CHAPITRE X

L'Eglise peut errer dans le désert, mais Dieu nourrit toujours son

enfant pèlerin.

(Mrs WEST.)

Lorsqu'Alda, à son lever, rejoignait son compatriote, elle le trouva

fort empressé de connaître l'histoire de sa captivité et les détails

de sa fuite. Elle les lui raconta, et il les écouta avec le plus vif

intérêt. Plus d'une fois le fier Breton mit la main sur le manche de

son poignard, et proféra des menaces de vengeance contre Marcus

Lélius et sa fille, quand elle lui fit le récit de tous les mauvais

traitements qu'elle avait reçus d'eux. Mais quand elle parla de la

compatissante amitié dont sa généreuse compagne de captivité, sa

bien-aimée Susanne lui avait donné tant de preuves, et qu'elle lui

raconte dans un langage simple et touchant la mort de cette tendre

et fidèle amie, puis lui dépeignit son amère douleur et son désolant

abandon après ce triste événement, le brave guerrier ne rougit pas

de mêler ses larmes à celles que versait encore la jeune Bretonne au

souvenir de ces jours de douleur.

Et cette sympathie, Mainos ne fut pas seul à l'éprouver; car la

troupe des proscrits assemblés autour d'eux écoutait dans une

attention muette et avec des marques d'intérêt le récit que faisait

Alda, exprimant par leurs gestes et leurs regards la rage, le

chagrin, l'indignation et la pitié, suivant les différents

sentiments que leur inspirait sa narration; et quand elle eut fini,

ils la félicitèrent de sa fuite dans un langage grossier, mais

sincère, et s'unirent à leur chef pour lui protester qu'elle

trouverait au milieu d'eux un asile tranquille et sûr.

Mais Alda, quoique très-reconnaissante de la bonté qu'on lui

témoignait, ne pensait pas qu'une caverne de voleurs fût pour elle

l'habitation la plus convenable, et, après les avoir remerciés de

leur sympathie et de leur bonne volonté, elle dit à Mainos que son

désir était de trouver dans les montagnes une retraite paisible et

solitaire, où elle pût vivre à l'abri des poursuites de Marcus

Lélius et de tout visiteur incommode, et passer son temps dans les

exercices de la dévotion et la contemplation des beautés de la

nature.

Mainos comprenait très-peu ces sentiments; mais il lui répondit que,

si tels étaient ses désirs, il lui ferait élever une cabane dans un

endroit agréable, où elle pourrait jouir de la retraite et d'une

parfaite liberté, et s'occuper de tout ce qui pourrait lui plaire.

"Toutefois, ajouta-t-il, j'aimerais beaucoup mieux que vous

voulussiez rester parmi nous, où tous les désirs de votre coeur

seraient satisfaits aussitôt que connus, et où vous pourriez être

notre reine, si vous le vouliez.

--Reine! répondit Alda. Hélas! mon ami, il fut un temps où mon coeur

présomptueux aurait palpité à ce mot; mais j'ai appris à connaître

les vanités et les peines de la grandeur, et la plus haute dignité à

laquelle j'aspire maintenant, c'est le titre de chrétienne."

C'était un nom que Mainos n'avait jamais entendu; mais du ton de

révérence avec lequel Alda l'avait prononcé, il conclut que c'était

une dignité au-dessus de celle de reine, et il répondit

sur-le-champ: "Quel que soit le but auquel ton ambition aspire, ô

Alda, sache que ce sera le plaisir et l'orgueil de Mainos de la

satisfaire en toutes choses." Et vraiment il était étrange aux yeux

du puissant capitaine que sa jeune compatriote pût, en effet, borner

ses désirs à la possession d'une cabane dans la vallée, avec un

jardin, un ruisseau, un troupeau de six chèvres et de six moutons,

qui était ce qu'elle avait demandé, quand il aurait pu la combler de

dons que la femme de César eût enviés.

Empressé cependant de se conformer même à ce qu'il regardait comme

un caprice de jeune fille, Mainos s'occupa pendant plusieurs jours,

avec un grand plaisir, à surveiller les travaux de la demeure

champêtre d'Alda, qui fut construite par ses camarades, sous sa

direction, avec des branches d'arbres entrelacées et étroitement

serrées par des plantes flexibles, cimentée au dehors avec de la

terre glaise, et couverte d'écorce d'arbre et de mousse.

