Trop peu accoutumée à la douleur pour contrôler son propre orgueil.
(STERBING.)
D'une haute naissance, et jusque-là tendrement chérie, Alda ne
pouvait supporter les adversités dont le poids tombait tout à coup
si lourdement sur elle. C'était un terrible revers de fortune que
celui qui la privait à la fois d'une situation princière, de sa
famille, de ses richesses, de sa liberté, et la réduisait à la
condition déplorable d'orpheline et d'esclave!
Elle avait vu son père, le seul soutien qui lui restât, mourant de
ses blessures, et plus encore des étreintes d'une immense douleur,
promené dans les rues de Rome pour satisfaire l'orgueil barbare
d'une populace insultante.
Elle avait, avec un coeur brisé, recueilli son dernier soupir, et
vainement opposé ses faibles efforts à la brutale violence de ceux
qui venaient arracher de ses bras le corps sans vie de ce père
adoré, pour le précipiter dans le gouffre odieux où les Romains
jetaient les cadavres des esclaves et des malfaiteurs; elle-même
avait été traînée chez un maître impitoyable, au moment de ses plus
cruelles angoisses et de son plus grand désespoir.
La résignation était un sentiment inconnu à Alda, et les rigoureux
traitements qu'elle avait endurés eurent pour effet de la rendre
furieuse et intraitable. Elle rendait mépris pour mépris à ses
compagnes d'esclavage; elle refusait positivement d'accomplir aucune
des tâches journalières qui lui étaient assignées, et opposait une
résistance inutile et de violentes injures à l'autorité de ceux qui
avaient sur elle un pouvoir absolu.
La prison, la privation de nourriture, et de sévères châtiments
corporels furent les seuls résultats des refus opiniâtres par
lesquels elle répondait aux commandements de sa tyrannique
maîtresse, qui paraissait prendre un cruel plaisir à exercer son
empire sur la jeune barbare, comme elle appelait ironiquement la
princesse déchue, et employait tous les moyens qui étaient en son
pouvoir pour tâcher de réduire son fier et indomptable caractère.
Alda n'était pas d'une nature qui cédât aux circonstances; ses
résolutions étaient inflexibles, et son obstination s'accroissait de
tous les efforts qu'on faisait pour la vaincre.
"Vous pouvez me tuer, cria-t-elle un jour à son impitoyable
maîtresse; mais vous ne pouvez me forcer à vous obéir. Je suis née
libre et princesse, et je ne servirai jamais une sujette romaine.
Vous m'appelez barbare; mais je suis trop sage et trop éclairée pour
adorer les images insensibles devant lesquelles vous vous courbez
pour leur rendre un aveugle hommage." Et elle montrait d'un geste
dédaigneux les dieux lares de Marcus Lélius.
"Sauvage impie! répondit Lélia en la frappant, oses-tu insulter les
images des dieux?
--Oui, je l'ose! et plus que cela, répliqua la fière Bretonne en
saisissant les statues et les brisant sur le pavé de marbre; je
crains vos dieux aussi peu que leurs ignorants adorateurs. S'ils
possèdent réellement les divins et redoutables attributs de la
divinité, qu'ils se relèvent maintenant, et se vengent sur moi de ce
que je viens de faire! Ah! continua-t-elle, pourquoi vos Lares et
vos Pénates restent-ils si humblement et si tranquillement dans la
poussière, insultés et mutilés? Mais vous pourriez aussi sagement
adorer un vase ou une cruche, puisqu'ils sont aussi faciles à
détruire et reçoivent les outrages aussi paisiblement?"
Lélia, que la surprise et la rage avaient rendue muette, vola vers
son père pour lui demander vengeance de l'impie étrangère. Marcus
Lélius s'interposait rarement, dans les cas ordinaires, entre sa
fille et ses femmes esclaves; mais il fut rempli d'indignation par
le récit que lui fit celle-ci de l'action téméraire d'Alda.
D'après l'aveugle superstition des Romains, tout accident ou
mésaventure arrivé aux statues des dieux Pénates était considéré
comme de mauvais augure et présageait quelque horrible infortune
pour le chef de la famille, ou peut-être même la désolation de la
famille entière. Qu'une ouverte et sacrilége violence eût été
commise sur elles par une de ses propres esclaves, c'était une
circonstance qui remplit Marcus Lélius d'horreur et de
consternation; aussi se hâta-t-il de se rendre sur le lieu du délit,
ne respirant que vengeance contre celle qui en était le coupable
auteur. Quand il aperçut ses idoles en pièces, il se répandit en
lamentations sur leurs débris, s'efforçant d'apaiser la colère des
dieux et de prévenir les calamités qu'il tremblait de voir tomber
sur sa maison, par des prières ardentes et des promesses d'offrandes
dans les temples des divinités offensées. Puis un nouvel accès de
furieuse indignation s'élevant dans son âme à la vue du sourire
dédaigneux avec lequel la jeune Bretonne regardait son épouvante et
sa douleur, il s'approcha d'elle tremblant de rage, et s'écria:
"Misérable! quel châtiment attends-tu?
