CHAPITRE XXIX.

Mécontentemens de quelques généraux.--Bernadotte.--Scène chez le général

Davout.

J'ai dit plus haut que la cérémonie de Notre-Dame fit éclater des

mécontentemens. Il me reste à rapporter ce qu'ils produisirent.

Des envieux, des brouillons, la plupart esprits médiocres, et qui,

cependant voulaient trancher sur des matières qu'ils n'étaient pas en

état d'entendre, cherchaient à agiter la multitude. Ils s'attachaient à

la marche du gouvernement, critiquaient amèrement ses actes, lui

imputaient des vues qu'il n'avait pas, et protestaient qu'ils mourraient

plutôt que de voir périr la liberté. Ne pouvant ou ne voulant pas

pénétrer quels étaient les projets du chef de l'État, ils lui

attribuaient ceux qui convenaient à leurs desseins. Le premier consul

était décidé à rétablir les prêtres sur le pied où ils étaient avant la

révolution; on ne pouvait trop se hâter de prévenir un semblable

attentat. Les armes, les moyens étaient indifférens; tout était bon,

pourvu qu'on détournât l'orage. On ne s'en tint pas aux propos; on avisa

aux mesures de résistance, on se constitua en état flagrant de

conspiration. Ces réunions insensées, qui devenaient inquiétantes par la

folie même de ceux dont elles se composaient, avaient pour chef le

général Bernadotte, qui commandait, à cette époque, l'armée de l'Ouest.

Quoique allié à la famille Bonaparte[44], il avait plusieurs fois

assisté aux réunions où l'on discutait les moyens de se défaire du

premier consul. À la vérité, il s'opposait à ce qu'on lui arrachât la

vie; mais il conseillait un enlèvement à force ouverte, qui eût toujours

été suivi du même résultat. Quant aux autres, tous opinaient pour la

mort.

Le premier consul, dont la conservation était le besoin de l'époque, fut

bientôt averti de ces réunions et du mauvais esprit qui les animait;

mais il était si peu organisé pour la crainte, qu'il se borna à éloigner

de Paris les mauvaises têtes dont elles se composaient. Quant à

Bernadotte, il eut ordre de rejoindre son armée.

Un général qui se perdait alors dans la foule de ceux qui commandaient,

était spécialement lié avec l'un des plus ardens de ceux qu'avait

atteints la mesure du premier consul. D'abord soldat au service

d'Espagne, il l'abandonna furtivement pour gagner la France, où venait

d'éclater la révolution. Il s'attacha aux représentans qui allaient

exalter, épurer les armées, et poursuivit les aristocrates avec un zèle

qui ne fut pas sans utilité pour lui. Il trouvait une nouvelle occasion

de servir la chose publique; il la saisit, et signala au premier consul

les vues, les moyens de ces conciliabules qu'il avait souvent échauffés

de ses élans de républicanisme. Il signalait, entre autres, le colonel

F... et le général D..., avec lequel il était étroitement lié. Il les

représentait comme exaltés au point de ne pas rejeter peut-être l'idée

d'un attentat à la vie du premier consul, considération qui, disait-il,

avait pu seule le déterminer à donner l'avis qu'il transmettait. Muni

d'une pièce aussi précise, le chef de l'État ordonna l'arrestation des

deux officiers qui lui étaient désignés. Le ministre de la police lui

avait laissé ignorer l'existence de ces trames odieuses. Il ne savait si

elles avaient échappé à sa surveillance, ou si Fouché avait intérêt à

l'abuser. Dans le doute, il ne voulut pas recourir aux voies ordinaires,

et chargea la gendarmerie d'élite, dont j'étais colonel, de s'assurer

des prévenus. F... fut arrêté; mais D... échappa par les soins officieux

de celui qui l'avait dénoncé.

Celui-ci n'avait pas transmis son rapport au premier consul, qu'il

courut prévenir son ami que tout était découvert, qu'il prît garde à

lui, croyant sans doute soulager sa conscience par cet avis officieux.

