CHAPITRE XXVIII.

Détails intérieurs.--M. de Bourrienne.--Moyens employés pour le

perdre.--Tournée du premier consul dans quelques départemens.--M. de

Menneval.--Discussions ecclésiastiques.--Concordat.

Depuis que le premier consul exerçait l'autorité suprême, sa vie n'était

qu'un travail continuel. Il avait pour secrétaire particulier M. de

Bourrienne, qui avait été l'ami de son enfance, et il lui faisait

partager toutes ses fatigues. Il le mandait souvent plusieurs fois dans

la nuit, et exigeait en outre qu'il fût chez lui dès les sept heures du

matin. Bourrienne s'y rendait assidument avec les journaux, qu'il avait

déjà parcourus. Le premier consul les relisait presque toujours

lui-même, expédiait quelques affaires et se mettait à table dès que neuf

heures sonnaient. Son déjeûner, qui durait six minutes, achevé, il

rentrait dans son cabinet, en sortait pour dîner, y rentrait

immédiatement après pour ne le quitter qu'à dix heures du soir, qui

était l'heure à laquelle il se couchait.

Bourrienne avait une mémoire prodigieuse; il parlait, écrivait plusieurs

langues, faisait courir sa plume aussi vite que la parole. Ces avantages

n'étaient pas les seuls qu'il possédait. Il connaissait

l'administration, le droit public, et avait une activité, un dévoûment,

qui en faisaient un homme indispensable au premier consul. J'ai connu

les divers moyens qui lui avaient valu la confiance illimitée de son

chef; mais je ne saurais parler avec la même assurance des torts qui la

lui ont fait perdre.

Bourrienne avait beaucoup d'ennemis; il en devait à son caractère et

plus encore à sa place. Les uns étaient jaloux du crédit dont il

jouissait auprès du chef du gouvernement; les autres, mécontens de ce

qu'il ne l'employait pas à les servir. Plusieurs même lui imputaient le

peu de succès avec lequel leurs demandes avaient été accueillies. On ne

pouvait l'attaquer sous le rapport de l'habileté, de la discrétion; on

épia ses habitudes, on sut qu'il se livrait à des spéculations

financières. L'imputation devenait facile, on l'accusa de péculat.

C'était l'attaquer par l'endroit sensible, car le premier consul

n'abhorrait rien tant que les moyens illégitimes d'acquérir de l'or. Une

seule voix cependant n'eût pas suffi pour perdre un homme qu'il était

habitué à aimer et à estimer; aussi en fit-on entendre plusieurs. Que

les accusations fussent fondées ou non, toujours est-il certain qu'on ne

négligea rien pour les faire arriver sous les yeux du premier consul.

Le moyen qu'on employa avec le plus d'efficacité fut la correspondance

qu'on établit, soit avec l'accusé lui-même, soit avec les personnes avec

lesquelles on avait intérêt de le mettre en rapport; correspondance

toute mystérieuse et relative aux opérations dénoncées. C'est ainsi que

plus d'une fois on s'est servi, pour porter le mensonge jusqu'au chef de

l'État, d'un moyen destiné à lui faire connaître la vérité. Je

m'explique.

Sous le règne de Louis XV, ou même sous la régence, on organisa à la

poste une surveillance qui s'exerçait non sur toutes les lettres, mais

sur celles qu'on avait quelque motif de suspecter. On les ouvrait, et

quand on ne jugeait pas utile de les supprimer, on en tirait des copies,

puis on les rendait à leur cours naturel en évitant de les retarder. À

l'aide de cette institution, un individu qui en dénonce un autre peut

donner du poids à sa délation. Il lui suffit de jeter à la poste des

lettres conçues de manière à confirmer l'opinion qu'il veut accréditer.

Le plus honnête homme du monde peut ainsi se trouver compromis par une

lettre qu'il n'a pas lue, ou même qu'il n'a pas comprise.

J'en ai fait l'expérience sur moi-même; j'ouvrais une correspondance sur

un fait qui n'avait jamais eu lieu. La lettre était ouverte; on m'en

transmettait copie, parce que mes fonctions d'alors le commandaient;

mais quand elle me parvenait, j'avais déjà dans les mains les originaux,

qui m'avaient été transmis par la voie ordinaire. Sommé de répondre aux

interpellations que ces essais avaient provoqués, j'en pris occasion de

faire sentir le danger qu'il y avait à adopter aveuglément des

renseignemens puisés à une telle source. Aussi finit-on par donner peu

d'importance à ce moyen d'information, mais il inspirait encore pleine

confiance à l'époque où M. de Bourrienne fut disgracié; ses ennemis

n'eurent garde de le négliger; ils le noircirent auprès de M.