--La mort, répondit-elle tranquillement, et, sous quelque forme
qu'elle se présente, je suis préparée à la recevoir, non-seulement
avec calme, mais encore avec joie, puisque ce sera le moyen de
délivrer mon âme libre du joug d'un maître romain.
--La mort est donc ce que tu souhaites, intraitable barbare? reprit
Marcus Lélius; mais notre compte ne serait pas encore réglé; aussi
je veux que tu reçoives une punition si sévère, qu'elle sera pour
toi plus difficile à supporter que la mort même."
La résistance, les reproches furieux et les injures d'Alda ne
servirent qu'à aggraver sa position déjà désespérée; mais elle
soutint avec un inébranlable courage le châtiment infligé par le
vindicatif Marcus Lélius, et, se refusant à la plus légère
soumission, souffrit fermement et silencieusement jusqu'à ce que, la
nature épuisée ne pouvant résister davantage, elle tomba dans un
évanouissement si long, si semblable à la mort, que ni de nouvelles
douleurs ni l'application d'aucun remède ne purent rappeler ses
sens; elle resta étendue sans mouvement, et dans une complète
ignorance de ce qui se passait autour d'elle.
Ses persécuteurs la laissèrent dans cet état; et de toutes ses
compagnes d'esclavage, quoique chacune à son tour eût éprouvé la
cruauté de Marcus Lélius et de sa fille, pas une n'essaya de
secourir et de consoler l'étrangère délaissée. Sans égard pour sa
tendre jeunesse, pour ses profondes infortunes, pour les outrages et
les souffrances qu'elle venait d'endurer, ou absorbées dans les
sentiments d'une crainte égoïste, elles la laissèrent à l'horreur de
son sort. Il est vrai de dire que toutes ses manières avec elles
avaient été impolies, fières et disgracieuses. Ella avait pendant
plusieurs mois habité la même maison qu'elles, et toujours refusé de
s'associer à leurs travaux, à leurs occupations, à leurs plaisirs;
se tenant à une distance hautaine, renfermant ses douleurs dans son
sein, et rejetant même les bons offices de la seule parmi elles qui
lui eût offert son amitié.
Quand Alda revint enfin de son long évanouissement, et s'aperçut
qu'elle était seule, délaissée dans sa misère de Susanne elle-même,
elle ressentit une profonde amertume. Elle promena dans
l'appartement solitaire un regard où se mêlaient le mépris et la
douleur, tandis que son jeune coeur se gonflait, presque jusqu'à se
briser, par le contraste de son abandon présent avec la splendeur de
son existence passée. Elle essaya, mais en vain, de soulever ses
membres roides et sanglants, et, sentant combien lui eût été
précieuse alors la sympathie affectueuse de celle qu'elle avait
toujours si dédaigneusement repoussée, elle gémissait
involontairement, et appelait la mort comme le terme de ses
souffrances.
"La mort, pauvre enfant!" répéta la douce voix de la jeune fille
juive qui se trouvait plus près d'elle qu'elle ne l'avait imaginé;
"quelles sont donc, hélas! vos espérances dans une autre vie, pour
que vous désiriez si ardemment la fin de celle-ci?" En parlant
ainsi, elle s'assit sur le marbre, à côté d'Alda, et, relevant sa
tête souffrante, elle la posa doucement sur ses genoux, et baigna de
ses larmes le visage brûlant et contracté de l'infortunée Bretonne,
sur lequel elle se penchait avec la plus tendre compassion.
La question de Susanne avait fait vibrer une corde qui résonnait
puissamment dans le coeur de la jeune captive. Ses joues pâles se
colorèrent, et ses tristes yeux s'animèrent d'un éclat passager,
pendant qu'elle développait, avec tout l'enthousiasme de sa foi
nationale, le Credo erroné, mais consolant, des druides, qui
enseignait que le moment de la dissolution était le commencement
d'une nouvelle existence.
