Situation de l'armée.--Le général Marmont.--Dons
patriotiques.--Conscription.--Occupation du Hanovre.--Voyage de Napoléon
en Belgique.--La descente en Angleterre est arrêtée.
Le premier consul s'était flatté que la paix serait durable. Il se le
promettait d'autant plus, qu'on affectait de répandre que, de tous les
États, la France était le seul qui fût à craindre. Enfin telle était sa
bonne foi, qu'il avait fait donner des congés absolus à tous les soldats
qui en demandaient; et ceux-ci avaient si largement profité de la
disposition, que la plupart des régimens d'infanterie se trouvaient à
peu près réduits à leurs cadres. Ils eussent même été dissous, si les
officiers, qui avaient perdu l'habitude du travail, n'avaient eu besoin
de leur solde pour exister.
La cavalerie, proportion gardée, était encore dans un état plus fâcheux:
elle était réduite à rien, ou peu s'en faut. Des régimens de
cuirassiers, le 6e, entre autres, étaient hors d'état de fournir trois
escadrons de soixante-quatre hommes chacun. Le train d'artillerie, et à
plus forte raison les équipages militaires, n'existait plus. On n'avait
cherché partout qu'à faire des économies.
Le matériel de l'artillerie était de même fort loin de se trouver en bon
état. Le général Marmont, qui avait été nommé premier inspecteur de
cette arme, venait d'y introduire des idées nouvelles qui auraient exigé
la refonte de toutes les pièces de campagne, ainsi qu'une reconstruction
totale des caissons et des affûts. Tout avait été conduit dans les
grands établissemens, où déjà on avait commencé à scier les pièces pour
les jeter dans les fourneaux; aucun des élémens dont se compose une
armée n'était prêt, ni même sur le point de l'être.
Or, je le demande, cet état pouvait-il exciter les alarmes de nos
voisins, ou plutôt n'était-ce pas cet état qui avait ranimé l'espérance
de nos ennemis, qui leur avait fait reprendre des armes qu'ils n'avaient
déposées qu'à regret? N'était-ce pas évidemment une combinaison arrêtée
pour prendre la France au dépourvu, et rassurer les vieilles
aristocraties menacées par la consolidation du nouvel ordre social
établi parmi nous, comme par le pouvoir qu'il avait concentré dans une
seule main? La rupture du traité d'Amiens ne pouvait avoir d'autre
cause, et le premier consul conserva long-temps de l'humeur de ce que
son ministre des relations extérieures l'avait entretenu dans une fausse
sécurité, ou du moins n'avait pas pénétré les trames qui s'ourdissaient
autour de lui. Jamais il ne lui avait été si important d'être bien
informé, et la réputation dont jouissait le ministre ne fut pas
justifiée dans cette circonstance.
En France, où tout le monde était témoin de l'ardeur avec laquelle le
premier consul travaillait à des choses qui ne pouvaient convenir qu'à
un état de paix, on repoussa avec indignation les imputations de
l'étranger, qui accusait ses projets d'agression. Il était trop notoire
qu'il n'avait porté l'activité de son génie que vers l'administration,
les manufactures et les développemens à donner à l'industrie. Mais ces
soins exclusifs, qui le justifiaient aux yeux des peuples, avaient
failli tout compromettre. Comme il ne rêvait que repos et améliorations
intérieures, il avait signé, sans le lire, l'arrêté que le ministre de
la guerre (c'était le général Berthier) lui avait présenté, comme
celui-ci l'avait reçu de son côté, sans défiance, du général Marmont,
dont il connaissait le dévoûment et la capacité; en sorte que la
destruction de toute l'artillerie de campagne se poursuivait à l'insu du
premier consul, lorsque des cris de guerre vinrent tout à coup retentir
à ses oreilles.
On juge aisément de l'humeur que lui donna une contrariété si fâcheuse.
Il envoya chercher le ministre de la guerre, manda Marmont avec une
vivacité que je lui ai rarement vue. Ils arrivèrent bientôt: je les
annonçai, mais ni l'un ni l'autre ne voulait entrer le premier. Il fut
obligé de les appeler. «En vérité, leur dit-il, si vous n'étiez pas mes
amis, je croirais que vous me trahissez. Envoyez promptement dans les
arsenaux, dans les fonderies; que l'on suspende vos désastreux projets,
et mettez-moi sur pied le plus d'artillerie qu'il vous sera possible.»
Il avait à se plaindre de ses deux plus anciens compagnons de gloire;
mais il sentit sa colère s'apaiser à la vue de l'embarras qu'ils
éprouvaient.
