Première réception de la cour consulaire.--Vive allocution du premier
consul à l'ambassadeur anglais.--Calculs et espérances de l'Angleterre.
On établit enfin vers le mois de mars 1802 un peu d'étiquette, et
l'épouse du chef du gouvernement eut autour d'elle des dames, des
officiers civils chargés de veiller à la représentation. Les dames ne
furent d'abord qu'au nombre de quatre, mesdames de Rémusat, de
Thalouete, de Luçay, et madame de Lauriston, dont le premier consul
faisait un cas particulier. Les quatre officiers civils du palais
consulaire furent MM. de Gramayel, de Luçay, Didelot et de Rémusat.
Cette cour n'avait encore que quelques mois d'installation, lorsque les
étrangers furent reçus pour la première fois. La réception eut lieu dans
les appartemens de madame Bonaparte, au rez-de-chaussée, sur le jardin.
Elle fut nombreuse, composée de tout ce que nos voisins avaient de plus
aimables femmes, qui y parurent avec un luxe de pierreries dont notre
cour naissante n'avait pas encore d'idée. Le corps diplomatique y
assista tout entier. Enfin l'affluence fut telle, que les deux salons du
rez-de-chaussée purent à peine suffire au concours que cette cérémonie
avait attiré. Quand tout fut prêt, que chacun eut pris sa place, madame
Bonaparte entra, précédée du ministre des relations extérieures, qui lui
présenta les ambassadeurs étrangers. Elle fit ensuite le tour du premier
salon, toujours précédée par le ministre, qui lui nommait successivement
chacune des personnes qui se trouvaient sur son passage. Elle achevait
de parcourir le second, lorsque la porte s'ouvrit tout à coup, et laissa
voir le premier consul, qui se présentait au milieu de cette brillante
assemblée. Les ambassadeurs le connaissaient déjà; mais les dames
l'apercevaient pour la première fois. Elles se levèrent spontanément et
avec un mouvement de curiosité très prononcé. Il fit le tour de
l'appartement, suivi des ambassadeurs des diverses puissances, qui se
succédaient l'un à l'autre, et nommaient les dames de leurs pays
respectifs.
Ce fut dans une de ces réceptions qu'il laissa éclater plus tard
l'humeur que lui donnait la conduite de l'Angleterre. Il venait de lire
les dépêches de son ambassadeur à Londres, qui lui envoyait la copie
d'un message que le roi avait transmis au parlement, sur de prétendus
armemens qui avaient lieu dans les ports de France. Tout préoccupé de la
lecture qu'il venait de faire, il ne passa pas ce jour-là dans le second
salon, et fut droit aux ambassadeurs. J'étais à quelques pas de lui,
lorsque, s'arrêtant devant l'ambassadeur d'Angleterre, il l'interpelle
avec vivacité: «Que veut donc votre cabinet? que signifient ces bruits
d'armemens dans nos ports? Peut-on abuser ainsi de la crédulité des
peuples, ou ignorer à ce point ce qui nous occupe? On doit savoir, si
l'on connaît le véritable état des choses, qu'il n'y a en appareillage
que deux bâtimens de transport qui sont destinés pour Saint-Domingue;
que cette colonie absorbe toutes nos pensées, tous nos moyens. Pourquoi
donc ces plaintes? Est-on déjà las de la paix? Faut-il encore
ensanglanter l'Europe? Des préparatifs de guerre! nous imposer! On
pourra vaincre la France, peut-être même la détruire; mais l'intimider,
jamais!»
L'ambassadeur salua respectueusement, et ne répondit pas un mot. Le
premier consul s'éloigna; mais, soit que cette sortie l'eût un peu
échauffé, soit toute autre cause, il n'acheva pas le tour, et rentra
dans ses appartemens. Madame Bonaparte suivit; le salon fut vide en un
instant. Les ambassadeurs de Russie et d'Angleterre s'étaient retirés
dans l'embrasure d'une fenêtre. Ils s'entretenaient encore, qu'il n'y
avait plus personne dans les appartemens. «Ma foi, disait le premier au
second, vous ne pouviez vous attendre à cette sortie, ni par conséquent
être préparé à y répondre; il faut vous borner à en rendre compte, et en
attendant vous conduire en conséquence.»
