--Vous êtes mon hôte, mon cher Dickson, me dit-il... je vous garde avec
moi... Votre société m’est d’ailleurs trop précieuse pour que je vous
laisse ainsi aller... Voulez-vous que je vous accompagne dans vos
recherches.
J’acquiesçai d’un salut à la proposition. J’avais déjà formé, on s’en
souvient, le projet d’emmener avec moi le millionnaire, et son absence
m’avait vivement contrarié.
Le hasard le plaçait inopinément sur ma route et il avait l’amabilité de
m’offrir lui-même sa compagnie. J’étais donc servi à souhait.
Je n’avais garde de décliner une proposition aussi flatteuse de la part
d’un homme que toute la _gentry_ de Melbourne, en quelque endroit qu’il
parût, saluait chapeau bas.
Et puis?... faut-il l’avouer? Je n’étais pas fâché non plus d’éblouir un
peu mon richissime voisin en le faisant assister, phase par phase, à la
réalisation de mes hypothèses.
Je pressentais d’ailleurs que cette journée me réservait des surprises
d’où résulterait fatalement quelque coup de théâtre.
--Nous ferons, si vous le voulez bien, un tour dans la ville, me proposa
mon ami... le temps est splendide, et tout en déambulant, vous
m’exposerez plus librement qu’ici vos projets et les résultats déjà
acquis de votre tactique...
Et pour justifier ces paroles, il me désignait d’un signe de menton un
monsieur de mine assez correcte, portant des favoris à l’autrichienne et
qui nous décochait de temps à autre un petit coup d’œil furtif.
Le millionnaire eut un geste de mauvaise humeur.
--On coudoie partout des policiers aujourd’hui, dit-il.
Mais se reprenant aussitôt:
--Soit dit sans allusion blessante, mon cher Dickson.
Je m’inclinai en souriant.
--Je parle des mouchards... des professionnels... expliqua-t-il.
L’observation du millionnaire me remplissait de satisfaction.
La personne qui excitait son impatience était de la police à n’en pas
douter.
J’admirai le flair de M. Crawford, mais j’admirai encore plus que le
chief-inspector m’eût tenu parole.
Les grands restaurants étaient surveillés: je venais d’en acquérir la
preuve.