... Qui sont ceux que je vois avec ces vêtements flétris et
déchirés, et qui ne semblent pas des habitants de la terre,
quoiqu'ils y soient cependant?
(SHAKESPEARE.)
Un soir qu'Alda était assise sur un banc rustique devant sa petite
chaumière, elle aperçut deux étrangers (un homme et une femme) qui
s'avançaient vers elle. Quoiqu'ils fussent encore à une assez grande
distance, elle put voir qu'ils étaient accablés de fatigue. L'homme,
qui annonçait un âge mûr, marchait d'un pas faible et languissant,
s'appuyant lourdement sur sa compagne, jeune et délicate, qui
semblait incapable de supporter le fardeau sous lequel on la voyait
ployer.
Le coeur d'Alda était changé par ses propres souffrances, et il
s'était adouci par le divin esprit de cette religion qui prescrit
une charité universelle et des sentiments bienveillants pour tout le
genre humain.
La vue de ces voyageurs fatigués l'émut vivement, et la remplit de
compassion pour leur détresse, trop évidente; elle se leva pour
aller à leur rencontre et leur offrir l'hospitalité sous son humble
toit.
En approchant des étrangers, elle observa qu'ils étaient pauvrement
vêtus; mais les rayons obliques du soleil couchant, frappant sur son
visage, l'éblouissaient de manière à l'empêcher de distinguer leurs
traits. Lorsqu'elle fut assez près d'eux pour les saluer, et avant
qu'elle eût eu le temps de le faire, la jeune femme poussa un cri
perçant, et, joignant ses deux mains avec désespoir, elle s'écria:
"Nous sommes perdus, mon père!" Le vieillard se laissa tomber sur la
terre avec un profond gémissement.
Alda s'élança pour offrir ses secours; mais elle recula aussitôt:
elle avait reconnu dans ces étrangers Marcus Lélius et sa fille.
A la vue de ses cruels oppresseurs, mille sentiments se combattirent
dans le coeur de la jeune Bretonne. Elle devint pâle et pouvait à
peine respirer. Il était évident, d'après leur déguisement, leur
agitation et leurs alarmes, que quelque grande calamité était tombée
sur le père et la fille, et les avait obligés de fuir. Les vêtements
de Marcus Lélius étaient d'ailleurs couverts de sang, et son bras
droit pendait immobile à son côté.
Une pâleur de mort était répandue sur le visage de Lélia; ses beaux
cheveux, dont elle avait été si fière, tombaient en désordre sur ses
épaules; ses yeux étaient rouges et gonflés de larmes; elle avait
perdu une de ses sandales, ses pieds étaient déchirés par les ronces
et les épines, et ses vêtements étaient souillés et lacérés. Tout en
elle annonçait la misère et la douleur.
Pendant un instant ces trois personnes gardèrent un profond silence,
que Lélia rompit la première. Sa voix était faible et tremblante, et
pourtant elle conservait ses manières hautaines. "Alda, dit-elle, le
mauvais génie des Lélius a voulu que vous vous trouvassiez sous nos
pas à l'heure où nous sommes abandonnés des dieux et frappés par les
hommes; nous vous avons maltraitée, et le moment de la vengeance est
arrivé pour vous. Nous sommes proscrits par l'empereur; le prix du
sang est fixé sur nos têtes: vous pouvez l'obtenir en dénonçant
notre retraite à ceux qui suivent nos traces."
Il y avait dans la conclusion de ce discours quelque chose de
profondément offensant pour la jeune Bretonne; c'était un trait
acéré ajouté à toutes les injures qu'elle avait reçues de Lélia.
Elle répondit fièrement: "Si vous êtes capable d'une aussi basse
vengeance que celle de trahir pour l'attrait d'un peu d'or un ennemi
tombé, sachez que toutes les richesses dont Rome peut disposer ne
m'inspireraient pas la tentation de commettre une action aussi
odieuse." Et, en parlant ainsi, elle s'éloigna sans regarder Lélia
et son père.
