CHAPITRE VII

Il y a au-dessus de nous un monde où les adieux sont inconnus; toute

une éternité d'amour, destinée aux bons seulement. Et la Foi nous

montre celui dont la mort nous sépare transporté dans cette sphère

de bonheur.

(MONTGOMMERY.)

Le temps qui suivit immédiatement le baptême de la jeune Bretonne

fut l'époque la plus tranquille qu'elle eût connue dans sa vie. Elle

avait cessé de résister aux ordres de Lélia; elle accomplissait sa

tâche avec une dignité calme, et se conduisait envers ses compagnes

d'esclavage non pas peut-être avec la bienveillante courtoisie qui

caractérisait les manières de Susanne à l'égard de tout le monde,

mais avec une certaine élévation polie qui ne recherchait leurs

attentions ni ne repoussait leurs avances. Elle et Susanne se

montraient également résolues dans leurs refus de participer à aucun

de leurs complots pour tromper leur maîtresse, ou d'entrer en aucune

intrigue des partis qui divisaient la maison de Marcus Lélius; au

contraire, elles faisaient tous leurs efforts pour rétablir entre

eux la paix et l'harmonie.

Susanne et Alda avaient peu d'occasions de se rendre aux assemblées

de leur culte secret; mais quand ces occasions se présentaient,

elles en profitaient avec joie et reconnaissance, et s'efforçaient

avec ardeur de les faire tourner au profit de leur salut éternel.

La ville de Rome ruisselait encore du sang de leurs frères, et

chaque fois qu'elles visitaient le lieu de leur réunion, elles

trouvaient quelques vides nouveaux dans le petit troupeau; quelques

victimes avaient succombé devant l'insatiable cruauté de Néron et

des ses licencieux courtisans, qui haïssaient les chrétiens pour

leurs vertus mêmes, et ne pouvaient leur pardonner le contraste

frappant que présentaient la régularité de leur conduite et la

pureté de leur vie avec la honteuse sensualité de la leur.

Susanne avertissait Alda de se préparer à ce moment redoutable où

elles aussi pouvaient être appelées à donner de la fermeté et de la

sincérité de leur foi un témoignage dont la seule prévision était

capable de faire trembler les plus hardis.

"J'ose espérer que je ne reculerai devant aucun de ceux qui me

seront demandés, quelque terribles qu'ils soient, répondit la jeune

enthousiaste, les yeux étincelants.

--Je prie pour que mon âme soit fortifiée contre la faiblesse de ma

nature mortelle," dit Susanne, qui, d'une organisation plus frêle et

d'un tempérament plus faible que la jeune Bretonne, sentait moins de

confiance en ses propres forces, mais qui était encouragée par la

conviction que, si elle était condamnée à de cruelles tortures, la

constance pour les supporter lui viendrait d'une source plus élevée

que celle qu'elle tirait de ses propres facultés.

Si cette épreuve lui eût été imposée, elle l'aurait supportée avec

autant de fermeté, sinon de hardiesse, que la plus héroïque des

martyrs chrétiens; mais sa foi n'était pas appelée à donner ce

témoignage de sa sincérité. Son salut avait été assuré d'une autre

manière, et le prix de sa noble course allait lui être accordé; car

son céleste et pur esprit avait reçu un plus doux appel pour entrer

dans la joie du Seigneur.

Les progrès silencieux, mais certains, d'une consomption s'étaient

déjà fait sentir et avançaient rapidement, insensibles d'abord à

elle-même, parce que les seuls indices visibles étaient une langueur

et une faiblesse croissantes, une petite toux sèche et un

amaigrissement général de son corps, déjà fragile et délicat; tandis

que la rougeur passagère qui animait son teint, et l'éclat de ses

grands yeux noirs, trompaient tous ceux qui vivaient autour d'elles,

et leur persuadaient qu'un changement heureux s'était opéré dans sa

frêle constitution.

Alda, qui n'avait l'expérience d'aucun genre de maladie,

principalement de ces affections lentes, trop fréquentes parmi les

femmes délicates dont la constitution a été énervée par des

occupations sédentaires et les raffinements des nations civilisées,

alors parfaitement inconnus aux femmes robustes et actives de son

pays, fut la première à féliciter Susanne de ce mieux apparent.

"Ne sais-tu pas, ma chère Alda, que la rougeur qui teint maintenant

mes joues n'est que la brillante et trompeuse livrée de la mort?"

répondit Susanne avec calme.

Mais Alda refusait obstinément de croire à une telle assertion.

L'idée de la mort de Susanne dans la première fleur de la jeunesse

ne serait jamais entrée dans son esprit. C'était un trop affreux

malheur à joindre à toutes ses infortunes passés, disait-elle, et

elle ne croirait jamais que cela pût arriver, surtout tant que les

joues de son amie auraient cette fraîcheur et que ses yeux

brilleraient d'un pareil éclat.

Susanne lui dit que chaque heure la conduirait maintenant vers la

tombe; Alda ne voulut même pas l'écouter. Si elle avait vu son amie

étendue sur un lit de douleur, pâle, incapable d'agir et faisant

entendre des plaintes et des soupirs, elle aurait ouvert les yeux

sur son danger; mais Susanne souffrait peu, et elle dépérissait

imperceptiblement comme une fleur éphémère qui se fane et meurt

avant que les orages de l'automne arrivent pour la dépouiller de ses

feuilles délicates.

