Alors, j’ébranlai la porte et joignant ma voix au bruit des vantaux
entre-choqués:
--Monsieur Crawford!... Monsieur Crawford!... mille pardons!
m’écriai-je. J’ai deux mots à vous dire et je vous jure, _by God!_ que
je ne sortirai pas d’ici sans vous les avoir dits...
Autant essayer d’émouvoir une borne!...
L’impassibilité de ce visage reposant toujours à la même place sur
l’oreiller était telle qu’elle m’impressionna:
--Ah çà! me dis-je... serait-il mort? Tout ce qui m’arrive depuis
quelques heures devient si étrange!... Ma foi, tant pis, c’est un cas de
force majeure.
Et j’atteignis le lit.
Tout d’abord la pâleur anormale de la face du millionnaire m’étonna.
--Monsieur Crawford, réitérai-je... monsieur Crawford!
Alors je n’hésitai plus... d’un geste brusque j’écartai violemment draps
et couvertures.
Stupéfaction!... dans le lit, à la place du corps, il n’y avait qu’un
long traversin entouré d’une étoffe blanche!!!
Cette tête et ce buste ne tenaient à rien! Un lambeau de chemise flasque
se prolongeait jusqu’à l’endroit où aurait dû se trouver le milieu du
tronc... et sous cette loque... rien... rien que de la plume!
D’un mouvement machinal, je posai ma main sur le masque livide de M.
Crawford.
Ce que j’éprouvai à ce contact, je ne l’avais jamais ressenti... c’était
quelque chose de frigide, sans doute, mais encore de _non-vivant_,
d’irréel... quelque chose qui n’aurait jamais vécu!
Où je comptais rencontrer la résistance de la chair, je trouvais la
légèreté d’une balle remplie de son... Ce haut de corps tronçonné cédait
à la poussée du doigt, oscillait, roulait sur le parquet où il tombait
en rendant le son mat d’une tête de poupée...
Je me baissai sur la chose inerte qui venait de choir et je saisis le
chiffon de toile qui y était attaché.
C’était bien une tête de poupée que j’avais en main: une figure de cire
à la ressemblance parfaite de M. Crawford!
Et, subitement, ce fut dans mon esprit comme si un voile se déchirait.
La conduite incompréhensible du soi-disant millionnaire, ses allures
étranges, ses réticences... la présence dans ses poches de l’argent
volé, les allées et venues de son automobile sur la route de Green-Park,
tout s’expliquait maintenant!
Qu’était cet individu en somme? et d’où tirait-il les ressources
considérables qu’on lui attribuait?
D’un bond instinctif, je me ruai sur le secrétaire dont je crochetai la
serrure, avec la pointe du couteau de Frog.
Au premier plan, lié à la hâte, je trouvai un paquet de titres.
Ils étaient tous de la _Newcastle Mining Co_!
Je ne m’attardai pas à en vérifier les numéros ni à constater l’origine
des autres valeurs que j’apercevais éparses; j’ouvris fébrilement les
tiroirs et puisai à même dans la monnaie d’or qui s’y trouvait répandue.
Au hasard, je ramassai quelques souverains et allai les regarder à la
lueur de la veilleuse.
Chacun d’eux portait l’étoile à six branches poinçonnée à la section du
cou de la Reine!
Je refermai le secrétaire, replaçai la figure de cire dans le lit et
donnai un dernier coup d’œil autour de moi pour m’assurer que tout était
en ordre dans la chambre.
Au moment de sortir, je remarquai, très ostensiblement installés sur une
chaise basse, les vêtements de M. Crawford.
Une idée me traversa l’esprit: je retournai ces vêtements et j’en
fouillai les poches.
J’y trouvai un trousseau de clefs, quelque menue monnaie, une boîte de
_wax vestas_, des cartouches de petit calibre et, dans la poche
intérieure du paletot, un portefeuille.
Ce portefeuille était le mien et j’y découvris intacte la somme qui
m’avait été subtilisée pendant le trajet du _Criterion_ au _Pacific
Club_.
Je ne pris que la précaution de noter sur un carnet les numéros de mes
banknotes, puis je les replaçai consciencieusement dans le portefeuille
et glissai celui-ci dans la poche où je l’avais pris.
--Cette fois, exultai-je, je tiens la clef de l’énigme et je la tiens
bien!
Voilà donc la raison de ces rondes bizarres, de cette glace par laquelle
le maître exigeait que l’on constatât sa présence, chaque nuit, alors
que ses occupations multiples le retenaient ailleurs!... Ah! tout cela
était bien imaginé et je doute que Sherlock Holmes ait jamais eu à
instruire une affaire aussi captivante.
Là-dessus je sortis de la chambre et descendis l’escalier.
Il était temps, car un coup de sifflet de Frog m’avertissait qu’il avait
aperçu quelque chose.
J’attendis quelques instants, blotti dans une touffe de fusains et je
vis bientôt une lanterne qui projetait sur le sol un petit cône
lumineux.
C’était Betzy qui allait faire sa ronde.
Elle prit l’escalier par lequel je venais de descendre et atteignit le
fameux couloir aux cadrans enregistreurs.
J’étais déjà dans la rue.
--Et alors? interrogea Frog.
--Tout s’est bien passé... Maintenant, mon ami, continue à faire bonne
garde... Quand Bloxham vient-il te remplacer?
--A cinq heures du matin.
--C’est bon... Tâche de ne pas t’endormir d’ici là...
--Oh! Monsieur Dickson...
--Allons, à demain.
--_Good night!_ sir.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Je ne m’accordai que le temps de prendre chez moi quatre heures de repos
bien gagné, et, à six heures cinquante, je reprenais le train pour
Melbourne.