Détails intérieurs.--M. de Bourrienne.--Moyens employés pour le
perdre.--Tournée du premier consul dans quelques départemens.--M. de
Menneval.--Discussions ecclésiastiques.--Concordat.
Depuis que le premier consul exerçait l'autorité suprême, sa vie n'était
qu'un travail continuel. Il avait pour secrétaire particulier M. de
Bourrienne, qui avait été l'ami de son enfance, et il lui faisait
partager toutes ses fatigues. Il le mandait souvent plusieurs fois dans
la nuit, et exigeait en outre qu'il fût chez lui dès les sept heures du
matin. Bourrienne s'y rendait assidument avec les journaux, qu'il avait
déjà parcourus. Le premier consul les relisait presque toujours
lui-même, expédiait quelques affaires et se mettait à table dès que neuf
heures sonnaient. Son déjeûner, qui durait six minutes, achevé, il
rentrait dans son cabinet, en sortait pour dîner, y rentrait
immédiatement après pour ne le quitter qu'à dix heures du soir, qui
était l'heure à laquelle il se couchait.
Bourrienne avait une mémoire prodigieuse; il parlait, écrivait plusieurs
langues, faisait courir sa plume aussi vite que la parole. Ces avantages
n'étaient pas les seuls qu'il possédait. Il connaissait
l'administration, le droit public, et avait une activité, un dévoûment,
qui en faisaient un homme indispensable au premier consul. J'ai connu
les divers moyens qui lui avaient valu la confiance illimitée de son
chef; mais je ne saurais parler avec la même assurance des torts qui la
lui ont fait perdre.
Bourrienne avait beaucoup d'ennemis; il en devait à son caractère et
plus encore à sa place. Les uns étaient jaloux du crédit dont il
jouissait auprès du chef du gouvernement; les autres, mécontens de ce
qu'il ne l'employait pas à les servir. Plusieurs même lui imputaient le
peu de succès avec lequel leurs demandes avaient été accueillies. On ne
pouvait l'attaquer sous le rapport de l'habileté, de la discrétion; on
épia ses habitudes, on sut qu'il se livrait à des spéculations
financières. L'imputation devenait facile, on l'accusa de péculat.
C'était l'attaquer par l'endroit sensible, car le premier consul
n'abhorrait rien tant que les moyens illégitimes d'acquérir de l'or. Une
seule voix cependant n'eût pas suffi pour perdre un homme qu'il était
habitué à aimer et à estimer; aussi en fit-on entendre plusieurs. Que
les accusations fussent fondées ou non, toujours est-il certain qu'on ne
négligea rien pour les faire arriver sous les yeux du premier consul.
Le moyen qu'on employa avec le plus d'efficacité fut la correspondance
qu'on établit, soit avec l'accusé lui-même, soit avec les personnes avec
lesquelles on avait intérêt de le mettre en rapport; correspondance
toute mystérieuse et relative aux opérations dénoncées. C'est ainsi que
plus d'une fois on s'est servi, pour porter le mensonge jusqu'au chef de
l'État, d'un moyen destiné à lui faire connaître la vérité. Je
m'explique.
Sous le règne de Louis XV, ou même sous la régence, on organisa à la
poste une surveillance qui s'exerçait non sur toutes les lettres, mais
sur celles qu'on avait quelque motif de suspecter. On les ouvrait, et
quand on ne jugeait pas utile de les supprimer, on en tirait des copies,
puis on les rendait à leur cours naturel en évitant de les retarder. À
l'aide de cette institution, un individu qui en dénonce un autre peut
donner du poids à sa délation. Il lui suffit de jeter à la poste des
lettres conçues de manière à confirmer l'opinion qu'il veut accréditer.
Le plus honnête homme du monde peut ainsi se trouver compromis par une
lettre qu'il n'a pas lue, ou même qu'il n'a pas comprise.
J'en ai fait l'expérience sur moi-même; j'ouvrais une correspondance sur
un fait qui n'avait jamais eu lieu. La lettre était ouverte; on m'en
transmettait copie, parce que mes fonctions d'alors le commandaient;
mais quand elle me parvenait, j'avais déjà dans les mains les originaux,
qui m'avaient été transmis par la voie ordinaire. Sommé de répondre aux
interpellations que ces essais avaient provoqués, j'en pris occasion de
faire sentir le danger qu'il y avait à adopter aveuglément des
renseignemens puisés à une telle source. Aussi finit-on par donner peu
d'importance à ce moyen d'information, mais il inspirait encore pleine
confiance à l'époque où M. de Bourrienne fut disgracié; ses ennemis
n'eurent garde de le négliger; ils le noircirent auprès de M.
