CHAPITRE II

Trop peu accoutumée à la douleur pour contrôler son propre orgueil.

(STERBING.)

D'une haute naissance, et jusque-là tendrement chérie, Alda ne

pouvait supporter les adversités dont le poids tombait tout à coup

si lourdement sur elle. C'était un terrible revers de fortune que

celui qui la privait à la fois d'une situation princière, de sa

famille, de ses richesses, de sa liberté, et la réduisait à la

condition déplorable d'orpheline et d'esclave!

Elle avait vu son père, le seul soutien qui lui restât, mourant de

ses blessures, et plus encore des étreintes d'une immense douleur,

promené dans les rues de Rome pour satisfaire l'orgueil barbare

d'une populace insultante.

Elle avait, avec un coeur brisé, recueilli son dernier soupir, et

vainement opposé ses faibles efforts à la brutale violence de ceux

qui venaient arracher de ses bras le corps sans vie de ce père

adoré, pour le précipiter dans le gouffre odieux où les Romains

jetaient les cadavres des esclaves et des malfaiteurs; elle-même

avait été traînée chez un maître impitoyable, au moment de ses plus

cruelles angoisses et de son plus grand désespoir.

La résignation était un sentiment inconnu à Alda, et les rigoureux

traitements qu'elle avait endurés eurent pour effet de la rendre

furieuse et intraitable. Elle rendait mépris pour mépris à ses

compagnes d'esclavage; elle refusait positivement d'accomplir aucune

des tâches journalières qui lui étaient assignées, et opposait une

résistance inutile et de violentes injures à l'autorité de ceux qui

avaient sur elle un pouvoir absolu.

La prison, la privation de nourriture, et de sévères châtiments

corporels furent les seuls résultats des refus opiniâtres par

lesquels elle répondait aux commandements de sa tyrannique

maîtresse, qui paraissait prendre un cruel plaisir à exercer son

empire sur la jeune barbare, comme elle appelait ironiquement la

princesse déchue, et employait tous les moyens qui étaient en son

pouvoir pour tâcher de réduire son fier et indomptable caractère.

Alda n'était pas d'une nature qui cédât aux circonstances; ses

résolutions étaient inflexibles, et son obstination s'accroissait de

tous les efforts qu'on faisait pour la vaincre.

"Vous pouvez me tuer, cria-t-elle un jour à son impitoyable

maîtresse; mais vous ne pouvez me forcer à vous obéir. Je suis née

libre et princesse, et je ne servirai jamais une sujette romaine.

Vous m'appelez barbare; mais je suis trop sage et trop éclairée pour

adorer les images insensibles devant lesquelles vous vous courbez

pour leur rendre un aveugle hommage." Et elle montrait d'un geste

dédaigneux les dieux lares de Marcus Lélius.

"Sauvage impie! répondit Lélia en la frappant, oses-tu insulter les

images des dieux?

--Oui, je l'ose! et plus que cela, répliqua la fière Bretonne en

saisissant les statues et les brisant sur le pavé de marbre; je

crains vos dieux aussi peu que leurs ignorants adorateurs. S'ils

possèdent réellement les divins et redoutables attributs de la

divinité, qu'ils se relèvent maintenant, et se vengent sur moi de ce

que je viens de faire! Ah! continua-t-elle, pourquoi vos Lares et

vos Pénates restent-ils si humblement et si tranquillement dans la

poussière, insultés et mutilés? Mais vous pourriez aussi sagement

adorer un vase ou une cruche, puisqu'ils sont aussi faciles à

détruire et reçoivent les outrages aussi paisiblement?"

Lélia, que la surprise et la rage avaient rendue muette, vola vers

son père pour lui demander vengeance de l'impie étrangère. Marcus

Lélius s'interposait rarement, dans les cas ordinaires, entre sa

fille et ses femmes esclaves; mais il fut rempli d'indignation par

le récit que lui fit celle-ci de l'action téméraire d'Alda.

D'après l'aveugle superstition des Romains, tout accident ou

mésaventure arrivé aux statues des dieux Pénates était considéré

comme de mauvais augure et présageait quelque horrible infortune

pour le chef de la famille, ou peut-être même la désolation de la

famille entière. Qu'une ouverte et sacrilége violence eût été

commise sur elles par une de ses propres esclaves, c'était une

circonstance qui remplit Marcus Lélius d'horreur et de

consternation; aussi se hâta-t-il de se rendre sur le lieu du délit,

ne respirant que vengeance contre celle qui en était le coupable

auteur. Quand il aperçut ses idoles en pièces, il se répandit en

lamentations sur leurs débris, s'efforçant d'apaiser la colère des

dieux et de prévenir les calamités qu'il tremblait de voir tomber

sur sa maison, par des prières ardentes et des promesses d'offrandes

dans les temples des divinités offensées. Puis un nouvel accès de

furieuse indignation s'élevant dans son âme à la vue du sourire

dédaigneux avec lequel la jeune Bretonne regardait son épouvante et

sa douleur, il s'approcha d'elle tremblant de rage, et s'écria:

"Misérable! quel châtiment attends-tu?