Cette construction extérieure formait une habitation claire et

commode, et elle précédait une petite grotte naturelle, située dans

la partie rocheuse de la montagne, et dont l'entrée était habilement

close par une porte fermant avec exactitude, et qui ne pouvait être

aperçue par ceux auxquels était inconnue l'existence de la retraite

qu'elle cachait.

Quand la petite cabane fut entièrement achevée, meublée et fournie

de toutes les choses nécessaires au bien-être et à l'agrément de la

vie d'une solitaire, Mainos, non sans un peu d'orgueil, conduisit sa

jeune compatriote à l'endroit délicieux dans lequel elle était

située, et la pria d'en prendre possession et d'y fixer sa demeure.

Alda fut enchantée de cette belle et profonde solitude, ainsi que du

pâturage qui l'entourait; et, montrant son petit troupeau, elle dit

à Mainos: "Ne suis-je pas reine maintenant?

--Reine, noble Alda? répondit avec surprise son compatriote.

--Eh! reprit-elle en souriant et s'asseyant sur un monticule couvert

de thym et de serpolet, voici mon trône; plus loin, mon palais; et

voilà mes heureux et innocents sujets," ajouta-t-elle en lui

montrant le petit troupeau, d'un blanc de neige, qui broutait les

gazons verts et émaillés de fleurs, près d'un ruisseau transparent

qui coulait au milieu de la prairie.

"D'après cela, dit Mainos, tous les bergers seraient des rois.

--Assurément, répondit Alda, s'ils voulaient voir le sort d'un

berger du même oeil que je le vois en ce moment.

--La vie d'un berger peut avoir beaucoup de charmes pour ceux qui se

contentent d'une vie obscure et sans gloire, dans l'aisance et la

sécurité, dit Mainos; mais il faut des domaines, des richesses, du

pouvoir, de la grandeur et une autorité souveraine pour être un

monarque; et quel berger posséda jamais tout cela?

--Il ne me serait pas difficile de prouver que je possède toutes les

choses que vous venez d'énumérer, reprit Alda avec un gai sourire;

car, pour les territoires, ne puis-je parcourir sans contestation et

sans crainte l'espace immense de ces sublimes solitudes, ces bois,

ces montagnes et ces vallées? Quant aux richesses, n'aurai-je pas

celles que ni l'or ni le pouvoir ne sont capables de procurer: la

paix, une sainte et tranquille joie, et l'espérance d'un céleste

héritage qu'aucun usurpateur ne pourrait m'enlever? Et le pouvoir!

n'ai-je pas celui de jouir de la liberté, de ce bien suprême dont

personne ne peut apprécier l'étendue comme l'esclave échappé à ses

fers? Quant à une autorité souveraine, l'empereur de Rome lui-même

ne pourrait se vanter d'en posséder une plus absolue que celle que

j'exercerai sur les sujets doux et soumis que vous m'avez donnés, et

auxquels je me flatte d'en ajouter beaucoup d'autres, en distribuant

mes bienfaits à ces jolis musiciens qui chantent si gaiement sur les

branches des arbres dont ma charmante demeure est ombragée. De cette

façon, échappant à tous les soins et à toutes les peines de la

royauté, je jouirai entièrement du bonheur de régner."

Mainos branla la tête d'un air d'incrédulité.

"Ah! Mainos, continua sa jeune compatriote, autrefois je pensais

bien différemment, et je me serais moquée de tout ce que depuis j'ai

appris à apprécier. Le faux jour sous lequel j'étais accoutumée,

depuis mon enfance, à considérer ces choses, n'existe plus pour moi

maintenant; une vraie lumière m'a été donnée, et je puis dire avec

vérité: "Il est heureux pour moi d'avoir été affligée!"

Il se passait peu de jours sans que Mainos vînt visiter Alda dans sa

délicieuse vallée. Elle était pour lui un trésor caché sur lequel

reposaient les plus vives affections de son coeur, comme l'amour d'un

père repose sur une fille unique et bien-aimée; car c'est ainsi que

le vaillant exilé Breton considérait l'enfant de l'ami et du

compatriote qu'il avait perdu.