"Oh! s'écria-t-elle, que ne puis-je réellement vous faire comprendre
les sentiments dont mon esprit s'enflamme par l'espoir de rejeter
cette dépouille terrestre, ce misérable corps, qui n'est plus
capable d'obéir aux libres impulsions de mon âme, mais qui a été
dégradé par les chaînes et les flagellations d'un maître romain!"
Alors, devenue furieuse par le souvenir des cruels traitements
qu'elle avait soufferts, elle ajouta avec emportement: "Pourquoi
l'arme de la vengeance n'est-elle pas entre mes mains, et que ne
puis-je arracher la vie au tyran Marcus Lélius et à sa fille!
--Tu ne voudrais assurément pas commettre le crime abominable d'un
meurtre!" dit Susanne en frissonnant, et en détournant ses regards
de la terrible expression qui animait les yeux flamboyants d'Alda.
"Si! je voudrais être vengée de ces ennemis de mon pays, même quand
je serais condamnée à payer, un moment après, ma vengeance d'une
mort pleine de tortures; car la mort est pour moi une nouvelle vie,
et je puis sans une plainte supporter les tortures. Oui, j'ai prouvé
aujourd'hui même à ces barbares Romains que je puis endurer les
pires effets de leur méchanceté sans qu'il m'échappe un cri!
--Malheureuse Alda! reprit sa compagne d'infortune; malheureuse
d'être tombée dans des mains si cruelles, mais plus véritablement
digne de pitié d'être assujettie à un esclavage plus dur que le
leur: celui des puissances du mal, qui excitent tes propres passions
jusqu'à en faire les instruments de ton éternelle ruine.
--Vous parlez en énigmes, dit Alda avec impatience, je ne connais
d'autres puissances du mal que les Romains.
--Penses-tu, Alda, que les Romains puissent faire d'eux-mêmes les
choses qui ont encouru ta haine? Sont-ils plus braves que tes
compatriotes, pour prévaloir ainsi sur eux?"
Alda répondit vivement que les Bretons étaient d'une taille plus
élevée, d'un tempérament plus robuste, et qu'ils avaient
certainement un caractère plus résolu que les Romains, puisque rien
ne pourrait les contraindre à se soumettre à des outrages tels que
ceux dont l'empereur Néron accablait ses meilleurs et ses plus
puissants sujets.
"Comment se fait-il donc que ces esclaves abjects d'un homme qui
n'est distingué ni par de grands faits d'armes, ni par une sagesse
supérieure, soient devenus les maîtres absolus de tes libres, fiers
et vaillants compatriotes?" demande Susanne.
Alda baissa les yeux et réfléchit profondément pendant quelques
instants; enfin elle répondit: "C'est parce que l'arbitre souverain
des dieux et des hommes nous regarde avec colère: sûrement nous
l'avons offensé, et il souffre que nos ennemis triomphent de nous,
en punition de nos fautes.
--Tu as raison Alda, dit Susanne; car sans sa permission les Romains
n'auraient pu faire ces choses. La victoire n'est pas toujours au
plus fort, ni le prix de la course au plus agile.
--Mais, dit Alda d'un air pensif, comment se peut-il que nous ayons
si terriblement encouru son déplaisir, qu'il nous ait ainsi donnés
en proie aux fils de l'étranger?
--Vous l'offensez journellement par le culte idolâtre que vous lui
rendez, quoique jusqu'ici vous ayez péché par ignorance.
--C'est faux! s'écria Alda avec colère; nous l'adorons
respectueusement et en vérité, suivant les rites et les observances
qui nous ont été prescrits par les druides.
--Quand l'aveugle se laisse guider par un aveugle, tous deux ne
tombent-ils pas?" dit Susanne.
Alda fut à la fois surprise et très-offensée de cette remarque.
"Vous pourriez, dit-elle, appliquer avec plus de justice cette
observation aux ignorants et superstitieux Romains qui, pour obéir à
leurs pontifes menteurs, s'inclinent devant l'ouvrage de leurs
propres mains, tels que sont ces pauvres débris, objets du culte de
Marcus Lélius et de sa fille," ajouta-t-elle en montrant les
morceaux épars des Lares et des Pénates, et souriant
dédaigneusement.
"Ta propre croyance, Alda, quoique moins grossière et moins
ridicule, est aussi erronée, aussi éloignée de la vérité que celle
des Romains.
--Comment cela peut-il se faire, quand je m'attache fermement à la
foi qui nous a été inculquée par les druides eux-mêmes? par ces
saints hommes qui, dans la profonde solitude de leurs grottes
sacrées, reçoivent personnellement la communication des volontés des
suprêmes puissances qui ont formé toutes choses, et par la divine
sagesse desquelles toutes choses sont gouvernées. Et pensez-vous
qu'ils puissent errer, eux qui sont honorés d'un commerce intime
avec ceux qui dirigent le cours des astres, du soleil et de la lune,
qui tracent les sentiers invisibles des vents, et qui commandent le
flux et le reflux du puissant Océan?
