--Pourquoi me demandez-vous cela? fit-il. Oui, je réponds absolument de
lui.
Je sentis que j’étais allé trop loin.
Il m’était désormais difficile de renouer l’entretien sur le sujet qui
m’intéressait.
Le chief-inspector Bailey profita de notre mutisme pour me décocher sa
pointe:
--J’espère, dit-il, que le surintendant de police ne refusera plus le
permis d’inhumer.
Mac Pherson approuva en dodelinant de la tête.
Bailey poursuivit:
--Ce n’est pas une raison parce qu’un homme a été frappé de congestion
pour livrer son cadavre à la curiosité publique.
Le trait fit long feu et je ne le relevai pas, comme bien on pense.
De son côté, M. Crawford paraissait poursuivre une pensée bien subtile,
car ses yeux se faisaient extraordinairement aigus comme pour en saisir
le fil le long de l’arête de son nez.
A ma grande surprise ce fut lui qui nous ramena sur le terrain brûlant
dont il avait paru vouloir s’évader.
--Je ne suis pas comme vous, messieurs, dit-il, je n’ai point l’âme
policière... Moi, je préjuge toujours l’honnêteté chez les gens... je
tiens mes serviteurs pour des hommes probes... autrement je ne les
admettrais pas dans mon intimité.
--Évidemment, approuvai-je.
--C’est même enfantin d’évidence, poursuivit-il... Je considère mon
cuisinier comme un garçon incapable d’une mauvaise pensée, sans quoi je
ne lui mettrais pas en main des armes pour m’empoisonner.
J’eus un sourire d’acquiescement.
--Il en est de même de mon chauffeur qui me sert aussi de valet de
chambre, car je vis simplement. Je l’estime un brave garçon, et je le
crois très dévoué.
Je n’insistai plus et me pris à réfléchir.
Il y avait dans l’entourage de M. Crawford un homme tout
particulièrement désigné pour conduire une automobile... Cet homme était
mécanicien de son état et ses fonctions de valet de chambre le
mettaient, plus que tout autre, à même de connaître les moments de
liberté que l’absence ou l’inattention de son maître lui permettaient
d’utiliser.
Or, j’avais en main, ou presque, une arme terrible. Je pouvais
identifier cet homme avec l’assassin de M. Chancer.
Cette arme, si je puis m’exprimer ainsi, c’était l’empreinte laissée par
la bottine du scélérat, le long du mur du cottage.
Ce qu’il me restait à faire maintenant, c’était de comparer avec cette
empreinte la bottine elle-même de l’assassin présumé. Si l’une
s’appliquait exactement sur l’autre, mon rôle était terminé: je n’avais
plus qu’à faire prendre au collet le possesseur de la chaussure.
La difficulté était seulement de se procurer cette pièce essentielle.
Et d’abord, il me fallait approcher ce chauffeur Maître-Jacques et
entrer assez avant dans son intimité.
Là était le point délicat: comment pouvais-je espérer m’introduire
incognito dans une maison aussi surveillée que semblait l’être celle de
M. Crawford?
M’y présenter sous mon identité réelle, il n’y fallait pas songer.
Je serais reçu, comme bien des fois déjà, au salon ou au fumoir, dans le
hall ou sous la véranda, jamais dans les communs, ni à proximité des
chambres de domestiques.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Nous arrivions à Broad-West.
M. Crawford passa sans s’arrêter devant son cottage, qui est une sorte
de grand chalet norvégien de belle apparence, bâti à l’entrée de la
ville.
Il tenait à me déposer devant ma maison située à peu de distance de la
sienne.
Seuls de vastes jardins et de beaux ombrages nous séparent l’un de
l’autre.
A mi-chemin les deux policiers descendirent pour prendre la voie pavée
qui mène au cœur de Broad-West.
En désespoir de cause, j’allais tout bonnement faire part à M. Crawford
de mes soupçons sur la personne de son chauffeur et, quoi qu’il dût en
penser, lui exposer la nécessité où je me trouvais de poursuivre chez
lui mon enquête, lorsqu’il me dit tout à coup:
--Vous voici rendu, monsieur Dickson... j’ai passé, grâce à vous, un
après-midi fort agréable avec un homme dont l’esprit me charme... Vous
poursuivrez demain vos investigations, sans doute?...
--Et avec ardeur, je vous en réponds.
--Je regrette de ne pouvoir vous accompagner, car il faut que je
m’absente toute la journée.
J’exultais intérieurement, mais ne laissai néanmoins rien paraître de ma
joie.
--Vous me voyez, répondis-je, plus au regret que vous-même de ce fâcheux
contre-temps, mais vous comprendrez que je ne puisse attendre votre
retour pour continuer mes recherches.
--Cela est assez naturel... les exigences de la profession avant tout...
Je vous engagerai même à vous hâter, afin de ne pas priver plus
longtemps ce pauvre M. Chancer de la sépulture qui lui est due.
Je remerciai M. Crawford de cette bonne parole et nous nous séparâmes
après nous être serré la main.