Le plus beau culte à rendre à Dieu est de glorifier et de mériter
son amour pour les hommes, et non-seulement de pardonner à ses
ennemis, mais encore de les gagner par ses bienfaits.
(EDMOND WALLER.)
La conversation des deux amies avait roulé sur un sujet qui les
intéressait trop toutes deux pour qu'elles eussent d'abord songé à
aucune explication concernant la soudaine absence de Susanne et son
retour inespéré. A la fin, Alda lui demanda pourquoi elle avait été
si longtemps sans la voir; et Susanne l'informa des tristes
conséquences amenées par l'impossibilité où elle s'était trouvée de
terminer sa tâche. Alda, au lieu de comprendre que son égoïsme avait
occasionné le malheur de son amie en l'obligeant à lui consacrer le
temps qui devait être employé à l'accomplissement de son devoir, et
de se reprocher d'avoir été la cause de tout ce qu'elle avait
souffert, exprima une violente indignation, et proféra contre
l'injuste et cruelle Lélia les paroles les plus injurieuses que
purent lui inspirer la haine et le mépris.
"Paix! paix! Alda, dit Susanne en l'interrompant; ce langage est
coupable, et en opposition directe avec les principes divins de la
sainte religion que tu viens de reconnaître: tu ne dois pas te le
permettre.
--Quoi! Susanne, peux-tu ne pas haïr et mépriser cette fille romaine
qui t'a traitée avec tant de barbarie?
--Non, Alda, répondit Susanne, je ne puis entretenir de tels
sentiments contre une de mes semblables malheureusement dans
l'erreur. Comme j'espère que mes fautes me seront pardonnées, je
dois aussi pardonner toutes les offenses que j'ai souffertes;
autrement comment serais-je l'imitatrice de Dieu, qui a dit: "Je
veux la miséricorde, et non le sacrifice;" et encore: "Aimez vos
ennemis; bénissez ceux qui vous persécutent et qui vous maltraitent,
afin que vous soyez les enfants de votre Père qui est dans le ciel.
Car il fait briller son soleil sur les méchants comme sur les bons,
et il envoie la pluie sur le juste et sur l'injuste."
--Mais, interrompit Alda avec impatience, aimes-tu Lélia, Susanne?
--Hélas! non, Alda; je n'ai pas encore été capable de remporter
cette victoire sur mon orgueil et les mauvaises passions de ma
nature. Je n'aime pas Lélia, je l'avoue, quoique je lui pardonne
sincèrement les injures que j'ai reçues d'elle: mais je puis prier,
et je prie pour qu'elles lui soient aussi pardonnées par mon Père
céleste, et pour qu'il veuille bien avoir pitié d'elle et changer
son coeur.
--Et moi, s'écria la jeune Bretonne, maintenant que je connais le
vrai Dieu, je compte le prier de venger tout le mal qu'on m'a fait
sur le peuple romain en général, en l'accablant de toutes les
calamités dont il a affligé ma patrie, et, en particulier, de punir
Lélia et son père d'une manière signalée pour tous les outrages et
les cruautés qu'ils ont commis envers moi."
Susanne, hochant la tête d'un air de reproche, lui dit: "Je suis
peinée de voir combien peu l'esprit du christianisme est encore
entré dans ton coeur, Alda, et que tu oses penser à adresser une
telle prière à ce Dieu qui a promis de pardonner nos offenses à la
seule condition que nous pardonnions celles de nos ennemis.
D'ailleurs, Alda, si tu voyais les choses dans leur propre lumière,
tu regarderais Lélia comme un objet de pitié bien plus que de haine.
--De pitié! s'écria Alda dans le grand étonnement; comment peut-elle
être un objet de pitié, étant au comble des richesses et de la
grandeur, environnée de splendeurs et de luxe, servie par des
esclaves de toutes les nations qui sont sous le soleil, et sur
lesquelles elle exerce l'autorité la plus absolue?
