CHAPITRE IX

Perdue et abandonnée, je marche ici d'un pas faible et lent, tandis

que les déserts sans bornes semblent s'étendre encore devant moi.

(GOLDSMITH.)

La jeune fugitive, tremblante et le coeur palpitant, traversa les

rues désertes de la magnifique cité qui était alors la reine du

monde connu. Ce puissant assemblage de crimes et de gloire, de

bassesse et de grandeur, était plongé dans un calme profond.

L'esclave jouissait d'un court sursis accordé à ses peines, le

méchant cessait un moment de faire le mal, et le travailleur goûtait

le bienfait du repos. L'embarras des affaires, le tumulte bruyant et

l'agitation de la journée étaient alors suspendus; le silence qui

régnait partout n'était interrompu que par les aboiements du chien

de garde, le tintement accidentel des sonnettes portées par les

sentinelles, les bruits éloignés d'une gaieté mêlée d'ivresse dans

le palais impérial, et les doux murmures du vent dans les jardins

publics.

Même en ce moment de trouble et d'alarmes, la jeune Bretonne fut

frappée du contraste qu'offraient les splendeurs de Rome, ses

portiques de marbre, ses colonnades, ses statues, ses temples, ses

fontaines, avec les huttes grossières, bâties en bois et couvertes

de chaume, dont les rues éparses, étroites et irrégulières de la

capitale de son pays étaient composées. Mais elle détournait ses

regards avec un froid dédain des grandeurs et de la magnificence de

la ville impériale, en pensant aux crimes odieux qui se commettaient

la nuit et le jour dans ces habitations de luxe et de misère, et se

disait intérieurement que Rome, élevée comme une reine au-dessus de

toutes les nations, était plus réellement abjecte et plus déshonorée

que la plus humble de celles dont son orgueil avait triomphé.

Alda parcourut précipitamment les magnifiques rues, nouvellement

bâties, où la grandeur et la richesse avaient déjà fixé leur

résidence, et dirigea ses pas vers le quartier de la ville qui

restait dans un état de ruine et de désolation depuis les ravages du

feu; et de là elle trouva sans difficulté un sentier isolé,

conduisant dans la campagne, qui la sauva du danger d'être

questionnée ou même arrêtée par les sentinelles, si elle eût passé

par les portes. Cet obstacle à sa fuite heureusement évité, elle

respira plus librement, et se hâta d'avancer, sans s'arrêter,

jusqu'à ce qu'elle se trouvât dans le voisinage d'un cimetière, hors

des limites de la ville. Là elle fit une pause, en hésitant et

jetant un regard mélancolique sur la longue suite de pierres

tumulaires que les pâles rayons de la lune éclairaient d'une lueur

douce et paisible; elle pensait y trouver la triste satisfaction de

prier sur les tombes de son père et de son amie avant de quitter

Rome pour toujours. Vaine espérance de calmer les douloureux

souvenirs qui se pressaient dan son coeur! le lieu de leur sépulture

lui demeurait inconnu.

Ils ne reposaient pas avec les nobles et orgueilleux Romains,

quoique tous deux aussi fussent nobles, et l'un d'eux de sang royal.

Ils avaient été enterrés dans le sépulture des esclaves; Alda se le

rappela, et, voyant que la consolation de pleurer sur le lieu de

leur repos terrestre lui était même refusée, elle se frappa le sein

avec douleur, et continua sa marche incertaine.

Elle ne savait où se diriger; à peine s'en occupait-elle, pourvu

qu'elle échappât au joug pesant de l'esclavage de Rome. Jeune,

active et vigoureuse comme elle l'était de corps et d'âme;

accoutumée aux travaux, aux fatigues, aux dangers, et n'en craignant

aucun, elle poursuivit sa course avec la sagacité, le courage et la

promptitude d'un Indien de l'Amérique quand il voyage dans un pays

qui lui est inconnu.

Bientôt elle eut laissé Rome loin derrière elle, et s'étant

rafraîchie avec quelques gorgées de l'eau du Tibre, elle résolut de

traverser ce fleuve, dont elle avait jusque-là suivi le cours, et,

ôtant ses sandales, elle y marcha les pieds nus, dans un endroit

guéable, où le sable jaune semblait, aux premiers rayons du soleil

levant, un lit d'or sur lequel coulait cette eau peu profonde.

Quand elle eut gagné la rive opposée, Alda se retourna, et,

apercevant encore les faîtes éloignés de la ville des sept collines,

elle joignit les mains en s'écriant: "Je suis encore Bretonne, car

je suis libre!" Et, s'agenouillant sur le sol humecté de la rosée du

matin, elle fit ses prières avec ferveur, et remercia Dieu, qui

avait permis qu'elle brisât les chaînes de ses oppresseurs. Puis

elle poursuivit sa route avec un nouveau courage.

Tout autour d'elle lui était étranger; mais, après s'être arrêtée

pour regarder l'ensemble du pays, elle dirigea sa course vers les

montagnes de l'Abruzze, où elle jugea qu'elle pourrait trouver un

abri caché, s'en reposant pour sa subsistance sur cette généreuse

Providence dont les bienfaits s'étendent à tous, et se confiant

entièrement en Celui qui nourrit les petits des oiseaux, et qui ne

souffrirait pas qu'elle mourût de faim dans le désert.

