Suppression du ministère de la police.--Le général Rapp.--Médiation
helvétique.--Intérieur des Tuileries.--Anecdote.
L'état de paix dans lequel on vivait avait peu à peu amorti la défiance.
Le premier consul avait rayé de la liste des émigrés tous ceux qui
avaient demandé cette grâce: il les avait même mis en possession de la
partie de leurs biens qui n'avait pas été vendue et se trouvait encore
sous le séquestre national. Sa facilité multiplia les démarches. Il fut
obligé de prendre une mesure générale pour couper court aux réclamations
qui l'assiégeaient. Il eut d'abord dessein de faire rapporter la loi sur
l'émigration; mais on lui démontra que cette mesure aurait des
conséquences pires que le mal auquel il voulait remédier. Un premier
arrêt du conseil d'État excepta de la liste des émigrés les
ecclésiastiques qui avaient subi la déportation, les enfans au-dessous
de seize ans, les laboureurs, artisans, etc.; un senatus-consulte de
1802 les amnistia. Le premier consul fit ensuite dresser une liste de
ceux que leurs antécédens ou leur naissance constituaient en état
d'hostilité avec les lois nouvelles, et raya les autres en masse.
La suppression du ministère de la police devint la conséquence de cette
détermination: il n'y avait plus besoin de surveillance là où il n'y
avait plus rien à surveiller. On saisit cette occasion pour essayer de
démontrer au premier consul que cette autorité ne pouvait plus subsister
sans de graves inconvéniens pour la popularité comme pour la
considération dont il cherchait à entourer son pouvoir. La tolérer
encore, c'était fournir des prétextes à la calomnie, faire suspecter les
intentions du gouvernement. Le premier consul eut l'air de se laisser
persuader, et ne fut peut-être pas fâché d'essayer ce que personne
n'avait osé tenter avant lui, de maintenir l'ordre avec les tribunaux et
la gendarmerie. M. Fouché était furieux contre M. de Talleyrand, qu'il
regardait comme l'auteur d'une mesure qui l'éloignait à la fois du
conseil et le privait du ministère, qu'il regardait comme un apanage
inamovible. Aussi usa-t-il de représailles; il jeta des soupçons sur la
fidélité, les intentions politiques du ministre des relations
extérieures, et employa mille moyens de les faire parvenir aux oreilles
du premier consul, qui, malheureusement pour lui et pour M. de
Talleyrand, leur donna plus d'importance qu'ils n'en méritaient. Le
ministère de la police fut néanmoins supprimé, et M. Fouché entra au
sénat conservateur.
M. Abrial, qui avait le portefeuille de la justice, y fut également
nommé. Le premier consul réunit les deux ministères sous la dénomination
de ministère du grand-juge, qu'il confia à M. Reignier, qui était
conseiller d'État: il lui adjoignit M. Réal, qu'il chargea de la
direction de tout ce qui se rattachait à la sûreté générale, ou qui
exigeait des informations qu'un procureur-général aurait conduites le
plus souvent d'une manière imparfaite. Les choses marchèrent d'abord
assez bien. On était fatigué de guerre, de dissensions; chacun aspirait
au repos et cherchait à réparer les pertes qu'il avait faites. Personne
ne songeait à troubler une situation prospère qui n'était due qu'à la
concentration du pouvoir.
Les Suisses étaient encore régis par le gouvernement que le Directoire
de France leur avait imposé; mais l'exaspération que causait un pouvoir
assis sur les ravages de l'étranger était au comble. De toutes parts, on
courut aux armes: ce ne fut partout que trouble et confusion, et
l'orage, qui se calmait chez nous, souffla avec violence en Suisse. Les
partis ne tardèrent pas à en venir aux mains.
Celui qui repoussait le Directoire était si nombreux, qu'il anéantit
l'autre en un instant. Les vaincus se prévalurent aussitôt d'un traité
conclu avec la France, et réclamèrent l'assistance du premier consul. Sa
position était délicate; il ne voulait ni laisser la guerre civile
s'allumer, ni opprimer l'indépendance helvétique: il venait cependant de
faire entrer en Suisse le général Ney avec un corps de troupes, et en
même temps de faire arrêter Reding, instigateur de troubles. Il dépêcha
en toute diligence son aide-de-camp Rapp, qui arriva comme un envoyé de
la Providence au moment où l'on allait en venir aux mains. Rapp, avec
une rare présence d'esprit, descend de sa voiture, se place entre les
deux armées, déclarant à haute voix et en allemand qu'il était autorisé
à déclarer ennemi du peuple français celui des deux partis qui
commencerait le feu, et qu'il avait l'ordre de faire entrer de nouvelles
troupes françaises sur le territoire suisse. Sa fermeté imposa d'autant
plus, que l'un et l'autre parti avait les mêmes conséquences à redouter
d'une seconde invasion. Ils se rapprochèrent, convinrent d'assembler les
cantons et de remettre leurs différends à la médiation du premier
consul.
Celui-ci accepta; il accueillit la députation qui vint lui exposer les
voeux, les besoins d'un peuple que l'inquiétude du Directoire avait fait
courir aux armes, et nomma une commission de sénateurs, au nombre
desquels se trouvait Fouché, pour discuter avec elle la constitution qui
convenait aux peuples des montagnes qu'elle représentait.
L'acte constitutionnel fut promptement arrêté. La députation,
satisfaite, pria le premier consul de conserver le titre de médiateur
qui lui avait été déféré. Le pays recouvra la tranquillité qu'il avait
perdue, sans qu'elle coûtât une seule goutte de sang; et le célèbre M.
de La Harpe[47], qui l'avait régi sous le nom de directeur, vint fixer
sa résidence à Paris.
