[2] Dans les pays à change élevé.
Mon assassin n’était donc pas un fashionable.
Il avait sans doute dérobé cette paire de bottines et l’avait fait
réparer pour en prolonger l’usage.
Cette solution me satisfaisait provisoirement, mais une autre aussitôt
se présenta à mon esprit: le meurtrier pouvait très bien aussi être un
domestique à qui son maître, comme c’est l’usage, donnait ses vieux
effets.
Et je m’arrêtai à cette idée avec plus de complaisance.
Je ne sais pourquoi les domestiques me paraissent _a priori_ suspects.
Leur connaissance des lieux et des habitudes de ceux qu’ils servent les
mettent toujours dans une situation particulièrement avantageuse, s’ils
sont malintentionnés. Il y a plus: ils forment entre eux une redoutable
franc-maçonnerie qui tend, de jour en jour, à se transformer en
syndicats actifs. Ils n’ignorent rien de ce qui se passe chez leurs
maîtres respectifs et en admettant qu’il ne se trouve qu’un valet
malhonnête sur mille, celui-là aura sous la main, en ses neuf cent
quatre-vingt-dix-neuf camarades, autant d’indicateurs bénévoles qui lui
faciliteront le coup à faire et cela le plus innocemment du monde.
Tout en conjecturant de la sorte, j’interrogeais soigneusement le sol
autour de la trace que je venais de découvrir.
Des éraflures toutes récentes se voyaient encore sur le crépi du mur.
C’était par là, à n’en pas douter, que l’assassin avait pénétré dans le
parc et l’empreinte si profondément marquée de son pied en ce seul
endroit indiquait assez clairement qu’il avait pesé là de tout son
poids, en sautant à terre.
L’escalade était patente; le malfaiteur était venu du dehors.
Il y avait donc lieu d’écarter tout soupçon à l’endroit du personnel du
cottage.
Restait cependant à envisager l’hypothèse de la complicité des gens de
M. Ugo Chancer, au cas où l’homme à la chaussure fine mais usagée aurait
été un domestique.
Et je me promis bien de ne pas perdre de vue ce valet de chambre parfumé
à l’héliotrope qui ne me revenait que médiocrement.
Une porte sert indifféremment à entrer ou à sortir. Il en est de même
d’une brèche ou d’un point quelconque d’une clôture propice à
l’escalade.
L’assassin de M. Chancer s’était introduit dans la propriété par cet
endroit du mur; c’était aussi par là qu’il avait dû s’enfuir, son crime
accompli.
Je sortis donc du parc et me trouvai sur la route.
Cette route était poudreuse, car je prie le lecteur de se souvenir qu’il
n’avait pas plu depuis plusieurs semaines.
A l’endroit précis où mon homme avait dû sauter, j’espérais retrouver
dans la poussière l’empreinte révélatrice, aussi fus-je vraiment
désappointé quand, après avoir inspecté le sol, je ne découvris que des
traces de chaussures indifférentes et jusqu’à la marque de grossiers
sabots. Je reconnus même les clous triangulaires des brodequins de Mac
Pherson et les foulées profondes des gros souliers américains de Bailey.
A la longue cependant, avec beaucoup de patience, je parvins à démêler
dans cet enchevêtrement de pieds une ou deux empreintes, quoique assez
mal dessinées, des bottines de mon assassin... mais ce fut tout.
J’allais contourner le parc pour m’assurer que le gredin n’avait pas
pris la route de Somerset, lorsque je remarquai la trace des pneus d’une
automobile dont les nervures avaient laissé sur le sol un petit
quadrillé bien reconnaissable.
--Parbleu! m’écriai-je, cet assassin est décidément tout à fait
_upper_[3]; les malandrins d’aujourd’hui voyagent en auto... c’est le
progrès.
[3] Dernier cri.
Et je me mis à suivre les lignes intermittentes que les roues
caoutchoutées avaient imprimées sur la route.
Tout à coup je me tapai sur la cuisse d’un mouvement rageur:
--Fallait-il que je fusse distrait!... Ces marques... mais c’était nous
qui venions de les faire en nous rendant au cottage dans la limousine de
M. Crawford... Il n’y avait pas, grâce à Dieu, de témoin de ma bévue et
je me félicitai _in petto_ de la bonne inspiration qu’avait eue le
millionnaire en restant à la maison.