Mais agir avec hauteur dans un moment semblable n'était pas d'une
chrétienne. Alda le sentit, et quand, se retournant avant d'entrer
dans sa demeure, et jetant les yeux sur les deux infortunés Romains,
elle vit Lélia se pencher avec toutes les marques du désespoir sur
le corps de son père, son coeur lui reprocha avec force des
sentiments si opposés aux saints préceptes du divin Maître, et la
pensée qu'elle avait eue d'abandonner ses ennemis tombés, quand la
main du Seigneur les avait frappés.
Six mois avant cette époque, Alda se serait réjouie de leur malheur
avec une cruauté vindicative; elle aurait pris plaisir à leur
retourner le dard dans la plaie, à leur reprocher tous les outrages
qu'elle avait reçus d'eux, à leur faire sentir la justice de la
punition qui était tombée sur leurs têtes; et même, un moment, les
mauvaises passions propres à sa nature surmontèrent les sentiments
de la chrétienne, lorsque, retournant vers Lélia, elle vit la colère
briller dans les yeux de celle-ci. Car Lélia, pénétrée de la pensée
qu'Alda ne revenait que pour l'insulter dans sa misère et triompher
de sa chute, était résolue à ne pas paraître plus humble dans ses
revers qu'elle ne l'avait été aux jours de sa grandeur. Elle jeta
donc sur la jeune Bretonne des regards où se peignaient la défiance
et le mépris, en lui disant: "Reviens-tu pour repaître tes yeux de
l'agonie de mon père expirant, et pour te réjouir des calamités qui
nous ont précipités dans la poussière?"
Alda, s'éloignant encore avec indignation, eut bien de la peine à
réprimer les paroles de colère qui se pressèrent sur ses lèvres.
En ce moment Marcus Lélius poussa un profond soupir et ouvrit les
yeux. Lélia se jeta près de lui sur la terre, souleva sa tête
languissante, et la posa sur son sein. Elle contemplait ses traits
agités de mouvements convulsifs semblables à ceux de la mort, se
tordait les mains avec désespoir, et jetait autour d'elle des
regards désolés, comme si elle eût cherché du secours pour son père,
tandis que les larmes qu'elle avait eu tant de peine à retenir en
présence d'Alda, éclataient comme un torrent et tombaient en larges
et pesantes gouttes sur le visage du vieillard, et que sa poitrine
se soulevait sous les sanglots convulsifs qu'elle s'efforçait en
vain de contenir.
Alda se rappela ses propres et inexprimables douleurs, alors qu'elle
était elle-même agenouillée auprès de son père mourant, et ne
comprit que trop la désolation de la malheureuse fille de Marcus
Lélius; elle aurait voulu lui adresser des paroles de paix; elle se
rapprocha encore, pour essayer de la consoler dans sa détresse. Mais
ses lèvres tremblaient par la violence de son émotion, et elle se
retourna promptement pour cacher les larmes qui coulaient de ses
yeux. En ce moment les pas retentissants de chevaux qui s'avançaient
vers le lieu où ils étaient se firent entendre sur les rochers qui
environnaient le vallon.
A ce bruit, la terreur qui saisit Lélius prêta des forces inespérées
à ses membres épuisés; il se leva précipitamment, et s'écria avec
effroi: "Ce sont mes persécuteurs; ils m'ont poursuivi jusqu'ici."
Lélia, oubliant l'orgueil, la colère et la honte dans cet instant
suprême, et cédant à la force de son amour filial, se jeta aux pieds
d'Alda, saisit sa robe, et s'écria: "Méprise-moi, tue-moi,
trahis-moi si tu veux; mais sauve mon père!
--Suivez-moi, et j'essaierai de vous sauver tous deux," dit Alda,
profondément touchée.
A peine les malheureux fugitifs avaient-ils atteint le seuil de la
cabane d'Alda, que l'ombre des cavaliers s'avançant à l'entrée du
vallon projeta de longues lignes, par la direction oblique des
rayons du soleil couchant.
Alda s'empressa de faire entrer les fugitifs dans la grotte
intérieure de sa demeure, dont l'entrée était, comme nous l'avons
dit, habilement cachée à tous les yeux. Parfaitement calme à l'égard
de toutes les conséquences fâcheuses qui pouvaient résulter pour
elle de sa complicité avec les proscrits, la jeune Bretonne s'avança
vers la porte de sa chaumière, où arrivaient les soldats romains.