Elle ne soupirait pas, ne proférait aucune plainte, mais continuait

de s'occuper de son travail ordinaire, et ses efforts bienveillants

pour se rendre utile à chacune ne devaient cesser qu'avec sa vie.

Une nuit, cependant, qu'elle avait beaucoup de fièvre, se sentant

plus agitée et respirant avec plus de difficulté qu'à l'ordinaire,

vers la pointe du jour elle dit à Alda: "Il y a dans l'air de cette

chambre quelque chose qui m'oppresse. Il me semble que je me

trouverais mieux si je pouvais respirer l'air frais du matin sur le

balcon élevé du palais."

Alda pensa de même, et aussitôt qu'il fit tout à fait jour elles

montèrent sur le balcon. La matinée était parfaitement belle, et

Susanne se trouva d'abord très-soulagée; mais, après avoir fait

quelques tours, elle se plaignit d'une grande faiblesse, et Alda la

conduisit à un des siéges qui étaient sur le balcon.

"Non, pas ici, mon amie, dit Susanne, pas ici; place-moi vers

l'orient.

--Afin que tu puisses voir le soleil levant? dit Alda. Vois: les

étoiles disparaissent, et ses rayons se réfléchissent déjà sur le

bord de l'horizon.

--Afin que je puisse regarder une fois encore du côté de la terre de

mes pères; du côté de Jérusalem, cette ville autrefois privilégiée,

mais condamnée maintenant, dont le souvenir déchire mon coeur et

trouble le moment de mon départ, répondit Susanne avec une profonde

émotion. Car, hélas! continua-t-elle en frappant sa poitrine, ses

jours sont comptés, et l'heure de sa désolation est proche. La

gloire d'Israël n'est plus, et bientôt vont s'accomplir les paroles

de la prophétie qui dit que ses enfants seront rejetés de son sein

et errants sur la terre. O Jérusalem! Jérusalem! à quoi peuvent te

servir mes larmes, quand le Roi du ciel a vainement pleuré sur toi?

Cependant, quelque coupable que tu sois, il m'est doux de penser que

mes yeux ne verront pas les maux qui vont tomber sur toi. Car si le

moment de ta chute est proche, il n'arrivera pourtant pas pendant ma

vie; et quoique le cri de mon peuple doive être entendu de toute la

terre, tant sa misère est grande, il ne frappera pourtant pas

l'oreille insensible de la mort."

Ici la jeune Juive s'arrêta accablée par la cruelle perspective de

la ruine prochaine de son pays, et, étendant ses bras vers l'orient,

elle leva au ciel des yeux baignés de larmes, tandis que ses lèvres

se remuaient silencieusement, comme si elle eût prié avec ferveur

pour ses frères infortunés.

Alda, qui ne pouvait sans attendrissement contempler sa douleur,

l'attira sur son sein et baisa tendrement ses joues décolorées.

Susanne lui rendit doucement ses caresses. Après une pause de

quelques instants Alda lui dit: "Je t'ai souvent entendue faire

allusion à ton pays; mais c'est aujourd'hui la première fois que tu

en prononces le nom."

Susanne répondit en soupirant: "Il y a des douleurs qui sont

éloquentes, comme la tienne, mon Alda; car le nom de la Bretagne est

toujours sur tes lèvres, et il semble que ce soit un soulagement

pour toi de communiquer tes regrets à tout ce qui t'entoure. Les

miens n'étaient pas de nature à s'évaporer en paroles; j'aimais à

les renfermer dans mon âme. Quand le nom de ma coupable mais chère

patrie était prononcé devant moi, je tressaillais comme si le glas

de ma mort eût frappé mon oreille et qu'une flèche eût percé mon

coeur. Dans les heures tranquilles de la nuit, je m'éveillais pour

penser à elle et pleurer; et bien souvent je me suis levée, quand

l'aurore était encore incertaine et vaporeuse, afin de contempler le

lever du soleil, en pensant que ses glorieux rayons souriaient déjà

sur les plaines de la Judée, se réfléchissaient dans les eaux du

Jourdain, et doraient, à Jérusalem, le dôme du temps du Seigneur."

Alda prit la main amaigrie de Susanne, et, la pressant tendrement

sur ses lèvres, lui dit: "Tu as donc laissé dans ton pays des liens

de famille, dont le souvenir ajoute à tes regrets?"

Susanne hocha tristement la tête, et répondit, tandis que des larmes

abondantes coulaient de ses yeux: "Alda, ma soeur, écoute-moi, je ne

te cacherai rien à cette heure, peut-être la dernière de notre

constante intimité, car mes jours ici-bas seront de peu de durée: je

m'évanouis comme une ombre, et bientôt je ne serai plus.

"Mon père était un homme riche et savant, l'un des chefs de la tribu

royale de Juda, et j'étais son unique enfant, tendrement aimée et

précieuse à sa vue; car ma mère, qui avait été l'objet de ses plus

chères affections, était morte en me donnant le jour.

"Je fus élevée avec délicatesse, et soigneusement instruite dans la

musique, la broderie, et tous les autres talents habituellement

cultivés par les filles de Jérusalem, et je passais pour exceller

dans tous. Quand je fus un peu plus avancée en âge, mon père, dont

j'étais devenue la société la plus chère, prit plaisir à diriger mon

esprit vers les branches les plus élevées des études qui faisaient

ses délices; et, sous sa direction, j'acquis la connaissance des

langues orientales et une idée générale des sciences.