--Penses-tu, Alda, qu'elle en soit plus heureuse, pour posséder ces
biens et ce pouvoir dont elle abuse tant, et qui sont ainsi pour
elle une occasion de chute? Elle dit: Je suis riche et n'ai besoin
de rien; et elle ne sait pas qu'elle est misérable, pauvre, aveugle
et nue, et bien plus véritablement digne de pitié que la plus
persécutée de ses esclaves à qui les voies de la paix ont été
révélées.
--Elle mérite d'être malheureuse, reprit Alda, on ne doit pas la
plaindre; je souhaite qu'elle soit misérable!
--Elle pourrait difficilement l'être plus qu'elle ne l'est, dit
Susanne; car elle porte avec elle son propre châtiment dans ce
caractère déraisonnable et violent, qui est un plus grand fléau pour
elle-même que pour ceux sur lesquels elle exerce sa tyrannie. Elle
ne fait pas une seule action injuste ou mauvaise qui ne retombe sur
sa tête; car il y a dans le crime un dard plus aigu que celui du
scorpion. Mais, Alda, je te le dis encore, tes sentiments
vindicatifs ne sont pas moins coupables aux yeux de Dieu que la
cruelle oppression dont Lélia t'a rendue victime; et peut-être le
sont-ils plus encore, parce que la lumière de l'Evangile ne lui a
jamais été révélée.
--Susanne, je ne veux pas te tromper; je ne puis pardonner à Lélia,
et je ne la plaindrais pas, quand même je la verrais souffrir tous
les maux qu'elle m'a infligés; car la justice veut qu'elle les
éprouve.
--Ah! Alda, si justice était faite sur tous ceux qui ont été
coupables envers leurs semblables, échapperais-tu à cette sentence,
le penses-tu? Et si Dieu tenait compte de tous les péchés commis
contre lui-même, qui pourrait espérer de n'être pas puni?"
Alda, qui sentait la difficulté de répondre à une question si
directe, changea de conversation, et demanda à Susanne comment elle
avait pu revenir auprès d'elle, malgré les mesures que Lélia avait
prises pour l'en empêcher.
Susanne lui apprit alors que Lélia, en se promenant dans la jardin,
avait été attaquée par un essaim d'abeilles, qui s'étaient abattues
sur son visage et sur son cou, et l'avaient cruellement piquée. Les
douleurs qu'elle éprouvait l'avaient mise dans un état si violent,
que, suivant la déclaration des médecins appelés auprès d'elle, si
l'on ne trouvait moyen d'alléger les souffrances causées par les
piqûres, le délire et peut-être la mort s'ensuivraient dans le cours
de quelques heures.
Marcus Lélius, désespéré du danger de sa fille, promit une grande
récompense à qui pourrait trouver moyen de calmer ses douleurs, ce
que les médecins avouaient ne savoir faire. Alors une des esclaves
que Susanne avait guérie de la morsure d'un scorpion le dit à son
maître, qui ordonna qu'elle fût immédiatement appelée au secours de
sa fille.
Quelle que fût la perfection avec laquelle les arts étaient parvenus
à Rome, ainsi que les raffinements du luxe, les sciences n'avaient
pas suivi la même progression, et celle de la médecine était encore
dans son enfance; les nations appelées barbares par les Romains les
surpassaient de beaucoup dans cette utile connaissance.
Susanne, comme beaucoup de femmes de l'Orient, spécialement de la
Judée, était versée dans la pharmacie, et possédait en médecine des
secrets qu'on aurait trouvés précieux dans un temps même plus avancé
que le premier siècle, où l'on était alors. Cela, joint à un grand
esprit d'observation, à un jugement éclairé et à beaucoup de calme,
avait mis Susanne en état de rendre de grands services à ses
semblables, dans des cas où les médecins de Rome étaient à bout de
science. Elle s'aperçut promptement que l'état de Lélia n'avait rien
d'aussi grave que leur ignorance le leur avait fait croire, et
prépara tout de suite une lotion dont l'effet bienfaisant fut de
soulager en peu de temps la violence des douleurs; au bout de
quelques heures, Lélia se trouvait assez bien pour exprimer sa
sincère gratitude à celle qui l'avait si habilement secourue.
