était retirée.

Marcus Lélius se défendit avec la fureur du désespoir, et réussit à

tuer l'un de ses assaillants et à mettre l'autre hors de combat;

mais ce ne fut pas sans recevoir plusieurs blessures graves. Ces

blessures, jointes aux angoisses de son esprit, à la fatigue et à

l'épuisement de son corps, le réduisirent au déplorable état dans

lequel il se trouvait lorsque lui et sa fille firent la rencontre

d'Alda; et sans l'asile inespéré qu'elle leur avait offert ils

devaient tomber entre les mains des soldats romains qui les

suivaient de si près.

La dernière étincelle de haine envers ses malheureux hôtes s'était

éteinte dans le coeur d'Alda à la vue de la douloureuse anxiété

empreinte sur leurs traits. Elle avait préparé son propre lit pour

Marcus Lélius, et le lui offrit avec joie, puis elle s'assit tout

auprès pour partager avec Lélia les soins de cette triste veille.

Les souffrances causées par ses blessures avaient donné à Lélius un

violent accès de fièvre, qui s'aggrava beaucoup encore sous

l'influence de son trouble d'esprit; et les symptômes devinrent

bientôt si alarmants, que la malheureuse Lélia oublia, dans les

appréhensions de son amour filial, l'amertume et la douleur de ses

propres regrets. Elle ne voulut pas céder aux instances d'Alda, et,

malgré son état d'épuisement, elle refusa de prendre un instant de

repos, si nécessaire pourtant après les fatigues inouïes de corps et

d'esprit qu'elle avait endurées.

Nous n'entreprendrons pas de peindre les sentiments qui agitèrent

les deux jeunes filles, veillant auprès de la couche de douleur de

l'infortuné Lélius, pendant les longues et cruelles heures de la

nuit. L'irritable impatience et les craintes frénétiques du malade

remplissaient sa fille de trouble et d'effroi. Les flatteuses

espérances de toute sa vie se trouvaient misérablement détruites, et

l'avenir ne lui offrait plus ni honneur ni consolation. Lélia le

suppliait d'implorer le secours des dieux. Il sourit avec un mépris

plein d'amertume à la pensée d'obtenir d'eux aucune aide, alors

qu'il ne pouvait plus se les rendre propices par des dons déposés

sur leurs autels.

"Vous pouvez, mon père, leur promettre de riches offrandes lorsque,

par leur protection, vous serez parvenu à recouvrer votre premier

état, et les moyens de sacrifier dans leurs temples.

--Les dieux se souviennent trop bien de toutes mes vaines promesses

pour que je puisse espérer qu'ils m'écouteront dans un moment comme

celui-ci, reprit Lélius d'un air sombre; je suis, au contraire, trop

cruellement convaincu qu'ils se vengeront de toutes mes offenses

passées envers eux et envers les hommes.

--Des dieux que vous servez, Marcus Lélius, dit Alda, il n'y a rien

à espérer ni à craindre; car ce sont des idoles muettes, ouvrages de

la main des hommes, et incapables de se venger d'aucun outrage. Ceux

qui mettent en eux leur confiance, ceux-là leur ressemblent,

ajouta-t-elle, ne pouvant se contenir plus longtemps. Mais le Dieu

que j'adore, le Tout-Puissant, quoique invisible, Maître de

l'univers, dont la puissance surpasse toutes les images qu'essaierait

de s'en former l'intelligence faible et bornée de l'homme, est un

Dieu de miséricorde, patient et plein de bonté, lent à se mettre en

colère, et qui ne veut pas le mal. Pour tout hommage, pour toute

offrande, il ne demande qu'une larme de repentir; et le regret des

fautes qu'on a commises est plus précieux à sa vue que toutes les

hécatombes, tous les dons et tous les sacrifices. Oh! tournez-vous

donc vers lui, et il sera pour vous un refuge dans le jour de

l'inquiétude et du malheur, et quoique vous soyez accablé par le

fardeau de vos fautes, il y a toujours en lui plénitude de

miséricorde et de rédemption."

Lélia écoutait ces paroles avec le plus vif intérêt, et suppliait

son père d'y prêter aussi l'oreille.

Marcus Lélius lui dit sèchement qu'il ne lui servirait à rien de se

livrer à un espoir trompeur, puisqu'il n'y avait pas de dieu qui pût

promettre le pardon des fautes.

"Certainement, pas de dieu de bois, de pierre ou de métal fondu,

reprit Alda; mais Celui qui par l'étendue de sa puissance a fait le

ciel, la terre et tout ce qu'ils contiennent, Celui qui nous a créés

avec le limon de la terre, connaissant notre fragilité et notre

inclination au mal, a préparé un remède et une expiation pour tous

nos péchés, et non-seulement pour les nôtres, mais pour ceux du

monde entier."