Il le fit. Les communications devinrent froides, réservées. La
résolution de l'Angleterre était prise, l'aigreur ne tarda pas à se
manifester.
On échangea des notes; on demanda des explications catégoriques, et
enfin des passe-ports. Le premier consul les accorda sur-le-champ.
J'étais à Saint-Cloud, dans son cabinet, lorsqu'on introduisit M. Maret,
qui apportait la rédaction de la réplique dont il voulait les
accompagner. Il la fit lire à haute voix, et dit, à cette occasion, des
choses bienveillantes sur le caractère personnel de lord Withworth,
qu'il estimait beaucoup. Il était persuadé que, dans cette circonstance,
il n'avait pris aucune part à la conduite de son gouvernement.
Quelques points étaient restés en litige depuis le traité d'Amiens;
Malte, d'après les stipulations, devait être restitué à l'ordre de
Saint-Jean de Jérusalem. L'Angleterre s'y refusa, parce que cette
possession lui assurait la domination de la Méditerranée. La France
attendait de même l'évacuation du cap de Bonne-Espérance et celle de
l'Égypte, d'après les engagemens contractés par l'Angleterre. La France
avait strictement exécuté les siens.
Il y avait de la dérision à arguer de nos armemens maritimes pour nous
faire la guerre, lorsqu'il était notoire qu'ils ne pouvaient pas suffire
à alimenter la colonie de Saint-Domingue. C'était le génie du premier
consul, et la prospérité qu'il procurait à la France qui effrayaient
l'Angleterre. Elle l'avait jugé, et lui avait voué dès-lors une guerre à
mort. Il fallait bien que l'on fût résolu de la recommencer dans une
circonstance opportune pour avoir donné pour prétexte l'état de ses
armemens.
Il eût été, je crois, plus conforme à la vérité de dire que le vrai
motif de cette guerre était, au contraire, le désarmement complet de la
France, parce qu'il offrait des chances de succès, et que la
circonstance opportune qu'on était résolu d'attendre en signant la paix,
était enfin arrivée.
Je me suis confirmé dans cette opinion, lorsque plus tard je suis entré
dans les affaires, et d'après les observations que j'ai eu occasion de
faire dans différentes positions où j'ai été placé.
Après la bataille de Zurich, gagnée par Masséna, les Russes ne parurent
plus prendre de part active aux événemens de la guerre en Allemagne ni
en Italie; et les rapports qui s'établirent entre l'empereur Paul et le
premier consul, ayant été suivis de la paix entre les deux pays, les
Russes disparurent des champs de bataille. La Prusse gardait, depuis le
traité de Bâle, la plus stricte neutralité.
L'Autriche était restée seule sur le champ de bataille; l'Angleterre, à
la vérité, lui avait promis l'alliance de la guerre civile en France,
mais le premier consul avait triomphé des efforts qu'elle faisait pour
l'entretenir. Il avait conduit en Italie toutes les troupes
républicaines que la pacification de l'Ouest rendait disponibles.
L'Empereur était hors d'état de soutenir la lutte; et si l'armée du
Rhin, victorieuse à Hohenlinden, eût été en des mains plus habiles,
Vienne était occupée. Aussi l'Autriche s'était-elle empressée de
conjurer l'orage; elle avait souscrit à la paix, parce qu'elle ne
pouvait, sans s'exposer à sa ruine, prolonger la guerre. Ainsi, de tous
les ennemis de la France, l'Angleterre était le seul dont les forces
physiques et morales fussent encore dans toute leur vigueur. Cette
situation tenait à des circonstances qu'il n'est pas inutile de
développer.