"L'étude des Ecritures était un de nos plus grands plaisirs, quoique

nous les lussions alors sans les comprendre; car nos yeux n'étaient

pas encore ouverts, et nous ne pouvions voir de quelle manière

merveilleuse les paroles des prophètes s'étaient accomplies de notre

temps.

"Un soir, dans notre habitation d'été, au pied du mont Liban, mon

père et moi nous étions assis sous le portique placé devant la route

qui conduisait à Jérusalem. Je lisais tout haut, comme j'en avais

l'habitude, un passage du livre sacré, et l'endroit que j'avais

choisi était le cinquante-deuxième chapitre du prophète Isaïe. Un

voyageur qui venait de Jérusalem s'arrêta devant le portique, et,

appuyé sur son bâton, se mit à écouter. Mon père, conformément à

l'hospitalité de notre nation, l'invita à entrer et à s'asseoir.

L'étranger salua pour remercier de cette politesse; mais il resta

debout, quoiqu'il parût se joindre à nous, et me fit signe de

continuer ma lecture.

"Quand j'eus terminé le chapitre, il posa sa main sur mon épaule, et

me dit: "Jeune fille, comprends-tu de qui ces paroles sont écrites?"

"Je regardai mon père, afin qu'il parlât pour moi, car j'étais

timide, et je craignais de répondre à l'étranger, dont les manières

quoique douces, étaient imposantes; et mon père lui dit: "Il faut

que tu ne sois pas Israélite pour ignorer que ces paroles

s'appliquent au Messie promis, cette consolation d'Israël, que nous

attendons encore.

"--L'attendez-vous encore? reprit l'étranger d'un ton de surprise.

Comment comprenez-vous alors les quatre derniers versets du neuvième

chapitre du livre du prophète Daniel?"

"Mon père prit le rouleau de mes mains, lut le passage

attentivement, et l'étranger le força de convenir que, d'après ce

calcul, le temps devait être déjà passé. Ensuite l'étranger appela

plus particulièrement notre attention sur ces paroles: "Et après

soixante-deux semaines on fera mourir le Messie, mais pas pour

lui-même." Puis, revenant au livre du prophète Isaïe, il lut tout

haut le cinquante-troisième chapitre, commençant par ces mots: "Qui

a cru à nos paroles, et à qui le bras du Seigneur s'est-il révélé?"

"Mon père pâlit en l'écoutant; car c'était un homme réellement saint

et bon, dans le coeur duquel l'amour de la vérité était supérieur à

tous les préjugés: et reprenant le rouleau des mains de l'étranger,

il lut d'une voix altérée le douzième et le treizième verset du

onzième chapitre du livre de Zacharie: "?.. Ainsi ils donnèrent pour

moi trente pièces d'argent. Et le Seigneur me dit: "Jetez-le au

potier, le prix auquel j'ai été acheté." Et je pris les trente

pièces d'argent, et je les jetai au potier, dans la maison du

Seigneur."

"De qui ceci est-il écrit?" dit mon père. Et les yeux de l'étranger

s'enflammèrent; car il répondit: "De Celui que les enfants d'Israël

mirent à prix quand ils donnèrent trente pièces d'argent au traître

qui le leur livra, et qui, quand il se repentit d'avoir trahi le

sang innocent, prit les trente pièces d'argent, les jeta dans le

temple devant le grand prêtre, sortit et alla se pendre. Et le grand

prêtre, ayant pris conseil, dit: "Il n'est pas permis de mettre cet

argent dans le trésor, parce que c'est le prix du sang;" et ils en

achetèrent le champ d'un potier pour enterrer les étrangers.

"Mon père frappait ses mains, et regardait l'étranger dans le doute

et la perplexité; celui-ci continua: "Le même prophète ne dit-il

pas: Et ils regardèrent Celui qu'ils ont percé, et ils le pleureront

comme on pleure un fils unique? Et encore: Lève-toi, mon épée,

contre le berger, contre l'homme qui est mon compagnon, dit le

Seigneur des armées; frappe le berger, et les brebis du troupeau

seront dispersées?" Et il continua d'indiquer les passages des

prophètes et des psaumes qui avaient rapport à la venue de

Notre-Seigneur sur la terre, et montra le merveilleux accomplissement

des moindres circonstances dans le crucifiement de Jésus-Christ,

comme étant prédit par les prophètes; enfin mon père ne put s'empêcher

de s'écrier, comme le centurion romain: "En vérité, Celui-ci était le

Fils de Dieu!" et, déchirant ses vêtements, il s'écria: "Malheur à

nous, car nous n'avons pas connu le temps de notre visitation!

"--Alors, dit l'étranger, crois-tu que celui que ton peuple a

méchamment crucifié était le Messie attendu, le Fils éternel de

Dieu?

"--Le livre, le livre m'a éclairé et m'a convaincu de péché dans ma

première incrédulité, dit mon père, posant la main sur le rouleau.

"--Ce livre aussi contient ton pardon pour tes fautes passées,

reprit l'étranger, si tu veux être baptisé du baptême de la

rémission des péchés."

