Nous partîmes, et chemin faisant je profitai d’une confidence qu’il
m’avait faite, pour ramener le millionnaire à la question qui me
préoccupait.
--Vous conduisez toujours seul, lui dis-je, vous avez raison... c’est
plus prudent, car je ne suppose pas que, dans votre situation, ce soit
pour faire l’économie d’un chauffeur.
--J’ai simplement un chauffeur pour les réparations et le nettoyage,
mais il reste toujours à la maison... il me déplaît d’avoir un
conducteur avec moi.
--Et je vous approuve d’autant que les chauffeurs prennent aux côtés de
leurs maîtres une place que n’avaient pas les cochers d’autrefois.
--Place tout à fait usurpée, croyez-le...
--J’y suis tout disposé, cher monsieur... le vôtre au moins est-il
entendu?
--Il est assez bon mécanicien... mais je l’emploie chez moi à d’autres
besognes encore. L’insolence des chauffeurs vient précisément de ce
qu’ils se cantonnent dans leur métier et se drapent dans leur vanité
professionnelle avec des airs d’ingénieurs diplômés.
--Rien de semblable chez vous, alors?
--Non... mon chauffeur est un domestique, puisque je le paie.
Mon millionnaire se rengorgeait.
Avec quelques flatteries vous tirerez tout ce que vous voudrez d’un
homme. Je connaissais maintenant le faible de mon voisin; ce gentleman
immensément riche n’avait qu’une prétention: celle de passer pour le
premier majordome d’Australie. Cela s’alliait d’ailleurs assez bien avec
l’amour du _home_ de ce quadragénaire libre de toute attache, qui se
targuait de ne jamais découcher.
J’avais capté sa confiance et le moment était venu de l’amener à me
faire quelques révélations décisives.
Je lui dis à brûle-pourpoint:
--Vous êtes sûr de cet homme?
--Quel homme?
--Votre chauffeur, parbleu!