Barbé-Marbois, qui donna à leurs accusations tout le poids de sa

probité. L'opinion de ce rigide fonctionnaire et d'autres circonstances

encore déterminèrent le premier consul à se séparer de son secrétaire,

dont les attributions furent en partie réunies à celles de M. Maret, qui

n'avait été jusqu'alors que secrétaire général du consulat.

M. de Bourrienne fut remplacé au cabinet par M. de Menneval, homme

d'honneur et de talent, qui se concilia l'affection du premier consul,

et qui justifia sa faveur par un dévoûment qui ne s'est jamais démenti.

Nous étions arrivés à l'automne, lorsque le premier consul fit une

tournée dans les départemens voisins de celui de la Seine. Il partit de

Saint-Cloud, traversa le département de l'Eure, parcourut le champ de

bataille d'Ivry, et se rendit à Évreux, à Louviers et à Rouen, où il

arriva par le Pont-de-l'Arche: il visita les fabriques de cette ville,

celles d'Elbeuf, et poussa jusqu'au Havre, d'où il gagna Dieppe. Ce fut

sur la route qui sépare ces deux ports, qu'il reçut la dépêche qui lui

annonçait la mort du général Leclerc. Elle lui annonçait aussi la

prochaine arrivée de sa soeur Pauline[43], qui avait fait voile avec son

fils unique sur le vaisseau de guerre où étaient déposées les dépouilles

de son mari. Cette nouvelle fit sur lui une impression pénible. Il

rentra à Paris plus tôt qu'il ne l'avait résolu; il revint par

Neufchâtel, Beauvais et Gisors, et fut partout accueilli avec

acclamations. À Beauvais entre autres, les autorités constituées vinrent

fort loin à sa rencontre; elles avaient en tête une troupe de jeunes

personnes fort élégantes, dont la plus belle portait un drapeau que

l'une de ses compatriotes, la célèbre Jeanne Hachette, enleva dans une

sortie aux troupes du duc de Bourgogne qui assiégeait la place. Louis

XI, charmé de ce trait de bravoure, voulut en perpétuer le souvenir; il

accorda la préséance aux femmes de Beauvais, et voulut qu'elles

parussent avant les hommes dans les cérémonies publiques.

Le premier consul était rentré depuis quelques jours dans la capitale,

lorsqu'il apprit que le vaisseau que montait madame Leclerc, chassé par

des vents contraires qui l'avaient empêché de gagner les ports de

l'Ouest, venait d'entrer à Toulon. Il fit partir de suite pour cette

place le général Lauriston, qui ramena madame Pauline à Paris.

La tranquillité régnait au-dedans, la paix était rétablie au-dehors; il

aborda une matière importante, difficile, qui lui prit le reste de

l'automne et une partie de l'hiver suivant.

On avait contracté pendant la révolution l'habitude de dire la messe

dans les maisons particulières: c'étaient des prêtres insermentés qui la

célébraient. Les dévots prétendaient qu'elles étaient meilleures, plus

agréables à Dieu que celles que disaient les prêtres assermentés.

Beaucoup d'individus y assistaient par esprit d'opposition, quelques

athées même affectaient de l'empressement à les entendre pour contrarier

le gouvernement.

Il y avait peu d'ancienne maison qui n'eût sa chapelle. On disait la

messe tantôt dans l'une, tantôt dans l'autre. Les affiliés étaient

prévenus et se réunissaient sous divers prétextes, quelquefois même

comme s'ils eussent rendu une simple visite. Bientôt on ne se contenta

pas de célébrer la messe; on baptisa, on confessa, on donna la

bénédiction nuptiale, on fit des sépultures; enfin on se constitua en

véritable schisme. Cet état de choses datait des premiers jours de la

révolution. Le premier consul n'avait pas voulu employer la rigueur pour

le faire cesser; il le considérait comme le résultat des alarmes de

quelques consciences timorées et non comme une conception malveillante.