L'hiver qui suivit la conclusion de la paix fut remarquable par
l'affluence des étrangers de distinction; ils accouraient de toutes
parts en France. Cependant tel avait été le récit qu'on leur avait fait
de nos discordes, qu'ils croyaient la capitale à moitié dévastée. Ils
furent étrangement surpris de ne trouver aucune trace de destruction, et
d'entendre dire de toutes parts que la ville était plus belle qu'avant
les troubles dont on leur avait fait un si triste tableau.
Le cérémonial n'était pas réglé. Madame Bonaparte ne recevait personne;
elle craignait de se voir compromise par les prétentions que pourraient
élever quelques dames étrangères dans un palais qui était encore sans
étiquette, ou de les blesser elles-mêmes par l'exigence que lui
inspirait son rang: aussi n'y avait-il rien de plus monotone alors que
le château des Tuileries. Le premier consul ne quittait pas son cabinet;
madame Bonaparte était obligée, pour tuer le temps, d'aller tous les
soirs au théâtre avec sa fille, qui ne la quittait pas. Après le
spectacle, dont le plus souvent elle n'attendait pas la fin, elle
revenait terminer sa soirée par un whist, ou, s'il n'y avait pas assez
de monde, par une partie de piquet, qu'elle faisait avec le second
consul, ou quelque autre personnage de cette gravité.
Les femmes des aides-de-camp du premier consul, qui étaient de l'âge de
madame Louis Bonaparte, venaient lui tenir compagnie. C'étaient chaque
jour les mêmes personnes, les mêmes jeux: la semaine s'écoulait de la
même manière à la Malmaison qu'à Paris. Le second consul recevait les
fonctionnaires ainsi que les membres de la magistrature; sa maison était
la seule où l'on rencontrait une partie de la représentation du
gouvernement. Les étrangers, de leur côté, remplissaient les salons,
dont M. de Talleyrand seul leur faisait les honneurs.
Ce fut dans le cours de cet hiver que le premier consul fit arrêter et
mettre au Temple M. T***, qui revenait d'Angleterre par la Hollande.
L'arrestation fut représentée comme tyrannique. Voici cependant ce qui
la détermina.
Ancien membre du parlement de Paris, M. T*** avait mené une vie fort
agitée depuis qu'il avait quitté la France: il avait successivement
séjourné en Angleterre, en Allemagne, et avait fini par se réfugier en
Amérique. Il n'y avait pas plus trouvé le repos qu'ailleurs. Mais ses
opinions étaient tout pour lui; il aima mieux souffrir que d'en faire le
sacrifice. Il était dans cette pénible situation, lorsqu'il apprit les
événemens qui suivirent le retour du général Bonaparte. Las de courir le
monde, et pressé de revoir ses enfans, il se décide à repasser en
Europe. Il rencontre, à bord du bâtiment qu'il montait, des Hollandais
de Surinam, se lie avec eux, apprend que la colonie, fatiguée
d'appartenir à un gouvernement qui ne peut plus la protéger, envoie
négocier, c'est-à-dire inviter le ministère anglais à venir prendre
possession de l'établissement. Ils ne connaissaient personne à Londres,
et auraient cependant voulu que leur mission fût ignorée de la Hollande,
dont ils étaient si près, et où ils avaient des relations. M. T*** les
tira d'affaire; il avait d'anciennes liaisons en Angleterre; il se mit
en rapport avec le gouvernement, et fit si bien, que les Hollandais
obtinrent sans bruit la protection qu'ils sollicitaient.
Le ministère, à qui cette intrigue livra Surinam, en usa généreusement
avec celui qui l'avait conduite, en sorte que M. T*** vit à la fois la
France s'ouvrir devant lui et sa fortune se rétablir. La négociation
qu'il avait faite avait amené une sorte d'intimité entre le ministère et
lui. Pitt le consulta sur la confiance que méritait un ambassadeur
français qui venait de lui adresser un mémoire sur les moyens de
restreindre la puissance du premier consul.
M. T***, qui avait connu ce personnage avant son émigration, s'imagina,
d'après cette ouverture, qu'il était resté fidèle aux principes qu'il
professait alors, et en rend bon compte au ministre. Sur cette
assurance, Pitt lui confie le mémoire; T*** le parcourt, retrouve ses
opinions, et se persuade qu'il peut compter sur son ancien ami. Il se
rend aux lieux qu'il habite; il va le voir, lui compte sa bonne et
mauvaise fortune, et lui demande son appui. Il reçoit les plus belles
promesses; mais il démêle, à travers la conversation, des principes
politiques tout-à-fait contraires à ceux qu'il attendait. «Quoi! à moi!
lui dit T***; mais j'ai lu ton mémoire; je sais ce que tu penses; Pitt
me l'a confié.»
Le diplomate nia le fait, redoubla de caresses, d'offres de service.
L'émigré crut à ses protestations, et se mit en route pour Paris; mais
il avait été signalé à la police comme un agent anglais, qui arrivait
avec des sommes considérables. Son bienveillant ami avait eu soin de
divulguer la part qu'il avait prise à l'intrigue de Surinam.
Le premier consul dut le faire arrêter. Le chagrin, l'irritation que
cause toujours la perfidie, mirent promptement T*** au tombeau. Il
mourut avec l'amertume d'un homme qui succombe sous les trames d'un faux
ami.