CHAPITRE XXXIII.

Situation de l'armée.--Le général Marmont.--Dons

patriotiques.--Conscription.--Occupation du Hanovre.--Voyage de Napoléon

en Belgique.--La descente en Angleterre est arrêtée.

Le premier consul s'était flatté que la paix serait durable. Il se le

promettait d'autant plus, qu'on affectait de répandre que, de tous les

États, la France était le seul qui fût à craindre. Enfin telle était sa

bonne foi, qu'il avait fait donner des congés absolus à tous les soldats

qui en demandaient; et ceux-ci avaient si largement profité de la

disposition, que la plupart des régimens d'infanterie se trouvaient à

peu près réduits à leurs cadres. Ils eussent même été dissous, si les

officiers, qui avaient perdu l'habitude du travail, n'avaient eu besoin

de leur solde pour exister.

La cavalerie, proportion gardée, était encore dans un état plus fâcheux:

elle était réduite à rien, ou peu s'en faut. Des régimens de

cuirassiers, le 6e, entre autres, étaient hors d'état de fournir trois

escadrons de soixante-quatre hommes chacun. Le train d'artillerie, et à

plus forte raison les équipages militaires, n'existait plus. On n'avait

cherché partout qu'à faire des économies.

Le matériel de l'artillerie était de même fort loin de se trouver en bon

état. Le général Marmont, qui avait été nommé premier inspecteur de

cette arme, venait d'y introduire des idées nouvelles qui auraient exigé

la refonte de toutes les pièces de campagne, ainsi qu'une reconstruction

totale des caissons et des affûts. Tout avait été conduit dans les

grands établissemens, où déjà on avait commencé à scier les pièces pour

les jeter dans les fourneaux; aucun des élémens dont se compose une

armée n'était prêt, ni même sur le point de l'être.

Or, je le demande, cet état pouvait-il exciter les alarmes de nos

voisins, ou plutôt n'était-ce pas cet état qui avait ranimé l'espérance

de nos ennemis, qui leur avait fait reprendre des armes qu'ils n'avaient

déposées qu'à regret? N'était-ce pas évidemment une combinaison arrêtée

pour prendre la France au dépourvu, et rassurer les vieilles

aristocraties menacées par la consolidation du nouvel ordre social

établi parmi nous, comme par le pouvoir qu'il avait concentré dans une

seule main? La rupture du traité d'Amiens ne pouvait avoir d'autre

cause, et le premier consul conserva long-temps de l'humeur de ce que

son ministre des relations extérieures l'avait entretenu dans une fausse

sécurité, ou du moins n'avait pas pénétré les trames qui s'ourdissaient

autour de lui. Jamais il ne lui avait été si important d'être bien

informé, et la réputation dont jouissait le ministre ne fut pas

justifiée dans cette circonstance.

En France, où tout le monde était témoin de l'ardeur avec laquelle le

premier consul travaillait à des choses qui ne pouvaient convenir qu'à

un état de paix, on repoussa avec indignation les imputations de

l'étranger, qui accusait ses projets d'agression. Il était trop notoire

qu'il n'avait porté l'activité de son génie que vers l'administration,

les manufactures et les développemens à donner à l'industrie. Mais ces

soins exclusifs, qui le justifiaient aux yeux des peuples, avaient

failli tout compromettre. Comme il ne rêvait que repos et améliorations

intérieures, il avait signé, sans le lire, l'arrêté que le ministre de

la guerre (c'était le général Berthier) lui avait présenté, comme

celui-ci l'avait reçu de son côté, sans défiance, du général Marmont,

dont il connaissait le dévoûment et la capacité; en sorte que la

destruction de toute l'artillerie de campagne se poursuivait à l'insu du

premier consul, lorsque des cris de guerre vinrent tout à coup retentir

à ses oreilles.

On juge aisément de l'humeur que lui donna une contrariété si fâcheuse.

Il envoya chercher le ministre de la guerre, manda Marmont avec une

vivacité que je lui ai rarement vue. Ils arrivèrent bientôt: je les

annonçai, mais ni l'un ni l'autre ne voulait entrer le premier. Il fut

obligé de les appeler. «En vérité, leur dit-il, si vous n'étiez pas mes

amis, je croirais que vous me trahissez. Envoyez promptement dans les

arsenaux, dans les fonderies; que l'on suspende vos désastreux projets,

et mettez-moi sur pied le plus d'artillerie qu'il vous sera possible.»