Néanmoins, j’étais mécontent de moi et je marchais la tête basse comme
un pointer qui se sent pris en faute. Cette position m’engageait tout
naturellement à suivre la quadruple trace des pneumatiques qui
serpentait sous mes yeux, se contrariant, se croisant en courbes
ondulées. Les empreintes étaient par endroits très nettes: au milieu les
deux lignes parallèles et lisses imprimées par les pneus d’avant et,
débordant celles-ci de part et d’autre, la double empreinte plus large
et quadrillée des roues arrière.
Pourtant un doute naquit subitement en mon esprit toujours en éveil.
N’y avait-il là que les traces d’une seule voiture?
Bientôt ce doute devint présomption et cette présomption se changea en
certitude.
Deux automobiles s’étaient croisées sur cette poussière et leurs
empreintes se superposaient.
Seulement--rencontre bizarre--les pneus des deux voitures étaient à ce
point semblables que j’étais bien excusable d’en avoir confondu les
marques.
C’était plus qu’une ressemblance, c’était une identité.
Il n’était passé, en réalité, qu’une automobile, mais elle était passée
deux fois... ou plus exactement trois fois, effectuant un premier voyage
aller et retour et un deuxième aller seulement.
Ce dernier, dont on distinguait les traces toutes fraîches,
correspondait précisément à la course que nous venions d’effectuer de
Broad-West à Green-Park.
Rien à cela que de très naturel, mais c’était avec les marques plus
anciennes que commençait l’énigme.
Le lecteur s’étonnera peut-être de l’assurance avec laquelle je me
prononçai sur la nature et l’origine de traces à peine indiquées sur la
poussière d’une route.
C’est là une question d’habitude et j’ai résolu des problèmes autrement
complexes avec des éléments plus imparfaits encore.
Le bon détective est une façon de savant qui ne doit rien ignorer de la
méthode analytique.
Cuvier n’est-il pas arrivé à des reconstitutions d’espèces animales
entières en n’ayant en main qu’un fragment de dent fossile?
Des points de repère me guidaient d’ailleurs.
Les pneus qui avaient passé par là étaient de fabrication américaine.
On en relevait assez nettement l’estampille: un rectangle allongé répété
de distance en distance, au milieu duquel je devinais inscrit, plutôt
que je ne le lisais, le nom du fabricant, «Beeston». En outre, je
retrouvais régulièrement reproduit, en avant de ce rectangle, un motif
de roue circulaire, quelque chose comme une figure ailée.
Ce détail avait son importance, car dans les empreintes que la voiture
avait laissées sur la route, le signe rond accompagnant la marque de
fabrique se trouvait invariablement placé, par rapport à moi, à la
droite du rectangle, et la position respective des deux figures était
tout à fait semblable dans un autre ensemble de traces plus anciennes,
ce qui prouvait que la même auto ou une autre toute pareille était venue
une fois déjà, avant ce jour, à la maison de Green-Park.
Mais, il y avait encore d’autres sillages creusés dans la poussière par
les roues caoutchoutées. Dans ceux-ci on retrouvait la même vignette
rectangulaire et la même figure de roue ailée, seulement elles étaient
ici placées à la gauche du rectangle, c’est-à-dire dans la direction de
Broad-West.
C’était là un point capital.
Le renversement des deux figures témoignait nettement du fait qu’entre
l’un et l’autre passage de roues la voiture avait fait demi-tour.
L’auto qui s’était rendue au cottage en était aussi revenue.
Or, les empreintes de retour partaient exactement du point du mur où,
dans le piétinement de toutes sortes de semelles, j’avais démêlé la
trace du pied de l’assassin.
Une conclusion s’imposait donc rigoureusement: le meurtrier de M. Ugo
Chancer était venu en automobile--et dans l’automobile de M. Crawford!
Mais, pour être mathématique, cette conclusion, par son invraisemblance
même, ne me satisfaisait pas encore.
Je vins demander un éclaircissement à la voiture elle-même qui
stationnait près de la grille du cottage, à l’entrée de l’avenue de
tilleuls.
