Le sort des armes m'a donné un maître.
(ESCHYLE.)
Parmi les illustres captifs condamnés à orner le triomphe que Rome
avait décerné à son général victorieux Paulinius, après la défaite
des Bretons et de leur reine Boadice, se trouvait le vaillant prince
Aldogern et sa jeune fille Alda.
Aldogern était proche parent de l'infortunée Boadice, et tenait un
rang élevé dans la désastreuse bataille où, pour des siècles de
douleur, la lumière de la liberté s'était éteinte dans le sang de
ses malheureux compatriotes. Il avait fait en vain des prodiges de
valeur; et c'était seulement après avoir vu ses cinq fils tués à ses
côtés que lui-même avait été vaincu et fait prisonnier, pendant
qu'il défendait le char sur lequel son enfant dernière et
bien-aimée, la jeune Alda, était avec ses femmes esclaves, selon la
coutume des bretons, qui, dans leurs campagnes, encombraient la
marche des membres inutiles de leur famille.
Ni les cruelles souffrances de son corps ni les angoisses de son âme
ne purent dispenser le malheureux général de la plus vive, de la
plus amère de toutes ses douleurs, celle de se voir traîné dans les
rues de Rome avec sa fille désolée, pour orner le triomphe de
l'orgueilleux vainqueur.
La foule, insensible et légère, jouissait de ce spectacle,
applaudissant bruyamment, et se pressait avec une avide curiosité
pour contempler les sombres et silencieux barbares, ainsi qu'ils
appelaient le majestueux chef breton et sa blonde fille. L'air
retentissait de leurs acclamations, ils suspendaient des guirlandes
sur les autels et aux portiques de tous les temples de la ville, et
terminèrent leur journée dans les festins, les excès et l'ivresse,
sans égard pour les angoisses qui oppressaient le coeur des
malheureux étrangers, dont la présence avait formé une partie si
attrayante des pompes du triomphe.
Cette nuit même, Aldogern mourut, et sa fille, qui n'avait pas
encore accompli sa seizième année, resta orpheline, seule et sans
appui sur une terre étrangère, à la merci d'un ennemi sans pitié. La
légion par laquelle elle et son père avaient été faits prisonniers
était commandée par un patricien romain nommé Marcus Lélius, qui
réclama la jeune Alda comme partie de son butin, et la plaça sous
l'autorité absolue de sa fille unique, Lélia.
Celle-ci n'était que de quelques mois plus âgée que l'esclave
bretonne; héritière de grandes richesses, elle avait été accoutumée
depuis sa naissance à la plus pernicieuse indulgence. Entourée
d'esclaves tremblantes sur lesquelles elle exerçait une autorité
despotique, Lélia était l'enfant capricieuse et gâtée du plaisir, et
la victime d'une irritabilité d'humeur absolument ingouvernable. Ses
mauvaises passions avaient été nourries par la tendresse mal
entendue de son père, jusqu'à ce que l'orgueil, l'égoïsme et l'amour
de la vengeance devinssent les traits principaux de son caractère.
Malheureusement pour Alda, elle avait aussi la plupart des défauts
de son impérieuse maîtresse, et la divine influence de la religion
était également inconnue à toutes deux. Alda avait été instruite par
les druides dans leurs mystiques croyances, qui, bien qu'également
erronées, étaient du moins d'une nature plus élevée que les
grossières fables de la mythologie grecque et romaine, et elle
regardait les rites et les cérémonies de ce culte idolâtre avec un
mépris et une horreur qu'elle ne déguisait pas, tandis qu'elle
s'attachait aux premières impressions qu'elle avait reçues dans sa
terre natale avec un degré de fermeté qui aurait fait honneur à ceux
mêmes qui professaient une foi plus pure.
Dans la maison de Lélius, les durs liens de l'esclavage réunissaient
des individus de tous les pays, et il était triste d'observer le peu
de sympathie que ces associés d'infortune manifestaient les uns pour
les autres. Attentifs seulement à améliorer leur propre condition,
ils restaient insensibles à toutes peines autres que les leurs; et
quand une nouvelle personne était ajoutée à leur nombre, ils
paraissaient trouver une cruelle satisfaction à la persécuter de
toutes les manières.
