Discussions du Code civil.--Tribunat.--Exposition des produits de
l'industrie.--Canal de l'Ourcq.
Ce fut à la fin de mars 1802 qu'une commission du conseil d'État,
composée de MM. Tronchet, Portalis père, Merlin de Douai et autres, sous
la présidence du second consul Cambacérès, fut chargée de présenter le
projet du Code civil; le premier consul fit ouvrir les discussions sur
cette grave matière par le conseil d'État. Ce corps tenait ordinairement
trois séances par semaine: elles commençaient à deux heures, et
finissaient à quatre ou cinq; mais cet hiver le conseil ne se sépara
jamais qu'il ne fût huit heures du soir, et le premier consul ne manqua
pas une seule de ses séances.
Jamais il ne s'était tenu un cours de droit public de cette importance.
Le conseil d'État comptait, à cette époque, une foule d'hommes dans la
maturité de l'expérience et la force de l'âge: aussi la discussion
était-elle profonde, lumineuse, empreinte du cachet de la méditation.
Le premier consul s'intéressait si vivement à ces débats, que le plus
souvent il retenait quelques conseillers d'État pour dîner, et reprendre
ensuite la discussion. S'il rentrait seul, il restait dix minutes à
table, et remontait dans son cabinet, d'où il ne sortait plus.
Quand il n'avait pas été au conseil d'État, il allait à l'Institut, où
je l'ai quelquefois accompagné. Cette société s'assemblait alors au
Louvre. Il se rendait à la séance par la galerie du Muséum; et,
lorsqu'elle était finie, il retenait quelquefois un ou deux membres,
s'asseyait sur une table comme un écolier, et entamait une conversation
qui se prolongeait souvent fort avant dans la nuit. En général, quand il
rencontrait quelqu'un qui lui convenait, le temps coulait sans qu'il
s'en aperçût.
La rédaction du Code civil achevée, ce grand travail fut porté avec les
formalités ordinaires à la discussion du Tribunat. On avait déjà eu
plusieurs occasions de s'apercevoir que ce corps deviendrait tôt ou tard
un obstacle à la marche administrative du gouvernement. Quoique
généralement composé d'hommes d'un mérite reconnu, il s'était mis en
hostilité avec le conseil d'État. Il avait quelquefois montré une
opposition qui tenait peut-être plus à l'esprit de corps et à la
rivalité de talens qu'à l'intrigue et à une tendance à l'exagération.
Le premier consul avait été prévenu de cette disposition; mais elle
était si peu raisonnable, qu'il refusait d'y croire. Il fit, comme je
l'ai dit, faire la communication. Il ne tarda pas à se convaincre qu'il
avait mieux auguré de ce corps qu'il ne méritait. La discussion fut
aigre, passionnée, minutieuse. On ne put plus se promettre de faire
passer le Code sans le mutiler. Le besoin de ce grand travail était
vivement senti; mais, comme il était à craindre que la même opposition
ne se manifestât au Corps Législatif, et ne frappât ainsi de discrédit
le premier oeuvre de la législation consulaire, on retira le projet. Les
élections amenèrent des hommes plus sages au Corps Législatif. Le
Tribunat, qu'on avait eu la prudence de réduire de moitié, revint
lui-même à un système moins hostile. Le Code fut reproduit et adopté.
Le premier consul abolit plus tard le Tribunat; et, comme il en voulait
non aux membres, mais à l'institution qui n'était propre qu'à entraver
sa marche, il plaça tous les tribuns, qui, pour la plupart, furent des
administrateurs remarquables et tous des hommes distingués.
Je lui ai quelquefois entendu dire au sujet de ceux dont il était le
plus satisfait: «Eh bien! voyez; au Tribunat, il aurait été opposé à ce
qu'il fait aujourd'hui mieux qu'un autre. Voilà ce que produit l'esprit
de corps. Il faut convenir, ajoutait-il à cette occasion, que les hommes
ne sont en général que des enfans.»
Depuis que le premier consul gouvernait, il s'était fait dans toutes les
branches administratives un travail prodigieux, et cependant les
créations continuaient encore. On forma l'administration des eaux et
forêts, qui arrêta le pillage des bois, et lui substitua un mode
d'exploitation sage et raisonné; on établit des lycées; on doubla les
moyens d'instruction gratuite, que plus tard on compléta par
l'organisation d'un corps enseignant; on fit des agens-de-change; on
recréa la loterie, qui anéantit une multitude de petites loteries, de
banques particulières tout aussi ruineuses pour le public et stériles
pour l'État; enfin, on institua les droits-réunis.
Le ministre de l'intérieur, M. Chaptal, protégeait, stimulait les
manufactures et tout ce qui tenait à l'industrie avec un zèle qui ne
laissait rien à désirer. C'est lui qui imagina d'établir, dans chaque
département et plus tard à Paris, des muséum d'exposition où l'on
apporterait, à une époque fixe, les produits de l'industrie nationale.