Barbé-Marbois, qui donna à leurs accusations tout le poids de sa
probité. L'opinion de ce rigide fonctionnaire et d'autres circonstances
encore déterminèrent le premier consul à se séparer de son secrétaire,
dont les attributions furent en partie réunies à celles de M. Maret, qui
n'avait été jusqu'alors que secrétaire général du consulat.
M. de Bourrienne fut remplacé au cabinet par M. de Menneval, homme
d'honneur et de talent, qui se concilia l'affection du premier consul,
et qui justifia sa faveur par un dévoûment qui ne s'est jamais démenti.
Nous étions arrivés à l'automne, lorsque le premier consul fit une
tournée dans les départemens voisins de celui de la Seine. Il partit de
Saint-Cloud, traversa le département de l'Eure, parcourut le champ de
bataille d'Ivry, et se rendit à Évreux, à Louviers et à Rouen, où il
arriva par le Pont-de-l'Arche: il visita les fabriques de cette ville,
celles d'Elbeuf, et poussa jusqu'au Havre, d'où il gagna Dieppe. Ce fut
sur la route qui sépare ces deux ports, qu'il reçut la dépêche qui lui
annonçait la mort du général Leclerc. Elle lui annonçait aussi la
prochaine arrivée de sa soeur Pauline[43], qui avait fait voile avec son
fils unique sur le vaisseau de guerre où étaient déposées les dépouilles
de son mari. Cette nouvelle fit sur lui une impression pénible. Il
rentra à Paris plus tôt qu'il ne l'avait résolu; il revint par
Neufchâtel, Beauvais et Gisors, et fut partout accueilli avec
acclamations. À Beauvais entre autres, les autorités constituées vinrent
fort loin à sa rencontre; elles avaient en tête une troupe de jeunes
personnes fort élégantes, dont la plus belle portait un drapeau que
l'une de ses compatriotes, la célèbre Jeanne Hachette, enleva dans une
sortie aux troupes du duc de Bourgogne qui assiégeait la place. Louis
XI, charmé de ce trait de bravoure, voulut en perpétuer le souvenir; il
accorda la préséance aux femmes de Beauvais, et voulut qu'elles
parussent avant les hommes dans les cérémonies publiques.
Le premier consul était rentré depuis quelques jours dans la capitale,
lorsqu'il apprit que le vaisseau que montait madame Leclerc, chassé par
des vents contraires qui l'avaient empêché de gagner les ports de
l'Ouest, venait d'entrer à Toulon. Il fit partir de suite pour cette
place le général Lauriston, qui ramena madame Pauline à Paris.
La tranquillité régnait au-dedans, la paix était rétablie au-dehors; il
aborda une matière importante, difficile, qui lui prit le reste de
l'automne et une partie de l'hiver suivant.
On avait contracté pendant la révolution l'habitude de dire la messe
dans les maisons particulières: c'étaient des prêtres insermentés qui la
célébraient. Les dévots prétendaient qu'elles étaient meilleures, plus
agréables à Dieu que celles que disaient les prêtres assermentés.
Beaucoup d'individus y assistaient par esprit d'opposition, quelques
athées même affectaient de l'empressement à les entendre pour contrarier
le gouvernement.
Il y avait peu d'ancienne maison qui n'eût sa chapelle. On disait la
messe tantôt dans l'une, tantôt dans l'autre. Les affiliés étaient
prévenus et se réunissaient sous divers prétextes, quelquefois même
comme s'ils eussent rendu une simple visite. Bientôt on ne se contenta
pas de célébrer la messe; on baptisa, on confessa, on donna la
bénédiction nuptiale, on fit des sépultures; enfin on se constitua en
véritable schisme. Cet état de choses datait des premiers jours de la
révolution. Le premier consul n'avait pas voulu employer la rigueur pour
le faire cesser; il le considérait comme le résultat des alarmes de
quelques consciences timorées et non comme une conception malveillante.