Il résolut cependant d'y mettre un terme, d'y remédier d'une manière

efficace; il alla droit au mal, et résolut de fixer tout ce qui touche

soit aux intérêts religieux, soit à la discipline ecclésiastique. Le

chargé des affaires de France à Rome reçut ordre d'ébaucher la besogne;

et, comme dans cette discussion, le premier consul n'avait pas seulement

pour but de mettre fin aux querelles qui divisaient les prêtres, mais

qu'il voulait encore se préserver d'une influence qui se faisait déjà

sentir, il se réserva le soin de conduire la négociation. En

conséquence, il se plaignit au pape d'un commencement de schisme qui

menaçait la tranquillité des fidèles et peut-être même la religion. Il

lui manifesta l'intention de prévenir ce malheur, et le pria de lui

envoyer un légat avec lequel il pût en conférer.

Le pape accepta sa proposition avec empressement, et envoya à Paris le

cardinal Gonsalvi, Spina, archevêque de Gênes, et Caselli, pour traiter

du concordat. De son côté, le premier consul nomma son frère Joseph, M.

Crettet, et l'abbé Bernier, curé de Saint-Lô d'Angers, pour en discuter

les articles avec les prélats. Le concordat fut signé le 18 juillet

1801.

Par suite de cet acte, le clergé redevint en France une branche de

l'administration, qui fut dirigée par M. Portalis père, que le premier

consul nomma ministre des cultes. C'est dans le courant de l'année qui

suivit, que le pape envoya à Paris comme son légat, le respectable

cardinal Caprara, qui acheva l'oeuvre commencée par ses prédécesseurs.

La réconciliation de la France avec l'Église fut encore un triomphe pour

le premier consul, auquel elle concilia tous les dévots. Elle lui valut

en outre l'avantage de voir cesser toutes ces momeries d'offices divins

célébrés à domicile. Les fidèles revinrent aux temples qu'il avait fait

rouvrir, et les prêtres de toutes les orthodoxies ne craignirent pas d'y

venir officier. Le pape soumit à la même discipline les ecclésiastiques

assermentés et insermentés; il somma les évêques absens de rentrer

sur-le-champ dans leurs diocèses ou d'envoyer leur démission. Quelques

uns obéirent, et ceux qui résistèrent furent remplacés.

Le premier consul voulut célébrer la réconciliation de la France avec

l'Église: une grande cérémonie eut lieu à Notre-Dame. À l'avénement du

premier consul, cette métropole était dans l'état le plus déplorable;

elle n'avait plus ni marbres, ni ornemens, tout avait été pillé ou

vendu. On ne s'en était pas tenu là; en 1793, on avait coupé l'édifice,

on l'avait distribué en une série de magasins qu'on avait loués au plus

offrant. Le premier consul fit cesser cette odieuse profanation; il

restitua la basilique, fit remettre à neuf les tables, les autels que le

jacobinisme avait abattus, et assista à la cérémonie d'inauguration avec

tous les membres du gouvernement.

Cette action, louable en elle-même, et tout à la fois politique et

religieuse, lui valut, d'une part, un surcroît d'affection, et de

l'autre une explosion de mécontentemens.

Le premier consul avait à diverses fois engagé M. de Talleyrand à

reprendre la prêtrise; il lui observait que ce parti convenait à son

âge, à sa naissance, et lui promettait de le faire faire cardinal, ce

qui le placerait sur la même ligne que Richelieu, et donnerait du lustre

à son ministère.

Quelque peu de vocation que M. de Talleyrand eût pour l'Église, il ne

laissa pas de réfléchir à cette proposition; mais telle était la

faiblesse de son caractère, qu'une femme, qui avait pris de l'empire sur

son esprit en faisant les honneurs de sa maison, paralysa l'influence

immédiate du chef de l'État. Elle fit jouer tant de ressorts pour se

préserver d'une expulsion qui aurait été la conséquence immédiate du

retour de M. de Talleyrand à la prélature, qu'elle parvint à se faire

épouser, et figura dans la suite, non pas aux Tuileries, mais au milieu

des représentans de toutes les cours de l'Europe, sous le nom de

princesse de Bénévent. Dans cette occasion, le premier consul avait

poussé la condescendance au point de solliciter du pape un bref de

sécularisation pour M. de Talleyrand, et la permission de se marier. Il

avait cédé particulièrement, dans cette circonstance, aux instances de

madame Bonaparte.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 1 · 第 36 / 44 题