En même temps Marcus Lélius, n'oubliant pas sa promesse, dit à
Susanne d'indiquer elle-même telle récompense qu'elle voudrait pour
le service qu'elle avait rendu.
Susanne demande simplement la permission de soigner l'esclave
bretonne pendant tout le temps de sa maladie, quel que pût en être
le terme; ce qui lui fut accordé, non sans une grande surprise de la
part de Marcus Lélius et de sa fille, qui ne comprenaient pas
qu'elle n'eût rien souhaité pour elle-même.
Alda, profondément touchée de cette preuve de la généreuse amitié de
Susanne, prit sa main, qu'elle baisa et baigna de larmes, les
premières qu'elle eût versées depuis la mort de son père; car son
caractère, comme nous l'avons vu, était orgueilleux, roide,
intraitable, et elle avait trouvé une sombre satisfaction à réprimer
tout signe extérieur de la cruelle douleur qui consumait sa vie.
L'infatigable affection de Susanne avait enfin réussi à subjuguer la
fierté de cet esprit hautain, que nulle violence n'avait jamais pu
émouvoir, comme la simple goutte d'eau qui tombe sans cesse
parvient, par l'irrésistible puissance d'une action continue, à
creuser le marbre le plus dur, après qu'il a résisté au fer et à
l'acier dirigés par le bras d'un ouvrier robuste.
Un vif attachement unissait ces deux jeunes amies, bien qu'il soit
difficile d'imaginer un contraste plus prononcé que celui qui
existait entre leurs deux caractères. Susanne était calme, digne,
remplie d'une douceur et d'une tendresse toutes féminines; Alda
était vive, ardente, impétueuse, et ses manières se ressentaient de
la demi-barbarie de son pays. Elle était douée de grandes facultés
naturelles, elle avait beaucoup de nobles qualités; mais on esprit,
comme un sol riche et négligé, quoique destiné à la production des
plus beaux fruits, s'était couvert de mauvaises herbes par le défaut
de soin et de culture.
Susanne, au contraire, joignait à tous les gracieux talents et aux
manières élégantes d'une Orientale de haut rang une grande
instruction, l'habitude de la réflexion et une bienveillante et
universelle bonté, fondée sur des principes invariables et
perfectionnée par la religion.
Susanne et Alda étaient aussi différentes d'extérieur que de
caractère. Susanne était d'une taille un peu au-dessous de la
moyenne, svelte et légèrement inclinée, mais bien proportionnée.
Elle avait un teint pâle et délicat; ses traits portaient le vrai
type oriental, et ses beaux yeux noirs étaient pleins d'une
mélancolique douceur quand son regard quittait la terre. Son front
large et ouvert indiquait de grands moyens et annonçait la paix
intérieure, et les riches ondulations de sa noire et brillante
chevelure, séparée sur le haut de sa tête, en relevaient la
blancheur.
Alda, quoiqu'elle eût à peine atteint toute la hauteur de sa taille,
était déjà grande et d'une tournure imposante, avec tout
l'embonpoint de la jeunesse. Son teint était éclatant, empreint de
ce beau mélange de lis et de rose si universellement admiré chez les
anciens Bretons. Ses yeux étaient bleus et étincelants, et sa
chevelure dorée tombait en boucles abondantes jusqu'à sa ceinture.
L'expression naturelle de sa figure était candide, souriante et
animée; mais, depuis sa captivité, elles s'était obscurcie d'un
sombre nuage, et les signes d'une tristesse constante et d'un
orgueil dédaigneux avaient comprimé son beau front et plissé sa
lèvre enfantine.
Telles étaient ces deux jeunes filles, de contrées si différentes et
si étrangement opposées l'une à l'autre, excepté dans l'amitié qui
les unissait: amitié cimentée par l'infortune, et qui, devenue
chaque jour plus vive et plus tendre, acquit le pouvoir de rendre
plus légères à la princesse déchue les chaînes d'un maître romain.
Son affection dévouée et sans bornes était pour la jeune Juive une
précieuse récompense de toutes les bontés et de tous les soins
qu'elle lui avait prodigués par les motifs les plus purs de la
charité et d'une compassion toute désintéressée.