Elle continua alors d'expliquer la nature de ce remède, et ce qui

était exigé de ceux qui voulaient participer à la grâce et aux

espérances de la gloire éternelle.

En écoutant, élia pleurait encore; mais ses larmes étaient plus

douces que celles qu'elle avait versées jusque-là. Alda,

s'apercevant de l'effet que ses paroles avaient produit sur la jeune

Romaine, espéra que ses afflictions présentes lui avaient été

envoyées dans des vues de miséricorde, et que ce chemin épineux

pourrait la conduire de l'erreur et des superstitions païennes aux

vérités du christianisme et au salut éternel.

Vers le matin, l'état de Marcus Lélius empira visiblement, et il

devint évident, pour Alda aussi bien que pour sa fille désolée, que

son dernier moment approchait. Cependant il se rattachait à la vie

avec une effrayante ténacité, et il exprimait tant de crainte et

d'horreur à la pensée de la mort, que Lélia, malgré sa douleur, ne

put s'empêcher de dire: "Vous avez toujours été un vaillant homme

dans les combats, mon père; d'où vient que vous êtes si abattu par

la crainte de la mort?

--Parce que c'est une guerre nouvelle, inconnue, répliqua-t-il, une

bataille où la valeur est inutile, et pour laquelle mon bras est

désarmé.

--Oh! écoutez Alda, mon père, et elle vous dira tout ce qui peut

vous donner de l'espoir et des consolations."

Le Romain tourna vers la jeune Bretonne des yeux ternes et voilés,

avec un regard de doute et de désespoir.

"Parle, Alda, parle, mon père t'écoutera maintenant, s'écria Lélia;

oh! parle-lui du pardon et de la paix que le Dieu des chrétiens

promet à ceux qui se confient en lui.

--Ah! dit Marcus Lélius avec un cri de terreur, veux-tu accroître

mon désespoir en me parlant du Dieu des chrétiens dans un moment

comme celui-ci? Ne voudra-t-il pas venger les souffrances de son

peuple sur moi, qui ai été un de ses plus sanguinaires persécuteurs?

Ne m'interromps pas, Lélia; je sais tout ce que tu me dirais, car

j'ai entendu tout ce qui s'est passé entre toi et la jeune fille

bretonne pendant cette affreuse nuit; je suis convaincu que le Dieu

que servent les chrétiens est le seul vrai Dieu, et que ceux que

nous avons adorés ne sont que de misérables idoles.

--Eh bien donc, prenez courage, Marcus Lélius, dit Alda; car si vos

yeux sont réellement ouverts à la lumière de la vérité, tout ira

bien pour vous, puisqu'il est écrit: "Celui qui croit au Seigneur

Jésus sera sauvé."

--Je crois, en vérité, dit Marcus Lélius d'une voix creuse et

entrecoupée, mais mon désespoir s'en accroît; je vois, mais trop

tard. Ma mémoire me reporte aux scènes sanglantes de l'amphithéâtre,

et le souvenir de mille crimes se lève devant moi. Le plus lourd de

tous, mes persécutions des chrétiens innocents, pèse sur mon âme

près de se séparer de mon corps."

Lélia se jeta sur la terre en poussant des sanglots remplis de

mortelles angoisses.

"Oh! que ne puis-je trouver pour vous des paroles de paix! dit Alda,

frappée d'horreur, à l'infortuné mourant.

--La paix! répéta-t-il, la paix! ne vous jouez pas de moi avec ce

mot; mais donnez-moi un jour, une heure de vie, continua-t-il avec

une effrayante véhémence. Que peuvent deux simples filles pour me

secourir dans cette crise périlleuse de mon existence? Si du moins

un médecin était près de moi pour m'administrer quelque remède qui

pût assoupir la fièvre et étancher la soif brûlante qui me dévore,

ou pour panser mes blessures enflammées, peut-être pourrais-je

guérir. Ah! il est cruel de mourir faute de secours!

--O Alda, dit Lélia, n'y a-t-il aucune possibilité de procurer

quelques remèdes à mon malheureux père?"

Alda pensa alors qu'il ne serait pas impossible de trouver parmi les

chrétiens de la colonie quelqu'un qui pratiquât l'art de guérir. Le

père et la fille saisirent avec empressement cette lueur

d'espérance, et Lélia supplia ardemment Alda de se hâter, afin

d'obtenir de prompts secours pour son père.

"J'irai, puisque vous le désirez, dit Alda; mais, ô Lélia,

préparez-vous à tout ce qu'il y a de plus fâcheux, et ne placez pas

votre confiance dans l'assistance des hommes."

Alda: L'Esclave Bretonne · 第 28 / 33 题