Le ton et les manières de leur chef étaient très-polis, et Alda vit
d'un coup d'oeil qu'elle n'avait rien à craindre de lui.
"Jeune fille, lui dit-il, pouvez-vous m'enseigner le chemin qu'ont
pris un vieillard et sa fille, déguisés en esclaves étrangers, qui
ont dû passer dans cette vallée il n'y a qu'un moment? Ce sont des
Romains proscrits, d'un haut rang, et vous aurez droit à une riche
récompense de l'empereur Néron, si vous nous mettez sur leurs
traces."
Alda aurait péri plutôt que de trahir la retraite qu'elle-même avait
offerte aux malheureux proscrits; elle ne voulait pas proférer un
mensonge, et cependant un silence obstiné aurait eu les conséquences
les plus fatales pour Marcus Lélius et sa fille, en faisant
soupçonner qu'ils étaient dans le voisinage; de plus, il aurait
probablement provoqué la colère des soldats, qui lui auraient
infligé des tortures pour lui arracher son secret.
Dans cet embarras Alda eut recours à un subterfuge, et répondit
hardiment, dans le dialecte barbare des Junis, qu'elle mourrait
plutôt que de trahir les infortunés objets de leurs recherches.
Les soldats romains, qui heureusement n'avaient jamais été employés
dans les guerres de la Bretagne, ne comprirent pas un mot de sa
réponse, et le chef dit en riant qu'il était regrettable qu'un
assemblage si étrange de mots durs et inintelligibles sortît d'une
si charmante bouche. Néanmoins il crut devoir visiter la petite
cabane, ce qu'il fit sans découvrir la chambre du rocher, dont
l'entrée, outre qu'elle était bien cachée, se trouvait placée dans
un coin très-obscur. Ne voyant rien qui pût attirer ses soupçons, le
capitaine, après plusieurs vains efforts pour obtenir quelques
informations en expliquant par signes à Alda le but de ses
recherches, pensa qu'il tétait inutile de perdre plus de temps
auprès d'elle; il remonta donc à cheval, et, lui jetant une poignée
de pièces d'argent, il partit au grand galop pour rejoindre sa
troupe.
La jeune princesse laissa tomber sur l'argent un regard d'ineffable
dédain, et, comme si elle eût pensé qu'il souillait sa demeure, elle
le poussa du pied avec mépris, en s'écriant: "Va, idole des Romains,
vil métal pour l'amour duquel ils ont versé le sang, et porté la
désolation au sein de toutes les nations qui sont sous le soleil!"
Quand les soldats furent complétement hors de sa vue, et qu'elle put
penser qu'il n'y avait plus aucun sujet d'appréhender leur retour,
elle se hâta de se rendre auprès des malheureux proscrits pour
calmer leur anxiété, et leur apprendre que le péril était passé.
Marcus Lélius fit une exclamation de joie, et, moins profondément
sensible que sa fille à l'humiliation de devoir la vie au généreux
dévouement d'une ennemie justement offensée, il se répandait en
expressions de gratitude envers celle qui avait été son esclave, en
y joignant la promesse des plus grandes récompenses s'il pouvait
jamais recouvrer ses honneurs et sa fortune.
"Si le gain eût été mon but, Marcus Lélius, répondit la jeune
Bretonne avec un regard de mépris, je n'aurais pas refusé l'or que
le centurion romain vient de m'offrir pour prix de votre capture.
--Est-il possible, généreuse esclave, que tu aies résisté à une si
puissante tentation?
--L'effort était, en, vérité, léger pour celle qui venait de réussir
à étouffer les plus violents, les plus profonds sentiments de
vengeance, après d'aussi grandes injures," reprit Alda, dont les
lèvres tremblantes pouvaient à peine proférer ces paroles.
Marcus Lélius, accablé de confusion, se tut, et se disposa à partir.
Lélia, plus péniblement agitée que son père par une émotion mêlée de
reconnaissance, de honte et de chagrin, essaya de prononcer quelques
mots; mais, incapable, malgré tous ses efforts, d'en articuler un
seul, elle pressa seulement ses mains sur son coeur, et salua Alda en
franchissant le seuil de la cabane où elle venait de trouver un
refuge.