"Je tremblais dans l'excès de mon émotion; car ma conviction avait

précédé celle de mon père, quoique jusque-là j'eusse gardé le

silence; et quand mon père se leva pour accompagner le saint homme

jusqu'au ruisseau limpide qui coulait devant la maison, je rejetai

mon voile et les suivis en m'écriant: "Qui empêche que je ne prenne

part à cette grande oeuvre du salut?" Et mon père et moi fûmes

baptisés au même instant.

"Mon père n'était pas un prosélyte tiède et tremblant; sa conviction

de la vérité du christianisme était profonde, ardente, et il se hâta

de le proclamer devant tous les hommes. Ses mais l'avertissaient du

péril imminent auquel il s'exposait en agissant ainsi; car les Juifs

étaient animés d'une haine mortelle conter tous ceux qui

confessaient le nom de Jésus-Christ; mais il ne voulut écouter aucun

de ces conseils, qu'il trouvait lâches et timides, et continua de

confesser sa croyance et d'en donner les motifs, proposant hardiment

de les discuter avec ses compatriotes.

"En peu de temps il devint victime de leur fureur; car, se trouvant

incapables de confondre ses raisonnements ou de le réduire au

silence, ils s'assemblèrent en tumulte et le lapidèrent.

"Tu as été une fille infortunée, Alda, et tu peux te figurer ce que

furent mes sentiments dans cette horrible circonstance. Je ne

m'étendrai pas sur ma douleur; elle fut profonde, amère et durable;

mais, dans ce moment, à peine pus-je en sentir toute l'immensité;

car elle tomba sur moi comme un coup de foudre qui sembla paralyser

toutes mes facultés sous son accablante influence.

"Au moment du martyre de mon père j'étais sur le point d'épouser

Azor, fils unique de mon oncle, à qui j'avais été fiancée dès mon

enfance. Nous étions tendrement attachés l'un à l'autre; mais mon

oncle, apprenant, à la mort de mon père, que moi aussi j'étais

chrétienne, rompit le contrat, de peur que je ne convertisse son

fils à cette foi persécutée; et, non content de s'emparer de tout

mon riche héritage, il me vendit comme une esclave au frère de

Marcus Lélius, qui allait revenir à Rome avec la légion de vétérans

qu'il commandait. Celui-ci m'amena avec lui, et me donna à sa nièce

Lélia. Depuis ce temps (quatre ans environ) j'ai vécu dans

l'esclavage.

"--Hélas! dit Alda, ton sort, je l'avoue, a été beaucoup plus cruel

que le mien.

"--D'autant plus cruel, dit Susanne, que les maux de la guerre et

les torts de nos ennemis sont plus faciles à supporter que ceux qui

nous viennent des êtres destinés par la Providence à devenir nos

protecteurs naturels; mais continuons. Le souvenir de mon père, de

mon pays et de mon cher Azor pesait lourdement sur mon coeur.

Ajoutons à cela tout ce que la contrainte de l'esclavage avait

d'étrange pour moi, élevée, pour ainsi dire, dans le sein de

l'indulgence, et n'ayant jamais eu un désir qui ne fût satisfait,

jusqu'au moment où j'étais devenue si cruellement orpheline. Je

sentais cependant que ces infortunes et ces douleurs n'étant pas

causées par ceux à qui j'appartenais, il eût été injuste et ridicule

de montrer envers eux de la colère ou de l'indignation; je tâchai

donc, au contraire, de me conduire de la manière qui serait le plus

agréable à mon Père céleste, c'est-à-dire avec résignation et

douceur, et de me soumettre à l'autorité de mes maîtres dans tout ce

qui n'avait rien de coupable en soi-même.

"Quand on eut vu que j'étais patiente et honnête, que je possédais

plusieurs connaissances utiles, et que je paraissais résignée à mon

sort, on me traita avec confiance et bonté, et l'on m'accorda plus

de liberté qu'on n'en laissait à mes compagnes d'esclavage.

"Je ne déclarai pas ma religion; mais je n'aurais pas hésité à le

faire si j'avais cru que ce fût de la moindre utilité à la cause du

christianisme. On n'exigea pas de moi que je me joignisse aux

cérémonies du culte païen; car les Romains ne paraissent pas

attacher la moindre importance aux opinions religieuses de leurs

esclaves: du moins, dans la maison de Marcus Lélius, chacun, comme

tu as pu le voir jusqu'ici, est libre de suivre sa croyance ou ses

superstitions nationales, sans être questionné ni contraint; et

j'avoue avec regret que je n'ai réussi à faire impression sur aucun

d'eux au sujet des vérités du christianisme, à l'exception d'une

jeune esclave grecque, qui est morte depuis.