--La mort, répondit-elle tranquillement, et, sous quelque forme

qu'elle se présente, je suis préparée à la recevoir, non-seulement

avec calme, mais encore avec joie, puisque ce sera le moyen de

délivrer mon âme libre du joug d'un maître romain.

--La mort est donc ce que tu souhaites, intraitable barbare? reprit

Marcus Lélius; mais notre compte ne serait pas encore réglé; aussi

je veux que tu reçoives une punition si sévère, qu'elle sera pour

toi plus difficile à supporter que la mort même."

La résistance, les reproches furieux et les injures d'Alda ne

servirent qu'à aggraver sa position déjà désespérée; mais elle

soutint avec un inébranlable courage le châtiment infligé par le

vindicatif Marcus Lélius, et, se refusant à la plus légère

soumission, souffrit fermement et silencieusement jusqu'à ce que, la

nature épuisée ne pouvant résister davantage, elle tomba dans un

évanouissement si long, si semblable à la mort, que ni de nouvelles

douleurs ni l'application d'aucun remède ne purent rappeler ses

sens; elle resta étendue sans mouvement, et dans une complète

ignorance de ce qui se passait autour d'elle.

Ses persécuteurs la laissèrent dans cet état; et de toutes ses

compagnes d'esclavage, quoique chacune à son tour eût éprouvé la

cruauté de Marcus Lélius et de sa fille, pas une n'essaya de

secourir et de consoler l'étrangère délaissée. Sans égard pour sa

tendre jeunesse, pour ses profondes infortunes, pour les outrages et

les souffrances qu'elle venait d'endurer, ou absorbées dans les

sentiments d'une crainte égoïste, elles la laissèrent à l'horreur de

son sort. Il est vrai de dire que toutes ses manières avec elles

avaient été impolies, fières et disgracieuses. Ella avait pendant

plusieurs mois habité la même maison qu'elles, et toujours refusé de

s'associer à leurs travaux, à leurs occupations, à leurs plaisirs;

se tenant à une distance hautaine, renfermant ses douleurs dans son

sein, et rejetant même les bons offices de la seule parmi elles qui

lui eût offert son amitié.

Quand Alda revint enfin de son long évanouissement, et s'aperçut

qu'elle était seule, délaissée dans sa misère de Susanne elle-même,

elle ressentit une profonde amertume. Elle promena dans

l'appartement solitaire un regard où se mêlaient le mépris et la

douleur, tandis que son jeune coeur se gonflait, presque jusqu'à se

briser, par le contraste de son abandon présent avec la splendeur de

son existence passée. Elle essaya, mais en vain, de soulever ses

membres roides et sanglants, et, sentant combien lui eût été

précieuse alors la sympathie affectueuse de celle qu'elle avait

toujours si dédaigneusement repoussée, elle gémissait

involontairement, et appelait la mort comme le terme de ses

souffrances.

"La mort, pauvre enfant!" répéta la douce voix de la jeune fille

juive qui se trouvait plus près d'elle qu'elle ne l'avait imaginé;

"quelles sont donc, hélas! vos espérances dans une autre vie, pour

que vous désiriez si ardemment la fin de celle-ci?" En parlant

ainsi, elle s'assit sur le marbre, à côté d'Alda, et, relevant sa

tête souffrante, elle la posa doucement sur ses genoux, et baigna de

ses larmes le visage brûlant et contracté de l'infortunée Bretonne,

sur lequel elle se penchait avec la plus tendre compassion.

La question de Susanne avait fait vibrer une corde qui résonnait

puissamment dans le coeur de la jeune captive. Ses joues pâles se

colorèrent, et ses tristes yeux s'animèrent d'un éclat passager,

pendant qu'elle développait, avec tout l'enthousiasme de sa foi

nationale, le Credo erroné, mais consolant, des druides, qui

enseignait que le moment de la dissolution était le commencement

d'une nouvelle existence.