Une vois se faisait alors entendre dans le sein d'Alda, une voix qui
lui disait tout bas: "Suffit-il de n'avoir pas insulté tes ennemis
dans leur disgrâce, de n'avoir pas refusé de les cacher pour les
soustraire à la poursuite de ceux qui voulaient leur arracher la
vie? Un généreux païen même n'eût-il pas agi comme tu l'as fait?
Mais tu es chrétienne, et tu dois faire davantage. Tu vois tes
ennemis affamés, et tu ne leur as pas donné à manger; ils ont soif,
et tu ne leur offres pas à boire; ils sont sans secours, sans abri,
affligés, persécutés et poursuivis par ceux qui en veulent à leur
vie, et tu souffres qu'ils quittent l'abri de ton toit!"
Alda ne résista pas au sentiment qui plaidait dans son coeur; elle se
hâta de suivre les infortunés Romains, et, posant sa main sur le
bras de Lélia, elle dit: "La nuit s'approche, et vous êtes loin de
toute habitation. Ces montagnes sont le repaire des voleurs et des
bêtes féroces. Revenez dans ma demeure avec votre père, acceptez des
rafraîchissements et du repos, et que le souvenir du passé soit
effacé entre nous.
--O Alda, tu m'accables plus péniblement par une générosité si peu
méritée, que si tu avais mis tes pieds sur ma tête, ou que tu
m'eusses traînée dans la poussière, dit Lélia en fondant en larmes:
se peut-il que tu me pardonnes, Alda?"
La jeune Bretonne couvrit son visage d'une main, pour cacher le
combat que se livraient les divers sentiments de son âme, pendant
qu'elle tendait l'autre à la Romaine repentante, en signe de pardon
et d'oubli.
Lélia se précipita à ses pieds, qu'elle pressa convulsivement de ses
lèvres brûlantes, et sanglota tout haut, dans une agonie de remords
et de douleur.
"Les sacrifices que Dieu demande sont un coeur et une âme repentants:
ô Dieu, vous ne les mépriserez pas! dit Alda. Et moi, ver de terre,
ayant moi-même si grand besoin de compassion et de miséricorde,
demanderai-je plus de ceux qui m'ont offensée que mon Père céleste
ne demande de moi?"
Lélia essaya de parler; mais son émotion était trop forte, et elle
recommença à sangloter avec une violence qui la suffoquait.
Marcus Lélius aussi était attendri jusqu'aux larmes; mais les
angoisses de sa fille surtout touchaient Alda jusqu'au fond du coeur.
"Quand j'aurais souhaité une vengeance, se disait-elle, et quand,
cédant aux mauvaises passions qui me dominent, j'aurais trouvé les
moyens de fouler aux pieds mes ennemis abattus, cette vengeance
eût-elle été plus complète? Je vous remercie, ô mon Dieu, je vous
remercie de m'avoir préservée d'une faute qui m'aurait rendue si
coupable, et qui aurait aggravé leur misère."
Alda reconduisit alors les infortunés Romains dans sa chaumière,
courut chercher de l'eau pour baigner leurs pieds meurtris et
enflés, et remplit elle-même ce devoir d'hospitalité près de ses
hôtes accablés de fatigue.
Ensuite elle se hâta de placer devant eux les provisions qu'elle
avait chez elle, et les engagea à manger avec un empressement exempt
d'affectation, et une bonté qui les eût mis à leur aise si cela eût
été possible dans leur situation.
Mais la confiance et la tranquillité étaient bien loin de leur coeur.
Sans doute Marcus Lélius était délivré de l'appréhension présente de
tomber entre les mains de ses ennemis; mais l'agitation de son âme
l'empêchait de jouir de ce répit accordé à un danger immédiat. Il
tressaillait au moindre bruit, et prêtait l'oreille en retenant sa
respiration; le murmure du ruisseau, le souffle de la brise des
montagnes et les ondulations du marronnier qui abritait le toit de
la chaumière, suffisaient pour le remplir de trouble et de terreur;
tandis que Lélia apercevait dans les teintes livides de son visage,
dans la langueur qui se répandait dans toute sa personne, et dans le
nuage sombre qui pesait sur son front et sur ses yeux, des causes
d'inquiétudes aussi douloureuses que celle de voir leur retraite
découverte par les émissaires de vindicatif et cruel empereur.