Les États du continent reposent tous sur l'agriculture, et ne
fleurissent qu'autant qu'elle est prospère. L'Angleterre est assise sur
une autre base; elle est fondée sur le commerce, et n'a, pour alimenter
sa puissance, que les ressources qu'il lui fournit. Il résulte de là
qu'étendre le premier, c'est augmenter la seconde, et qu'accroître la
seconde, c'est développer le premier. Tout ce qui désole les autres
nations de l'Europe, tout ce qui éteint l'industrie, ce qui entrave le
négoce, la guerre, les prohibitions, font la prospérité de l'Angleterre.
Elle méconnaît les droits des pavillons, surprend, enlève les bâtimens
qui mettent en mer, et oblige, à force de violences, les peuples du
continent de s'approvisionner chez elle. Seule à la fin pour acheter,
fabriquer et vendre, elle est maîtresse de tous les prix, en possession
de tous les marchés. L'état de guerre, qui est ruineux pour les autres
nations, fait sa prospérité: aussi ne manqua-t-elle jamais une occasion
de pousser l'Europe sur les champs de bataille.
Une calamité pour l'Angleterre, et qui lui porterait un coup funeste,
serait une paix raisonnable; mais comment l'y contraindre avec les
passions et les convoitises des cabinets? Elle a pour elle la séduction.
Ce moyen la soutiendra long-temps.
Lors de la paix de Lunéville, les agens de cette puissance, qui
cherchaient partout des ennemis à la France, un tarif à la main,
s'étonnaient de trouver les nations du continent rebutées d'une guerre
qui n'avait été pour elles qu'une suite de désastres. Ils leur
promettaient des subsides plus abondans encore que ceux qu'elles avaient
eus. Ces offres furent inutiles. Le continent était las; il fallut
renoncer à l'espoir de perpétuer la guerre, et souscrire à ce qu'on ne
pouvait empêcher. Cette transaction n'était d'ailleurs qu'une trève qui
devait compliquer la position du premier consul. Le gouvernement anglais
s'était fait une fausse idée de l'état intérieur de la France. Il
s'était persuadé, sur la foi de cette foule de misérables qu'il
entretenait parmi nous, que la paix consommerait ce que la guerre
n'avait pu faire.
Il avait admis comme principe que le pouvoir du premier consul ne
parviendrait pas à se consolider; qu'il n'était pas moral, et reposait
uniquement sur la force des baïonnettes. S'il souscrivait à la paix, son
adversaire, hors d'état de solder cette masse de troupes, serait obligé
de désarmer et s'affaiblirait d'autant. On éveillerait les ambitions
particulières, on ranimerait la guerre civile, et la puissance
consulaire, placée entre les ruines que la révolution avait faites, et
les résistances qu'on lui ménagerait, ne pourrait rétablir ses finances.
Elle serait obligée de pressurer, de mécontenter le peuple, ou de peser
sur les étrangers, de recourir à des spoliations qui rameneraient la
guerre.
Une autre considération: le peuple français était devenu indifférent aux
contestations qui ne concernaient que le pouvoir; il était désormais
impossible de le mettre en mouvement.
Tout promettait la chute du pouvoir consulaire; il ne s'agissait que de
bien engager l'attaque. Or, jamais circonstances ne seraient plus
favorables, puisqu'il aurait désarmé.
Les choses avaient été, depuis la paix, précisément en sens inverse de
ce qu'attendait le ministère anglais. La Vendée était restée soumise; le
premier consul, devenu plus populaire, avait poursuivi ses travaux. Il
avait relevé ce que les orages politiques avaient abattu, développé des
branches d'industrie inconnues jusque-là parmi nous. Son administration
était rapide, uniforme; partout on bénissait l'heureuse étoile qui
l'avait ramené. Les fonds publics étaient à la hausse; aucune ambition
rivale ne s'était montrée; rien de ce qu'avait espéré l'Angleterre ne
s'était réalisé, si ce n'est le désarmement, qui, à la vérité, était
complet.