CHAPITRE XXXI.

Suppression du ministère de la police.--Le général Rapp.--Médiation

helvétique.--Intérieur des Tuileries.--Anecdote.

L'état de paix dans lequel on vivait avait peu à peu amorti la défiance.

Le premier consul avait rayé de la liste des émigrés tous ceux qui

avaient demandé cette grâce: il les avait même mis en possession de la

partie de leurs biens qui n'avait pas été vendue et se trouvait encore

sous le séquestre national. Sa facilité multiplia les démarches. Il fut

obligé de prendre une mesure générale pour couper court aux réclamations

qui l'assiégeaient. Il eut d'abord dessein de faire rapporter la loi sur

l'émigration; mais on lui démontra que cette mesure aurait des

conséquences pires que le mal auquel il voulait remédier. Un premier

arrêt du conseil d'État excepta de la liste des émigrés les

ecclésiastiques qui avaient subi la déportation, les enfans au-dessous

de seize ans, les laboureurs, artisans, etc.; un senatus-consulte de

1802 les amnistia. Le premier consul fit ensuite dresser une liste de

ceux que leurs antécédens ou leur naissance constituaient en état

d'hostilité avec les lois nouvelles, et raya les autres en masse.

La suppression du ministère de la police devint la conséquence de cette

détermination: il n'y avait plus besoin de surveillance là où il n'y

avait plus rien à surveiller. On saisit cette occasion pour essayer de

démontrer au premier consul que cette autorité ne pouvait plus subsister

sans de graves inconvéniens pour la popularité comme pour la

considération dont il cherchait à entourer son pouvoir. La tolérer

encore, c'était fournir des prétextes à la calomnie, faire suspecter les

intentions du gouvernement. Le premier consul eut l'air de se laisser

persuader, et ne fut peut-être pas fâché d'essayer ce que personne

n'avait osé tenter avant lui, de maintenir l'ordre avec les tribunaux et

la gendarmerie. M. Fouché était furieux contre M. de Talleyrand, qu'il

regardait comme l'auteur d'une mesure qui l'éloignait à la fois du

conseil et le privait du ministère, qu'il regardait comme un apanage

inamovible. Aussi usa-t-il de représailles; il jeta des soupçons sur la

fidélité, les intentions politiques du ministre des relations

extérieures, et employa mille moyens de les faire parvenir aux oreilles

du premier consul, qui, malheureusement pour lui et pour M. de

Talleyrand, leur donna plus d'importance qu'ils n'en méritaient. Le

ministère de la police fut néanmoins supprimé, et M. Fouché entra au

sénat conservateur.

M. Abrial, qui avait le portefeuille de la justice, y fut également

nommé. Le premier consul réunit les deux ministères sous la dénomination

de ministère du grand-juge, qu'il confia à M. Reignier, qui était

conseiller d'État: il lui adjoignit M. Réal, qu'il chargea de la

direction de tout ce qui se rattachait à la sûreté générale, ou qui

exigeait des informations qu'un procureur-général aurait conduites le

plus souvent d'une manière imparfaite. Les choses marchèrent d'abord

assez bien. On était fatigué de guerre, de dissensions; chacun aspirait

au repos et cherchait à réparer les pertes qu'il avait faites. Personne

ne songeait à troubler une situation prospère qui n'était due qu'à la

concentration du pouvoir.

Les Suisses étaient encore régis par le gouvernement que le Directoire

de France leur avait imposé; mais l'exaspération que causait un pouvoir

assis sur les ravages de l'étranger était au comble. De toutes parts, on

courut aux armes: ce ne fut partout que trouble et confusion, et

l'orage, qui se calmait chez nous, souffla avec violence en Suisse. Les

partis ne tardèrent pas à en venir aux mains.

Celui qui repoussait le Directoire était si nombreux, qu'il anéantit

l'autre en un instant. Les vaincus se prévalurent aussitôt d'un traité

conclu avec la France, et réclamèrent l'assistance du premier consul. Sa

position était délicate; il ne voulait ni laisser la guerre civile

s'allumer, ni opprimer l'indépendance helvétique: il venait cependant de

faire entrer en Suisse le général Ney avec un corps de troupes, et en

même temps de faire arrêter Reding, instigateur de troubles. Il dépêcha

en toute diligence son aide-de-camp Rapp, qui arriva comme un envoyé de

la Providence au moment où l'on allait en venir aux mains. Rapp, avec

une rare présence d'esprit, descend de sa voiture, se place entre les

deux armées, déclarant à haute voix et en allemand qu'il était autorisé

à déclarer ennemi du peuple français celui des deux partis qui

commencerait le feu, et qu'il avait l'ordre de faire entrer de nouvelles

troupes françaises sur le territoire suisse. Sa fermeté imposa d'autant

plus, que l'un et l'autre parti avait les mêmes conséquences à redouter

d'une seconde invasion. Ils se rapprochèrent, convinrent d'assembler les

cantons et de remettre leurs différends à la médiation du premier

consul.

Celui-ci accepta; il accueillit la députation qui vint lui exposer les

voeux, les besoins d'un peuple que l'inquiétude du Directoire avait fait

courir aux armes, et nomma une commission de sénateurs, au nombre

desquels se trouvait Fouché, pour discuter avec elle la constitution qui

convenait aux peuples des montagnes qu'elle représentait.

L'acte constitutionnel fut promptement arrêté. La députation,

satisfaite, pria le premier consul de conserver le titre de médiateur

qui lui avait été déféré. Le pays recouvra la tranquillité qu'il avait

perdue, sans qu'elle coûtât une seule goutte de sang; et le célèbre M.

de La Harpe[47], qui l'avait régi sous le nom de directeur, vint fixer

sa résidence à Paris.