Elle marcha toute la journée, sans s'écarter pour trouver quelque

nourriture; mais, malgré tous ses efforts, la nuit la surprit à une

grande distance encore d'aucun lieu de refuge. Alors elle monta sur

une colline pour mieux voir au loin, et aperçut un parti de soldats

romains sur la route de Tusculum. Elle s'enfonça promptement dans un

bois épais pour les éviter, dans le cas où elle serait l'objet de

leurs recherches, comme elle se l'imaginait, s'exagérant

l'importance de sa perte. Cependant, quand ce moment d'effroi fut

passé, elle commença, en dépit de son courage et de son énergie, à

ressentir très-péniblement la faiblesse et la fatigue qui

résultaient de sa longue marche et de la privation de toute

nourriture; et, comme les ombres de la nuit s'épaississaient autour

d'elle, elle se repentit d'avoir quitté la plaine pour se perdre

dans les labyrinthes de la forêt, et se fût trouvée heureuse

d'obtenir un abri dans la hutte la plus misérable ou la grotte la

plus solitaire: car il lui semblait plus que probable que ces bois

sombres étaient un repaire de brigands et infestés par les bêtes

féroces. Cette dernière supposition se confirma bientôt d'une

manière effrayante, par le son lugubre des hurlements que poussaient

les loups en descendant des montagnes qui entouraient ces lieux

sauvages.

Une obscurité complète enveloppa bientôt Alda, qui ne savait de quel

côté tourner ses pas, et pour la première fois son courage

l'abandonna. Accablée de fatigue, épuisée par la faim, embarrassée

dans les broussailles et les bruyères qui l'arrêtaient à chaque pas,

écorchaient ses pieds ou la faisaient tressaillir en accrochant ses

vêtements, elle se sentit atteinte de découragement et de terreur,

et pria dune voix élevée, non les esprits des bois et des collines,

divinités fabuleuses de son pays, auxquelles, par un étrange retour

des superstitions de son enfance, elle était tentée de demander

secours dans ce moment suprême, mais Celui qui est fort pour sauver,

et dont l'aide ne peut manquer au faible qui place toute sa

confiance dans sa protection.

A peine sa prière était-elle achevée, qu'Alda aperçut à quelque

distance une lumière qui brillait entre les arbres. Sans la moindre

hésitation, la pauvre fugitive se guida sur cette lueur

bienfaisante, se frayant à grand'peine, avec une énergie nouvelle,

un passage à travers les obstacles de tout genre, et elle découvrit

enfin que la lumière venait de l'intérieur d'une grotte creusée au

pied d'une colline. Les éclats d'une joie bruyante, accompagnée par

moments de chants grossiers, partaient de l'intérieur, et frappèrent

les oreilles d'Alda. Elle se retourna promptement pour reprendre sa

course; mais quand elle entendit les hurlements sauvages des loups,

mêlés aux cris plaintifs des faibles animaux qu'ils saisissaient

dans les bois ou dans la plaine, glacée de terreur, elle résolut de

se jeter sous la protection des habitants de la grotte. Elle fit

quelques pas en avant; puis s'arrêta de nouveau, à la vue d'une

troupe d'hommes armés, vêtus de peaux de bêtes, et de la plus

sinistre apparence, assis autour d'une grossière table de bois, sur

laquelle étaient étalés différents mets, du vin et des fruits secs.

Des branches de pin enflammées et placées en guise de flambeaux dans

les fentes de la caverne jetaient une lueur rougeâtre sur le visage

des brigands (car Alda ne pouvait leur donner un autre nom), et, en

jetant un regard consterné sur ces physionomies sauvages, elle se

repentit de s'être autant hasardée. Alors elle voulut fuir; mais il

était trop tard. Elle avait été aperçue, et toute la troupe

l'entoura en poussant des cris qui la firent tressaillir. Un de ceux

qui paraissaient les plus farouches lui saisit le bras, et lui

demanda ce qu'elle voulait, d'un ton qui la remplit de terreur et

lui ôta la faculté de répondre, tandis que les autres, frappés de

surprise et d'admiration à la vue de sa jeunesse, de sa beauté, et

de la simple et noble dignité de ses traits et de son maintien, la

regardaient avec une curiosité non moins inquiétante pour elle que

la sauvage grossièreté de celui qui la retenait.

"Ayez pitié de moi! s'écria-t-elle enfin: je suis étrangère,

orpheline et esclave; en fuyant une maîtresse cruelle, je me suis

égarée dans cette forêt; puis, effrayée par les hurlements des

loups, j'ai cherché un refuge dans cette caverne. Si j'ai eu tort,

je vous supplie de me pardonner.

--Si tu as dit la vérité, jeune fille, reprit le brigand qui la

tenait par le bras, nous te protégerons; et, comme tu es jeune et

belle, je pense que je te prendrai pour femme; car il y a longtemps

que je désire en avoir une pour faire ma cuisine, coudre mes habits

et me rendre une foule de petits services dont je suis las de

m'acquitter moi-même.