D..., touché de sa sollicitude, plein de confiance dans une vieille

liaison contractée au milieu des chances d'une homogénéité de fortune

politique, lui demanda asile. Il n'osa refuser, et accueillit le

fugitif; mais il prévint en même temps qu'il n'avait pu repousser les

sollicitations de l'amitié, que D... s'était réfugié chez lui.

J'étais à la Malmaison quand l'avis y arriva. Le premier consul, que ces

intrigues avaient indisposé, m'envoya de suite à Paris, avec un ordre de

diriger un détachement de gendarmerie sur la maison de campagne de ce

général. Le détachement se rendit au village, mais ne trouva personne.

D... était en route pour ses foyers, où le premier consul ordonna de le

laisser tranquille.

L'apparition des gendarmes chez le général dont le zèle pour le premier

consul paraissait diriger la conduite dans cette occasion, éleva

cependant une mésintelligence entre lui, qui avait provoqué cette

mesure, et moi, qui avais reçu l'ordre de l'exécuter. Il se plaignit de

l'insulte qui lui était faite, en appela aux officiers, écrivit au

premier consul, voulut à toute force avoir satisfaction à mes dépens.

Tant de tapage pour une visite de gendarmerie parut suspect. Je ne

pouvais concevoir qu'un pareil désagrément auquel, après tout, chacun

est exposé, excitât véritablement cette inépuisable colère dont ***

paraissait animé. Je demandai à mon tour satisfaction. Je souffre,

dis-je au premier consul, les propos que m'attire le commandement dont

je suis revêtu, parce que le bien du service l'exige. Mais s'il doit

toujours en être ainsi; si je suis sans cesse poursuivi par les clameurs

de ceux contre lesquels je reçois des ordres, veuillez me le retirer, et

me donner en échange un régiment de cuirassiers. «Et que vous font ces

clameurs? me répliqua le premier consul; ne voyez-vous pas d'où elles

partent? *** ne crie si haut que parce que c'est lui qui m'a prévenu des

vues de D... et de l'asile qu'il avait choisi. Au reste, soyez

tranquille, je me charge de le calmer.» Je sus, en effet, qu'il lui

avait fait dire que sa manière ne menait à rien; qu'il fallait être pour

ou contre; qu'il vît ce qu'il préférait. Mes pressentimens étaient

vérifiés; il ne restait plus qu'un point à éclaircir. Je voulus en avoir

le coeur net, et demandai, dans la suite, à D...[45], qui était retiré

dans ses foyers, par qui il avait été avisé de quitter la maison où il

s'était retiré. C'était encore, comme je le soupçonnais, son officieux

ami qui l'avait prévenu que la gendarmerie était sur ses traces. Il eût

pu faire davantage, il eût pu dire comment elle s'y trouvait.

Je n'ai rien oublié de toutes ces malheureuses circonstances, dans

lesquelles je n'ai dû voir qu'une preuve de plus de la faiblesse

humaine: si celui auquel elles s'appliquent lit ces Mémoires, qu'il ne

croie pas que sa nouvelle position m'a imposé de ne pas le nommer: c'est

à ses enfans que j'ai dû ce ménagement.

La confidence du premier consul m'avait mis au fait. Je laissai aller

les propos. Tout ce grand fracas, dont on étourdissait les salons,

n'avait pour but que de voiler les rapports que l'on entretenait avec le

cabinet. Ce n'était pas la peine de s'en inquiéter.

Parmi les sujets assez minces dont se composaient les réunions, se

trouvait un officier supérieur, que les révélations de *** signalaient

comme capable de se porter aux derniers attentats. Renvoyé pour des

motifs qui me sont inconnus, du régiment où il servait, sans emploi,

sans fortune, il devint naturellement un des boute-feu du mouvement qui

se préparait. La perte du premier consul devait lui rouvrir la carrière;

il annonçait hautement l'intention de la consommer. Sa décision était

connue; il fut arrêté et mis au Temple. Une fois enfermé, il pesa,

examina sa conduite, et n'y trouvant que des sujets d'alarmes, il

résolut de recourir à la clémence du premier consul. Il s'y détermina

d'autant mieux, qu'il ne doutait pas que la perte de sa liberté ne fût

le résultat de la délation de quelque faux frère qui avait fait la paix

à ses dépens, ce qui était vrai.

