Mécontentemens de quelques généraux.--Bernadotte.--Scène chez le général
Davout.
J'ai dit plus haut que la cérémonie de Notre-Dame fit éclater des
mécontentemens. Il me reste à rapporter ce qu'ils produisirent.
Des envieux, des brouillons, la plupart esprits médiocres, et qui,
cependant voulaient trancher sur des matières qu'ils n'étaient pas en
état d'entendre, cherchaient à agiter la multitude. Ils s'attachaient à
la marche du gouvernement, critiquaient amèrement ses actes, lui
imputaient des vues qu'il n'avait pas, et protestaient qu'ils mourraient
plutôt que de voir périr la liberté. Ne pouvant ou ne voulant pas
pénétrer quels étaient les projets du chef de l'État, ils lui
attribuaient ceux qui convenaient à leurs desseins. Le premier consul
était décidé à rétablir les prêtres sur le pied où ils étaient avant la
révolution; on ne pouvait trop se hâter de prévenir un semblable
attentat. Les armes, les moyens étaient indifférens; tout était bon,
pourvu qu'on détournât l'orage. On ne s'en tint pas aux propos; on avisa
aux mesures de résistance, on se constitua en état flagrant de
conspiration. Ces réunions insensées, qui devenaient inquiétantes par la
folie même de ceux dont elles se composaient, avaient pour chef le
général Bernadotte, qui commandait, à cette époque, l'armée de l'Ouest.
Quoique allié à la famille Bonaparte[44], il avait plusieurs fois
assisté aux réunions où l'on discutait les moyens de se défaire du
premier consul. À la vérité, il s'opposait à ce qu'on lui arrachât la
vie; mais il conseillait un enlèvement à force ouverte, qui eût toujours
été suivi du même résultat. Quant aux autres, tous opinaient pour la
mort.
Le premier consul, dont la conservation était le besoin de l'époque, fut
bientôt averti de ces réunions et du mauvais esprit qui les animait;
mais il était si peu organisé pour la crainte, qu'il se borna à éloigner
de Paris les mauvaises têtes dont elles se composaient. Quant à
Bernadotte, il eut ordre de rejoindre son armée.
Un général qui se perdait alors dans la foule de ceux qui commandaient,
était spécialement lié avec l'un des plus ardens de ceux qu'avait
atteints la mesure du premier consul. D'abord soldat au service
d'Espagne, il l'abandonna furtivement pour gagner la France, où venait
d'éclater la révolution. Il s'attacha aux représentans qui allaient
exalter, épurer les armées, et poursuivit les aristocrates avec un zèle
qui ne fut pas sans utilité pour lui. Il trouvait une nouvelle occasion
de servir la chose publique; il la saisit, et signala au premier consul
les vues, les moyens de ces conciliabules qu'il avait souvent échauffés
de ses élans de républicanisme. Il signalait, entre autres, le colonel
F... et le général D..., avec lequel il était étroitement lié. Il les
représentait comme exaltés au point de ne pas rejeter peut-être l'idée
d'un attentat à la vie du premier consul, considération qui, disait-il,
avait pu seule le déterminer à donner l'avis qu'il transmettait. Muni
d'une pièce aussi précise, le chef de l'État ordonna l'arrestation des
deux officiers qui lui étaient désignés. Le ministre de la police lui
avait laissé ignorer l'existence de ces trames odieuses. Il ne savait si
elles avaient échappé à sa surveillance, ou si Fouché avait intérêt à
l'abuser. Dans le doute, il ne voulut pas recourir aux voies ordinaires,
et chargea la gendarmerie d'élite, dont j'étais colonel, de s'assurer
des prévenus. F... fut arrêté; mais D... échappa par les soins officieux
de celui qui l'avait dénoncé.
Celui-ci n'avait pas transmis son rapport au premier consul, qu'il
courut prévenir son ami que tout était découvert, qu'il prît garde à
lui, croyant sans doute soulager sa conscience par cet avis officieux.