L'hiver qui suivit la conclusion de la paix fut remarquable par

l'affluence des étrangers de distinction; ils accouraient de toutes

parts en France. Cependant tel avait été le récit qu'on leur avait fait

de nos discordes, qu'ils croyaient la capitale à moitié dévastée. Ils

furent étrangement surpris de ne trouver aucune trace de destruction, et

d'entendre dire de toutes parts que la ville était plus belle qu'avant

les troubles dont on leur avait fait un si triste tableau.

Le cérémonial n'était pas réglé. Madame Bonaparte ne recevait personne;

elle craignait de se voir compromise par les prétentions que pourraient

élever quelques dames étrangères dans un palais qui était encore sans

étiquette, ou de les blesser elles-mêmes par l'exigence que lui

inspirait son rang: aussi n'y avait-il rien de plus monotone alors que

le château des Tuileries. Le premier consul ne quittait pas son cabinet;

madame Bonaparte était obligée, pour tuer le temps, d'aller tous les

soirs au théâtre avec sa fille, qui ne la quittait pas. Après le

spectacle, dont le plus souvent elle n'attendait pas la fin, elle

revenait terminer sa soirée par un whist, ou, s'il n'y avait pas assez

de monde, par une partie de piquet, qu'elle faisait avec le second

consul, ou quelque autre personnage de cette gravité.

Les femmes des aides-de-camp du premier consul, qui étaient de l'âge de

madame Louis Bonaparte, venaient lui tenir compagnie. C'étaient chaque

jour les mêmes personnes, les mêmes jeux: la semaine s'écoulait de la

même manière à la Malmaison qu'à Paris. Le second consul recevait les

fonctionnaires ainsi que les membres de la magistrature; sa maison était

la seule où l'on rencontrait une partie de la représentation du

gouvernement. Les étrangers, de leur côté, remplissaient les salons,

dont M. de Talleyrand seul leur faisait les honneurs.

Ce fut dans le cours de cet hiver que le premier consul fit arrêter et

mettre au Temple M. T***, qui revenait d'Angleterre par la Hollande.

L'arrestation fut représentée comme tyrannique. Voici cependant ce qui

la détermina.

Ancien membre du parlement de Paris, M. T*** avait mené une vie fort

agitée depuis qu'il avait quitté la France: il avait successivement

séjourné en Angleterre, en Allemagne, et avait fini par se réfugier en

Amérique. Il n'y avait pas plus trouvé le repos qu'ailleurs. Mais ses

opinions étaient tout pour lui; il aima mieux souffrir que d'en faire le

sacrifice. Il était dans cette pénible situation, lorsqu'il apprit les

événemens qui suivirent le retour du général Bonaparte. Las de courir le

monde, et pressé de revoir ses enfans, il se décide à repasser en

Europe. Il rencontre, à bord du bâtiment qu'il montait, des Hollandais

de Surinam, se lie avec eux, apprend que la colonie, fatiguée

d'appartenir à un gouvernement qui ne peut plus la protéger, envoie

négocier, c'est-à-dire inviter le ministère anglais à venir prendre

possession de l'établissement. Ils ne connaissaient personne à Londres,

et auraient cependant voulu que leur mission fût ignorée de la Hollande,

dont ils étaient si près, et où ils avaient des relations. M. T*** les

tira d'affaire; il avait d'anciennes liaisons en Angleterre; il se mit

en rapport avec le gouvernement, et fit si bien, que les Hollandais

obtinrent sans bruit la protection qu'ils sollicitaient.

Le ministère, à qui cette intrigue livra Surinam, en usa généreusement

avec celui qui l'avait conduite, en sorte que M. T*** vit à la fois la

France s'ouvrir devant lui et sa fortune se rétablir. La négociation

qu'il avait faite avait amené une sorte d'intimité entre le ministère et

lui. Pitt le consulta sur la confiance que méritait un ambassadeur

français qui venait de lui adresser un mémoire sur les moyens de

restreindre la puissance du premier consul.

M. T***, qui avait connu ce personnage avant son émigration, s'imagina,

d'après cette ouverture, qu'il était resté fidèle aux principes qu'il

professait alors, et en rend bon compte au ministre. Sur cette

assurance, Pitt lui confie le mémoire; T*** le parcourt, retrouve ses

opinions, et se persuade qu'il peut compter sur son ancien ami. Il se

rend aux lieux qu'il habite; il va le voir, lui compte sa bonne et

mauvaise fortune, et lui demande son appui. Il reçoit les plus belles

promesses; mais il démêle, à travers la conversation, des principes

politiques tout-à-fait contraires à ceux qu'il attendait. «Quoi! à moi!

lui dit T***; mais j'ai lu ton mémoire; je sais ce que tu penses; Pitt

me l'a confié.»

Le diplomate nia le fait, redoubla de caresses, d'offres de service.

L'émigré crut à ses protestations, et se mit en route pour Paris; mais

il avait été signalé à la police comme un agent anglais, qui arrivait

avec des sommes considérables. Son bienveillant ami avait eu soin de

divulguer la part qu'il avait prise à l'intrigue de Surinam.

Le premier consul dut le faire arrêter. Le chagrin, l'irritation que

cause toujours la perfidie, mirent promptement T*** au tombeau. Il

mourut avec l'amertume d'un homme qui succombe sous les trames d'un faux

ami.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 1 · 第 39 / 44 题