CHAPITRE XXX.

Discussions du Code civil.--Tribunat.--Exposition des produits de

l'industrie.--Canal de l'Ourcq.

Ce fut à la fin de mars 1802 qu'une commission du conseil d'État,

composée de MM. Tronchet, Portalis père, Merlin de Douai et autres, sous

la présidence du second consul Cambacérès, fut chargée de présenter le

projet du Code civil; le premier consul fit ouvrir les discussions sur

cette grave matière par le conseil d'État. Ce corps tenait ordinairement

trois séances par semaine: elles commençaient à deux heures, et

finissaient à quatre ou cinq; mais cet hiver le conseil ne se sépara

jamais qu'il ne fût huit heures du soir, et le premier consul ne manqua

pas une seule de ses séances.

Jamais il ne s'était tenu un cours de droit public de cette importance.

Le conseil d'État comptait, à cette époque, une foule d'hommes dans la

maturité de l'expérience et la force de l'âge: aussi la discussion

était-elle profonde, lumineuse, empreinte du cachet de la méditation.

Le premier consul s'intéressait si vivement à ces débats, que le plus

souvent il retenait quelques conseillers d'État pour dîner, et reprendre

ensuite la discussion. S'il rentrait seul, il restait dix minutes à

table, et remontait dans son cabinet, d'où il ne sortait plus.

Quand il n'avait pas été au conseil d'État, il allait à l'Institut, où

je l'ai quelquefois accompagné. Cette société s'assemblait alors au

Louvre. Il se rendait à la séance par la galerie du Muséum; et,

lorsqu'elle était finie, il retenait quelquefois un ou deux membres,

s'asseyait sur une table comme un écolier, et entamait une conversation

qui se prolongeait souvent fort avant dans la nuit. En général, quand il

rencontrait quelqu'un qui lui convenait, le temps coulait sans qu'il

s'en aperçût.

La rédaction du Code civil achevée, ce grand travail fut porté avec les

formalités ordinaires à la discussion du Tribunat. On avait déjà eu

plusieurs occasions de s'apercevoir que ce corps deviendrait tôt ou tard

un obstacle à la marche administrative du gouvernement. Quoique

généralement composé d'hommes d'un mérite reconnu, il s'était mis en

hostilité avec le conseil d'État. Il avait quelquefois montré une

opposition qui tenait peut-être plus à l'esprit de corps et à la

rivalité de talens qu'à l'intrigue et à une tendance à l'exagération.

Le premier consul avait été prévenu de cette disposition; mais elle

était si peu raisonnable, qu'il refusait d'y croire. Il fit, comme je

l'ai dit, faire la communication. Il ne tarda pas à se convaincre qu'il

avait mieux auguré de ce corps qu'il ne méritait. La discussion fut

aigre, passionnée, minutieuse. On ne put plus se promettre de faire

passer le Code sans le mutiler. Le besoin de ce grand travail était

vivement senti; mais, comme il était à craindre que la même opposition

ne se manifestât au Corps Législatif, et ne frappât ainsi de discrédit

le premier oeuvre de la législation consulaire, on retira le projet. Les

élections amenèrent des hommes plus sages au Corps Législatif. Le

Tribunat, qu'on avait eu la prudence de réduire de moitié, revint

lui-même à un système moins hostile. Le Code fut reproduit et adopté.

Le premier consul abolit plus tard le Tribunat; et, comme il en voulait

non aux membres, mais à l'institution qui n'était propre qu'à entraver

sa marche, il plaça tous les tribuns, qui, pour la plupart, furent des

administrateurs remarquables et tous des hommes distingués.

Je lui ai quelquefois entendu dire au sujet de ceux dont il était le

plus satisfait: «Eh bien! voyez; au Tribunat, il aurait été opposé à ce

qu'il fait aujourd'hui mieux qu'un autre. Voilà ce que produit l'esprit

de corps. Il faut convenir, ajoutait-il à cette occasion, que les hommes

ne sont en général que des enfans.»

Depuis que le premier consul gouvernait, il s'était fait dans toutes les

branches administratives un travail prodigieux, et cependant les

créations continuaient encore. On forma l'administration des eaux et

forêts, qui arrêta le pillage des bois, et lui substitua un mode

d'exploitation sage et raisonné; on établit des lycées; on doubla les

moyens d'instruction gratuite, que plus tard on compléta par

l'organisation d'un corps enseignant; on fit des agens-de-change; on

recréa la loterie, qui anéantit une multitude de petites loteries, de

banques particulières tout aussi ruineuses pour le public et stériles

pour l'État; enfin, on institua les droits-réunis.

Le ministre de l'intérieur, M. Chaptal, protégeait, stimulait les

manufactures et tout ce qui tenait à l'industrie avec un zèle qui ne

laissait rien à désirer. C'est lui qui imagina d'établir, dans chaque

département et plus tard à Paris, des muséum d'exposition où l'on

apporterait, à une époque fixe, les produits de l'industrie nationale.

