L'Eglise peut errer dans le désert, mais Dieu nourrit toujours son
enfant pèlerin.
(Mrs WEST.)
Lorsqu'Alda, à son lever, rejoignait son compatriote, elle le trouva
fort empressé de connaître l'histoire de sa captivité et les détails
de sa fuite. Elle les lui raconta, et il les écouta avec le plus vif
intérêt. Plus d'une fois le fier Breton mit la main sur le manche de
son poignard, et proféra des menaces de vengeance contre Marcus
Lélius et sa fille, quand elle lui fit le récit de tous les mauvais
traitements qu'elle avait reçus d'eux. Mais quand elle parla de la
compatissante amitié dont sa généreuse compagne de captivité, sa
bien-aimée Susanne lui avait donné tant de preuves, et qu'elle lui
raconte dans un langage simple et touchant la mort de cette tendre
et fidèle amie, puis lui dépeignit son amère douleur et son désolant
abandon après ce triste événement, le brave guerrier ne rougit pas
de mêler ses larmes à celles que versait encore la jeune Bretonne au
souvenir de ces jours de douleur.
Et cette sympathie, Mainos ne fut pas seul à l'éprouver; car la
troupe des proscrits assemblés autour d'eux écoutait dans une
attention muette et avec des marques d'intérêt le récit que faisait
Alda, exprimant par leurs gestes et leurs regards la rage, le
chagrin, l'indignation et la pitié, suivant les différents
sentiments que leur inspirait sa narration; et quand elle eut fini,
ils la félicitèrent de sa fuite dans un langage grossier, mais
sincère, et s'unirent à leur chef pour lui protester qu'elle
trouverait au milieu d'eux un asile tranquille et sûr.
Mais Alda, quoique très-reconnaissante de la bonté qu'on lui
témoignait, ne pensait pas qu'une caverne de voleurs fût pour elle
l'habitation la plus convenable, et, après les avoir remerciés de
leur sympathie et de leur bonne volonté, elle dit à Mainos que son
désir était de trouver dans les montagnes une retraite paisible et
solitaire, où elle pût vivre à l'abri des poursuites de Marcus
Lélius et de tout visiteur incommode, et passer son temps dans les
exercices de la dévotion et la contemplation des beautés de la
nature.
Mainos comprenait très-peu ces sentiments; mais il lui répondit que,
si tels étaient ses désirs, il lui ferait élever une cabane dans un
endroit agréable, où elle pourrait jouir de la retraite et d'une
parfaite liberté, et s'occuper de tout ce qui pourrait lui plaire.
"Toutefois, ajouta-t-il, j'aimerais beaucoup mieux que vous
voulussiez rester parmi nous, où tous les désirs de votre coeur
seraient satisfaits aussitôt que connus, et où vous pourriez être
notre reine, si vous le vouliez.
--Reine! répondit Alda. Hélas! mon ami, il fut un temps où mon coeur
présomptueux aurait palpité à ce mot; mais j'ai appris à connaître
les vanités et les peines de la grandeur, et la plus haute dignité à
laquelle j'aspire maintenant, c'est le titre de chrétienne."
C'était un nom que Mainos n'avait jamais entendu; mais du ton de
révérence avec lequel Alda l'avait prononcé, il conclut que c'était
une dignité au-dessus de celle de reine, et il répondit
sur-le-champ: "Quel que soit le but auquel ton ambition aspire, ô
Alda, sache que ce sera le plaisir et l'orgueil de Mainos de la
satisfaire en toutes choses." Et vraiment il était étrange aux yeux
du puissant capitaine que sa jeune compatriote pût, en effet, borner
ses désirs à la possession d'une cabane dans la vallée, avec un
jardin, un ruisseau, un troupeau de six chèvres et de six moutons,
qui était ce qu'elle avait demandé, quand il aurait pu la combler de
dons que la femme de César eût enviés.
Empressé cependant de se conformer même à ce qu'il regardait comme
un caprice de jeune fille, Mainos s'occupa pendant plusieurs jours,
avec un grand plaisir, à surveiller les travaux de la demeure
champêtre d'Alda, qui fut construite par ses camarades, sous sa
direction, avec des branches d'arbres entrelacées et étroitement
serrées par des plantes flexibles, cimentée au dehors avec de la
terre glaise, et couverte d'écorce d'arbre et de mousse.