J’aime mieux parfois converser avec les choses qu’avec les hommes: elles
sont plus précises, absolument sincères et à l’abri de tout soupçon de
partialité. Or, la consultation de la limousine me confirma dans mes
déductions. Je retrouvai sur les pneus d’avant l’estampille
rectangulaire au nom de «Beeston», et, à côté, le petit attribut qui
était la marque du fabricant.
Restait à envisager l’hypothèse de deux voitures montées sur des
caoutchoucs de même marque qui se seraient succédé sur la route de
Green-Park.
J’avoue que je ne m’y arrêtai guère, bien que cela eût pleinement
satisfait ma raison.
L’expérience m’a démontré que l’absolue ressemblance n’existe pas, non
plus que ces sortes de coïncidences dont les romanciers tirent souvent
leurs plus jolis effets: or, on sait que je ne suis pas romancier.
J’ai dit que la limousine de M. Crawford était pourvue de pneumatiques
de fabrication américaine.
L’usage de ces pneus est fort rare en Australie où l’on s’adresse de
préférence à l’industrie anglaise.
La découverte d’un détail vint d’ailleurs me tirer d’incertitude et
justifier amplement l’excellence de ma méthode.
Sur l’une des roues d’avant, la droite, le caoutchouc mordu depuis peu
par un éclat de verre se soulevait légèrement et présentait, outre une
solution de continuité très apparente, une inégalité assez sensible pour
laisser une empreinte moulée en creux dans la poussière.
Cette empreinte, j’arrivais, maintenant que j’étais averti, à la
reconstituer de trois en trois pas, parmi les légers sillages imprimés
sur la route.
Dans les tout récents, ceux du jour même, le creux était aisément
reconnaissable, mais je retrouvais les stigmates de la blessure
révélatrice, quoique plus atténués--probablement parce que l’entaille
était à ce moment moins profonde--dans les anciennes traces, et cela
très régulièrement, toujours de trois en trois pas.
L’identification était acquise.
La même voiture automobile s’était rendue chez M. Chancer à deux
reprises différentes et cette voiture était bien celle de M. Crawford.
Plusieurs versions se présentaient alors à mon choix: ou mon honorable
ami était venu rendre visite à M. Chancer--ce qui était absurde--ou des
gens sans aveu avaient soudoyé son personnel pour se faire prêter la
voiture, ou bien encore un des domestiques du millionnaire s’était rendu
clandestinement à Green-Park.
Et tout naturellement, j’en revenais à ma première idée: l’assassin
devait être recherché parmi les gens de maison.
De tout cela je n’avais qu’une façon d’avoir le cœur net, c’était de
faire parler M. Crawford.
«Voilà, me disais-je, mon Watson bien plus engagé qu’il ne le prévoyait
dans une affaire où il verra le détective aux prises avec un joli
faisceau de difficultés.
Je rentrai donc dans le cottage, résolu toutefois à user de diplomatie
dans l’interrogatoire du millionnaire, car je le savais chatouilleux et
il s’agissait, en somme, de l’amener à me faire trouver un scélérat
parmi ceux à qui il accordait sa confiance.
--Vous avez été bien longtemps, mon cher Dickson, me dit-il, dès qu’il
m’aperçut.
--Non... en vérité?
--Avez-vous découvert votre assassin?
--Rien... ou du moins pas grand’chose et je compte sur vous pour
m’aider.
--Tout à votre service, répondit M. Crawford en souriant, mais je ne
vois point en quoi je puis vous être utile.
--Si... vous pouvez m’être très utile, au contraire... Voyons,
connaissiez-vous M. Chancer?
--Nullement... et vous m’obligez à me répéter, cher monsieur.
--Veuillez agréer mes excuses et ne vous formalisez pas de ma
question... Ainsi vous n’avez jamais mis le pied dans cette maison?
--Jamais avant ce jour... et je le regrette, ma foi! car elle renferme
des collections curieuses quoique fort mal classées.
--D’où tenez-vous cela?
--De moi-même... Je me suis livré à une petite perquisition en vous
attendant.
--Bailey et Mac Pherson vous ont laissé faire?
--Ils m’ont même servi de guides...
--Parfait... Ainsi donc vous ne savez rien des habitudes, vous ne
connaissez aucune des petites manies du défunt?
