CHAPITRE VIII

Des brillants nuages qui sont au-dessus de moi l'alouette fait

entendre son doux chant; mais qu'il y a longtemps que j'écoute pour

entendre ta voix!

Qu'il y a longtemps! et en vain!

La nuit et l'aurore me laissent comme elles m'ont trouvée,

gémissante et abandonnée.

La lumière éclaire l'été, et la pluie arrose l'arbre, mais jamais,

hélas! jamais la consolation ne vient à moi.

(JEWSBURY.)

Alda avait été prisonnière dans les murailles d'une ville pendant

toute la durée de sa captivité chez Marcus Lélius, et quoique

l'affection de sa bien-aimée Susanne allégeât depuis longtemps le

poids de ses chaînes, qui autrement eussent été intolérables pour la

libre fille d'un pays où la contrainte et les habitudes sédentaires

des contrées civilisées étaient tout à fait inconnues, elle

souffrait cruellement de cette retraite forcée.

La jeune Bretonne, qui avait été accoutumée à suivre les chasses,

avec son père, ses frères, et de jeunes compagnes, à courir avec eux

sur les collines et dans les vallées, avec toute l'ardeur qui naît

de la jeunesse et de la santé, s'était courbée et flétrie dans

l'étroite enceinte où elle était renfermée depuis tant de mois.

Ses yeux étaient fatigués de la splendeur qui l'environnait, et se

lassaient de ne pouvoir jamais se reposer que sur de pompeux

monuments, des colonnades de marbre, des statues colossales, des

fontaines artificielles, et de symétriques jardins. L'agitation

bruyante de la grande ville l'étourdissait; le mouvement continuel

de la foule, passant et repassant, dans laquelle elle ne voyait

aucun visage de connaissance, était accablant pour elle, et la vue

des fleurs dans des vases, les chants des oiseaux en cage, la

remplissaient de mélancolie.

L'enfant emprisonnée de la nature soupirait après les murmures d'un

ruisseau, l'ondulation des vertes forêts, et la vue des collines et

des vallons dans toute leur variété sauvage. En tout autre temps et

dans toute autre circonstance elle eût accueilli avec délire le

voyage à Tusculum et le privilége de passer deux longues et

brillantes journées à la campagne, environnée de prairies

verdoyantes, et sous l'ombrage des bosquets formés par le tendre et

abondant feuillage nouvellement sorti des bourgeons printaniers;

mais alors elle en détournait la vue avec un esprit sombre et

distrait. Elle avait, il est vrai, laissé loin derrière elle la

ville détestée, et son oreille était saluée par le murmure du

ruisseau tombant de la montagne, par le bourdonnement des abeilles

sauvages, et par les chants de milliers d'oiseaux; ses yeux, au lieu

de rencontrer l'éternelle monotonie d'un marbre éblouissant de

blancheur, se reposaient sur une délicieuse verdure, brillante de

teintes variées, et elle était assise au milieu des ombrages de

Tusculum; mais ses yeux étaient voilés de larmes, et elle ne pouvait

partager la joie avec laquelle tout, dans la nature animée ou

inanimée, saluait le retour du printemps.

Les champs, les bois et les eaux l'environnaient, et la chaîne

élevée des montagnes de l'Abruzze s'étendait devant elle; mais elle

détournait de ce riche tableau ses regards attristés, pour les fixer

au loin sur les tours de Rome, où ses inquiètes pensées la

reportaient, car là était son trésor, et son coeur aussi. Toute autre

chose était sans valeur pour elle, et ce fut réellement avec la plus

grande difficulté qu'elle put résister à la tentation qu'elle

éprouvait d'échapper à la surveillance de Lélia, et de retourner à

Rome près de sa bien-aimée Susanne. La seule crainte qui pût

l'empêcher d'en faire la tentative fut celle de causer à son amie

une vive contrariété, et d'encourir ses doux et sérieux reproches.

Lélia était impatiente et irritable: mécontente d'elle-même, toux

ceux qui l'approchaient devaient naturellement ressentir d'une

manière ou d'une autre les effets de sa mauvaise humeur. Mais rien

ne pouvait plus augmenter l'impatience d'Alda; car elle avait

atteint son apogée avant que la jeune Bretonne eût passé six heures

à Tusculum, persuadée que si elle pouvait seulement retourner à

Rome, elle ne souhaiterait jamais de revoir la campagne, et oubliant

que, tant qu'elle y avait été, elle avait soupiré, comme un aigle en

cage, après les solitudes les plus sauvages de la nature: tant les

humains sont inconséquents dans leurs désirs; tant il est vrai que

le lieu que nous détestons aujourd'hui peut devenir demain pour nous

un centre d'attractions et offrir à notre imagination un intérêt

plus puissant que celui même qui a été, pour ainsi dire, sanctifié

par nos premiers attachements.

