M. Crawford est là, me dis-je... c’est l’essentiel...

Quant à réveiller le personnel, bah! la belle affaire!... Plus souvent

que je prendrai des gants! Slang d’abord, qu’il récrimine ou non, aura

demain de mes nouvelles par l’intermédiaire de quelqu’un qu’il n’attend

guère... et son maître à l’instant même... et sans intermédiaire

encore...

A ce moment une ombre me frôla, et, à la lueur de la lune, je reconnus

Frog.

--Eh bien? lui dis-je.

--Votre homme est toujours là... Faut-il passer la nuit en observation?

--Plus que jamais, répondis-je.

--C’est bien, fit le pauvre garçon d’un air contrit.

J’allais sonner à la grille de la villa et me faire annoncer à M.

Crawford, mais je réfléchis que ce serait probablement Slang qui

viendrait m’ouvrir et qu’en me reconnaissant--car, cette fois, je

n’avais pas d’enduit sur la figure--il serait aussitôt pris de peur et

s’enfuirait comme un lièvre... Slang me connaissait, en effet, et il

savait fort bien que j’étais détective; d’ailleurs, ce n’était un

mystère pour personne à Broad-West.

Il y avait bien Frog qui veillait à quelques pas de la grille, un

revolver au poing, mais qui sait si malgré toute son habileté, il

pourrait sinon arrêter, du moins suivre à la piste ce bandit de Slang?

D’autre part, mon coup de sonnette ne manquerait pas de réveiller les

autres domestiques: la grincheuse Betzy, le vieux cuisinier... et tout

le monde serait bientôt au courant de ma visite...

Décidément, il valait mieux agir avec mystère et pénétrer dans la villa

comme un vulgaire cambrioleur.

De cette façon, Slang n’aurait pas lieu de s’alarmer et, le lendemain,

l’agent chargé de le mettre en état d’arrestation le trouverait à son

gîte.

Il eût été stupide, en effet, de compromettre par une imprudence l’issue

d’une affaire déjà passablement embrouillée.

Slang avait beau être une brute, il comprendrait fort bien qu’une visite

aussi tardive faite à son maître par un homme qui s’occupait de police

devait avoir quelque rapport avec l’affaire de Green-Park, et il

n’attendrait sans doute pas que mon entrevue avec M. Crawford eût pris

fin pour se soustraire à un interrogatoire.

Puisque je tenais le gredin dans une souricière où il semblait

d’ailleurs fort tranquille, je ne devais pas éveiller ses soupçons...

Mon parti fut vite pris.

J’entrerais dans la villa par escalade.

Revenant alors auprès de Frog, je lui dis à voix basse:

--Écoute-moi bien... J’ai affaire dans cette maison, mais il faut que

j’y entre sans qu’on m’aperçoive... Je vais escalader ce mur qui n’est

d’ailleurs pas très élevé... Dès que j’aurai mis le pied dans le parc,

surveille bien les fenêtres de ce petit bâtiment que tu aperçois sur la

droite... c’est là que logent les domestiques... Si tu voyais une

lumière briller soudain dans ce pavillon, ou si tu entendais un bruit de

pas, donne aussitôt deux coups de sifflet.

--Compris, monsieur Dickson... mais si vous étiez par malheur en danger,

faudrait-il aller vous porter secours?

--Je n’ai rien à redouter... car je suis connu dans cette maison et dans

le cas où je serais surpris, je trouverais toujours une raison pour

expliquer ma présence... Ce que je désire avant tout, c’est que les

domestiques qui font des rondes chaque nuit ne me surprennent pas dans

les escaliers.

--J’aurai l’œil, soyez tranquille, répondit Frog.

--As-tu un couteau?

--Voici, monsieur Dickson.

--Bien, merci.

Je me dirigeai alors vers un endroit où le mur n’avait pas plus de deux

mètres de haut, m’enlevai à la force des poignets, fis un rétablissement

par principe et me laissai glisser doucement dans le parc.

Arrivé devant la petite porte par laquelle j’étais déjà passé avec Slang

et qui donnait sur le vestibule, je m’apprêtais déjà à en forcer la

serrure avec la pointe du couteau de Frog, quand je m’aperçus que cette

porte n’était pas fermée.

Je tournai sans bruit le bouton et me trouvai au pied de l’escalier en

pitchpin qui conduisait à la galerie du premier étage où j’avais été

présenté à Betzy.

Je montai sans bruit.

Une sorte de réverbération mourante s’étendait en plein milieu du

couloir; j’atteignis cette lueur et reconnus la grande glace sans tain

(l’observatoire) devant laquelle je m’arrêtai.

La chambre m’apparut alors baignée de la lumière incertaine d’une

veilleuse.

Je distinguai le lit, la blancheur des draps... et dans le lit, M.

Crawford reposant le plus tranquillement du monde.

--Riche nature, pensai-je... Cet homme élevé le culte de son repos à la

hauteur d’un sacerdoce.

Je frappai deux petits coups discrets sur le verre.

Le dormeur ne sourcilla pas.

--Je suis bien bon, dis-je, d’user de telles précautions... C’est une

souche!

Et je réitérai un double appel... à coups de poing, cette fois...

Rien!

--Simulerait-il? me demandai-je... ou serait-ce une manière d’éviter une

explication embarrassante?

J’avisai la porte placée à deux pas de la glace et fis la réflexion que

le bois est plus sonore et moins fragile que le verre.

Je me mis donc à tambouriner contre le panneau sans aucun ménagement,

puis je revins à «l’observatoire».

La ténébreuse affaire de Green-Park · 第 37 / 43 题