Il avait à se plaindre de ses deux plus anciens compagnons de gloire;

mais il sentit sa colère s'apaiser à la vue de l'embarras qu'ils

éprouvaient.

La marine n'était pas dans un état moins défavorable. Ce qu'elle avait

encore de matelots avait été prendre possession des colonies qui nous

avaient été rendues. Une bonne partie des bâtimens qu'elle avait armés y

étaient encore en commission. Elle venait de faire appareiller la

flottille chargée de recevoir le petit comptoir que nous avions recouvré

aux Indes orientales. Ainsi, par une fatalité singulière, elle avait

fait sortir des vaisseaux au moment même où il devenait dangereux de

mettre en mer, sous quelque face qu'on envisageât notre position

militaire; à cette époque, on n'apercevait aucun motif d'agression:

aussi crut-on généralement que l'Angleterre n'avait repris les armes que

parce que les progrès de notre industrie ne l'alarmaient pas moins que

nos principes politiques ne l'irritaient.

Le premier consul fut vivement contrarié de cette rupture qui

l'obligeait à ajourner tous ses projets d'améliorations intérieures pour

se livrer de nouveau à des combinaisons de guerre. Elles exigeaient des

fonds immenses; il fallut suspendre des travaux utiles pour assurer les

besoins de la défense à laquelle on le condamnait.

Les difficultés qu'il avait à vaincre étaient inouïes, et faites pour

arrêter un autre esprit que le sien; mais plus elles étaient grandes,

plus il mettait de gloire à en triompher. Si quelquefois il éprouva de

l'embarras, il ne le laissa du moins jamais apercevoir. Anvers était

encore dans l'état où il l'avait reçu; les travaux projetés pour en

faire un port de guerre n'étaient pas commencés; aucune construction

navale n'avait été faite, les matériaux nécessaires n'étaient pas encore

achetés.

Le premier consul avait alors l'excellente habitude de faire connaître à

la France sa véritable position. Les premiers comptes de son

administration qu'il rendit au Corps-Législatif avaient répandu partout

l'espérance et la satisfaction. Il répéta ce qui lui avait si bien

réussi. Il exposa aux corps constitués les diverses communications qui

avaient précédé la rupture; et comme elles démontraient évidemment qu'il

n'avait pu éviter la guerre, la plus injuste dont on eût encore vu

d'exemple, la nation prit fait et cause, elle se serra autour de son

chef, et lui prodigua tous les moyens nécessaires pour sortir victorieux

d'une lutte qu'il n'avait pas provoquée.

Les grandes villes votèrent les fonds nécessaires pour établir des

vaisseaux de guerre, qui furent construits, armés, et prirent chacun le

nom des lieux qui en avaient fait les frais. Ces libéralités

patriotiques soulagèrent le trésor public, et accrurent les moyens de

réorganisation qu'il avait déjà.

Ce fut à cette époque que l'on adopta le mode de recrutement qui fut

consacré sous le nom de conscription. Le premier consul en avait,

quelque temps auparavant, fait discuter le projet au conseil d'État;

mais la paix régnait, il ne l'avait pas fait convertir en loi. Les

choses étaient changées aujourd'hui, les besoins urgens. Le décret fut

rendu, et l'armée vit accourir dans ses rangs des hommes jeunes,

vigoureux, accoutumés aux travaux rustiques et capables de supporter les

fatigues du soldat.

Les provocations à la guerre avaient imposé la nécessité d'adopter cette

mesure. D'ailleurs, la conscription n'a pas diminué la population: elle

a donné au peuple le sentiment de sa dignité. Les décorations, les

grades, les places accordées aux soldats ont fait de la masse du peuple

un peuple nouveau. Quels qu'aient été toutefois les avantages que la

nation pouvait en tirer, je dois admettre qu'on a été forcé d'abuser de

ce moyen; et que, s'il eût été ménagé davantage, il eût sauvé la France

d'une invasion.

On remonta la cavalerie, l'artillerie; tout se mit à la guerre. La

troupe manoeuvrait, les officiers dressaient des plans. Chaque jour, le

premier consul recevait des foules de projets sur les moyens d'attaquer

l'Angleterre. Il les parcourait, n'en adoptait aucun; il ne jugeait pas

qu'il fût temps. Enfin tout étant prêt, il résolut de porter les

premiers coups. Il mit en mouvement une partie des troupes qui étaient

stationnées sur le Bas-Rhin, et les dirigea vers le Hanovre, une des

possessions du roi d'Angleterre. Il confia la conduite de cette

expédition au général Mortier, qui était alors commandant de la première

division militaire (Paris). L'armée hanovrienne se retira à notre

approche, occupa successivement les diverses positions que le terrain

présentait; mais elle était hors d'état de nous tenir tête: elle accepta

les propositions du général Mortier, mit bas les armes et se dissipa.