Cette construction extérieure formait une habitation claire et
commode, et elle précédait une petite grotte naturelle, située dans
la partie rocheuse de la montagne, et dont l'entrée était habilement
close par une porte fermant avec exactitude, et qui ne pouvait être
aperçue par ceux auxquels était inconnue l'existence de la retraite
qu'elle cachait.
Quand la petite cabane fut entièrement achevée, meublée et fournie
de toutes les choses nécessaires au bien-être et à l'agrément de la
vie d'une solitaire, Mainos, non sans un peu d'orgueil, conduisit sa
jeune compatriote à l'endroit délicieux dans lequel elle était
située, et la pria d'en prendre possession et d'y fixer sa demeure.
Alda fut enchantée de cette belle et profonde solitude, ainsi que du
pâturage qui l'entourait; et, montrant son petit troupeau, elle dit
à Mainos: "Ne suis-je pas reine maintenant?
--Reine, noble Alda? répondit avec surprise son compatriote.
--Eh! reprit-elle en souriant et s'asseyant sur un monticule couvert
de thym et de serpolet, voici mon trône; plus loin, mon palais; et
voilà mes heureux et innocents sujets," ajouta-t-elle en lui
montrant le petit troupeau, d'un blanc de neige, qui broutait les
gazons verts et émaillés de fleurs, près d'un ruisseau transparent
qui coulait au milieu de la prairie.
"D'après cela, dit Mainos, tous les bergers seraient des rois.
--Assurément, répondit Alda, s'ils voulaient voir le sort d'un
berger du même oeil que je le vois en ce moment.
--La vie d'un berger peut avoir beaucoup de charmes pour ceux qui se
contentent d'une vie obscure et sans gloire, dans l'aisance et la
sécurité, dit Mainos; mais il faut des domaines, des richesses, du
pouvoir, de la grandeur et une autorité souveraine pour être un
monarque; et quel berger posséda jamais tout cela?
--Il ne me serait pas difficile de prouver que je possède toutes les
choses que vous venez d'énumérer, reprit Alda avec un gai sourire;
car, pour les territoires, ne puis-je parcourir sans contestation et
sans crainte l'espace immense de ces sublimes solitudes, ces bois,
ces montagnes et ces vallées? Quant aux richesses, n'aurai-je pas
celles que ni l'or ni le pouvoir ne sont capables de procurer: la
paix, une sainte et tranquille joie, et l'espérance d'un céleste
héritage qu'aucun usurpateur ne pourrait m'enlever? Et le pouvoir!
n'ai-je pas celui de jouir de la liberté, de ce bien suprême dont
personne ne peut apprécier l'étendue comme l'esclave échappé à ses
fers? Quant à une autorité souveraine, l'empereur de Rome lui-même
ne pourrait se vanter d'en posséder une plus absolue que celle que
j'exercerai sur les sujets doux et soumis que vous m'avez donnés, et
auxquels je me flatte d'en ajouter beaucoup d'autres, en distribuant
mes bienfaits à ces jolis musiciens qui chantent si gaiement sur les
branches des arbres dont ma charmante demeure est ombragée. De cette
façon, échappant à tous les soins et à toutes les peines de la
royauté, je jouirai entièrement du bonheur de régner."
Mainos branla la tête d'un air d'incrédulité.
"Ah! Mainos, continua sa jeune compatriote, autrefois je pensais
bien différemment, et je me serais moquée de tout ce que depuis j'ai
appris à apprécier. Le faux jour sous lequel j'étais accoutumée,
depuis mon enfance, à considérer ces choses, n'existe plus pour moi
maintenant; une vraie lumière m'a été donnée, et je puis dire avec
vérité: "Il est heureux pour moi d'avoir été affligée!"
Il se passait peu de jours sans que Mainos vînt visiter Alda dans sa
délicieuse vallée. Elle était pour lui un trésor caché sur lequel
reposaient les plus vives affections de son coeur, comme l'amour d'un
père repose sur une fille unique et bien-aimée; car c'est ainsi que
le vaillant exilé Breton considérait l'enfant de l'ami et du
compatriote qu'il avait perdu.