Le soir du second jour, Alda retourna à Rome avec sa maîtresse. Ce

voyage au retour lui parut interminable, et, dans l'extrême

agitation qui s'était emparée d'elle, elle ne faisait que de courtes

et brusques réponses à toutes les observations que lui adressait

Lélia. Elle sentait le tort dont elle se rendait coupable en

agissant ainsi; mais elle ne pouvait se résoudre à surmonter son

humeur, qui, excitée par l'état de pénible anxiété où elle se

trouvait alors, s'irritait pour le moindre sujet; et plus d'une fois

cette réflexion se présenta à son esprit: Je blâme Lélia; je

l'accuse d'une conduite déraisonnable, et de se livrer aux accès

d'une injuste colère: hélas! je ne lui ressemble que trop par ces

défauts que je remarque en elle!

Quand la litière s'arrêta au palais de Marcus Lélius, et qu'une

longue file d'esclaves rampants, de serviteurs et d'affranchis,

s'avança pour recevoir leur jeune maîtresse, le regard inquiet

d'Alda parcourut la foule pour y découvrir Susanne; mais ce fut en

vain: elle n'était pas parmi ceux qui s'étaient assemblés sous le

portique en tenant des torches allumées. A peine Alda put-elle

contenir le mouvement qui la portait à s'élancer de la litière même

avant sa maîtresse, qui descendait avec beaucoup de pompe et de

cérémonie, mais quand elle vit que Pamphylia, l'affranchie favorite,

allait aussi passer avant elle, et sachant que sa sortie se ferait

avec encore plus d'apparat et de solennité que celle de sa maîtresse

(car Pamphylia était lente, majestueuse et étudiée dans tous ses

mouvements, afin de pénétrer le reste de la maison de sa haute

importance), elle fut incapable de contenir sa vivacité: passant

donc devant elle, elle sauta hors de la litière, et, se précipitant

impétueusement au milieu de la foule des esclaves et des serviteurs,

elle entra dans le palais avant que Pamphylia, stupéfaite, fût

revenue de l'étonnement que lui causait ce qu'elle appela

l'inconcevable impolitesse de la jeune barbare, quoique ce fût,

comme elle le disait, "ce qu'on pouvait attendre d'une sauvage

Bretonne."

Alda cependant ne trouvait pas celle qu'elle était si pressée

d'embrasser après sa courte sa courte mais insupportable absence;

et, ne recevant aucune réponse de ses compagnes d'esclavage à toutes

les questions empressées qu'elle leur adressait sur Susanne, elle se

hâta d'aller chercher cette dernière dans la chambre élevée qu'on

avait mise à leur disposition.

"Susanne, bien-aimée Susanne, me voilà de retour! s'écria-t-elle en

s'approchant de la porte d'un pas précipité. Susanne, es-tu ici?"

continua-t-elle d'une voix altérée par l'effroi que lui causait un

silence prolongé; puis, avec un douloureux pressentiment qu'elle ne

s'expliquait pas, elle poussa la porte entr'ouverte, et jeta un

regard plein d'inquiétude dans la chambre solitaire et délabrée.

Mais, apercevant Susanne étendue sur son lit, elle la crut endormie,

et, incapable de résister au désir de contempler son visage chéri,

elle s'en approcha bien doucement, dans la crainte que le bruit de

ses pas ne troublât son sommeil. Vaine précaution! ce sommeil était

trop profond pour qu'aucun bruit humain pût désormais le troubler.

Un flot des rayons argentés de la lune, se répandant à travers la

fenêtre ouverte, jetait une pâle et froide lueur sur le front plus

pâle et plus froid encore de Susanne, et laissait voir l'ineffable

expression de paix qui reposait sur son visage, tandis que le

sourire angélique qui se dessinait sur ses lèvres disait avec une

silencieuse éloquence qu'elle avait trouvé le bonheur dans la mort.

Alda contemplait le corps inanimé et les traits si calmes de son

amie dans une agonie de douleur que nulle parole ne pourrait

exprimer, et le désespoir de son coeur, répandu sur son visage,

offrait un contraste frappant avec le profond repos et la solennelle

douceur que la main de la mort avait imprimés sur chacun des traits

de celle qu'elle pleurait.

Mais Alda, qui n'était pas préparée à ce coup terrible et accablant,

ne put le supporter, et, succombant sous le poids de sa douleur,

elle tomba évanouie. Ses émotions avaient été si violentes, que la

nature lui accordait une trêve afin qu'elle pût résister à celles

qui lui étaient encore réservées.

Alda resta sans connaissance plusieurs heures au delà de la durée

d'un évanouissement ordinaire; elle ne reprit ses sens que lorsque

les premiers rayons du soleil échauffèrent son visage, et que la

brise fraîche du matin, soufflant à travers la fenêtre ouverte,

souleva les boucles de ses longs cheveux blonds, négligemment épars

sur ses épaules et sur le plancher, où elle était étendue sans

mouvement.