Le pays fut alors paisible, et nous fournit une immense quantité de

chevaux. La cavalerie s'y reforma. Les régimens qui étaient en France

allaient en remonte en Hanovre, comme ils allaient auparavant en

Normandie. On y trouva une artillerie qui aurait suffi à un grand État.

Cette conquête nous fut, en un mot, d'un secours inappréciable pour tout

ce qui était nécessaire à la recomposition du matériel de l'armée.

Depuis que le premier consul était à la tête des affaires, il n'avait pu

exécuter le projet qu'il avait formé de visiter la Belgique; il se

décida à tenter cette excursion l'été qui suivit la rupture avec

l'Angleterre. Il profita de l'occasion pour parcourir la côte et voir

les ports qu'elle renferme.

Je fus au nombre de ceux qui furent désignés pour l'accompagner. Il

partit de Saint-Cloud avec madame Bonaparte, qui avait désiré être du

voyage, et fut dîner à Compiègne, qu'il n'avait pas encore vu. Il visita

le château. L'école des arts et métiers y était établie. Les appartemens

de ce beau palais avaient été transformés en ateliers de toutes les

professions. Ils renfermaient des enclumes, des soufflets, des forges,

des tables de menuisiers, des établis de tailleurs, de cordonniers, et

ne présentaient pas vestige de leur ancienne destination. Les glaces,

les marbres, les parquets et les boiseries avaient été enlevés; il ne

restait que les murs et les plafonds. La seule pièce qui ne fût pas

marquée par quelque dégât était le vestibule en haut du grand escalier.

Ce fut aussi la seule où l'on pût lui servir à dîner.

Le premier consul ne fut pas maître du mouvement d'humeur que lui causa

l'état de dégradation où se trouvait un si bel édifice: il écrivit le

même jour au ministre de l'intérieur de lui présenter un projet pour

transporter ailleurs l'école, qui ne tarda pas en effet à être

transférée à Châlons. Il fit travailler immédiatement aux réparations

les plus urgentes, et petit à petit ce vaste amas de décombres redevint

le magnifique palais que l'on voit aujourd'hui. De Compiègne il alla

coucher à Amiens, dont la population le reçut avec un enthousiasme qui

tenait du délire. Il passa plusieurs jours dans cette ville, dont il

voulut voir tous les établissemens, toutes les fabriques, où il ne se

rendait qu'accompagné de MM. Monge, Chaptal et Berthollet.

Il se remit en route; il prit par Montreuil, Étaples, Boulogne,

Ambleteuse, Vimereux, Calais et Gravelines, et arriva à Dunkerque, où il

rejoignit madame Bonaparte, qui était venue d'Amiens par Arras et

Saint-Omer.

Il avait envoyé d'avance des chevaux de selle sur les divers points

qu'il parcourait, et avait fait donner ordre aux plus habiles

ingénieurs, tant des ponts-et-chaussées que de la marine, qui se

trouvaient dans ces stations, de se joindre à sa suite. Il parcourut la

côte avec ce cortége, en épuisant de questions toutes les personnes

d'art qu'il rencontrait sur son passage. Ses idées furent bientôt

arrêtées sur la plupart des projets dont elles l'avaient entretenu. Il

leur ordonna de le suivre à Dunkerque, où il les discuta avec elles, et

acheva de les asseoir. De Dunkerque il se rendit à Lille, de Lille à

Bruges, et de Bruges à Ostende, où étaient encore allés l'attendre les

ingénieurs. D'Ostende il alla visiter Blankenberg, puis revint à Bruges

et de là à Gand, puis à Anvers.

La reconnaissance qu'il fit faire de cette dernière ville fut complète.

On mit de suite la main à l'oeuvre pour commencer ces prodigieux travaux,

dont on ne peut pas se faire d'idée quand on n'a pas vu l'état où était

alors Anvers. Le premier consul faisait une foule de remarques dans ces

courses, et chaque jour il réunissait les personnes qui l'avaient

accompagné pour les discuter avec elles. Il rassemblait ensuite ses

idées, écrivait aux ministres, et se couchait rarement avant de leur

avoir transmis les observations qu'il avait faites sur des objets qui

avaient rapport à leurs départemens.