La marine n'était pas dans un état moins défavorable. Ce qu'elle avait
encore de matelots avait été prendre possession des colonies qui nous
avaient été rendues. Une bonne partie des bâtimens qu'elle avait armés y
étaient encore en commission. Elle venait de faire appareiller la
flottille chargée de recevoir le petit comptoir que nous avions recouvré
aux Indes orientales. Ainsi, par une fatalité singulière, elle avait
fait sortir des vaisseaux au moment même où il devenait dangereux de
mettre en mer, sous quelque face qu'on envisageât notre position
militaire; à cette époque, on n'apercevait aucun motif d'agression:
aussi crut-on généralement que l'Angleterre n'avait repris les armes que
parce que les progrès de notre industrie ne l'alarmaient pas moins que
nos principes politiques ne l'irritaient.
Le premier consul fut vivement contrarié de cette rupture qui
l'obligeait à ajourner tous ses projets d'améliorations intérieures pour
se livrer de nouveau à des combinaisons de guerre. Elles exigeaient des
fonds immenses; il fallut suspendre des travaux utiles pour assurer les
besoins de la défense à laquelle on le condamnait.
Les difficultés qu'il avait à vaincre étaient inouïes, et faites pour
arrêter un autre esprit que le sien; mais plus elles étaient grandes,
plus il mettait de gloire à en triompher. Si quelquefois il éprouva de
l'embarras, il ne le laissa du moins jamais apercevoir. Anvers était
encore dans l'état où il l'avait reçu; les travaux projetés pour en
faire un port de guerre n'étaient pas commencés; aucune construction
navale n'avait été faite, les matériaux nécessaires n'étaient pas encore
achetés.
Le premier consul avait alors l'excellente habitude de faire connaître à
la France sa véritable position. Les premiers comptes de son
administration qu'il rendit au Corps-Législatif avaient répandu partout
l'espérance et la satisfaction. Il répéta ce qui lui avait si bien
réussi. Il exposa aux corps constitués les diverses communications qui
avaient précédé la rupture; et comme elles démontraient évidemment qu'il
n'avait pu éviter la guerre, la plus injuste dont on eût encore vu
d'exemple, la nation prit fait et cause, elle se serra autour de son
chef, et lui prodigua tous les moyens nécessaires pour sortir victorieux
d'une lutte qu'il n'avait pas provoquée.
Les grandes villes votèrent les fonds nécessaires pour établir des
vaisseaux de guerre, qui furent construits, armés, et prirent chacun le
nom des lieux qui en avaient fait les frais. Ces libéralités
patriotiques soulagèrent le trésor public, et accrurent les moyens de
réorganisation qu'il avait déjà.
Ce fut à cette époque que l'on adopta le mode de recrutement qui fut
consacré sous le nom de conscription. Le premier consul en avait,
quelque temps auparavant, fait discuter le projet au conseil d'État;
mais la paix régnait, il ne l'avait pas fait convertir en loi. Les
choses étaient changées aujourd'hui, les besoins urgens. Le décret fut
rendu, et l'armée vit accourir dans ses rangs des hommes jeunes,
vigoureux, accoutumés aux travaux rustiques et capables de supporter les
fatigues du soldat.
Les provocations à la guerre avaient imposé la nécessité d'adopter cette
mesure. D'ailleurs, la conscription n'a pas diminué la population: elle
a donné au peuple le sentiment de sa dignité. Les décorations, les
grades, les places accordées aux soldats ont fait de la masse du peuple
un peuple nouveau. Quels qu'aient été toutefois les avantages que la
nation pouvait en tirer, je dois admettre qu'on a été forcé d'abuser de
ce moyen; et que, s'il eût été ménagé davantage, il eût sauvé la France
d'une invasion.
On remonta la cavalerie, l'artillerie; tout se mit à la guerre. La
troupe manoeuvrait, les officiers dressaient des plans. Chaque jour, le
premier consul recevait des foules de projets sur les moyens d'attaquer
l'Angleterre. Il les parcourait, n'en adoptait aucun; il ne jugeait pas
qu'il fût temps. Enfin tout étant prêt, il résolut de porter les
premiers coups. Il mit en mouvement une partie des troupes qui étaient
stationnées sur le Bas-Rhin, et les dirigea vers le Hanovre, une des
possessions du roi d'Angleterre. Il confia la conduite de cette
expédition au général Mortier, qui était alors commandant de la première
division militaire (Paris). L'armée hanovrienne se retira à notre
approche, occupa successivement les diverses positions que le terrain
présentait; mais elle était hors d'état de nous tenir tête: elle accepta
les propositions du général Mortier, mit bas les armes et se dissipa.