--Un instant, un instant, Lupus! s'écrièrent à la fois plusieurs de

ses camarades; tu n'as aucun droit à t'approprier ce butin: il y en

a d'autres parmi nous qui désirent une femme tout aussi bien que

toi.

--Je la tuerais de mes propres mains avant de la céder à un autre,

répondit le féroce Lupus.

--Il vaudrait mieux, en effet, que la jeune fille fût tuée, que de

la voir devenir une cause de discorde entre nous," dit un des

brigands en dégaînant son poignard avec un air de sombre résolution.

Alda jeta un cri perçant, et s'écria dans sa langue natale: "Dieu de

miséricorde, venez au secours de votre servante dans ce terrible

danger!"

En ce moment un homme assez avancé en âge, mais d'une stature et

d'un air majestueux, sortit de l'intérieur de la caverne et demanda

la cause de tumulte. Alda, s'apercevant aussitôt, à la manière

respectueuse dont les brigands se reculaient à son approche, qu'il

devait être leur chef, arracha son bras de l'étreinte de Lupus, et,

se jetant à ses pieds, implora sa protection.

"De quel pays êtes-vous, jeune fille? demanda-t-il; vous parlez avec

un accent qui frappe doucement mon oreille, et me rappelle ma terre

natale.

--Vous êtes Breton, s'écria Alda avec joie; je reconnais aussi

l'accent de mon pays, quoique vous parliez une langue étrangère.

--Et qui vous amène si loin de l'île verdoyante de l'Occident?" dit

le chef des brigands en attachant sur le beau visage d'Alda un

regard scrutateur.

Des larmes remplirent les yeux de la jeune Bretonne tandis qu'elle

répondait: "Quand le général romain Paulinius vainquit les armées de

la reine des Junis, je partageai la ruine de mon père; je fus

captive avec mon vaillant père Aldogern, et amenée à Rome.

--Enfant de mon ancien ami et de mon chef respecté! s'écria le chef

des brigands: puis-je croire, en vérité, que je revois la noble

Alda, que j'ai, dans son enfance, si souvent portée dans mes bras?

As-tu, mon enfant, oublié Mainos, qui commandait sous ton père dans

cette désastreuse bataille?

--Non pas, maintenant que regarde avec plus de calme ces traits qui

m'étaient autrefois si familiers, reprit Alda. Pardonnez-moi d'avoir

été si longtemps à vous reconnaître, et dites-moi par quelle étrange

destinée nous sommes amenés tous deux en cet endroit si éloigné de

notre Bretagne.

--Vous ne pouvez avoir oublié, noble Alda, que j'ai partagé la

captivité de votre vaillant père, et que j'ai été condamné, comme

lui et vous-même, à faire partie du triomphe de nos ennemis.

--Hélas! dit Alda, mes cruelles angoisses pour les souffrances et la

mort de mon père étaient comme un gouffre dans lequel tous les

autres souvenirs de tendresse ou de douleur ont été engloutis. Mais

quelle a été votre destinée après qu'on vous eut séparé de nous?

--L'esclavage, reprit Mainos; mais mon âme libre ne pouvait se

soumettre à la servitude des Romains. Je brisai leurs chaînes, je

m'enfuis dans ces bois et ces déserts, où j'eus le bonheur de

devenir le chef d'une bande de braves proscrits, natifs de

différents pays, unis dans la haine de Rome, quoique nous comptions

parmi nous plus d'un Romain exilé.

--Eh quoi! l'ami, le compagnon de mon noble père est-il devenu le

chef d'une bande de voleurs? dit Alda du ton d'un profond regret.

--Princesse, pouvais-je prendre un autre parti? répliqua son

compatriote. Mon coeur était attaché à ma terre natale; mais comment

aurais-je pu y retourner sans vaisseaux? Je ne suis pas comme

l'aigle, qui peut étendre ses puissantes ailes sur les vents et

s'élancer sans crainte à travers les plaines de l'air. J'étais pour

jamais éloigné de la Bretagne, et je trouvais un peuple et une

patrie dans les montagnes de l'Italie; et le captif méprisé que Rome

avait donné en spectacle à ses artisans, à ses insolents patriciens,

a rendu son nom la terreur des plus fiers d'entre eux tous, depuis

qu'il est devenu dans ces montagnes le capitaine d'une bande libre."

Alda voulait répondre; mais Mainos lui dit qu'elle devait avoir

besoin de nourriture et de repos, et l'obligea à prendre sa part du

repas abondant préparé sur la table. Quand elle eut apaisé sa faim,

il fit appeler la meilleure parmi les femmes des bandits, aux soins

de laquelle il confia pour la nuit sa jeune compatriote. Cette femme

conduisit Alda dans un endroit retiré de la caverne, où elle trouva

un lit moelleux de mousse sèche, et elle dormit profondément

jusqu'au lendemain matin.

Alda: L'Esclave Bretonne · 第 22 / 33 题