Il offrit de faire des révélations; le général Davout fut chargé de les

recueillir, et se rendit au Temple, où il reçut les confidences de ce

chef d'escadron: elles étaient importantes. Le premier consul le chargea

de nouveau de voir le prisonnier, de lui proposer cinq cents louis, s'il

voulait accepter une mission pour Londres, où, en se donnant pour

échappé du Temple, il parviendrait à surprendre les projets des Anglais

et des émigrés sur les départemens de l'Ouest, ainsi que les relations

qu'ils y conservaient.

Le général Davout envoya chercher le prisonnier, et le fit conduire dans

la maison qu'il occupait aux Tuileries, sur l'emplacement où est

aujourd'hui la terrasse qui se trouve en face de la rue Saint-Florentin.

Le hasard amena, sur ces entrefaites, le général ***, déjà désigné plus

haut, chez Davout. Il reprenait ses criailleries ordinaires. Le premier

consul, disait-il, voulait rétablir l'ancien régime; il avait commencé

par faire rentrer les émigrés; il faisait rentrer les prêtres, et

dépouillerait bientôt les acquéreurs de biens nationaux. Enfin,

ajouta-t-il, pour dernier trait, il venait de faire étrangler ce pauvre

chef d'escadron, prisonnier au Temple.

Le général Davout, qui ne devinait pas encore où son interlocuteur

voulait en venir, imaginait tantôt qu'il cherchait à se faire interroger

pour se débarrasser d'un poids qui chargeait sa conscience, tantôt qu'il

cherchait s'il ne serait pas possible de le détacher du premier consul.

Toutefois le général Davout le laissa s'engager, écouta toutes les

folies qu'il lui débitait, et laissa échapper un mouvement de pitié qui

mit fin à la philippique. Pour toute réponse, au lieu de le reconduire

par la sortie ordinaire, il le fit passer par une pièce où se trouvait

D...

Le général *** aperçoit bien vivant le pauvre chef d'escadron, qu'il

venait de dire avoir été étranglé; son esprit en fut bouleversé; mais,

se remettant bientôt, et ne se méprenant pas sur les motifs qui

amenaient cet officier chez le commandant de la place, il rentra

précipitamment dans le cabinet de Davout, et lui dit: «Je vois que l'on

sait tout, puisque D... est là; on m'a trompé; je t'en prie, mène-moi de

ce pas chez le premier consul.» Davout y consentit. Le général *** se

jeta aux pieds du chef de l'État, avoua tout, et fixa par cette démarche

sa position présente qui vacillait, et prépara sa position à venir. Il

appartint dès-lors au premier consul, pour lequel il affecta un

dévoûment exclusif. Quant au chef d'escadron, il avait peu de choses à

ajouter aux révélations qui étaient déjà connues. Il accepta la

proposition que lui fit Davout. Il se rendit à Londres, séjourna

long-temps dans cette capitale, et ne la quitta que lorsqu'il eut des

renseignemens précis sur un projet qui avait pour but d'abattre le

premier consul. Il rejoignit le maréchal au camp d'Ostende, et lui

dévoila le complot, qu'on essaya de mettre à exécution à quelques mois

de là. Il vécut quelque temps tranquille; mais la nature l'emporta, il

reprit ses premières habitudes, et devint l'objet d'une surveillance

sévère. Des ordres rigoureux avaient même été donnés pour le cas où il

serait aperçu rôdant autour du premier consul. Depuis on essaya

plusieurs fois de le placer; mais l'âge n'avait pas mûri sa tête, il ne

put se tenir nulle part. Il joua la victime en 1814, en 1815, etc.,

etc... L'histoire dira le reste.

À l'époque où se passèrent les faits dont je viens de parler, le premier

consul venait de s'établir au palais de Saint-Cloud, qu'il avait fait

réparer, pour jouir de la facilité d'une promenade qui s'y trouvait de

plain-pied avec son cabinet, et être plus près de Paris que ne l'était

la Malmaison; ce qui était important pour tous ceux qui avaient des

communications journalières avec lui.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 1 · 第 37 / 44 题