D..., touché de sa sollicitude, plein de confiance dans une vieille
liaison contractée au milieu des chances d'une homogénéité de fortune
politique, lui demanda asile. Il n'osa refuser, et accueillit le
fugitif; mais il prévint en même temps qu'il n'avait pu repousser les
sollicitations de l'amitié, que D... s'était réfugié chez lui.
J'étais à la Malmaison quand l'avis y arriva. Le premier consul, que ces
intrigues avaient indisposé, m'envoya de suite à Paris, avec un ordre de
diriger un détachement de gendarmerie sur la maison de campagne de ce
général. Le détachement se rendit au village, mais ne trouva personne.
D... était en route pour ses foyers, où le premier consul ordonna de le
laisser tranquille.
L'apparition des gendarmes chez le général dont le zèle pour le premier
consul paraissait diriger la conduite dans cette occasion, éleva
cependant une mésintelligence entre lui, qui avait provoqué cette
mesure, et moi, qui avais reçu l'ordre de l'exécuter. Il se plaignit de
l'insulte qui lui était faite, en appela aux officiers, écrivit au
premier consul, voulut à toute force avoir satisfaction à mes dépens.
Tant de tapage pour une visite de gendarmerie parut suspect. Je ne
pouvais concevoir qu'un pareil désagrément auquel, après tout, chacun
est exposé, excitât véritablement cette inépuisable colère dont ***
paraissait animé. Je demandai à mon tour satisfaction. Je souffre,
dis-je au premier consul, les propos que m'attire le commandement dont
je suis revêtu, parce que le bien du service l'exige. Mais s'il doit
toujours en être ainsi; si je suis sans cesse poursuivi par les clameurs
de ceux contre lesquels je reçois des ordres, veuillez me le retirer, et
me donner en échange un régiment de cuirassiers. «Et que vous font ces
clameurs? me répliqua le premier consul; ne voyez-vous pas d'où elles
partent? *** ne crie si haut que parce que c'est lui qui m'a prévenu des
vues de D... et de l'asile qu'il avait choisi. Au reste, soyez
tranquille, je me charge de le calmer.» Je sus, en effet, qu'il lui
avait fait dire que sa manière ne menait à rien; qu'il fallait être pour
ou contre; qu'il vît ce qu'il préférait. Mes pressentimens étaient
vérifiés; il ne restait plus qu'un point à éclaircir. Je voulus en avoir
le coeur net, et demandai, dans la suite, à D...[45], qui était retiré
dans ses foyers, par qui il avait été avisé de quitter la maison où il
s'était retiré. C'était encore, comme je le soupçonnais, son officieux
ami qui l'avait prévenu que la gendarmerie était sur ses traces. Il eût
pu faire davantage, il eût pu dire comment elle s'y trouvait.
Je n'ai rien oublié de toutes ces malheureuses circonstances, dans
lesquelles je n'ai dû voir qu'une preuve de plus de la faiblesse
humaine: si celui auquel elles s'appliquent lit ces Mémoires, qu'il ne
croie pas que sa nouvelle position m'a imposé de ne pas le nommer: c'est
à ses enfans que j'ai dû ce ménagement.
La confidence du premier consul m'avait mis au fait. Je laissai aller
les propos. Tout ce grand fracas, dont on étourdissait les salons,
n'avait pour but que de voiler les rapports que l'on entretenait avec le
cabinet. Ce n'était pas la peine de s'en inquiéter.
Parmi les sujets assez minces dont se composaient les réunions, se
trouvait un officier supérieur, que les révélations de *** signalaient
comme capable de se porter aux derniers attentats. Renvoyé pour des
motifs qui me sont inconnus, du régiment où il servait, sans emploi,
sans fortune, il devint naturellement un des boute-feu du mouvement qui
se préparait. La perte du premier consul devait lui rouvrir la carrière;
il annonçait hautement l'intention de la consommer. Sa décision était
connue; il fut arrêté et mis au Temple. Une fois enfermé, il pesa,
examina sa conduite, et n'y trouvant que des sujets d'alarmes, il
résolut de recourir à la clémence du premier consul. Il s'y détermina
d'autant mieux, qu'il ne doutait pas que la perte de sa liberté ne fût
le résultat de la délation de quelque faux frère qui avait fait la paix
à ses dépens, ce qui était vrai.