Cette heureuse conception fut aussitôt réalisée. L'exposition eut lieu,

et montra les inconcevables progrès qu'avaient faits les arts pendant un

espace de temps qu'on n'avait cru fécond qu'en calamités. M. Chaptal

rendit, dans cette circonstance, un service signalé à la nation; il

ouvrit les yeux à une foule d'incrédules qui s'obstinaient à mettre nos

fabricans au-dessous de ceux de l'étranger. La comparaison les

convainquit. Ils furent obligés de s'avouer que des produits qu'ils

achetaient comme de fabrique anglaise, sortaient de nos ateliers,

étaient confectionnés par les ouvriers dont ils contestaient l'aptitude.

Ce fut par des moyens aussi simples qu'il fit cesser les petites

supercheries de quelques fabricans, qui ne rougissaient pas d'employer

une estampille étrangère pour mieux écouler leurs produits. Il ne mérita

pas moins bien de l'agriculture. Il fonda les prix qu'on décerne encore

dans les départemens aux plus belles productions agricoles. Avec le

temps et de pareilles institutions, un pays ne peut manquer d'obtenir de

grandes améliorations et parvenir à la prospérité. Au reste, tous les

actes de l'administration de M. Chaptal portaient le cachet d'un

patriotisme éclairé, comme ceux de sa vie privée portent celui d'un

homme de bien.

Il ne se passait guère de semaine que le premier consul n'allât visiter

quelques établissemens. Il ne songeait qu'à embellir, améliorer,

administrer; il traçait des canaux, ouvrait des routes, ou rétablissait

celles de l'ancienne France qui avaient été totalement négligées pendant

la révolution. Le chef de l'État avait donné l'impulsion: tout était en

mouvement d'un bout de la république à l'autre. On réparait, on

réédifiait, on travaillait, comme on fait après un naufrage pour

remettre à flot le bâtiment qu'un pilote inhabile a échoué.

À Lyon, on rétablissait la place Bellecour; à Paris, on déblayait le

Louvre, on nettoyait le Carrousel, on restaurait les monumens publics;

on rendait au culte les temples échappés à la destruction, on relevait

ceux qu'une fureur insensée avait fait abattre.

Les ports, les canaux, toutes les constructions marchaient de front. On

ne concevait pas comment le premier consul pouvait faire face aux

dépenses que tant d'entreprises exigeaient; on s'étonnait, on criait au

miracle: le miracle était simple, c'était celui de l'ordre et de la

probité. Je m'explique.

Avant le 18 brumaire, les receveurs-généraux retenaient les deniers

publics, sous le prétexte que leurs recettes éprouvaient des lenteurs.

Ainsi, privé de rentrées fixes et hors d'état de connaître jamais le

juste état de ses caisses, le ministre des finances était obligé de

faire le service avec des traites sur les receveurs-généraux à une date

plus ou moins reculée. Ces traites passaient dans le commerce; mais,

comme on ne croyait pas plus à la solidité qu'à la bonne foi du

gouvernement, elles altéraient journellement la confiance que l'on

aurait voulu chercher à mettre dans le crédit public. Les

receveurs-généraux profitèrent de ce cruel état de choses; ils se firent

banquiers, achetèrent les effets qu'ils devaient solder, et réalisèrent

des bénéfices énormes. Ces scandaleux trafics avaient disparu avec le

gouvernement qui les tolérait. M. Gaudin en avait fait justice en

prenant la direction des finances. En voyant la hausse des fonds

publics, on criait à la magie; cette magie était la probité et le retour

de l'ordre; l'économie présidait à la perception de l'impôt. Aucun fonds

n'était détourné, aucune valeur n'était avilie: le crédit, la confiance,

s'étaient rétablis partout.

Une autre entreprise, qui était tout entière dans l'intérêt de la

capitale et du commerce, signala encore cette année. On projetait depuis

long-temps la construction d'un canal qui rassemblât les eaux de la

rivière de l'Ourcq, et les amenât dans Paris; mais les travaux qu'il

exigeait étaient immenses, on avait toujours reculé devant les

difficultés que présentait l'exécution. On avait cependant essayé

quelques ébauches d'après les plans de M. Girard, que le premier consul

avait eu occasion d'apprécier en Égypte; mais l'opposition avait été si

vive, que tout avait été abandonné, lorsqu'il prit fantaisie au chef de

l'État d'aller chasser[46] dans la forêt de Bondi.

La meute qu'il suivait le mena dans les travaux du canal, qui se

trouvaient en partie entravés dans cette forêt; sur-le-champ il laissa

là les chiens, et nous ordonna de le suivre: il ne pensait déjà plus à

la chasse. Il fit lui-même la reconnaissance des travaux déjà achevés,

et comme il avait été long-temps auparavant faire celle de tout le cours

de la rivière de l'Ourcq, ainsi que celle du canal projeté dans toute sa

longueur, les contradictions qui en avaient fait suspendre les travaux

revinrent à son esprit: sans rejoindre la chasse, il retourna de suite à

Paris, et donna des ordres pour la réunion aux Tuileries, le soir même,

de tous les ingénieurs des ponts-et-chaussées qui étaient pour et contre

le projet. Il les mit en présence, suivit attentivement la discussion,

trouva les objections faibles, les réponses péremptoires, et ordonna

sur-le-champ la reprise des travaux, qui furent conduits avec célérité,

mais qu'il n'eut pas la satisfaction de mener à terme.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 1 · 第 38 / 44 题