Le pays fut alors paisible, et nous fournit une immense quantité de
chevaux. La cavalerie s'y reforma. Les régimens qui étaient en France
allaient en remonte en Hanovre, comme ils allaient auparavant en
Normandie. On y trouva une artillerie qui aurait suffi à un grand État.
Cette conquête nous fut, en un mot, d'un secours inappréciable pour tout
ce qui était nécessaire à la recomposition du matériel de l'armée.
Depuis que le premier consul était à la tête des affaires, il n'avait pu
exécuter le projet qu'il avait formé de visiter la Belgique; il se
décida à tenter cette excursion l'été qui suivit la rupture avec
l'Angleterre. Il profita de l'occasion pour parcourir la côte et voir
les ports qu'elle renferme.
Je fus au nombre de ceux qui furent désignés pour l'accompagner. Il
partit de Saint-Cloud avec madame Bonaparte, qui avait désiré être du
voyage, et fut dîner à Compiègne, qu'il n'avait pas encore vu. Il visita
le château. L'école des arts et métiers y était établie. Les appartemens
de ce beau palais avaient été transformés en ateliers de toutes les
professions. Ils renfermaient des enclumes, des soufflets, des forges,
des tables de menuisiers, des établis de tailleurs, de cordonniers, et
ne présentaient pas vestige de leur ancienne destination. Les glaces,
les marbres, les parquets et les boiseries avaient été enlevés; il ne
restait que les murs et les plafonds. La seule pièce qui ne fût pas
marquée par quelque dégât était le vestibule en haut du grand escalier.
Ce fut aussi la seule où l'on pût lui servir à dîner.
Le premier consul ne fut pas maître du mouvement d'humeur que lui causa
l'état de dégradation où se trouvait un si bel édifice: il écrivit le
même jour au ministre de l'intérieur de lui présenter un projet pour
transporter ailleurs l'école, qui ne tarda pas en effet à être
transférée à Châlons. Il fit travailler immédiatement aux réparations
les plus urgentes, et petit à petit ce vaste amas de décombres redevint
le magnifique palais que l'on voit aujourd'hui. De Compiègne il alla
coucher à Amiens, dont la population le reçut avec un enthousiasme qui
tenait du délire. Il passa plusieurs jours dans cette ville, dont il
voulut voir tous les établissemens, toutes les fabriques, où il ne se
rendait qu'accompagné de MM. Monge, Chaptal et Berthollet.
Il se remit en route; il prit par Montreuil, Étaples, Boulogne,
Ambleteuse, Vimereux, Calais et Gravelines, et arriva à Dunkerque, où il
rejoignit madame Bonaparte, qui était venue d'Amiens par Arras et
Saint-Omer.
Il avait envoyé d'avance des chevaux de selle sur les divers points
qu'il parcourait, et avait fait donner ordre aux plus habiles
ingénieurs, tant des ponts-et-chaussées que de la marine, qui se
trouvaient dans ces stations, de se joindre à sa suite. Il parcourut la
côte avec ce cortége, en épuisant de questions toutes les personnes
d'art qu'il rencontrait sur son passage. Ses idées furent bientôt
arrêtées sur la plupart des projets dont elles l'avaient entretenu. Il
leur ordonna de le suivre à Dunkerque, où il les discuta avec elles, et
acheva de les asseoir. De Dunkerque il se rendit à Lille, de Lille à
Bruges, et de Bruges à Ostende, où étaient encore allés l'attendre les
ingénieurs. D'Ostende il alla visiter Blankenberg, puis revint à Bruges
et de là à Gand, puis à Anvers.
La reconnaissance qu'il fit faire de cette dernière ville fut complète.
On mit de suite la main à l'oeuvre pour commencer ces prodigieux travaux,
dont on ne peut pas se faire d'idée quand on n'a pas vu l'état où était
alors Anvers. Le premier consul faisait une foule de remarques dans ces
courses, et chaque jour il réunissait les personnes qui l'avaient
accompagné pour les discuter avec elles. Il rassemblait ensuite ses
idées, écrivait aux ministres, et se couchait rarement avant de leur
avoir transmis les observations qu'il avait faites sur des objets qui
avaient rapport à leurs départemens.