Il offrit de faire des révélations; le général Davout fut chargé de les
recueillir, et se rendit au Temple, où il reçut les confidences de ce
chef d'escadron: elles étaient importantes. Le premier consul le chargea
de nouveau de voir le prisonnier, de lui proposer cinq cents louis, s'il
voulait accepter une mission pour Londres, où, en se donnant pour
échappé du Temple, il parviendrait à surprendre les projets des Anglais
et des émigrés sur les départemens de l'Ouest, ainsi que les relations
qu'ils y conservaient.
Le général Davout envoya chercher le prisonnier, et le fit conduire dans
la maison qu'il occupait aux Tuileries, sur l'emplacement où est
aujourd'hui la terrasse qui se trouve en face de la rue Saint-Florentin.
Le hasard amena, sur ces entrefaites, le général ***, déjà désigné plus
haut, chez Davout. Il reprenait ses criailleries ordinaires. Le premier
consul, disait-il, voulait rétablir l'ancien régime; il avait commencé
par faire rentrer les émigrés; il faisait rentrer les prêtres, et
dépouillerait bientôt les acquéreurs de biens nationaux. Enfin,
ajouta-t-il, pour dernier trait, il venait de faire étrangler ce pauvre
chef d'escadron, prisonnier au Temple.
Le général Davout, qui ne devinait pas encore où son interlocuteur
voulait en venir, imaginait tantôt qu'il cherchait à se faire interroger
pour se débarrasser d'un poids qui chargeait sa conscience, tantôt qu'il
cherchait s'il ne serait pas possible de le détacher du premier consul.
Toutefois le général Davout le laissa s'engager, écouta toutes les
folies qu'il lui débitait, et laissa échapper un mouvement de pitié qui
mit fin à la philippique. Pour toute réponse, au lieu de le reconduire
par la sortie ordinaire, il le fit passer par une pièce où se trouvait
D...
Le général *** aperçoit bien vivant le pauvre chef d'escadron, qu'il
venait de dire avoir été étranglé; son esprit en fut bouleversé; mais,
se remettant bientôt, et ne se méprenant pas sur les motifs qui
amenaient cet officier chez le commandant de la place, il rentra
précipitamment dans le cabinet de Davout, et lui dit: «Je vois que l'on
sait tout, puisque D... est là; on m'a trompé; je t'en prie, mène-moi de
ce pas chez le premier consul.» Davout y consentit. Le général *** se
jeta aux pieds du chef de l'État, avoua tout, et fixa par cette démarche
sa position présente qui vacillait, et prépara sa position à venir. Il
appartint dès-lors au premier consul, pour lequel il affecta un
dévoûment exclusif. Quant au chef d'escadron, il avait peu de choses à
ajouter aux révélations qui étaient déjà connues. Il accepta la
proposition que lui fit Davout. Il se rendit à Londres, séjourna
long-temps dans cette capitale, et ne la quitta que lorsqu'il eut des
renseignemens précis sur un projet qui avait pour but d'abattre le
premier consul. Il rejoignit le maréchal au camp d'Ostende, et lui
dévoila le complot, qu'on essaya de mettre à exécution à quelques mois
de là. Il vécut quelque temps tranquille; mais la nature l'emporta, il
reprit ses premières habitudes, et devint l'objet d'une surveillance
sévère. Des ordres rigoureux avaient même été donnés pour le cas où il
serait aperçu rôdant autour du premier consul. Depuis on essaya
plusieurs fois de le placer; mais l'âge n'avait pas mûri sa tête, il ne
put se tenir nulle part. Il joua la victime en 1814, en 1815, etc.,
etc... L'histoire dira le reste.
À l'époque où se passèrent les faits dont je viens de parler, le premier
consul venait de s'établir au palais de Saint-Cloud, qu'il avait fait
réparer, pour jouir de la facilité d'une promenade qui s'y trouvait de
plain-pied avec son cabinet, et être plus près de Paris que ne l'était
la Malmaison; ce qui était important pour tous ceux qui avaient des
communications journalières avec lui.