Il y avait un sujet sur lequel Alda aimait principalement à

s'arrêter lorsqu'ils étaient ensemble, sujet du plus profond intérêt

pour tous deux, quoique d'abord Mainos n'y donnât quelque attention

que parce qu'elle l'en priait avec instance, et qu'il ne pouvait

rien refuser à ses désirs.

C'était sur la grande affaire de son salut éternel qu'Alda

travaillait avec anxiété à fixer ses pensées; et la tâche était

difficile. Comment parvenir à surmonter les superstitions natives et

les préjugés enracinés de son compatriote? Cependant, par degrés

lents et presque insensibles, elle gagna du terrain sur lui; les

impressions, une fois faites, se fortifièrent de plus en plus, et le

temps n'était pas éloigné qui devait voir le chef barbare abandonner

les erreurs de sa jeunesse, les crimes de sa vie présente, pour

adopter les préceptes et la foi pure du christianisme.

Alda jouissait d'une tranquillité sans aucun nuage dans sa demeure

agreste et solitaire, employant son temps à la culture de son petit

jardin, aux soins de son troupeau, et à des exercices de dévotion.

Il arriva un jour qu'une de ses chèvres s'étant éloignée de la

vallée où elle paissait avec les autres, Alda courut à sa recherche

jusqu'à une assez grande distance; et, grimpant d'une colline sur

une autre, elle s'éloigna insensiblement plus qu'elle n'avait eu

l'intention de le faire, de manière qu'à la fin elle s'égara dans

les défilés de la montagne. Le soleil brillait encore sur la terre;

mais il tournait à l'occident. Alda, qui avait été accoutumée dès

son enfance à vivre dans un pays inculte et presque inhabité, n'en

était nullement inquiète; mais, comme elle se trouvait un peu

fatiguée de sa course dans des sentiers étroits et roides, elle

s'assit sur un rocher escarpé pour se reposer un peu avant de

redescendre.

De cet endroit élevé elle jeta les yeux sur le pays environnant, qui

s'étendait à ses pieds dans toute la beauté d'un paysage d'Italie.

Les bois, couverts d'un tendre feuillage, avaient cette teinte verte

et brillante, aussi délicieuse qu'elle est éphémère. Quelques-uns

des arbres se couvraient déjà de boutons blancs ou roses, et les

courants d'eau descendaient dans la plaine, des montagnes où ils

prenaient leur source, en ruisseaux limpides ou en torrents écumeux.

Cependant Alda ne s'abandonna pas longtemps à la contemplation des

charmes dont la nature avait enrichi la perspective qu'elle avait

sous les yeux; car elle avait découvert dans le lointain la ville

impériale aux sept collines, et ses pensées s'égaraient déjà dans

les souvenirs de sa captivité passée. Quelque sombres qu'eussent été

ses jours de douleur, elle se les rappelait alors tellement embellis

par les doux soins et l'amitié de Susanne, qu'il lui semblait que,

si le choix lui en était donné, elle renoncerait avec joie aux

bienfaits et aux douceurs de la liberté, pour jouir encore, auprès

de cette tendre amie, des délices de l'intimité, même dans la misère

et l'esclavage.

A ces touchants souvenirs de celle qu'elle avait tant aimée, Alda

fondait en larmes, et se représentait le bonheur dont elles auraient

joui s'il leur eût été donné d'habiter ensemble son ermitage, dans

le vallon de la montagne, et elle soupirait amèrement à la pensée

que cela ne pouvait être. Ensuite elle se reprochait l'égoïsme de

ses regrets, et s'écriait: "Pourquoi pleurer sur toi, Susanne?

Pourquoi ce désir coupable de te rappeler dans un monde qui n'était

pas digne de toi? Amie de mon coeur, pardonne ces souhaits ardents de

l'âme de ton Alda! Cette âme, hélas! s'attache à la poussière, au

lieu d'aspirer à s'élancer vers le ciel sur les ailes de l'espérance

et de la foi, pour te chercher dans la demeure de l'éternelle

félicité."

Ces paroles étaient encore sur les lèvres d'Alda, quand un doux

refrain de mélodie sacrée s'éleva, sortant, à ce qu'il semblait, des

cavernes rocheuses qui étaient à ses pieds, et un choeur de voix

mélodieuses chanta le Requiem suivant:

Alda: L'Esclave Bretonne · 第 23 / 33 题