M. Crawford répéta machinalement:

--En effet, on dirait du sable.

--Et la présence de ce sable dans la chevelure de M. Chancer ne vous

paraît pas bizarre?

--Ma foi...

--Cela ne vous suggère rien?

--Rien... sinon--mais ce serait insoutenable--que M. Chancer est tombé

dans une allée de son jardin et qu’il est venu ensuite mourir ici...

--C’est assez bien déduit, répliquai-je... mais insoutenable en effet...

Ce sable est beaucoup trop menu pour provenir du jardin... C’est du

sable de mer, monsieur Crawford.

--Vous croyez?

--Je l’affirme... et ces parcelles que vous voyez là se sont échappées

d’un _bag-maul_.

--Un _bag-maul_, dites-vous?

--Oui... vous ne connaissez pas cet engin?

--Ma foi non... c’est même la première fois que j’entends prononcer ce

mot.

--Eh bien! monsieur Crawford, le _bag-maul_ est une sorte de petit sac

oblong rempli de sable dont se servent comme d’une massue certains

_professionnal robbers_[1] d’Australie... M. Ugo Chancer a été assommé

au moyen d’un de ces sacs.

[1] Voleurs de profession.

--Ah! vous m’intéressez... oui, vous m’intéressez vivement...

condescendit mon critique dont la figure s’était éclairée.

Je repris:

--M. Chancer est mort victime d’un attentat, cela, je l’affirme... Je

l’ai toujours affirmé d’ailleurs et je vous en fournis présentement la

preuve.

--En ce cas, repartit M. Crawford, votre enquête devrait maintenant

porter sur le personnel.

--J’y ai pensé... mais pour l’instant il importe peu... Qu’il soit de la

maison ou d’ailleurs, je dois d’abord établir comment l’assassin a pu

pénétrer ici et en sortir, toutes les issues s’étant trouvées fermées en

dedans, lors de la constatation du décès.

C’était Bailey qui était entré le premier dans le bureau de M. Chancer

en faisant sauter la porte.

Son premier soin, après s’être assuré que le rentier était bien mort,

avait été de visiter les portes et les fenêtres. Elles étaient closes et

solidement maintenues, les premières par des verrous, les secondes à

l’aide de petites targettes d’acier.

Je refis pour mon compte les observations de Bailey.

Tout se trouvait en effet tel qu’il l’avait dit.

L’extrémité d’une des crémones avait même été, pour plus d’herméticité,

calée dans sa gâche à l’aide d’un tampon de papier.

Je pris ce papier et le dépliai lentement.

C’était une enveloppe de format moyen qui portait au verso la trace d’un

cachet de cire tout craquelé par le froissement. La suscription

indiquait qu’elle avait été adressée à M. Ugo Chancer et dans le coin

était imprimée au timbre humide l’adresse de l’expéditeur: M. R.-C.

Withworth, 18, Fitzroy street, Melbourne.

--Lettres d’affaires, me dis-je... peut-être envoi de fonds... Le

chief-inspector Bailey a pour une fois raison.

Je glissai, sans y attacher autrement d’importance, l’enveloppe repliée

dans le gousset de mon gilet, puis je poursuivis lentement mes

investigations.

Elles allaient sans nul doute demeurer infructueuses, quand en examinant

attentivement une porte basse dissimulée derrière une tapisserie, je

remarquai qu’à la hauteur du verrou de sûreté, il y avait un petit trou

rond, grand tout au plus comme une pièce de six pence, pratiqué à droite

de la garniture.

Ce trou, la chose était visible, avait été fait récemment à l’aide d’une

mèche moyenne de vilebrequin.

On voyait même encore sur le parquet une légère couche de sciure tombée

pendant l’opération.

Je tenais la clef de l’énigme.

L’assassin était décidément un homme très habile et la lutte que

j’aurais à soutenir contre lui promettait d’être intéressante.

Cette affaire, si obscure dès le début, m’apparaissait maintenant d’une

limpidité merveilleuse. Le meurtrier, son forfait accompli, était sorti

par cette porte basse et à l’aide d’une ficelle double passée dans le

bouton du verrou, il avait pu, une fois à l’extérieur, faire jouer

celui-ci... La porte refermée, il avait retiré la ficelle et s’était

enfui.

Je fis part aussitôt de ma découverte à M. Crawford et lui exposai le

stratagème du malfaiteur en termes nets et concis.

Il parut abasourdi d’abord, puis émerveillé, mais je voyais bien qu’au

fond il était un peu vexé.

Je triomphais!

--C’est très bien imaginé, dit-il en examinant le trou.

--Oui... répliquai-je, mais c’eût été tout à fait bien si le meurtrier

avait eu soin de reboucher ce trou avec une petite cheville de bois dont

il aurait dû préalablement se munir.

Le millionnaire me regarda en souriant.

--Quelle remarquable fripouille vous auriez fait, mon cher Dickson! me

dit-il en me frappant amicalement sur l’épaule.

Je m’inclinai modestement.

Mon amateur en avait, je crois, pour son argent. Il ne devait pas

regretter son voyage et je sentais bien qu’il ne tenterait plus de me

jeter à bas du piédestal où je venais tout à coup de me hisser à ses

yeux.

Je ne voulais point toutefois que cet homme me ménageât désormais ses

critiques.

Elles m’étaient un stimulant et j’entrepris de l’y encourager en le

prenant par la flatterie:

--Vous avez médit de vous tout à l’heure, cher monsieur, lorsque vous

vous êtes défendu d’être un docteur Watson... Vous êtes précisément

quelque chose de semblable en vérité... Le célèbre Sherlock Holmes dit

quelque part à son collaborateur Watson qu’il existe des gens qui, sans

avoir du génie, possèdent le don de le stimuler chez autrui. Il

reconnaît que le docteur lui rend journellement ce service rien qu’en le

forçant à reprendre ses déductions et il se proclame son obligé... Je

ferai de même avec vous... Vos contradictions sont pour moi précieuses

et bien supérieures en elles-mêmes aux simples erreurs d’un Watson.

La ténébreuse affaire de Green-Park · 第 9 / 43 题