La première sensation d'un retour à la vie fut le souvenir de la

perte qu'elle avait faite; se relevant aussitôt, elle s'élança vers

le lit de Susanne pour embrasser les restes glacés de son amie, et

contempler encore une fois ses traits chéris. Mais cette dernière

consolation même fut refusée à sa douleur; car le corps avait été

enlevé pendant son évanouissement, et elle ne revit plus Susanne.

Depuis le jour où un père bien-aimé était mort dans les bras de la

malheureuse Alda, au fond du cachot où l'avaient jeté les Romains,

la laissant orpheline et captive sur une terre étrangère et ennemie,

elle n'avait rien senti de semblable à ce qu'elle éprouvait en ce

moment, et la violence de son désespoir fut telle, qu'elle terrifia

ceux qui en furent les témoins. Elle ne pouvait encore se dire que

Susanne était passée de cette terre d'épreuves et de misères, de

l'exil et de l'esclavage, à cet état bienheureux où la douleur est

inconnue, où les larmes du juste sont essuyées pour toujours, et

elle la pleurait comme si l'espérance se fût enfuie avec elle.

Chaque jour qui s'écoulait augmentait encore son affliction, en lui

faisant sentir davantage la perte qu'elle avait faite, et personne

ne pouvait maintenant lui offrir de consolation. Elle ne

reconnaissait pas la main du Seigneur dans le malheur qui l'avait

frappée; elle murmurait contre sa justice et sa sagesse, et elle ne

voulait pas voir qu'il lui avait enlevé l'idole qu'elle s'était

faite sur la terre, afin qu'elle reportât toutes ses affections sur

lui, son père et son Dieu. Elle savait bien que celle qui n'était

plus aurait été la première à condamner son défaut de résignation,

et la vaine rébellion de son coeur contre la volonté du Dieu

tout-puissant; mais elle-même ne voulait pas courber la tête sous la

main adorable qui la châtiait. De plus, ses manières hautaines, son

silence dédaigneux, rebutaient tous ceux qui étaient autour d'elle.

D'abord, à la faveur de son attachement pour Susanne, qui était bien

connu, on eut quelque indulgence pour sa position; mais quand on vit

que, sans égard pour les représentations ou les menaces, elle

rejetait obstinément les travaux de chaque jour, on eut encore une

fois recours aux moyens violents. Ils eurent, il est vrai, pour

effet de la tirer du sombre désespoir et de l'accablement où elle

avait été plongée par la mort de son amie; mais ce fut pour exciter

en elle un des plus terribles accès de colère qu'elle eût encore

ressentis, pendant lequel elle adressa les paroles les plus

insultantes à Lélia, qui ordonnait qu'elle fût sévèrement punie.

Si Alda n'eût été retenue, elle aurait rendu les coups qu'elle

recevait de Narsa à sa tyrannique maîtresse; mais à la fin, épuisée

par les efforts de son inutile fureur, elle tomba dans un état

d'immobilité et d'abattement dans lequel elle resta longtemps, comme

insensible à tout ce qui se passait autour d'elle. Toutefois, tandis

que ses yeux étaient fermés, ses larmes taries, et ses lèvres

silencieuses, son esprit était activement occupé.

Une pensée l'avait frappée, une nouvelle et soudaine pensée, qui

rappela les émotions de l'espérance sur ses joues décolorées: elle

avait conçu l'idée d'échapper à l'esclavage. Tant que Susanne avait

vécu, des liens plus forts qu'une chaîne de fer l'avaient attachée à

la captivité qu'elle partageait avec elle; et, pour l'amour de

Susanne, la fière Alda se fût soumise à fendre le bois, à tirer de

l'eau, ou à habiter un cachot d'où la lumière du jour eût été exclue

à jamais; ce lien était brisé, et, poussée au désespoir par le

souvenir de ses malheurs et des mauvais traitements qu'elle avait

endurés, elle résolut de n'en pas supporter plus longtemps.

Décidée à exécuter le dessein qu'elle avait formé de fuir

sur-le-champ, elle affecta un calme qu'elle était bien loin de sentir,

et réussit à endormir les soupçons de ses tyrans, en séchant ses

larmes, et reprenant en silence l'ouvrage qu'elle avait si longtemps

négligé. Elle travailla assidûment jusqu'à l'heure du repos; alors

on lui permit de se retirer dans sa chambre solitaire. Sans se

déshabiller, elle se jeta sur son lit, écoutant attentivement,

jusqu'à ce qu'un profond silence lui apprît que toute la maison

était ensevelie dans le sommeil.

Alors elle se leva, quitta sa chambre sans bruit, et, favorisée par

la nuit, parvint à s'échapper du palais de Marcus Lélius.

Alda: L'Esclave Bretonne · 第 21 / 33 题