"Oh! s'écria-t-elle, que ne puis-je réellement vous faire comprendre

les sentiments dont mon esprit s'enflamme par l'espoir de rejeter

cette dépouille terrestre, ce misérable corps, qui n'est plus

capable d'obéir aux libres impulsions de mon âme, mais qui a été

dégradé par les chaînes et les flagellations d'un maître romain!"

Alors, devenue furieuse par le souvenir des cruels traitements

qu'elle avait soufferts, elle ajouta avec emportement: "Pourquoi

l'arme de la vengeance n'est-elle pas entre mes mains, et que ne

puis-je arracher la vie au tyran Marcus Lélius et à sa fille!

--Tu ne voudrais assurément pas commettre le crime abominable d'un

meurtre!" dit Susanne en frissonnant, et en détournant ses regards

de la terrible expression qui animait les yeux flamboyants d'Alda.

"Si! je voudrais être vengée de ces ennemis de mon pays, même quand

je serais condamnée à payer, un moment après, ma vengeance d'une

mort pleine de tortures; car la mort est pour moi une nouvelle vie,

et je puis sans une plainte supporter les tortures. Oui, j'ai prouvé

aujourd'hui même à ces barbares Romains que je puis endurer les

pires effets de leur méchanceté sans qu'il m'échappe un cri!

--Malheureuse Alda! reprit sa compagne d'infortune; malheureuse

d'être tombée dans des mains si cruelles, mais plus véritablement

digne de pitié d'être assujettie à un esclavage plus dur que le

leur: celui des puissances du mal, qui excitent tes propres passions

jusqu'à en faire les instruments de ton éternelle ruine.

--Vous parlez en énigmes, dit Alda avec impatience, je ne connais

d'autres puissances du mal que les Romains.

--Penses-tu, Alda, que les Romains puissent faire d'eux-mêmes les

choses qui ont encouru ta haine? Sont-ils plus braves que tes

compatriotes, pour prévaloir ainsi sur eux?"

Alda répondit vivement que les Bretons étaient d'une taille plus

élevée, d'un tempérament plus robuste, et qu'ils avaient

certainement un caractère plus résolu que les Romains, puisque rien

ne pourrait les contraindre à se soumettre à des outrages tels que

ceux dont l'empereur Néron accablait ses meilleurs et ses plus

puissants sujets.

"Comment se fait-il donc que ces esclaves abjects d'un homme qui

n'est distingué ni par de grands faits d'armes, ni par une sagesse

supérieure, soient devenus les maîtres absolus de tes libres, fiers

et vaillants compatriotes?" demande Susanne.

Alda baissa les yeux et réfléchit profondément pendant quelques

instants; enfin elle répondit: "C'est parce que l'arbitre souverain

des dieux et des hommes nous regarde avec colère: sûrement nous

l'avons offensé, et il souffre que nos ennemis triomphent de nous,

en punition de nos fautes.

--Tu as raison Alda, dit Susanne; car sans sa permission les Romains

n'auraient pu faire ces choses. La victoire n'est pas toujours au

plus fort, ni le prix de la course au plus agile.

--Mais, dit Alda d'un air pensif, comment se peut-il que nous ayons

si terriblement encouru son déplaisir, qu'il nous ait ainsi donnés

en proie aux fils de l'étranger?

--Vous l'offensez journellement par le culte idolâtre que vous lui

rendez, quoique jusqu'ici vous ayez péché par ignorance.

--C'est faux! s'écria Alda avec colère; nous l'adorons

respectueusement et en vérité, suivant les rites et les observances

qui nous ont été prescrits par les druides.

--Quand l'aveugle se laisse guider par un aveugle, tous deux ne

tombent-ils pas?" dit Susanne.

Alda fut à la fois surprise et très-offensée de cette remarque.

"Vous pourriez, dit-elle, appliquer avec plus de justice cette

observation aux ignorants et superstitieux Romains qui, pour obéir à

leurs pontifes menteurs, s'inclinent devant l'ouvrage de leurs

propres mains, tels que sont ces pauvres débris, objets du culte de

Marcus Lélius et de sa fille," ajouta-t-elle en montrant les

morceaux épars des Lares et des Pénates, et souriant

dédaigneusement.

"Ta propre croyance, Alda, quoique moins grossière et moins

ridicule, est aussi erronée, aussi éloignée de la vérité que celle

des Romains.

--Comment cela peut-il se faire, quand je m'attache fermement à la

foi qui nous a été inculquée par les druides eux-mêmes? par ces

saints hommes qui, dans la profonde solitude de leurs grottes

sacrées, reçoivent personnellement la communication des volontés des

suprêmes puissances qui ont formé toutes choses, et par la divine

sagesse desquelles toutes choses sont gouvernées. Et pensez-vous

qu'ils puissent errer, eux qui sont honorés d'un commerce intime

avec ceux qui dirigent le cours des astres, du soleil et de la lune,

qui tracent les sentiers invisibles des vents, et qui commandent le

flux et le reflux du puissant Océan?