--Pardon... je viens d’en découvrir une... M. Ugo Chancer enfermait dans
des placards des services de Delft et de Copenhague et mangeait dans de
vulgaires assiettes de restaurant à un penny la pièce.
--Le fait n’est pas exceptionnel, observai-je.
--Ce n’est pas mon avis... les belles choses sont faites pour qu’on s’en
serve... Je possède, moi, le véritable pot à eau en argent de la reine
Élisabeth et je m’en sers tous les jours pour ma toilette, monsieur
Dickson.
Je m’inclinai.
--Millionnaire! pensai-je méprisant; mais je repris tout haut:
--Et ces collections sont indemnes?
--Absolument indemnes. M. Ugo Chancer n’a pas été volé.
--Ainsi votre avis?
--Est que ce vieil original a mérité son sort... il ne savait pas jouir
de sa fortune.
--Ceci est une opinion, mais je vous parle sérieusement, rappelez-vous
que mon honneur est attaché à la découverte de l’assassin.
--Que puis-je faire?
--Vous associer à mes recherches.
--Je ne demande pas mieux, mais vous avez pu constater que je n’étais
pas très perspicace.
Je m’approchai du millionnaire et le prenant par le revers de son
veston:
--Maintenant... monsieur Crawford, c’est sur le personnel domestique du
cottage que doivent peser nos soupçons.
--Ah! vraiment?
--Et voici, repris-je, où votre intervention pourrait m’être utile.
--En quoi, je vous prie?
--En me renseignant sur la moralité des domestiques de M. Chancer.
Le millionnaire eut un haut-le-corps.
--Je ne fréquente point les valets, fit-il, un peu froissé.
Je me récriai:
--Non pas vous, certes, mais peut-être les gens de votre maison.
--Mes gens n’ont pas la facilité de nouer des relations au dehors.
--Le jour, je ne dis pas... mais la nuit?
--Je ne sors jamais la nuit...
--Cependant... quand vous dormez?
--J’ai un moyen infaillible pour surveiller mon monde, tout en
dormant...
--C’est merveilleux, cela!
--Vous l’avez dit...
--Ainsi vous répondez de vos domestiques?
--Comme de moi-même.
Je n’insistai plus. La confiance du millionnaire en son personnel et en
ses petits procédés d’inquisition était tout à fait touchante.
Il est deux catégories d’hommes que leur sort condamne à être dupes
toute leur vie: ce sont les gens trop confiants et les gens trop riches.
M. Crawford était l’un et l’autre exagérément; j’en avais maintenant la
preuve.
Et mon raisonnement était des plus simples.
M. Crawford, cela ne faisait pas l’ombre d’un doute, n’avait jamais
visité avant ce jour le cottage de M. Chancer: cependant on était venu à
ce cottage avec son automobile.
Il faut, pour s’autoriser à user d’une chose aussi personnelle qu’une
voiture, en avoir obtenu licence de quelqu’un de la maison ou être de la
maison soi-même.
De toute évidence, cette course avait été faite à l’insu de M. Crawford.
Ceux qui se cachent ont généralement un motif et l’individu qui s’était
rendu dans ces conditions à Green-Park y venait donc avec de mauvais
desseins.
Était-il présomptueux d’affirmer que cet individu avait trop l’apparence
d’être le meurtrier pour qu’il ne le fût pas en effet, et de dire qu’un
particulier qui s’appropriait si aisément la voiture de M. Crawford,
devait, selon toute vraisemblance, être un de ses familiers?
Si j’avais pu exposer librement ma théorie à mon honorable ami, je suis
certain que je l’eusse convaincu, mais la prudence qui est une des
qualités maîtresses de ma profession me faisait un devoir de ne pas
éveiller ses susceptibilités.
Le naïf millionnaire paraissait trop sûr de la moralité de son
entourage, il était trop féru de sa supériorité de maître modèle pour
que je pusse sans inconvénient saper ainsi sa conviction.
Il aurait certainement voulu me tenir en échec et m’égarer peut-être
pour me prouver que j’avais tort.
Je résolus de le «travailler» adroitement, afin de savoir sur lequel de
ses gens devait peser tout le poids de ma présomption.
J’allai donc avertir Bailey et Mac Pherson que mon enquête était
terminée et nous revînmes vers la voiture.