Il y avait un sujet sur lequel Alda aimait principalement à
s'arrêter lorsqu'ils étaient ensemble, sujet du plus profond intérêt
pour tous deux, quoique d'abord Mainos n'y donnât quelque attention
que parce qu'elle l'en priait avec instance, et qu'il ne pouvait
rien refuser à ses désirs.
C'était sur la grande affaire de son salut éternel qu'Alda
travaillait avec anxiété à fixer ses pensées; et la tâche était
difficile. Comment parvenir à surmonter les superstitions natives et
les préjugés enracinés de son compatriote? Cependant, par degrés
lents et presque insensibles, elle gagna du terrain sur lui; les
impressions, une fois faites, se fortifièrent de plus en plus, et le
temps n'était pas éloigné qui devait voir le chef barbare abandonner
les erreurs de sa jeunesse, les crimes de sa vie présente, pour
adopter les préceptes et la foi pure du christianisme.
Alda jouissait d'une tranquillité sans aucun nuage dans sa demeure
agreste et solitaire, employant son temps à la culture de son petit
jardin, aux soins de son troupeau, et à des exercices de dévotion.
Il arriva un jour qu'une de ses chèvres s'étant éloignée de la
vallée où elle paissait avec les autres, Alda courut à sa recherche
jusqu'à une assez grande distance; et, grimpant d'une colline sur
une autre, elle s'éloigna insensiblement plus qu'elle n'avait eu
l'intention de le faire, de manière qu'à la fin elle s'égara dans
les défilés de la montagne. Le soleil brillait encore sur la terre;
mais il tournait à l'occident. Alda, qui avait été accoutumée dès
son enfance à vivre dans un pays inculte et presque inhabité, n'en
était nullement inquiète; mais, comme elle se trouvait un peu
fatiguée de sa course dans des sentiers étroits et roides, elle
s'assit sur un rocher escarpé pour se reposer un peu avant de
redescendre.
De cet endroit élevé elle jeta les yeux sur le pays environnant, qui
s'étendait à ses pieds dans toute la beauté d'un paysage d'Italie.
Les bois, couverts d'un tendre feuillage, avaient cette teinte verte
et brillante, aussi délicieuse qu'elle est éphémère. Quelques-uns
des arbres se couvraient déjà de boutons blancs ou roses, et les
courants d'eau descendaient dans la plaine, des montagnes où ils
prenaient leur source, en ruisseaux limpides ou en torrents écumeux.
Cependant Alda ne s'abandonna pas longtemps à la contemplation des
charmes dont la nature avait enrichi la perspective qu'elle avait
sous les yeux; car elle avait découvert dans le lointain la ville
impériale aux sept collines, et ses pensées s'égaraient déjà dans
les souvenirs de sa captivité passée. Quelque sombres qu'eussent été
ses jours de douleur, elle se les rappelait alors tellement embellis
par les doux soins et l'amitié de Susanne, qu'il lui semblait que,
si le choix lui en était donné, elle renoncerait avec joie aux
bienfaits et aux douceurs de la liberté, pour jouir encore, auprès
de cette tendre amie, des délices de l'intimité, même dans la misère
et l'esclavage.
A ces touchants souvenirs de celle qu'elle avait tant aimée, Alda
fondait en larmes, et se représentait le bonheur dont elles auraient
joui s'il leur eût été donné d'habiter ensemble son ermitage, dans
le vallon de la montagne, et elle soupirait amèrement à la pensée
que cela ne pouvait être. Ensuite elle se reprochait l'égoïsme de
ses regrets, et s'écriait: "Pourquoi pleurer sur toi, Susanne?
Pourquoi ce désir coupable de te rappeler dans un monde qui n'était
pas digne de toi? Amie de mon coeur, pardonne ces souhaits ardents de
l'âme de ton Alda! Cette âme, hélas! s'attache à la poussière, au
lieu d'aspirer à s'élancer vers le ciel sur les ailes de l'espérance
et de la foi, pour te chercher dans la demeure de l'éternelle
félicité."
Ces paroles étaient encore sur les lèvres d'Alda, quand un doux
refrain de mélodie sacrée s'éleva, sortant, à ce qu'il semblait, des
cavernes rocheuses qui étaient à ses pieds, et un choeur de voix
mélodieuses chanta le Requiem suivant: