CHAPITRE III

Oh! oui, j'entends le soupir de l'âme tremblante; c'est une

effrayante, une épouvantable chose que de mourir!

(CAMPBELL.)

Une fièvre ardente succéda aux agitations et aux tortures de ce

terrible jour, et pendant plusieurs semaines la vie de la

malheureuse Alda fut en danger. Elle n'avait jamais éprouvé

jusque-là une heure de maladie, et la maladie venait la visiter au

temps de la détresse.

Cependant, éloignée comme l'était Alda de son pays et de sa famille,

elle ne fut pas abandonnée dans cette cruelle infortune; car la

douce et charitable Susanne veilla près de son lit de douleur avec

l'active sollicitude de la tendresse et de la compassion, la

soignant sans relâche, quoique son travail journalier fût

strictement exigé par sa tyrannique maîtresse, qui ne voulut en

aucune manière la dispenser de ses devoirs ordinaires, malgré la

fatigue et l'insomnie causées par les soins qu'elle donnait à

l'esclave bretonne.

Susanne conservait sa douce égalité au milieu des injures et des

châtiments qui suivaient l'omission de certaines choses devenues

impossibles par suite des services assidus qu'elle rendait à la

pauvre Alda; et sa patience, quoique sévèrement éprouvée, ne se

laissa même pas vaincre par l'irritabilité inquiète et fébrile de la

malade, qui souvent ne payait que par d'injustes reproches les

efforts que faisait Susanne pour réussir à la soulager.

La santé de Susanne en souffrait, il est vrai; mais sa douceur n'en

fut pas altérée, et elle se montra supérieure à toutes les épreuves

que la tyrannie de Lélia et l'impatience de la malade ne cessaient

de lui imposer.

Il n'eût pas été naturel cependant qu'Alda restât insensible à la

sympathie, aux soins affectueux de sa jeune garde-malade, qui,

veillant sur elle comme une tendre soeur, prévenait ses besoins,

tâchait de satisfaire ses souhaits les plus déraisonnables, la

soutenait par des paroles consolantes, et versait des larmes

silencieuses d'une douce pitié à l'aspect des souffrances qu'elle ne

pouvait soulager. Par degrés Susanne devint si chère à la jeune

Bretonne, qu'elle semblait tenir lieu à celle-ci de tout ce qu'elle

avait perdu; ce n'est même pas assez dire, car aucun lien de parenté

ne lui avait été aussi véritablement précieux que l'amitié de sa

jeune compagne de captivité, et elle aurait considéré la privation

de sa société comme le plus grand malheur qui pût jamais lui

arriver. Cependant, égoïste en beaucoup de circonstances et toujours

déraisonnable, si les devoirs impérieux de Susanne l'obligeaient à

s'éloigner de son lit, elle lui reprochait amèrement de l'avoir

quittée, en lui manifestant avec vivacité son mécontentement.

Une après-dînée, Susanne paraissant plus appliquée qu'à l'ordinaire

à un grand ouvrage de broderie quelle faisait dans la chambre de son

amie malade, Alda, qui sentait toujours un secret déplaisir quand

l'attention de Susanne n'était pas tout à elle, lui dit avec humeur:

"Je voudrais que vous missiez de côté cette ennuyeuse broderie qui

vous absorbe depuis si longtemps, et que vous vinssiez près de moi.

--As-tu particulièrement besoin de quelque chose en ce moment, Alda?

demanda Susanne sans lever les yeux.

--Oui, reprit Alda, j'ai besoin que vous vous asseyiez près de mon

lit, que vous preniez ma main dans les vôtres, et que vous tâchiez

de m'endormir avec un de vos jolis chants hébreux."

Susanne hocha la tête: "Alda, cela est impossible en ce moment; car

j'ai si souvent négligé ma tâche pendant ta maladie, que Lélia en

est tout à fait exaspérée, et elle m'a commandé d'achever cet

ouvrage avant la nuit, ce que je puis à peine faire, même en

travaillant sans la moindre interruption."

Alda, comme Lélia, avait été accoutumée à une indulgence sans bornes

pour ses capricieuses volontés, et, quoiqu'elle ne fût plus en

position d'exiger une telle soumission à ses désirs, elle

s'efforçait néanmoins d'exercer sa petite tyrannie sur la seule

créature qui souhaitât de lui être agréable; elle dit donc d'un ton

de reproche à Susanne: "Ainsi vous aimez mieux satisfaire votre

impérieuse maîtresse romaine que de m'accorder ce que je vous

demande?

--Hélas! ma chère Alda, peux-tu douter de ce que serait ma conduite

si le choix dépendait de moi? répondit tendrement Susanne; mais tu

sais que je ne suis qu'une esclave, que je ne suis pas libre d'agir

selon ma volonté, et que je dois être soumise à ceux à qui

j'appartiens.

--Vous avez un caractère bien différent du mien, dit Alda; je n'ai

jamais obéi à une Romaine, et je ne lui obéirai jamais!

--Crois-moi, répondit Susanne, quand on n'exige de nous rien de

coupable, la soumission est la conduite non-seulement la plus sage,

mais encore la plus digne que nous puissions tenir dans une

situation comme la nôtre, où toute résistance est parfaitement

inutile.

--Je ne puis vous écouter sans impatience," interrompit Alda avec

colère. Puis, tournant son visage du côté du mur, elle garda un

sombre silence, jusqu'à ce que Susanne, oublieuse d'elle-même et du

châtiment qui l'attendait, et craignant que la mauvaise humeur

d'Alda n'aggravât sa maladie, mit de côté son métier, et, s'asseyant

auprès d'elle, se dévoua entièrement à son amusement.

Alda, enchantée, comme tout enfant capricieux et gâté, d'avoir

obtenu ce qu'elle voulait, récompensa sa complaisance par les plus

tendres caresses, et se livra à une gaieté si peu ordinaire, que

Susanne, heureuse du bien qu'elle lui avait fait, accorda à peine

une pensée au péril qu'elle courait en négligeant les ordres

positifs de son impérieuse maîtresse, jusqu'à ce que, Alda étant

tombée dans un paisible sommeil, elle dégagea doucement sa main et

retourna à son ouvrage. Elle le reprit avec un redoublement

d'activité, quoique sans espoir de le terminer pour le moment fixé;

elle voulait du moins ne rien omettre pour y parvenir. Mais la

précieuse heure de jour qui avait été employée à satisfaire le

fantasque désir d'Alda ne pouvait se retrouver; en dépit de tous les

efforts de Susanne pour presser son travail et le mettre en rapport

avec la fuite rapide du temps, le jour d'automne parut hâter sa fin

plus vite encore qu'à l'ordinaire, et les ombres du crépuscule

rembrunirent enfin tout à fait les fenêtres du sombre appartement.

Susanne alors s'interrompit un instant, afin de s'assurer de ce qui

restait à faire pour terminer l'ouvrage, et s'aperçut avec

consternation que deux heures entières de jour auraient été

nécessaires pour l'achever. Elle alluma sa lampe; mais elle vit

bientôt qu'il lui serait impossible d'assortir ses nuances avec

quelque certitude à la lueur inégale de sa faible lumière, et tandis

qu'elle délibérait encore sur la conduite qu'elle avait à tenir,

elle reçut l'ordre de paraître devant sa maîtresse.

Susanne était incapable de tenter de s'excuser au moyen d'un

subterfuge. Elle produisit en silence l'ouvrage inachevé, et ne

répondit aux reproches de Lélia que par une douce prière de vouloir

bien prendre patience, et que l'ouvrage serait terminé le lendemain

matin avant le déjeuner. Mais Lélia, au lieu de l'écouter, la fit

battre de verges par un officier de la maison.

Susanne se soumit à la sentence arbitraire de son injuste et cruelle

maîtresse avec sa résignation et sa douceur ordinaires, et se garda

bien de chercher à pallier sa faute en donnant la raison qui l'avait

empêchée de terminer sa tâche; car elle avait pris volontairement la

charge de soigner l'infortunée Alda, et ne voulait pas le rappeler à

Lélia, dans la crainte que celle-ci ne la séparât de l'étrangère

délaissée, qui s'attachait à elle comme à sa seule consolation.

Lélia cependant lui demanda pourquoi depuis quelque temps elle avait

si souvent négligé ses devoirs; à quoi Susanne répondit avec calme

qu'il ne servirait pas beaucoup d'expliquer les motifs de ces

omissions, puisqu'elle avait reçu un châtiment sévère pour chaque

faute de ce genre dont elle s'était rendue coupable.

"Ah! esclave, penses-tu te jouer de moi? dit Lélia avec colère;

j'insiste pour savoir à quoi tu as employé le temps que tu aurais dû

consacrer à mon service."

Susanne garda le silence; mais Zopha, une jeune esclave numide,

voulant obtenir les bonnes grâces de sa maîtresse, dit: "La raison,

noble dame, pour laquelle la jeune fille juive néglige son travail,

c'est qu'elle passe tout son temps à soigner la rebelle esclave

bretonne, la blonde Alda.

--Ingrate et méchante Zopha! s'écria Susanne, n'ai-je pas aussi

veillé près de ta couche dans les heures de maladie et de chagrin,

lorsque, d'abord étrangère et délaissée parmi tes ennemis, neuve

encore aux misères de l'esclavage, ton âme n'en pouvait supporter le

fardeau?

--C'est que mes yeux étaient alors fermés au bonheur qui m'attendait

au service dune maîtresse qui est pour ses esclaves ce que le soleil

est aux fleurs des champs, une fontaine abondante de bonté, de

beauté, de glorieux bienfaits!" dit Zopha. Mais sa trompeuse

flatterie ne put appeler un sourire sur les lèvres de la jeune

Romaine; une louange non méritée est souvent plus piquante que la

plus amère censure, et Lélia, qui ne se sentait nullement digne de

ces éloges hyperboliques, tourna le dos à Zopha, en lui défendant de

jamais se permettre de lui manquer par des adulations aussi

maladroites qu'elles étaient peu sincères.

Ensuite elle ordonna à Susanne de s'abstenir désormais de toutes

marques d'affection ou de sympathie envers la barbare obstinée,

comme elle appelait Alda.

"Hélas! dit Susanne, je suis sa seule amie, et si je l'abandonne

dans l'état de faiblesse et d'affliction où elle est en ce moment,

elle mourra de douleur, faute de soins et de consolations. Nulle

autre créature n'aura pitié de l'étrangère désolée, si vous la

privez des faibles secours de la seule personne qui s'intéresse à sa

misère."

Ce touchant appel était perdu auprès de l'orgueilleuse Romaine, qui

répondit avec froideur: "La négligence et la solitude humilieront

peut-être sa fierté, et il est possible qu'elle se soumette aux

circonstances quand elle sera privée de sa compagne de rébellion."

En vain Susanne protesta qu'elle emploierait toute son influence sur

l'esprit de la jeune Bretonne pour l'engager à céder devant

l'autorité de ceux que les lois de la guerre avaient rendus ses

maîtres; la cruelle Lélia, déterminée à obtenir l'exécution de cet

ordre tyrannique, et sans égard pour les supplications et les larmes

de Susanne, la fit conduire et garder dans un lieu reculé du palais,

afin de lui ôter toute possibilité de visiter en secret son

infortunée compagne.

Quand la jeune Bretonne se trouva abandonnée, comme elle le

supposait, de la seule amie qu'elle eût sur la terre, son

indignation et sa colère ne connurent point de bornes, et

aggravèrent tellement sa maladie, qu'elle fut reprise de violents

accès de fièvre. Quelquefois, dans son délire, elle reprochait

amèrement à Susanne de la délaisser dans son malheur; d'autres fois,

s'adressant à celle-ci comme si elle eût pu l'entendre, elle la

suppliait d'une voix touchante de revenir; et si elle croyait

entendre la bruit d'un pas près de la chambre solitaire, elle

étendait ses bras du côté de la porte et appelait son amie absente

avec les expressions les plus tendres. Mais elle cherchait en vain

ce doux et familier visage; vainement pour le voir apparaître elle

poussa des cris perçants: les seuls échos de la vaste chambre

répondaient à sa triste voix.

Les jours succédèrent et Susanne ne venait pas. Alda commença à

concevoir la crainte que son absence pût provenir d'une cause pire

encore que la négligence, un accident ou même la maladie. Les

esclaves étant une propriété souvent transmise d'un maître à un

autre, il était probable que sa bien-aimée Susanne avait été vendue

et emmenée. La seule conjecture d'un si grand malheur était une

cruelle angoisse, et, quand cette pensée traversa l'esprit de la

malheureuse Alda, elle se tordit les mains et pleura à chaudes

larmes, ne pouvant s'arrêter même à la possibilité d'un tel surcroît

de malheur.

Sa nourriture lui était toujours apportée par une méchante vieille

nommée Narsa, espèce de surintendante des femmes esclaves de la

maison de Marcus Lélius. Alda n'avait jamais daigné échanger une

parole avec elle pendant toute la durée de son esclavage. C'était la

première personne de qui la princesse déchue eût souffert la

contrainte et de mauvais traitements corporels, et elle ne la

regardait qu'avec un sentiment mêlé de haine et de mépris. Cependant

l'ardent désir qu'elle éprouvait d'avoir des nouvelles de son amie

et de connaître la cause de son absence inaccoutumée fut assez

puissant sur elle pour vaincre la répugnance que lui inspirait Narsa

et la décider à lui parler, et elle pria la vieille femme d'un ton

de voix suppliant de lui apprendre la raison pour laquelle Susanne

avait été tant de jours sans venir la visiter.

Narsa la regarda d'un air malicieux et chagrin, sans daigner lui

répondre; cette conduite insultante irrita si vivement la fière

Alda, qu'elle donna cours à son indignation par un torrent

d'invectives, que l'insensible Narsa lui laissa bientôt exhaler dans

la solitude, où elle resta sans être ni plainte ni secourue.

Le délire suivit ce violent accès de colère, et pendant des jours et

des nuits Alda fut insensible à tout, excepté à la vive douleur qui

l'empêchait de soulever sa tête brûlante de dessus le mauvais

oreiller qui lui servait d'appui.

A la fin, une crise plus effrayante se manifestant, Alda commença à

comprendre la danger de sa situation. D'horribles visions semblaient

flotter autour d'elle, et des terreurs qu'elle combattait vivement

s'emparaient de son esprit. Evidemment la mort n'était pas éloignée;

mais son approche n'excitait aucun des transports d'enthousiasme

avec lesquels la jeune Bretonne, quand elle la savait encore

éloignée, l'avait invoquée comme la libératrice qui devait briser

les chaînes de sa captivité, la soustraire aux maux de l'exil et de

l'esclavage, la rendre enfin aux vertes collines de sa Bretagne

bien-aimée, pour y revoir les lieux de son enfance et les amis de

son coeur, dont elle avait été si longtemps séparée, et pour y

entendre le seul langage qui fût mélodieux à son oreille. C'était

dans de tels sentiments que son imagination, égarée par les

brillantes mais fausses couleurs dont les superstitions nationales

lui peignaient l'existence future, avait appris à regarder la mort.

Son glaive était maintenant suspendu sur la tête de la malheureuse

Alda, qui instinctivement le repoussait d'une main tremblante, et

demandait aux dieux de son pays de l'éloigner d'elle.

Elle essaya de se rassurer en se rappelant les enseignements des

druides au sujet de la transmigration des âmes; mais ces souvenirs

ne lui apportaient aucune consolation; elle se sentait comme un

voyageur égaré par la lueur trompeuse d'un météore qui le conduit

jusqu'au bord d'un précipice dangereux, puis, s'évanouissant, le

laisse éperdu, tremblant de crainte que son premier pas ne le plonge

dans un abîme sans fond. L'âme, l'âme immortelle apercevait le

danger à travers même le brouillard épais des erreurs païennes et de

leurs impostures.

Les doctrines chrétiennes que Susanne avait travaillé avec ardeur à

inculquer dans l'esprit d'Alda revinrent alors à sa mémoire; mais

elle n'était pas assez calme en ce moment pour pouvoir tirer

quelques consolations de leurs divines promesses de grâce et de

miséricorde en faveur du pécheur pénitent. Sa propre croyance était

ébranlée; mais elle avait encore trop légèrement écouté les vérités

de la révélation pour qu'elles eussent le pouvoir de vaincre des

préjugés aussi forts que la vie, et la moindre étincelle de foi ne

s'était point allumée dans son âme orgueilleuse et obstinée.

Cependant, quand Susanne lui avait représenté la certitude d'un

jugement à venir et des châtiments réservés dans une autre vie aux

fautes de celle-ci, quand elle avait placé sous ses yeux la terrible

alternative d'une éternité de bonheur ou de supplices sans fin pour

l'âme dégagée de son corps, en opposition avec la théorie

fantastique des druides, Alda avait tremblé, même en protestant

qu'elle ne pouvait ni ne voulait croire des choses si contraires à

sa propre volonté, quoiqu'elle ne pût baser les motifs de son

incrédulité sur aucun autre fondement que les simples assertions de

mortels semblables à elle-même, qui pouvaient trouver leur intérêt à

tromper leurs adhérents, afin d'obtenir une plus grande influence

sur leur esprit.

Tout cela revint à l'esprit d'Alda dans ces tristes moments; un

horrible frisson s'empara d'elle, la terreur la saisit; elle

s'efforça de parvenir à une conviction plus précise, sur laquelle

elle pût fonder ses espérances dans une vie future.

Tandis qu'elle se perdait dans ce labyrinthe de doutes et

d'inquiétudes, elle tomba dans une sorte d'assoupissement; mais ses

pensées, même dans le sommeil, restèrent occupées de l'important

sujet qui les avait profondément absorbées dans les dernières

heures. Elle rêva que son âme avait déjà quitté sa dépouille

mortelle, et qu'elle paraissait tremblante en présence de l'Etre

suprême, dont la majesté infinie, surpassant de beaucoup tout ce

qu'elle avait jamais imaginé ou entendu dire des glorieux attributs

du maître souverain des dieux et des hommes, la remplissait de

crainte et d'admiration. Elle reculait devant son regard scrutateur,

confuse et humiliée, dans le sentiment accablant de son néant et de

sa bassesse.

Au milieu de sa terreur et de sa confusion elle était appelée devant

le Juge suprême, auquel elle ne pouvait résister et qu'elle ne

pouvait tromper, pour rendre comte de toutes ses actions pendant

qu'elle avait été sur la terre. Dans une agonie de crainte et de

consternation, elle s'efforçait en vain de rappeler à sa mémoire une

seule action vraiment bonne, qui pût contrebalancer la quantité de

mauvaises pensées, paroles et actions qu'elle était obligée

d'énumérer contre elle-même. Des choses depuis longtemps oubliées,

considérées comme sans importance, se pressaient en foule dans son

esprit pour grossir la liste fatale des fautes qu'elle ne se

rappelait que trop bien; en sorte que tout l'ensemble de sa vie ne

lui paraissait plus qu'un ensemble d'orgueil, de colère, de haine,

de vengeance, d'obstination et d'ingratitude.

La loi naturelle de la conscience, que Dieu a implantée dans le sein

de toute créature humaine, la condamnait. Cependant elle se

rattachait à la misérable espérance qu'il lui serait donné de

recommencer son pèlerinage sur la terre, dans un état de vie

nouveau, quoique peut-être inférieur. Mais elle s'entendit déclarer

que tout était fini pour elle, qu'elle avait été pesée dans la

balance et trouvée trop légère, qu'elle avait abusé du temps et des

occasions qui lui avaient été accordés sur la terre, et qu'elle

devait maintenant se préparer à une éternité de supplices, car elle

allait partager le sort des coupables et des méchants condamnés

depuis le commencement du monde.

Un abîme profond s'ouvrait à ses pieds; elle s'y trouvait subitement

engloutie, et découvrait, à son inexprimable horreur, que Marcus

Lélius, sa fille et plusieurs autres de ses persécuteurs devaient

être ses compagnons de tourments et de désespoir. Alors d'un accent

déchirant elle s'écria: "Les druides m'ont promis une nouvelle vie,

dans un nouveau monde, pour toute l'éternité." Une voix formidable

répondit, d'un ton qui fit trembler le ciel et la terre. "Les

druides te trompaient, c'est pourquoi leur condamnation est plus

terrible encore que la tienne."

Au même moment elle aperçut un grand nombre de ceux qu'elle avait

été accoutumée à regarder comme les ministres des dieux, engloutis

dans un gouffre épouvantable, beaucoup plus profond que celui dans

lequel elle-même était plongée, tandis que les prêtres romains de

Jupiter, de Vénus, de Mars et de Saturne paraissaient dévoués à des

supplices encore plus cruels. Mais la pensée de sa propre

condamnation faisait taire en elle tout autre sentiment. Le sombre

dôme de ce lieu de ténèbres et de désolation commençait à se fermer

sur sa tête; elle voyait pour la première fois le visage des heureux

et des bons, la terre disparaissait à sa vue, les cieux

s'obscurcissaient, le soleil ne paraissait plus que comme un étoile,

à une incommensurable distance, et quand le dernier rayon de la

lumière lui fut enlevé pour jamais, son désespoir étant au comble,

elle poussa un cri perçant, et s'écria: "Les druides m'ont trompée;

je suis perdue pour l'éternité!"

En prononçant ces paroles elle s'éveilla. Une sueur froide inondait

son visage, et tous ses membres étaient agités d'un tremblement

convulsif; mais la terrible vision était évanouie, et elle se trouva

tendrement pressée dans les bras de Susanne, qui était assise près

de son lit de douleur, et avait suivi avec une inquiète sollicitude

tous les mouvements de son sommeil agité.

Alda, tremblant encore violemment, se serra sur le sein de son amie,

s'attachant à elle avec une force convulsive, comme pour lui

demander secours et protection, tandis qu'avec un frisson d'horreur

elle lui exprimait la cause de son épouvante et de ses cris.

Un rayon de saint enthousiasme brillait sur les joues pâles de la

jeune chrétienne tandis qu'elle écoutait ce récit, et, levant vers

le ciel ses mains jointes et ses yeux animés, elle murmura: "Béni

soit le nom du Seigneur; car il a entendu la voix de mes humbles

supplications. O Alda, ma soeur, ajouta-t-elle en se tournant vers la

jeune Bretonne, unis ta voix à la mienne, et rendons grâces au Dieu

tout-puissant qui a répandu sa lumière sur tes yeux obscurcis, et

qui a daigné t'avertir par un songe, afin que tu puisses éviter sa

colère à venir. Réjouis-toi donc, ma soeur, et ne crains pas; car tu

ne dois pas mourir, mais tu vivras pour manifester sa gloire, et

devenir l'humble instrument par lequel d'autres prendront part aux

trésors de sa grâce." Alors elle expliqua de nouveau à Alda les

voies de la vie éternelle; car celle-ci, prête à s'écrier comme le

geôlier à Paul et à Silas: "Que dois-je faire pour me sauver?"

écoutait avec respect et douceur les paroles de la divine vérité,

et, profondément convaincue du danger où elle était de se perdre,

embrassait les moyens de salut avec les mêmes sentiments de joie et

de gratitude que le marin qui se noie saisit la plante flottante au

moyen de laquelle il espère atteindre le rivage. Les préceptes de la

foi chrétienne devenaient plus persuasifs en passant par les lèvres

de celle qui, non contente de les soutenir pendant sa vie, était

prête encore, s'il le fallait, à leur rendre témoignage par sa mort

et à les sceller de son sang.

Quand Alda eut enfin avoué que le sentiment de son indignité pouvait

seul l'empêcher de devenir une adoratrice du Christ, Susanne, dans

les transports d'une sainte joie, la conjura de rendre hommage avec

elle à l'impénétrable sagesse de la divine providence, qui, lorsque

le nom même de leur pays leur était réciproquement inconnu, les

avait amenées de l'Orient et de l'Occident pour les réunir dans

l'esclavage, sous un même maître, afin que la Juive convertie devînt

l'instrument de salut pour l'étrangère idolâtre, et la ramenât dans

les champs du céleste Berger, dont elle était une humble brebis; du

Père miséricordieux, qui ne veut pas la mort du pécheur, mais qu'il

se convertisse et qu'il vive.

"Autrefois, Alda, continua-t-elle, l'exil me semblait amer, et

l'esclavage chez un peuple étranger était pour moi un joug

insupportable. Je ne pouvais comprendre les vues sages et

miséricordieuses de mon Père céleste; mon coeur rebelle osait presque

l'accuser quand il lui plut de m'éprouver par de cruels malheurs, en

m'éloignant du lieu de ma naissance, et brisant ainsi tous les liens

de famille et d'amour qui m'attachaient à la vie. Je versais

d'abondantes et brûlantes larmes sur ces chers souvenirs, me

refusant à toute consolation pour la perte de tous ces biens, qui

sans doute m'étaient enlevés dans des vues de miséricorde, puisque

Notre-Seigneur a expressément déclaré que celui qui met quelque

chose au-dessus de lui n'est pas digne de lui. O ma bien-aimée Alda,

que sont la patrie, la famille et les amis en comparaison de Celui

de qui nous les tenons? Il m'a transportée sur la terre étrangère,

et mon nom même est maintenant oublié dans mon propre pays. Mon

héritage aussi a passé dans d'autres mains, et la maison de mon père

est éteinte dans notre tribu. Mais pourquoi pleurer tout cela? le

Seigneur me l'avait donné, le Seigneur me l'a ôté: que son saint nom

soit béni. Il m'a nourrie du pain de la douleur et de l'affliction;

mais sa main a essuyé mes larmes, et il m'a abondamment consolée de

toutes mes souffrances, car il s'est fait connaître à moi dans mon

malheur, et il m'a donné plus que tout ce que je pleurais dans mon

ignorance. Il m'a donné son amour et une joie ineffable qui passe

toute compréhension humaine, cette paix qu'il te donnera aussi, mon

Alda, et à tous ceux qui l'aiment véritablement."

Alda écoutait avec émotion, quoiqu'elle ne pût entrer dans ces

transports d'ivresse religieuse qui remplissaient le coeur de

Suzanne. Le souvenir de tout ce qu'elle avait perdu était trop frais

dans sa mémoire, l'amour de sa patrie étreignait trop étroitement

son coeur, pour qu'elle pût se réjouir d'une destinée qui l'arrachait

aux objets les plus chers. Elle maîtrisa pourtant son esprit rebelle

jusqu'au point de se joindre à Susanne, en répétant après elle:

"Ceci est l'oeuvre du Seigneur; que sa volonté soit faite sur la

terre comme au ciel." Et elle essayait de penser que c'était un bien

pour elle d'avoir été affligée et humiliée. Toutefois son coeur

n'était pas d'accord avec les paroles que ses lèvres prononçaient.

Sa raison reconnaissait les puissantes vérités du christianisme;

mais son naturel ne pouvait encore changer, car de grands efforts et

beaucoup de temps peuvent seuls opérer une telle régénération.

Alda: L'Esclave Bretonne · 第 16 / 33 题