--Non-seulement, Alda, ces hommes errent, mais ils commettent le
crime de faire errer les autres, en les trompant par la prétention
fabuleuse de révélations d'en haut qu'ils n'ont jamais reçues."
Alda, remplie d'indignation et avec toute l'éloquence dont elle
était capable, essaya de convaincre Susanne de la vérité, de la
pureté et de l'excellence de la théologie des druides; et, irritée
par la froideur avec laquelle Susanne réfutait des arguments sans
autres fondements que de simples attestations dénuées de preuves,
elle conclut en disant: "Il vous convient de considérer les
calamités qui sont tombées sur les Bretons comme un témoignage de la
colère divine, parce que votre culte n'est pas d'accord avec le
nôtre. Je ne sais quelle est votre croyance, et je ne désire pas le
savoir: car, si elle est si agréable à Celui qui dirige tous les
événements de ce monde, d'où vient que je vous vois enveloppée dans
des infortunes semblables au miennes, exilée sur une terre
étrangère, loin de votre pays, de votre famille, et assujettie à la
cruelle tyrannie d'un maître romain?
--Quelle que soit la volonté du Seigneur, elle est agréable aux yeux
de sa servante, répondit Susanne avec douceur. Eh! qu'importe, si
c'est son plaisir de me conduire, à travers un sentier semé
d'épines, dans les régions d'un éternel bonheur; s'il veut faire de
moi l'un des humbles instruments destinés à répandre sa glorieuse
lumière sur une terre couverte des ténèbres de l'idolâtrie, et même
dans cette orgueilleuse ville de Rome, où jusqu'à ce moment la
clarté céleste répand à peine quelques faibles rayons! Qui sait,
Alda, si toi-même n'as pas été conduite ici, au milieu de tant de
douleurs, afin d'être instruite de ces vérités, qui concernent ton
éternelle paix?"
Les yeux noirs de Susanne se remplirent des larmes d'un saint
enthousiasme quand elle acheva ces paroles, et, pressant Alda sur
son sein, elle imprima sur son beau front un baiser fraternel.
Alda partageait, sans pouvoir en comprendre la cause, la vive
émotion de sa compagne. Elle était touchée de la tendresse de ses
manières avec elle; car la langueur, suite de ses souffrances, avait
un peu abattu sa hauteur naturelle, et elle ne refusa pas d'écouter
les vérités divines que la jeune chrétienne versait avec éloquence
dans son oreille passive. Mais quand Susanne vint à parler de la
nécessité de l'humilité, de l'abnégation et du pardon des injures,
aussi bien que d'une entière résignation à la volonté de Dieu, Alda
n'écouta plus qu'avec impatience le développement d'une doctrine si
complétement opposée aux opinions et aux préjugés de son enfance,
surtout de ceux qui se rapportaient à son importance personnelle.
Elle insista sur les prérogatives de son haut rang et de son sang
royal, et rejeta pour la vie future une gloire qu'il fallait acheter
par l'abaissement de la vie présente; elle voulut justifier ses
fautes, et la mention du pardon des injures excita en elle un
nouveau transport d'indignation et de fureur contre Marcus Lélius et
sa fille. Elle s'étendit avec emportement sur ses maux et sur ses
douleurs; elle exprima le désir le plus véhément de se venger de ses
tyrans et de tout le peuple romain, et elle invoqua sur eux la
colère des dieux de son pays avec une foule d'imprécations qui
terrifièrent sa douce compagne. Enfin, accablée par la force de son
émotion et par la faiblesse qui provenait de ses dernières
souffrances et de la perte de son sang, elle retomba dans un profond
évanouissement.
Affligée, mais non surprise du résultat de ses premiers efforts pour
instruire la hautaine et violente Alda dans la foi chrétienne,
Susanne chercha du secours pour transporter la malheureuse jeune
fille sur son misérable grabat, espérant que, quand la maladie et le
chagrin auraient vaincu son caractère vindicatif et obstiné, elle
pourrait reprendre ce sujet avec plus de succès; car elle voyait
qu'Alda était encore trop peu accoutumée au malheur pour pouvoir
écouter la voix de la raison, ou même pour accepter des
consolations, sous quelque forme et de quelque source qu'elles lui
fussent présentées.