"Lorsque j'entrai pour la première fois dans une ville idolâtre, je

fus indignée, au delà de toute expression, des choses abominables et

des grossières superstitions qui s'offrirent à mes yeux, quelque

limitées que fussent les occasions que j'avais d'être témoin des

moeurs de ses habitants, qui tous me parurent plongés dans les

ténèbres d'une mort spirituelle. Je ne savais pas alors que l'Eglise

chrétienne fût établie à Rome et s'y étendît rapidement, parce que

les convertis étaient obligés de se conduire avec les plus grandes

précautions. Ainsi moi, étrangère, obscure et esclave, je ne

connaissais pas l'existence d'un seul membre de l'Eglise, et je

croyais être dans Rome la seule qui en fît partie, jusqu'à ce que,

observant attentivement les moeurs simples et pures d'un noble

matrone appelée Pomponia Grécina, et comparant sa conduite et sa

conversation avec les manières hardies et licencieuses des autres

dames romaines qui fréquentaient la maison, j'éprouvai la secrète

conviction qu'elle aussi était chrétienne. Il y avait une morale et

sublime beauté dans tous ses sentiments, et ses paroles me

paraissaient ne pouvoir provenir que des lèvres d'une personne en

qui se trouve la connaissance de la vérité. Quand elle parlait de

vertu, d'abnégation, de charité, de bienfaisance et de pardon des

injures, je ne pouvais m'y tromper; et plus d'une fois je reconnus

les paroles mêmes de l'Ecriture, qui s'échappaient de sa bouche,

découlant de son coeur. Je fus certaine alors qu'elle était

chrétienne; et, quoique je ne fusse présente que dans la condition

d'esclave, je ne pus m'empêcher de lever de temps en temps les yeux

pour rencontrer les siens, avec un regard qui lui apprît que dans

tous ceux qui étaient présents il se trouvait au moins un coeur qui

sentait comme le sien, et qui possédait la connaissance du vrai

Dieu. Car, jugeant de ses impressions par les miennes, je pensais

que, dans cette ville idolâtre, elle regarderait comme un bonheur de

pouvoir entrer en union de sentiment sur ce sujet, même avec une

esclave. Et je ne m'étais pas trompée; car un jour elle me prit à

part et me dit: "Vous partagez la vraie foi, jeune fille?"

"Je le lui avouai avec joie. Elle me demanda comment cela était

arrivé, et je lui racontai brièvement mon histoire. La noble dame

versa des larmes, et, en m'embrassant avec l'affection d'une mère,

elle me dit: "Je tâcherai d'obtenir votre liberté de Lélia, et vous

serez pour moi comme ma fille; car je suis chrétienne."

"Oh! Alda, comme mon coeur palpita dans mon sein à ces paroles, et

combien de vaines, bien vaines espérances s'y épanouirent pendant

quelques courts mais délicieux moments, tandis qu'elle me parlait!

Ces espérances n'étaient pas toutes du ciel, et elles moururent de

la mort de celles de la terre; car je pensais, hélas! je n'avais

jamais cessé de penser à Azor!

"La généreuse Pomponia demanda ma liberté à Lélia, offrant de payer

pour ma rançon tel prix qu'il lui plairait d'exiger. Lélia ne voulut

pas se séparer de moi; car l'argent n'était pas une considération

pour elle, et je lui étais fort utile; je crois cependant qu'elle

aurait cédé aux instances de Pomponia et à mes larmes si son père ne

fût malheureusement entré dans ce moment, et ne lui eût défendu de

se défaire d'une esclave que son oncle lui avait donnée.

"La vérité est qu'il détestait Pomponia, et cherchait une occasion

de lui être désagréable, afin qu'elle s'abstînt de venir chez sa

fille, parce que la gravité et la pureté de ses moeurs imposaient une

grande gêne à la licence de ses hôtes.

"Pomponia fit tous ses efforts pour me consoler de la perte de mes

espérances, et à cause de moi vint plus fréquemment que jamais dans

la maison; quelquefois aussi elle obtint de Lélia qu'elle me permît

d'aller chez elle pour donner à sa petite fille des leçons de

broderie. C'est ainsi que j'eus l'occasion d'assister aux assemblées

des chrétiens à Rome. Elle avaient premièrement eu lieu dans la

propre maison de Pomponia; mais de sévères accusations s'étaient

élevées contre elle: on lui reprochait de cherche à introduire dans

Rome une superstition étrangère et ridicule. Il en fut référé à la

juridiction de son mari, qui, conformément aux anciens usages en de

telles circonstances, assembla un certain nombre de ses parents, et,

en leur présence, instruisit cette affaire; et, quoique par

affection pour elle il décida que l'accusation était sans fondement,

il cru devoir l'obliger à prendre plus de précautions à l'avenir, et

à pratiquer sa religion en secret.

"Tu peux te rappeler, Alda, que tu as souvent observé une noble

matrone romaine qui me saluait toujours à la fin du service quand

nous étions à la réunion des chrétiens.

--Et qui, dit Alda, n'était pas moins distinguée par la douceur et

la dignité de son maintien que par la profondeur de son deuil?

--Elle a toujours porté ce deuil, reprit Susanne, depuis la mort de

sa chère et intime amie, Julia, la fille de Drusus, dont la fin

tragique fut l'effet des artifices de Messaline, la première femme

de l'empereur Claude. Bien des années se sont passées depuis ce

triste événement; mais elle n'a jamais quitté le deuil, et ne

cessera de pleurer son amie.

--Comme je te pleurerais si j'avais le malheur d'être privée de toi,

dit Alda en embrassant tendrement Susanne.

--Non, Alda, ce n'est pas ainsi qu'une chrétienne pleure une

chrétienne. La principale cause de la douleur de Pomponia pour la

perte de son amie, c'est qu'elle a été enlevée sans ce qui nous

assure une éternelle vie, et qu'elle est morte idolâtre, comme elle

avait vécu. Ah! Alda, combien nos espérances sont plus consolantes,

au moment de la séparation, qu'elles ne l'eussent été si tu avais

persisté dans tes superstitions druidiques, qui eussent rendu

éternelle notre prochaine séparation!