--Non-seulement, Alda, ces hommes errent, mais ils commettent le

crime de faire errer les autres, en les trompant par la prétention

fabuleuse de révélations d'en haut qu'ils n'ont jamais reçues."

Alda, remplie d'indignation et avec toute l'éloquence dont elle

était capable, essaya de convaincre Susanne de la vérité, de la

pureté et de l'excellence de la théologie des druides; et, irritée

par la froideur avec laquelle Susanne réfutait des arguments sans

autres fondements que de simples attestations dénuées de preuves,

elle conclut en disant: "Il vous convient de considérer les

calamités qui sont tombées sur les Bretons comme un témoignage de la

colère divine, parce que votre culte n'est pas d'accord avec le

nôtre. Je ne sais quelle est votre croyance, et je ne désire pas le

savoir: car, si elle est si agréable à Celui qui dirige tous les

événements de ce monde, d'où vient que je vous vois enveloppée dans

des infortunes semblables au miennes, exilée sur une terre

étrangère, loin de votre pays, de votre famille, et assujettie à la

cruelle tyrannie d'un maître romain?

--Quelle que soit la volonté du Seigneur, elle est agréable aux yeux

de sa servante, répondit Susanne avec douceur. Eh! qu'importe, si

c'est son plaisir de me conduire, à travers un sentier semé

d'épines, dans les régions d'un éternel bonheur; s'il veut faire de

moi l'un des humbles instruments destinés à répandre sa glorieuse

lumière sur une terre couverte des ténèbres de l'idolâtrie, et même

dans cette orgueilleuse ville de Rome, où jusqu'à ce moment la

clarté céleste répand à peine quelques faibles rayons! Qui sait,

Alda, si toi-même n'as pas été conduite ici, au milieu de tant de

douleurs, afin d'être instruite de ces vérités, qui concernent ton

éternelle paix?"

Les yeux noirs de Susanne se remplirent des larmes d'un saint

enthousiasme quand elle acheva ces paroles, et, pressant Alda sur

son sein, elle imprima sur son beau front un baiser fraternel.

Alda partageait, sans pouvoir en comprendre la cause, la vive

émotion de sa compagne. Elle était touchée de la tendresse de ses

manières avec elle; car la langueur, suite de ses souffrances, avait

un peu abattu sa hauteur naturelle, et elle ne refusa pas d'écouter

les vérités divines que la jeune chrétienne versait avec éloquence

dans son oreille passive. Mais quand Susanne vint à parler de la

nécessité de l'humilité, de l'abnégation et du pardon des injures,

aussi bien que d'une entière résignation à la volonté de Dieu, Alda

n'écouta plus qu'avec impatience le développement d'une doctrine si

complétement opposée aux opinions et aux préjugés de son enfance,

surtout de ceux qui se rapportaient à son importance personnelle.

Elle insista sur les prérogatives de son haut rang et de son sang

royal, et rejeta pour la vie future une gloire qu'il fallait acheter

par l'abaissement de la vie présente; elle voulut justifier ses

fautes, et la mention du pardon des injures excita en elle un

nouveau transport d'indignation et de fureur contre Marcus Lélius et

sa fille. Elle s'étendit avec emportement sur ses maux et sur ses

douleurs; elle exprima le désir le plus véhément de se venger de ses

tyrans et de tout le peuple romain, et elle invoqua sur eux la

colère des dieux de son pays avec une foule d'imprécations qui

terrifièrent sa douce compagne. Enfin, accablée par la force de son

émotion et par la faiblesse qui provenait de ses dernières

souffrances et de la perte de son sang, elle retomba dans un profond

évanouissement.

Affligée, mais non surprise du résultat de ses premiers efforts pour

instruire la hautaine et violente Alda dans la foi chrétienne,

Susanne chercha du secours pour transporter la malheureuse jeune

fille sur son misérable grabat, espérant que, quand la maladie et le

chagrin auraient vaincu son caractère vindicatif et obstiné, elle

pourrait reprendre ce sujet avec plus de succès; car elle voyait

qu'Alda était encore trop peu accoutumée au malheur pour pouvoir

écouter la voix de la raison, ou même pour accepter des

consolations, sous quelque forme et de quelque source qu'elles lui

fussent présentées.

Alda: L'Esclave Bretonne · 第 15 / 33 题