Il fit discuter dans un conseil de marine les ressources qu'il avait à

opposer aux Anglais, et il se convainquit que celles dont il pouvait

immédiatement disposer étaient tout-à-fait insuffisantes. Le conseil

convint unanimement que la flotte de haut-bord n'offrait aucune chance

de succès. Elle avait besoin d'être créée, exercée, et pouvait être

détruite avant qu'elle fût en état de combattre. En conséquence, le seul

moyen d'égaliser la partie était de tenter la descente, parce qu'une

fois à terre, nous combattrions avec des élémens supérieurs à ceux que

les Anglais pourraient nous opposer. Mais pour la descente il fallait

une flottille. Elle n'existait pas, il est vrai; mais nous avions des

matériaux, et d'ailleurs elle en exigeait moins que n'en demandaient les

vaisseaux. Le ministre Decrès, qui assistait au conseil, augurait mal de

ce projet, il observait que, si nous construisions une flottille, les

Anglais, de leur côté, en établiraient une avec laquelle ils viendraient

au-devant de nous. L'amiral Bruix répondit à cela que ce serait avoir

beaucoup fait, que de les amener à ce point, car alors ils seraient

obligés de désarmer leur flotte pour armer leur flottille. Leurs moyens

de recrutement n'étaient pas en effet aussi étendus à cette époque

qu'ils le sont devenus depuis: les matelots des pays maritimes que nous

avons successivement occupés n'étaient pas encore obligés d'aller servir

sur leurs flottes pour exister. L'avis de Bruix l'emporta, et la

descente fut résolue.

Le premier consul s'occupa aussitôt de la construction de sa flottille;

il donna aux ingénieurs des ponts-et-chaussées l'ordre de lui faire les

plans ainsi que les devis des travaux qui les concernaient, et demanda à

ceux de la marine les modèles des bâtimens les plus propres à la nature

de l'entreprise: il leur assigna aux uns et aux autres une époque à

laquelle ils devaient lui apporter le résultat de leurs méditations. Il

partit ensuite pour Bruxelles, où il se rendait pour la première fois;

il y entra à cheval, en cortége, et accompagné de ses gardes. Sa

présence répandit une sorte de délire dans toutes les classes de la

population. Le pauvre comme le riche, le soldat comme le citoyen, l'ami

des lois, le partisan d'une liberté sage, chacun voulait le voir, lui

témoigner par ses acclamations la reconnaissance qu'il lui portait.

Le premier consul resta plusieurs jours dans cette ville, où il reçut

des fêtes de toute espèce; il se rendit ensuite à Maestricht, puis

revenant par Liége, Givet, Mézières, Sedan, Reims, Soissons, il gagna

Paris.

Il ne traversa pas dans ce voyage une ville qui cultivât quelque branche

d'industrie sans visiter ses ateliers, ses manufactures: M. Chaptal ne

lui en laissait pas échapper une; il paraissait d'ailleurs lui-même y

avoir pris goût, et regretta vivement d'être obligé de détourner son

attention de cette source de prospérité nationale pour la porter

ailleurs.

Il n'était de retour que depuis peu de temps, lorsqu'il reçut les plans,

les devis, qu'il avait demandés au génie; il les fit discuter, et arrêta

définitivement la construction d'une immense quantité de

chaloupes-canonnières, de bateaux plats et autres plus petites

embarcations. Les grandes villes avaient voté la construction d'un

vaisseau de haut-bord; celles qui étaient moins riches, moins

populeuses, offrirent des chaloupes-canonnières, les autres des bateaux

plats. Leurs offres furent acceptées, et pour que ces constructions

allassent promptement, ne nuisissent pas à celles de haut-bord qui

étaient sur les chantiers, on les plaça sur les bords des rivières

navigables, où l'on assembla les charpentiers et autres ouvriers du

voisinage sous la direction des ingénieurs que la marine avait envoyés

pour conduire les travaux.

C'est ainsi que l'on vit les bords des rivières qui portent leurs eaux à

l'Océan, se couvrir de chantiers de construction. On employait les

matériaux et les hommes du pays; on laissait par conséquent sur les

lieux l'argent qu'il aurait fallu en tirer pour exécuter les chaloupes

qu'ils avaient votées. La Hollande fournit aussi sa flottille, qui se

réunit d'abord à Flessingue; elle était composée comme la flottille

française, et commandée par le vice-amiral Verhuel, marin plein de

résolution et de talent, et qui l'emmena, à travers mille obstacles, de

Flessingue à Ostende, d'Ostende à Dunkerque, à Calais et Ambleteuse.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 1 · 第 41 / 44 题