--Ne parle pas de séparation entre nous, dit Alda en fondant en

larmes et se serrant contre son amie.

--Penses-tu donc qu'elle ne soit pas pénible pour moi aussi? reprit

Susanne. Seulement j'ai appris à me soumettre en toutes choses à la

volonté de notre Père céleste. Mais tu n'as pas entendu la fin de

mon histoire, et je ne veux rien te cacher. Un jour que Lélia

m'avait donné plusieurs commissions pour lesquelles j'avais à

parcourir différents quartiers de Rome, en traversant le champ de

Mars, je fus accostée par un mendiant qui saisit mon vêtement

pendant que je passais, et tendit la main pour me demander la

charité, avec un air égaré et une importunité pressante, dont je fus

presque alarmée. Ses habits et tout son extérieur annonçaient une si

profonde et abjecte misère, que je m'arrêtai immédiatement pour lui

donner un petit secours; je venais de recevoir de Lélia un cadeau en

argent, et je n'ai jamais refusé d'elle ces petits témoignages de

bonté, parce qu'ils m'offrent les moyens de soulager la détresse de

mes semblables. Mais avant que j'eusse pu lui remettre ma faible

aumône, il s'écria dans ma propre langue: "Donnez-moi les moyens

d'acheter quelque nourriture, ou je meurs!" Sa voix alla jusqu'à mon

coeur, je le regardai en face: c'était mon oncle, celui qui m'avait

vendue et mise en esclavage. Il me reconnut aussi, jeta un cri

perçant quand nos yeux se rencontrèrent, et s'écria: "Tu m'as donc

trouvé, ô mon ennemie?" Il voulait fuir; mais les forces lui

manquèrent, et il tomba à mes pieds.

--Eh bien! Susanne, quels reproches lui adressas-tu?

--Ah! Alda, je ne pensai pas à lui faire des reproches quand je le

vis si misérable. Je le relevai et ne prononçai qu'un mot, car je ne

pouvais en articuler un autre, c'était: Azor!

"A ce nom, il se précipita sur la terre avec un cri d'agonie, et

couvrit sa tête de terre, en arrachant ses cheveux et sa barbe avec

toute la violence d'un profond désespoir.

"Ma tête s'égara; je restais pâle, tremblante, et frémissant

d'horreur. Je faisais de vains efforts pour le questionner sur la

cause de ses angoisses; je ne pus proférer que ces mots: "Azor!

Azor!"

"Mon malheureux oncle, tournant sur moi ses yeux rouges et hagards,

saisit convulsivement ma robe, et s'écria d'une voix rauque et

entrecoupée: "Pourquoi questionner un vivant sur un mort? J'avais un

fils, mais il n'est plus! je t'ai dépouillée de ton héritage pour

augmenter ses richesses; la malédiction l'a poursuivi, il est devenu

la proie de mes ennemis.

"Je t'ai vendue, afin que tu ne pusses pas mettre sa vie en danger

en le convertissant à la croyance des Nazaréens; mais il est devenu

l'un d'eux, en dépit de toutes mes précautions, et les Juifs, se

levant contre lui, l'ont lapidé, comme ils avaient lapidé ton père;

et quand je volai au lieu de son supplice pour enlever ses restes

déchirés, ils m'insultèrent dans ma misère, me retinrent et me

dirent: "Es-tu aussi l'un d'eux?" Je leur reprochai ce qu'ils

avaient fait, et leur rappelai les malédictions prononcées contre

eux pour tout le sang innocent qu'ils avaient répandu dans la ville.

Alors ils m'accusèrent auprès des Romains comme un homme séditieux

et un ennemi de César: ils se saisirent de mes richesses, me

jetèrent en prison, et finalement m'amenèrent ici pour comparaître

devant l'empereur Néron. Mais celui-ci vit que j'étais seulement un

père malheureux et désolé, conduit au délire par le crime et

l'infortune, et il ordonna qu'on me mît en liberté. Cependant il ne

prit aucune mesure pour ma subsistance ou mon retour à Jérusalem, et

depuis plusieurs jours je suis errant dans cette ville idolâtre des

gentils, sans asile, sans ressources, souvent mourant de faim, et ne

me soutenant que par les aumônes des esclaves. Méprisé et repoussé

par tous les hommes, même les plus abjects, je me cache la nuit dans

des maisons à demi brûlées, dans les ruines et la cendre; je cherche

le repos, et je ne le trouve pas, car la main du Seigneur est contre

moi."

"J'ai souvent été étonnée, Alda, d'avoir pu écouter un semblable

récit aussi tranquillement que je le fis; mais j'étais soutenue, en

ce moment d'inexprimable angoisse, par une force plus puissante que

la mienne. D'ailleurs je ne pouvais m'occuper de moi-même dans ce

funeste moment; je pensais seulement à l'homme infortuné qui était

devant moi. Ses crimes passés étaient oubliés; tout ce que je me

rappelais, c'est qu'il était le frère de mon père et le père d'Azor.