Il fit discuter dans un conseil de marine les ressources qu'il avait à
opposer aux Anglais, et il se convainquit que celles dont il pouvait
immédiatement disposer étaient tout-à-fait insuffisantes. Le conseil
convint unanimement que la flotte de haut-bord n'offrait aucune chance
de succès. Elle avait besoin d'être créée, exercée, et pouvait être
détruite avant qu'elle fût en état de combattre. En conséquence, le seul
moyen d'égaliser la partie était de tenter la descente, parce qu'une
fois à terre, nous combattrions avec des élémens supérieurs à ceux que
les Anglais pourraient nous opposer. Mais pour la descente il fallait
une flottille. Elle n'existait pas, il est vrai; mais nous avions des
matériaux, et d'ailleurs elle en exigeait moins que n'en demandaient les
vaisseaux. Le ministre Decrès, qui assistait au conseil, augurait mal de
ce projet, il observait que, si nous construisions une flottille, les
Anglais, de leur côté, en établiraient une avec laquelle ils viendraient
au-devant de nous. L'amiral Bruix répondit à cela que ce serait avoir
beaucoup fait, que de les amener à ce point, car alors ils seraient
obligés de désarmer leur flotte pour armer leur flottille. Leurs moyens
de recrutement n'étaient pas en effet aussi étendus à cette époque
qu'ils le sont devenus depuis: les matelots des pays maritimes que nous
avons successivement occupés n'étaient pas encore obligés d'aller servir
sur leurs flottes pour exister. L'avis de Bruix l'emporta, et la
descente fut résolue.
Le premier consul s'occupa aussitôt de la construction de sa flottille;
il donna aux ingénieurs des ponts-et-chaussées l'ordre de lui faire les
plans ainsi que les devis des travaux qui les concernaient, et demanda à
ceux de la marine les modèles des bâtimens les plus propres à la nature
de l'entreprise: il leur assigna aux uns et aux autres une époque à
laquelle ils devaient lui apporter le résultat de leurs méditations. Il
partit ensuite pour Bruxelles, où il se rendait pour la première fois;
il y entra à cheval, en cortége, et accompagné de ses gardes. Sa
présence répandit une sorte de délire dans toutes les classes de la
population. Le pauvre comme le riche, le soldat comme le citoyen, l'ami
des lois, le partisan d'une liberté sage, chacun voulait le voir, lui
témoigner par ses acclamations la reconnaissance qu'il lui portait.
Le premier consul resta plusieurs jours dans cette ville, où il reçut
des fêtes de toute espèce; il se rendit ensuite à Maestricht, puis
revenant par Liége, Givet, Mézières, Sedan, Reims, Soissons, il gagna
Paris.
Il ne traversa pas dans ce voyage une ville qui cultivât quelque branche
d'industrie sans visiter ses ateliers, ses manufactures: M. Chaptal ne
lui en laissait pas échapper une; il paraissait d'ailleurs lui-même y
avoir pris goût, et regretta vivement d'être obligé de détourner son
attention de cette source de prospérité nationale pour la porter
ailleurs.
Il n'était de retour que depuis peu de temps, lorsqu'il reçut les plans,
les devis, qu'il avait demandés au génie; il les fit discuter, et arrêta
définitivement la construction d'une immense quantité de
chaloupes-canonnières, de bateaux plats et autres plus petites
embarcations. Les grandes villes avaient voté la construction d'un
vaisseau de haut-bord; celles qui étaient moins riches, moins
populeuses, offrirent des chaloupes-canonnières, les autres des bateaux
plats. Leurs offres furent acceptées, et pour que ces constructions
allassent promptement, ne nuisissent pas à celles de haut-bord qui
étaient sur les chantiers, on les plaça sur les bords des rivières
navigables, où l'on assembla les charpentiers et autres ouvriers du
voisinage sous la direction des ingénieurs que la marine avait envoyés
pour conduire les travaux.
C'est ainsi que l'on vit les bords des rivières qui portent leurs eaux à
l'Océan, se couvrir de chantiers de construction. On employait les
matériaux et les hommes du pays; on laissait par conséquent sur les
lieux l'argent qu'il aurait fallu en tirer pour exécuter les chaloupes
qu'ils avaient votées. La Hollande fournit aussi sa flottille, qui se
réunit d'abord à Flessingue; elle était composée comme la flottille
française, et commandée par le vice-amiral Verhuel, marin plein de
résolution et de talent, et qui l'emmena, à travers mille obstacles, de
Flessingue à Ostende, d'Ostende à Dunkerque, à Calais et Ambleteuse.