Cette heureuse conception fut aussitôt réalisée. L'exposition eut lieu,
et montra les inconcevables progrès qu'avaient faits les arts pendant un
espace de temps qu'on n'avait cru fécond qu'en calamités. M. Chaptal
rendit, dans cette circonstance, un service signalé à la nation; il
ouvrit les yeux à une foule d'incrédules qui s'obstinaient à mettre nos
fabricans au-dessous de ceux de l'étranger. La comparaison les
convainquit. Ils furent obligés de s'avouer que des produits qu'ils
achetaient comme de fabrique anglaise, sortaient de nos ateliers,
étaient confectionnés par les ouvriers dont ils contestaient l'aptitude.
Ce fut par des moyens aussi simples qu'il fit cesser les petites
supercheries de quelques fabricans, qui ne rougissaient pas d'employer
une estampille étrangère pour mieux écouler leurs produits. Il ne mérita
pas moins bien de l'agriculture. Il fonda les prix qu'on décerne encore
dans les départemens aux plus belles productions agricoles. Avec le
temps et de pareilles institutions, un pays ne peut manquer d'obtenir de
grandes améliorations et parvenir à la prospérité. Au reste, tous les
actes de l'administration de M. Chaptal portaient le cachet d'un
patriotisme éclairé, comme ceux de sa vie privée portent celui d'un
homme de bien.
Il ne se passait guère de semaine que le premier consul n'allât visiter
quelques établissemens. Il ne songeait qu'à embellir, améliorer,
administrer; il traçait des canaux, ouvrait des routes, ou rétablissait
celles de l'ancienne France qui avaient été totalement négligées pendant
la révolution. Le chef de l'État avait donné l'impulsion: tout était en
mouvement d'un bout de la république à l'autre. On réparait, on
réédifiait, on travaillait, comme on fait après un naufrage pour
remettre à flot le bâtiment qu'un pilote inhabile a échoué.
À Lyon, on rétablissait la place Bellecour; à Paris, on déblayait le
Louvre, on nettoyait le Carrousel, on restaurait les monumens publics;
on rendait au culte les temples échappés à la destruction, on relevait
ceux qu'une fureur insensée avait fait abattre.
Les ports, les canaux, toutes les constructions marchaient de front. On
ne concevait pas comment le premier consul pouvait faire face aux
dépenses que tant d'entreprises exigeaient; on s'étonnait, on criait au
miracle: le miracle était simple, c'était celui de l'ordre et de la
probité. Je m'explique.
Avant le 18 brumaire, les receveurs-généraux retenaient les deniers
publics, sous le prétexte que leurs recettes éprouvaient des lenteurs.
Ainsi, privé de rentrées fixes et hors d'état de connaître jamais le
juste état de ses caisses, le ministre des finances était obligé de
faire le service avec des traites sur les receveurs-généraux à une date
plus ou moins reculée. Ces traites passaient dans le commerce; mais,
comme on ne croyait pas plus à la solidité qu'à la bonne foi du
gouvernement, elles altéraient journellement la confiance que l'on
aurait voulu chercher à mettre dans le crédit public. Les
receveurs-généraux profitèrent de ce cruel état de choses; ils se firent
banquiers, achetèrent les effets qu'ils devaient solder, et réalisèrent
des bénéfices énormes. Ces scandaleux trafics avaient disparu avec le
gouvernement qui les tolérait. M. Gaudin en avait fait justice en
prenant la direction des finances. En voyant la hausse des fonds
publics, on criait à la magie; cette magie était la probité et le retour
de l'ordre; l'économie présidait à la perception de l'impôt. Aucun fonds
n'était détourné, aucune valeur n'était avilie: le crédit, la confiance,
s'étaient rétablis partout.
Une autre entreprise, qui était tout entière dans l'intérêt de la
capitale et du commerce, signala encore cette année. On projetait depuis
long-temps la construction d'un canal qui rassemblât les eaux de la
rivière de l'Ourcq, et les amenât dans Paris; mais les travaux qu'il
exigeait étaient immenses, on avait toujours reculé devant les
difficultés que présentait l'exécution. On avait cependant essayé
quelques ébauches d'après les plans de M. Girard, que le premier consul
avait eu occasion d'apprécier en Égypte; mais l'opposition avait été si
vive, que tout avait été abandonné, lorsqu'il prit fantaisie au chef de
l'État d'aller chasser[46] dans la forêt de Bondi.
La meute qu'il suivait le mena dans les travaux du canal, qui se
trouvaient en partie entravés dans cette forêt; sur-le-champ il laissa
là les chiens, et nous ordonna de le suivre: il ne pensait déjà plus à
la chasse. Il fit lui-même la reconnaissance des travaux déjà achevés,
et comme il avait été long-temps auparavant faire celle de tout le cours
de la rivière de l'Ourcq, ainsi que celle du canal projeté dans toute sa
longueur, les contradictions qui en avaient fait suspendre les travaux
revinrent à son esprit: sans rejoindre la chasse, il retourna de suite à
Paris, et donna des ordres pour la réunion aux Tuileries, le soir même,
de tous les ingénieurs des ponts-et-chaussées qui étaient pour et contre
le projet. Il les mit en présence, suivit attentivement la discussion,
trouva les objections faibles, les réponses péremptoires, et ordonna
sur-le-champ la reprise des travaux, qui furent conduits avec célérité,
mais qu'il n'eut pas la satisfaction de mener à terme.