Après être retourné à Broad-West pour donner quelques instructions à
Bloxham et lui avoir adjoint un jeune homme du nom de Frog que j’avais
employé maintes fois à des filatures assez compliquées, je pris le
rapide qui me déposa sur le quai de Melbourne à l’heure du déjeuner.
Mon but était de m’assurer que le chief-inspector, suivant la promesse
qu’il m’avait faite, s’était occupé de faire surveiller les lieux de
plaisir et les grands hôtels.
Je me rendis donc au _Criterion_ qui est un des plus beaux restaurants
de la ville et où la clientèle est cependant fort mélangée.
Quelle ne fut pas ma stupéfaction, en entrant dans la salle à manger du
_Criterion_, d’y apercevoir M. Crawford.
J’allai au millionnaire, la main tendue, et il m’offrit de lui-même une
place vacante à sa table.
--Je suis, en vérité, charmé de cette rencontre, dis-je en souriant.
--Moi de même, cher monsieur... fit M. Crawford. Et cette enquête? Votre
assassin serait-il à Melbourne?
--Peut-être, fis-je évasivement... c’est-à-dire qu’il est ici et
partout... mon assassin est légion...
--Vous croyez à une bande?
--L’enquête le dira, répondis-je, fidèle à ma consigne de ne jamais me
livrer trop.
--Puissiez-vous réussir... mais déjeunons, hein?
--Avec plaisir.
M. Crawford était un galant homme, et, je m’en aperçus, fort beau
mangeur.
Comme il en était à l’entrée, il se fit servir de nouveau toute la
première partie du menu afin de me tenir compagnie.
Je résolus d’user d’atermoiements avant d’arriver à la révélation que je
sentais d’avance devoir être mal accueillie.
--Je suis retourné au cottage... dis-je... Les médecins ont été appelés
encore une fois à se prononcer sur les causes de la mort... l’autopsie
va être pratiquée...
--Elle conclura à la congestion.
--Sans doute... mais il y a congestion et congestion... Celle qui a
déterminé la mort de M. Chancer a été, vous le savez, provoquée
mécaniquement par des coups violents appliqués sur le crâne...
--Je crois que vous êtes dans le vrai... une chose qui ne fait pas de
doute, en tout cas, c’est que l’on s’est introduit furtivement, dans le
bureau de M. Chancer.
--Je crois avoir établi ce point, en effet.
--Oui... fit M. Crawford, et j’estime qu’il faut en revenir à ce que je
vous disais avant-hier: cherchez parmi les gens de maison. Il n’y a que
quelqu’un parfaitement au courant des habitudes du défunt qui ait pu
ainsi arriver jusqu’à lui.
--Pardon, cher monsieur... il y a du vrai et du faux dans ce que vous
dites: les domestiques de M. Chancer ont pu servir d’indicateurs,
peut-être à leur insu, mais ce n’est pas un familier de la maison qui
aurait eu recours au petit «truc» que nous avons découvert sur la sortie
secrète du cabinet... il serait entré par la porte, tout simplement.
--Que croyez-vous alors?
--Je crois qu’un étranger renseigné sur la disposition des lieux se sera
glissé par surprise ou avec la complicité de quelqu’un jusqu’à
l’escalier dérobé et aura pu ainsi préparer son ingénieux système de
loquet à ficelle.
--Cela doit être, en effet...
J’étais charmé de voir le millionnaire abonder dans mon sens.
D’abord, c’était flatteur pour moi; ensuite cela me facilitait la
pénible communication que j’avais à lui faire.
Je l’avais décidément converti à mes idées par la rigoureuse logique de
mes déductions.
Je décidai cependant de laisser s’achever en paix cet excellent
déjeuner, avant d’en venir aux explications délicates.