Il résolut cependant d'y mettre un terme, d'y remédier d'une manière
efficace; il alla droit au mal, et résolut de fixer tout ce qui touche
soit aux intérêts religieux, soit à la discipline ecclésiastique. Le
chargé des affaires de France à Rome reçut ordre d'ébaucher la besogne;
et, comme dans cette discussion, le premier consul n'avait pas seulement
pour but de mettre fin aux querelles qui divisaient les prêtres, mais
qu'il voulait encore se préserver d'une influence qui se faisait déjà
sentir, il se réserva le soin de conduire la négociation. En
conséquence, il se plaignit au pape d'un commencement de schisme qui
menaçait la tranquillité des fidèles et peut-être même la religion. Il
lui manifesta l'intention de prévenir ce malheur, et le pria de lui
envoyer un légat avec lequel il pût en conférer.
Le pape accepta sa proposition avec empressement, et envoya à Paris le
cardinal Gonsalvi, Spina, archevêque de Gênes, et Caselli, pour traiter
du concordat. De son côté, le premier consul nomma son frère Joseph, M.
Crettet, et l'abbé Bernier, curé de Saint-Lô d'Angers, pour en discuter
les articles avec les prélats. Le concordat fut signé le 18 juillet
1801.
Par suite de cet acte, le clergé redevint en France une branche de
l'administration, qui fut dirigée par M. Portalis père, que le premier
consul nomma ministre des cultes. C'est dans le courant de l'année qui
suivit, que le pape envoya à Paris comme son légat, le respectable
cardinal Caprara, qui acheva l'oeuvre commencée par ses prédécesseurs.
La réconciliation de la France avec l'Église fut encore un triomphe pour
le premier consul, auquel elle concilia tous les dévots. Elle lui valut
en outre l'avantage de voir cesser toutes ces momeries d'offices divins
célébrés à domicile. Les fidèles revinrent aux temples qu'il avait fait
rouvrir, et les prêtres de toutes les orthodoxies ne craignirent pas d'y
venir officier. Le pape soumit à la même discipline les ecclésiastiques
assermentés et insermentés; il somma les évêques absens de rentrer
sur-le-champ dans leurs diocèses ou d'envoyer leur démission. Quelques
uns obéirent, et ceux qui résistèrent furent remplacés.
Le premier consul voulut célébrer la réconciliation de la France avec
l'Église: une grande cérémonie eut lieu à Notre-Dame. À l'avénement du
premier consul, cette métropole était dans l'état le plus déplorable;
elle n'avait plus ni marbres, ni ornemens, tout avait été pillé ou
vendu. On ne s'en était pas tenu là; en 1793, on avait coupé l'édifice,
on l'avait distribué en une série de magasins qu'on avait loués au plus
offrant. Le premier consul fit cesser cette odieuse profanation; il
restitua la basilique, fit remettre à neuf les tables, les autels que le
jacobinisme avait abattus, et assista à la cérémonie d'inauguration avec
tous les membres du gouvernement.
Cette action, louable en elle-même, et tout à la fois politique et
religieuse, lui valut, d'une part, un surcroît d'affection, et de
l'autre une explosion de mécontentemens.
Le premier consul avait à diverses fois engagé M. de Talleyrand à
reprendre la prêtrise; il lui observait que ce parti convenait à son
âge, à sa naissance, et lui promettait de le faire faire cardinal, ce
qui le placerait sur la même ligne que Richelieu, et donnerait du lustre
à son ministère.
Quelque peu de vocation que M. de Talleyrand eût pour l'Église, il ne
laissa pas de réfléchir à cette proposition; mais telle était la
faiblesse de son caractère, qu'une femme, qui avait pris de l'empire sur
son esprit en faisant les honneurs de sa maison, paralysa l'influence
immédiate du chef de l'État. Elle fit jouer tant de ressorts pour se
préserver d'une expulsion qui aurait été la conséquence immédiate du
retour de M. de Talleyrand à la prélature, qu'elle parvint à se faire
épouser, et figura dans la suite, non pas aux Tuileries, mais au milieu
des représentans de toutes les cours de l'Europe, sous le nom de
princesse de Bénévent. Dans cette occasion, le premier consul avait
poussé la condescendance au point de solliciter du pape un bref de
sécularisation pour M. de Talleyrand, et la permission de se marier. Il
avait cédé particulièrement, dans cette circonstance, aux instances de
madame Bonaparte.