Je ne voyais que sa misère. J'essayai de lui donner des paroles de

consolation, de lui dire qu'il y avait un pardon, même pour lui,

dans le repentir et la foi au Sauveur crucifié des hommes, qui était

mort pour la rémission des péchés de tous. Mais il ne m'écoutait

pas; je crois même qu'il ne comprit pas ce que je lui disais; car il

s'enfuit avec des cris terribles, en dépit de tous mes efforts pour

le retenir, et jamais je ne l'ai revu depuis, jamais je n'ai pu

apprendre ce qu'il était devenu. Sa raison l'avait évidemment

abandonné, et je crains qu'il n'ait péri misérablement. Quant à moi,

je me suis désolée d'abord comme un être sans espérance; mais depuis

ce temps le Tout-Puissant a soulevé le nuage qui était sur mon âme;

il m'a appris à me réjouir pour Azor, et non pas à le pleurer,

puisqu'il a été appelé à connaître la vérité, et que, au lieu de

conserver plus longtemps une existence passagère, de vivre quelques

années encore dans le péché et l'incrédulité, il a été jugé digne de

recevoir la couronne du martyre, et il a passé avec moi le seuil de

la vraie vie. Et maintenant Dieu, dans sa miséricorde infinie,

daigne raccourcir les jours de mon pèlerinage sur la terre, afin que

je puisse lui être plus tôt unie dans un bonheur éternel, où je

serai abondamment consolée de tous les chagrins qui ont été mon

partage dans cette vie fugitive, qui passe comme une veille de la

nuit, et qui arrive à son terme comme finit un songe."

Il y avait quelque chose de profondément solennel dans la manière

dont Susanne termina son récit; et quand elle eut cessé de parler

elle serra Alda sur son sein, et l'embrassa plusieurs fois avec la

plus tendre affection. Ensuite, changeant de ton, elle lui dit: "La

matinée s'avance, les oiseaux chantent dans les jardins impériaux,

et la population active de la grande ville se répand de tous côtés.

Les inquiétudes, les travaux, les projets incessants, les joies, les

douleurs et les crimes, hélas! de la journée, ont déjà commencé.

Allons, Alda, il faut accomplir la tâche qui nous est imposée; car

nous ne sommes pas libres (heureusement pour nous peut-être) de

choisir nos occupations, puisque l'emploi de temps qui nous est

accordé maintenant est à la disposition d'une autre."

Les jeunes amies offrirent alors leur sacrifice habituel d'adoration

et de prière au Dieu tout-puissant, dispensateur de tous les biens.

Elles avaient à peine terminé leurs dévotions du matin, que Narsa

vint, d'un air de colère, les gronder de s'arrêter si longtemps

ensemble sur le balcon, au lieu de se joindre à leurs compagnes,

dans leurs appartements au-dessous. Alda aurait répondu avec

impatience; mais Susanne prit la parole, et dit avec sa douceur

ordinaire: "Excusez-nous, Narsa, j'ai mal dormi cette nuit, nous

sommes venues prendre l'air ici, et nous ne nous sommes pas aperçues

du temps qui s'était écoulé. Vous n'aurez plus sujet de vous

plaindre de notre défaut d'exactitude."

Cette réponse ne laissait à Narsa aucun prétexte pour gronder

encore. Les deux amies se disposaient à se rendre ensemble à

l'ouvrage, quand elle dit à Alda que sa maîtresse devait passer

cette journée et la suivante à sa villa de Tusculum, et que c'était

son bon plaisir de la prendre avec elle.

"Vous n'entendez pas que je doive me séparer de mon amie? dit Alda

en jetant ses bras autour de la taille amaigrie de Susanne.

--Je vous dis, esclave, que vous êtes désignée par la noble dame

Lélia, fille de votre maître, comme une des servantes qui doivent

avoir l'honneur de l'accompagner dans son voyage à Tusculum,

répondit Narsa. Elle ne pense pas que la jeune fille juive soit

assez bien portante pour y aller; autrement elle préférerait de

beaucoup ses services aux vôtres, je puis vous l'assurer.

--Alors Lélia peut fixer son choix sur quelque autre de celles qui

sont forcées de lui obéir, car je n'irai pas à Tusculum, dit Alda

résolûment.

--Ne pas aller à Tusculum, barbare! ne pas suivre la noble Lélia

quand elle l'ordonne! s'écria Narsa d'un ton mêlé de surprise et de

colère; je voudrais bien connaître vos raisons pour oser refuser

d'obéir à la fille de votre maître. Non pas que votre refus soit de

la moindre importance; car il faut que vous y alliez, et vous le

savez parfaitement.

--Pensez-vous que je consente jamais à quitter Susanne, quand elle a

besoin de mes soins et de ma tendresse; pour suivre une Romaine,

dont un injuste caprice de la fortune a fait ma maîtresse? reprit

Alda en donnant un libre essor à sa hauteur native.

--Alda, chère Alda, quel est ce langage? dit Susanne d'un ton de

reproche et de prière.

--Consentir, vraiment! reprenait Narsa, comme si le consentement

d'une esclave signifiait quelque chose, quand ceux qui possèdent sur

elle le droit de vie et de mort ont fait connaître leur volonté!"

