M. Crawford parut contrarié.

Il était évident qu’il perdait du terrain.

--Pourquoi, riposta-t-il, vous faut-il bon gré mal gré un assassin? On

ne tue pas les gens sans raison... on assassine pour des motifs d’ordre

passionnel, ce qui n’est pas le cas, je suppose... On assassine surtout

pour de l’argent... A-t-on volé M. Chancer?

Mon honorable contradicteur avait raison.

Dans ma précipitation, je n’avais pas encore songé à ce facteur

élémentaire de toute présomption de crime: le vol.

Je congédiai donc la valetaille et fis signe à Bailey et à Mac Pherson

d’approcher.

L’inspecteur Bailey gardait un air goguenard qu’il accentua même lorsque

je pris la parole.

--Vous vous êtes sans doute, lui dis-je, livré à une perquisition

sommaire?

--Dès la première heure, oui, monsieur Dickson.

--Avez-vous relevé des traces d’effraction sur les meubles?

--Aucune, monsieur Dickson.

Et le chief-inspector ajouta avec emphase:

--Le vol n’est pas le mobile du crime, si toutefois il y a crime.

--Sur quoi étayez-vous cette affirmation?

Bailey me désigna un petit secrétaire en bois de rose:

--Voici le meuble où le défunt serrait ses valeurs. Tout est en place...

monsieur Dickson peut s’en rendre compte.

J’ouvris le secrétaire avec précaution.

Sur les tablettes, des papiers soigneusement rangés et assemblés par

liasses s’étageaient en petites piles régulières. Rien dans cet ordre

méticuleux ne laissait supposer que la main hâtive d’un voleur eût

fouillé ces archives.

Je visitai un à un les six tiroirs intérieurs du meuble et j’en trouvai

cinq bondés de ces menus objets sans valeur que collectionnent les

maniaques inoffensifs. Quant au sixième, lorsque je le tirai, il rendit

un son métallique.

La figure de Bailey s’épanouit.

Ce tiroir était rempli de monnaie d’or.

--Ce sont les économies du bonhomme, me dit le chief-inspector. Je ne

pense pas que l’on puisse parler de vol dès lors qu’on se trouve en

présence d’un malfaiteur assez novice pour ne pas faire main basse sur

un trésor aussi peu caché.

Je considérai cet or qui scintillait au fond du tiroir et semblait me

narguer.

La somme paraissait assez considérable, mais en cela seul ne pouvait

consister toute la fortune du mort.

J’en fis l’observation à Bailey.

--Sait-on d’où M. Chancer tirait ses ressources? me répondit le

chief-inspector. Il devait avoir un ou plusieurs hommes d’affaires à

Melbourne... Ceux-ci administraient son bien et lui en servaient le

revenu... Cet argent doit représenter le dernier versement; tel est du

moins mon humble avis, monsieur Dickson.

L’explication était, en effet, assez vraisemblable.

En présence des policiers, je vidai le contenu du tiroir et une à une

les pièces d’or me passèrent entre les doigts.

C’étaient des souverains à l’effigie de la reine Victoria et--détail qui

me surprit--ayant tous un aspect neuf et brillant bien que la plupart

portassent des millésimes déjà anciens.

J’en vins à supposer que M. Chancer, qui se complaisait sans doute dans

la contemplation de ses richesses, se faisait spécialement réserver les

pièces qui, ayant longtemps séjourné dans les caisses publiques, gardent

cet éclat de métal vierge que perdent rapidement leurs contemporaines

lancées dans la circulation. Il y avait en or exactement cent

quatre-vingt-trois livres, plus quelque monnaie en argent, couronnes et

shillings auxquels je ne prêtai pas attention. Toutefois, mettant à

profit la demi-obscurité dans laquelle nous opérions, je glissai

subrepticement dans ma poche quatre souverains empruntés au magot et que

je remplaçai, séance tenante, par quatre pièces à moi, de même valeur.

--C’est bien, dis-je d’un ton sec... il n’y a eu ni effraction, ni

vol... Je vous remercie, messieurs... vous êtes témoins que j’ai remis

la somme en place dans son intégrité.

Les policiers s’inclinèrent.

J’avais repris en main la bougie... un reflet éclaira soudain la tête du

mort et je tressaillis imperceptiblement.

Je reconduisis vivement Bailey et Mac Pherson jusqu’à la porte que je

refermai en la calant avec une chaise, comme je l’avais fait quelques

minutes auparavant, puis je m’approchai de mon ami.

M. Crawford ne semblait plus s’intéresser à cette affaire et je le

surpris bâillant à se décrocher la mâchoire... Il devait sans doute à ce

moment avoir une triste opinion de moi et il n’était pas douteux que je

lui fisse l’effet d’un piètre Sherlock Holmes.

--Maintenant, lui dis-je, je vais interroger le cadavre...

--Que signifie cette plaisanterie macabre? dit-il.

Je revins auprès du corps, et dès que j’eus promené la lumière en tous

sens, de droite, de gauche, en bas, en haut, je ne pus retenir une

petite exclamation de joie.

Je ne m’étais pas trompé.

Alors, je m’agenouillai et priant M. Crawford de me tenir la bougie à

bonne distance, je pris à deux mains la tête de M. Ugo Chancer.

Dans ses cheveux on voyait des petits points qui brillaient comme des

paillettes de verre.

C’étaient des grains de sable presque imperceptibles, mais que l’on

sentait cependant très bien sous les doigts.

Lorsque, reconduisant les policiers, j’avais surpris ce scintillement,

une idée m’était venue qui se précisa rapidement.

Oui, c’était bien cela, je me trouvais en présence d’une affaire

absolument semblable à celle de Paddington-House.

--Ceci est du sable, déclarai-je d’un ton péremptoire.

La ténébreuse affaire de Green-Park · 第 8 / 43 题