Parmi les femmes esclaves de la maison de Lélius, une seule se
montra compatissante pour la malheureuse Alda quand elle y fut
amenée. C'était une chrétienne convertie, Juive de naissance,
appelée Susanne. Lorsque cette foule d'esclaves grecques, numides,
égyptiennes et parthes s'assemblèrent autour de la jeune Bretonne,
exprimant d'une manière insultante l'étonnement que leur causaient
la blancheur de sa peau, la singularité de ses habits et de ses
ornements, et la couleur extraordinaire de ses grands yeux bleus,
que, par suite de leurs préjugés nationaux, elles trouvaient,
disaient-elles, tout à fait effrayants, parce qu'ils étaient
différents des leurs, Susanne les reprit de leur mauvaise conduite,
et chercha à leur faire sentir combien elle était offensante pour la
jeune étrangère, bien que, ne comprenant par leur langage, elle dût
ignorer une partie des impertinences qui lui étaient adressées.
Il était cependant impossible qu'Alda se méprît à des gestes et à
des regards aussi peu équivoques que l'étaient ceux de ses compagnes
d'esclavage, et elle se hâta d'y répondre par tous les témoignages
d'un dédain rempli de colère, qui ne fit qu'ajouter au barbare
plaisir qu'on trouvait à la tourmenter. Enfin les provocations
allèrent si loin, que l'irritable Alda donna, dans sa langue natale,
un libre cours à son indignation. Alors la gaieté de ses
persécutrices ne connut plus de bornes, et, oubliant que leur propre
langage ne devait pas paraître moins étrange aux oreilles de la
jeune Bretonne, elles se mirent à danser autour d'elle en riant
immodérément. Mais quand elles allèrent jusqu'à tirer les longues
tresses blondes qui tombaient en riches ondulations sur ses épaules
d'ivoire, l'étrangère, si cruellement insultée, devint tout à fait
furieuse, et répondit à cette attaque personnelle d'une manière si
énergique et si prompte, que ses persécutrices s'enfuirent
épouvantées, et coururent chez leur maîtresse pour porter des
plaintes contre elle. Toutes protestèrent d'un commun accord
qu'aucune considération ne pourrait les décider à l'admettre pour la
nuit dans la pièce commune; et ni remontrances, ni ordres, ni
menaces de la part de ceux qui avaient autorité sur ces esclaves, ne
purent obtenir d'elles qu'elles changeassent de résolution. Elles
déclarèrent à l'unanimité qu'elles se soumettraient à tous les
châtiments plutôt que de permettre à l'étrangère l'entrée de leur
dortoir; et quant à devenir sa compagne de lit, pas une parmi elles,
excepté Susanne, ne voulut même écouter une telle proposition.
Susanne, cependant, ne voyait aucun motif de terreur dans la
compagnie de l'infortunée jeune fille, et elle offrit d'elle-même à
la surintendante de la maison de partager avec Alda une chambre
solitaire et délabrée située dans le haut de la maison, et dont on
ne faisait aucun usage parce qu'un meurtre y avait été commis. Ce
plan fut promptement adopté, à la satisfaction de toutes, excepté
d'Alda, qui, parfaitement ignorante du long et violent débat dont
elle venait d'être l'objet, reconnut d'une manière très-peu
gracieuse la douce et compatissante intervention de Susanne en sa
faveur. Susanne, qui n'attendait d'autre récompense que
l'approbation de sa conscience et le plaisir d'avoir bien fait,
obéissait aux célestes principes de la foi à laquelle elle s'était
si sincèrement convertie; et elle s'efforça par tous les moyens que
lui suggéraient l'intérêt et la bonté de diminuer les fatigues et
d'adoucir les chagrins de l'étrangère délaissée, dont elle trouvait
le sort plus digne de pitié que celui de ses autres compagnes
d'esclavage.
Elle avait rendu à chacune d'elles tous les services qu'il lui était
possible de rendre, et le plus humble individu peut toujours
beaucoup, quand il le veut, pour son semblable.
Susanne avait été la garde-malade, le médecin, la consolation,
l'aide et le conseiller de toutes tour à tour. Une d'elles
avait-elle besoin de secours ou d'avis dans une tâche difficile, à qui
se serait-elle adressée, sinon à la jeune esclave juive? Un accident
devait-il être réparé, qui était aussi sage qu'elle pour conseiller,
aussi habile pour exécuter? S'il fallait avouer une faute ou un
irréparable malheur, qui voudrait s'exposer au péril de le révéler à
l'irritable et déraisonnable Lélia, si ce n'était la douce et
patiente, mais courageuse Susanne?
Ses vertus, la douceur de son caractère, ses qualités si utilement
actives, ne pouvaient manquer d'être appréciées de ses compagnes
d'esclavage; l'orgueilleuse Alda elle-même ne fut pas insensible à
la tendre pitié de Susanne, et aux services qu'elle lui rendait avec
tant de désintéressement et de délicatesse. Et pouvait-il en être
autrement? Il est si doux de trouver la sympathie et la bonté sur
une terre étrangère et dans les liens de l'esclavage!