Les yeux de la jeune Bretonne lancèrent des éclairs, elle jeta sur

Narsa le coup d'oeil le plus méprisant; mais la réponse pleine

d'indignation qu'elle se préparait à lui faire expira sur ses

lèvres, quand elle vit les regards suppliants de son amie malade,

qui, agitée par la crainte d'une scène violente, la prit à part, et

la supplia de se rendre aux ordres de Lélia: et elle le fit avec

tant d'instances, qu'Alda, quoique fortement tentée de persévérer

dans sa résistance et de soutenir avec Narsa une lutte inutile, lui

céda enfin, en disant: "J'irai, Susanne, puisque tu le veux; car je

ne puis rien te refuser. Mais si tu savais ce qu'il m'en coûte de te

laisser en ce moment!" ajouta-t-elle avec un regard plein de

douleur. Car le danger de Susanne, dont elle ne s'était jamais

aperçue, lui apparaissait tout à coup, au moment où elle allait la

quitter, et lui faisait redouter une heure d'absence; combien plus

deux jours entiers!

Susanne la calma, l'encouragea et chercha à l'égayer; mais quand on

annonça la litière qui devait conduire Lélia à Tusculum, et qu'on

appela Alda pour suivre sa maîtresse, elle se jeta en pleurant dans

les bras de son amie, et déclara qu'elle ne pouvait la quitter.

"Va, ma chère Alda, va! dit Susanne; pourquoi me désoler ainsi? Ton

devoir de chrétienne exige que tu ne provoques pas une colère

inutile de la part de ceux qui n'auraient aucun pouvoir sur toi s'il

ne leur eût été donné d'en haut.

--Oh! mais te laisser, Susanne! te laisser ainsi!" dit Alda en

sanglotant, pendant qu'elle contemplait avec angoisse les traits

abattus, les joues maintenant pâles comme la mort, et les formes

presque transparentes de son amie.

"Veux-tu donc, Alda, m'affliger en refusant de céder à ma dernière

requête?

--Ta dernière! Susanne, s'écria Alda, dans des alarmes toujours

croissantes.

--Allons, ne me regarde pas ainsi, Alda, chère Alda, reprit Susanne

d'un ton plus gai; nous nous reverrons, je l'espère fermement; ne

nous séparons donc pas comme si c'était pour toujours."

Alda ne fit plus d'objections; les deus amies échangèrent en silence

un tendre et long embrassement; car leurs coeurs étaient trop pleins

pour qu'elles pussent prononcer une parole.

Un autre ordre de Lélia arriva, et Susanne, poussant doucement la

jeune Bretonne, lui dit tout bas: "Va maintenant, mon Alda, si tu

m'aimes, sans un moment de délai.

--Adieu donc, Susanne!

--Adieu, bien-aimée Alda, répondit Susanne; un long adieu,

peut-être! murmura-t-elle doucement; mais que votre volonté soit

faite, ô mon Dieu?" ajouta-t-elle, tandis que ses yeux mouillés de

larmes suivaient Alda, qui, à pas lents, s'éloignait en jetant plus

d'un regard en arrière, et prenait place dans la litière où était

déjà Lélia, avec son affranchie favorite.

Lélia, très-mécontente du délai apporté à l'accomplissement de ses

ordres, réprimanda vivement Alda pour n'avoir pas obéi sur-le-champ.

En tout temps celle-ci lui eût sans doute répondu avec impatience;

mais son caractère hautain était subjugué par sa triste et

solennelle séparation de Susanne, et elle fondit en larmes.

Lélia fut touchée d'une sensibilité si peu ordinaire dans une

personne aussi fière que l'était Alda, et elle se reprocha

secrètement sa dureté; car il y avait des instants où cette enfant

gâtée de la prospérité était capable de doux et même de tendres

sentiments, et l'influence de ses défauts dominants, l'orgueil et

l'amour-propre, put seule l'empêcher d'avouer à son esclave qu'elle

regrettait de l'avoir affligée et si souvent maltraitée.

Après une longue pause, cependant, elle parla à la jeune Bretonne

d'une voix douce et d'un ton de bonté, en lui faisant quelques

remarques indifférentes; mais pour la triste Alda, depuis qu'elle

était séparée de Susanne, le jour était obscurci, le soleil avait

perdu son éclat; et, au lieu de répondre à Lélia, elle sanglota tout

haut, dans l'amertume de son coeur. Lélia, se méprenant totalement

sur la cause de son chagrin, supposa qu'elle pleurait parce qu'elle

lui avait déplu, et elle lui dit de se consoler, parce qu'elle

n'était plus fâchée contre elle.

A ces mots, les yeux d'Alda lancèrent des flammes au travers de ses

larmes, et elle répondit à l'instant: "Pensez-vous que vos reproches

aient le pouvoir de faire couler mes larmes, et que la fille du

prince Aldogern se soucie de votre faveur ou de votre colère? Il

serait heureux pour moi, en vérité, de n'avoir aucune autre cause de

chagrin que votre mécontentement ou vos caprices."

On conçoit combien Lélia fut irrité de ce langage; Alda, à son tour,

se repentit du tort qu'elle avait eu en offensant témérairement et

sans utilité une personne qui, malheureusement pour les autres et

plus encore pour elle-même, était en possession de ce périlleux

attribut, un pouvoir despotique sur une partie de ses semblables.

Possession fatale! Combien peu de ceux qui en sont investis savent

résister à la tentation d'en abuser dans un moment de faiblesse ou

de colère! Car nous voyons nos fautes avec des yeux si indulgents,

et la plus légère offense des autres à notre égard d'une manière si

exagérée, que le meilleur et le plus sage d'entre nous ne peut

presque jamais être un arbitre impartial dans sa propre cause.

Alda: L'Esclave Bretonne · 第 20 / 33 题